PLA1V ET OBJET DU QUATRIÈME DISCOURS SUR L'IMMORTALITÉ DE L'HOMME
EXORDE
Jusd autem in perpetnum vivent.
Les justes vivront éternellement. (Sap., v,rjB.)
L'un des grands objets que se propose aujourd'hui l'Eglise, dans le culte qu'elle rend à la troupe immortelle des saints, c'est de réveiller en nous les pensées et les désirs de l'immortalité. Hélas! environnés de tant de maux ici-bas, sujets à tant d'humiliantes faiblesses, condamnés à la triste nécessité de mourir, quelle espérance devrait nous être plus chère que celle d'une seconde et meilleure vie, où nous serons affranchis pour jamais du péché, de la douleur et de la mort? Et cependant, ô honte! combien d'hommes sont insensibles à cette bienheureuse espérance! combien même, le faut-il dire? sont ennemis de leur propre immortalité, s'efforcent de n'y point croire , et , comme pour se rassurer contre elle, se réfugient dans l'affreuse et vaine attente du néant !
O divine religion des Chrétiens, que tu es consolante pour le juste! quels transports et quels ravissemens tu lui causes, lorsque non contente de lui promettre au de là des bornes du temps un glorieux et éternel avenir, tu lui montres déjà ses frères en possession des biens qui l'y attendent; que tu lui fais chanter et célébrer son futur bonheur dans celui dont ils jouissent; et qu'avant de 1 introduire au fortuné séjour qu'ils habitent, tu l'associes dès à présent à leurs joies, par la céleste pompe et la sainte allégresse de tes solennités! Oui, mes frères, nous pouvons regarder cette fête comme celle de notre immortalité. Ne cherchons donc pas d'autre sujet à nos discours que notre immortalité même, dont le sentiment est gravé par la nature dans le fond de nos cœurs, dont la croyance est commune à tous les peuples, mais dont la pleine connaissance, l'idée juste et parfaite n'est due qu'à la religion véritable. En effet, si la raison nous enseigne qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt point, et que la plus noble portion de nousmêmes survit à la dissolution de ce corps de boue, nous avions
besoin de la foi pour apprendre que ce corps lui-même ne meurt pas pour toujours, que notre limon sera une seconde fois animé d'un souffle dévie, et que l'homme entier, vainqueur du trépas, ira jouir dans le sein de Dieu d'une immortelle félicité. Ainsi se vérifiera cette belle parole de l'Ecriture : Dieu a créé l'homme impérissable: Deus creaçit hominem inexterminabilem 1. Nulle partie de son être ne sera détruite; son ame, substance spirituelle, est par sa nature même hors des atteintes de la mort : Non tanget illos tormentum mortis^; et sa chair, toute corruptible qu'elle est, ne descendra dans la poussière du tombeau que pour en sortir un jour incorruptible : Oportet.... corruptibile hoc induere incorruptionem ~\ Disons-le donc en deux mots : immortalié de tout l'homme, premièrement de l'âme, qui ne saurait mourir, secondement du corps, qui^revivra pour ne mourir plus. Tel est tout mon dessein. (Le P. de Mac.-Gartuy, Immortalité de Uame.)
Nier l'immortalité de l'ame, c'est nier la sagesse de Dieu.
Et d'abord, que deviendrait, dans cette supposition insensée, la sagesse du Créateur? Daignez m'écouter, mes frères. N'est-il pas évident au premier coup d'oeil qu'entre les êtres que renferme ce monde visible, le plus excellent est l'homme, et que tout le reste n'a même été fait que pour lui? Et pour quel autre habitant ce magnifique palais aurait-il été préparé ? pour qui le soleil répandrait-il ses feux et sa lumière? pour qui la terre se couvriraitelle de moissons, et la nature entière déploierait-elle un si pompeux et si ravissant spectacle ? Qui ne voit que l'air qui nous environne est destiné à entretenir sa vie, l'eau des fleuves à étancher sa soif et à fertiliser ses champs, les animaux à le servir comme leur roi ? Lui seul ici-bas porte l'empreinte de la Divinité, et en exerce les droits avec un empire auquel rien ne se peut soustraire. En vain les monstres sauvages se confieraient-ils en leur force ; plus fort par la raison seule, il les dompte et les enchaîne. En vain la terre cache-t-elle au fond de ses entrailles les métaux précieux que réclame son industrie ; il les en arrache , pour les plier à tous ses usages. La mer aura beau mugir et élever ses vagues irritées jusqu'au ciel ; il l'oblige à les courber sous lui et à le porter en frémissant jusqu'aux extrémités du monde. Que les vents soufflent avec furie ; il saura les captiver dans la voile, et les
* Sap., i; 23. — 2 lbid., m, 1. — 3 I Cor., xv, 53.
contraindre à le pousser clans le port. Tout devient esclave de ses volontés ou tributaire de ses besoins. Les astres du firmament seront assujétis à ses calculs, et lui serviront de guides à travers l'immense océan et les vastes déserts. Ne mesurez pas la grandeur de son être à l'espaee que son corps occupe sur la terre, mais à l'étendue de cet esprit qui lui-même mesure l'univers; qui, du point imperceptible où il est placé, atteint jusqu'à la hauteur des cieux et jusqu'au fond des abîmes, remonte dans le passé, embrasse le présent, et s'étend dans un avenir sans bornes.
C'est cet esprit/ou cette ame immatérielle, qui fait l'excellence et la dignité de l'homme. C'est à cette substance noble , active, intelligente et libre, qu'il est donné de penser, de connaître, de juger et de vouloir. Elle s'élance dans les régions intellectuelles, voit les choses invisibles , et conçoit l'idée de l'infini. Essentiellement distincte, par sa nature et par les penchans qui lui sont propres, du corps grossier qu'elle anime et qu'elle gouverne, elle se sent dégradée si elle le flatte , souillée si elle obéit à ses désirs; elle le châtie, le subjugue et quelquefois l'immole. Elle se passionne pour le vrai , le beau , l'honnête , le sublime ; elle trouve à la vertu des charmes qui lui font mépriser tous les autres biens; elle préfère la chasteté aux délices , la gloire au repos , le devoir à la vie même. Que dis-je? elle a des ailes pour s'élever jusqu'au sein de Dieu; elle contemple avec ravissement ses perfections ineffables, le bénit , l'adore, et se laisse consumer à son amour. Comment tout ne serait-il pas fait pour elle , puisqu'elle seule connaît l'auteur de toutes choses, sent le prix de ses bienfaits, entretient un divin commerce avec lui, ose l'appeler son père, et lui payer, au nom de toutes les créatures, le tribut d'actions de grâces et de louanges qui lui est dû? Telle est l'ame de l'homme faite à l'image de Dieu ; inférieure d'un degré seulement aux anges: Minuisti emn paulo minus ah angelïs 1; incomparablement supérieure à tout le reste: Omnia suhjecisti sub pedibus ejus 2; si pure et si céleste dans son origine, si étrangère à tout ce qui est terrestre et corruptible, que les livres sacrés la nomment le souffle même du Très- Haut: Inspiravit in jaciem ejus spiraculum vilœ 3. Et parce que le limon du corps se dissout , on supposera que cette ame toute spirituelle doit périr avec lui ! parce que la poussière retourne en poussière, qu'un assemblage d'élémens grossiers et matériels se désunit et se décompose , on croira qu'une sub-
1 Ps. vin, 7. — 2Ibi<l., 8. — s Gen., 11, 7.
stanee simple, immatérielle , incapable de décomposition , puisqu'elle n'est point composée de parties, doit être entraînée dans la ruine d'un édifice de boue qui s'écroule! Non, il ne peut y avoir de mort naturelle ni de dissolution pour lame; il faudrait un acte de la toute-puissance divine pour l'anéantir. Mais, grand Dieu! vous ne l'anéantirez pas; j'en ai pour garant certain votre
sagesse.
Eh ! de quel dessein ose-t-on vous soupçonner ? Quoi ! vous avez fait le monde entier pour l'homme; et l'homme, vous ne l'auriez fait que pour le détruire? vous auriez produit à si grands frais une ombre vaine qu'un moment verrait s'évanouir ? Tandis que nous, faibles mortels, nous tâchons d'imprimerie sceau de l'immortalité à nos ouvrages, vous, ouvrier immortel et divin, vous, la source de l'être et de la vie, vous n'auriez travaillé que pour la mort et le néant ? Semblable à un architecte insensé et bizarre ou à un enfant qui se joue, vous n'édifieriez que pour abattre, ne planteriez que pour arracher ? Et lorsqu'à la fin de tous les temps cette grande destruction serait consommée, ce jeu meurtrier fini, si l'un des esprits célestes, vous interrogeant sur les ruines de l'univers, vous disait: *< Mais, Seigneur, pourquoi donc êtesvous sorti de votre repos? que vous êtes-vous proposé en formant ce magnifique ensemble d'un monde qui n'est plus ; en créant cette multitude innombrable d'êtres animés et inanimés , qui tous excitèrent notre admiration, dont quelques uns furent doués comme nous d'intelligence, et pratiquèrent de sublimes vertus? » Vous lui répondriez: « Regarde ces débris fumans , ces monceaux de cendres, d'ossemens et de poussière: voilà le terme où devait aboutir tant de merveilles ; voilà l'objet que j'ai eu en vue dans mes pensées éternelles; voilà ce qui devait enfin rester des œuvres du Tout-Puissant ! » O Dieu ! qui ne croirait blasphémer votre sagesse en vous prêtant un tel langage ? mais serait-il moins indigne de votre bonté ? (Le même.)
Nier l'immorlalilé de l'ame, c'esl nier la bonté de Dieu.
Si nous étions destinés, mes frères, à mourir tout entiers, il fa a drait dire que le Créateur, loin de se montrer notre père, n'aurait distingué notre1 nature par tant de glorieux privilèges que pour nous rendre malheureux entre tous les êtres ; ses bienfaits les plus signalés ne seraient plus que des raffinemens de cruauté à notre égard. En effet l'homme, considéré selon le corps, est sujet à plus
d'infirmités et de douleurs que le reste des animaux; et lui seul anticipe les maux par la prévoyance, les aggrave, les multiplie, les prolonge par la réflexion, par les longs souvenirs et les amers regrets. Si les autres vieillissent et meurent comme lui, lui seul a le triste sentiment de sa décadence, voit le moment fatal s'approcher, connaît les horreurs d'une dissolution inévitable et l'affreuse corruption du tombeau. Quel autre que lui éprouve les peines de l'ame , plus cruelles mille fois que toutes les souffrances du corps, les sollicitudes accablantes, les chagrins dévorans, la noire mélancolie et l'horrible désespoir? Outre ses propres douleurs, il porte encore le poids des douleurs étrangères; il pleure dans les disgrâces de ceux qu'il aime, il tremble dans leurs périls, il meurt en quelque sorte dans chacun des amis et des proches que la mort lui enlève. Au milieu de tant d'afflictions et de misères, pour surcroît et pour comble de tourment, il a une soif ardente du bonheur; il le cherche et le poursuit par un penchant irrésistible de sa nature; il le demande à tout ce qui l'environne, le veut à tout prix, ne peut s'en passer, et ne le trouve nulle part. Tout ce qu'on lui présente comme capable de satisfaire ses désirs le ^trompe et les irrite. Il porte gravée dans le fond de son être l'idée d'un bien parfait, immuable, infini, seul proportionné à ses besoins et à la vaste capacité de son cœur; et il ne rencontre que des biens bornés, imparfaits, périssables: il les essaie l'un après l'autre, et bientôt les méprise. Nulle beauté ne le charme long-temps , parce qu'il n'en est point dont il ne découvre les défauts , et qui tôt ou lard ne se flétrisse ; les amusemens le lassent par leur frivolité ; les plaisirs des sens sont trop vils , et finissent par la satiété et le dégoût ; les richesses causent plus d'embarras et de soucis qu'elles ne produisent de vraies joies, et jamais elles ne firent un heureux; les honneurs, les dignités, le pouvoir, ne sont que d'illustres servitudes , et ne produisent guère que la gêne, la contrainte et l'ennui; la gloire est un vain bruit et une fumée, qui laisse le cœur vide, et n'en guérit point la tristesse; la science est une illusion, puisque les plus savans ignorent bien plus de choses que leurs éludes n'ont puleur en apprendre. N'auriez vous donc fait l'homme, ô Dieu bon! que pour souffrir des maux trop réels, et se consumera la recherche de biens imaginaires? Dans toutes vos au très créatures, je vois une juste proportion entre les besoins et les objets destinés à les satisfaire. La brute peut rassassier ses appétits bornés, et elle estheureuse. Mais moi, j'ai une faimetune soif que rien ici-bas ne peut apaiser. Je suis affamé de l'être, de la vie, de la parfaite
beauté, tic la vérité substantielle, du bonheur sans mélange, de la grandeur et de la gloire qui dure. Voilà mes besoins; vous me les avez donnés ; et pour les satisfaire, vous m'auriez préparé le néant! S'il n'y a rien pour moi au delà de ce monde et du temps , pourquoi ces désirs plus grands que l'univers, plus étendus que les siècles ? pourquoi ces pensées qui se nourrissent de l'infini, et lies espérances qui courent dans un avenir sans terme? Si je n'existe que pour mourir, d'où me vient cette horreur de la destruction , cet amour et cette invincible passion pour l'immortalité? Si je ne dois jamais vous voir ni vous posséder, Seigneur, pourquoi m'a-til été donné de vous connaître? pourquoi ai-je compris que vous êtes mon unique bien ? pourquoi avez-vous creusé dans mon sein un abîme que vous seul pouvez remplir ? O mon Dieu! persuadé, certain que vous n'avez pas mis en moi un gage trompeur, et que cette terre n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve , où je me prépare pour une bienheureuse éternité, je me soumets sans peine à tout ce qu'il faut souffrir pour arriver à ce terme de tous mes vœux. Mais s'il était vrai, comme l'insensé ose le dire, que vous ne me traînez à travers tant d'épines et de douleurs , dans le sentier pénible de la vie , que pour m'immoler et m'anéantir au bout de la carrière, comment pourrais-je vous bénir de m'avoir donné l'être ? comment pourrais-je croire à votre bonté, le plus adorable de vos attributs ? (Le même.)
Nier l'immortalité de l'amc , c'est détruire toute notion de la divine justice.
Il est impossible de jeter un regard sur la société humaine et le monde moral sans être frappé du désordre et de la confusion qui y régnent. Que voyons nous, en effet, et surtout qu'avons-nous vu? Tous les droits et tous les devoirs foulés aux pieds; les adultères? les rapines et les meurtres impunis; le vice en honneur, la vertu pouvant à peine trouver grâce; l'impiété applaudie, la religion livrée aux dérisions et aux sarcasmes ; d'horribles complots tramés ouvertement contre le ciel et contre la majesté sacrée des rois ; d'effroyables révolutions bouleversant les empires; des échafauds inondés de sang innocent; des lois iniques proscrivant la fidélité et commandant la trahison et la révolte ; d'exécrables doctrines enseignées à la tendre enfance, à l'imprudente jeunesse, à la multitude aveugle, comme les préceptes delà plus sublime sagesse; un dessein formé et suivi avec persévérance, de replonger l'univers dans le chaos et de réduire l'homme à l'état de la bête; un déré-
DES PREDICATEURS.
glement si prodigieux dans les mœurs que la décence ne permet plus de nous reprocher nos vices. Si tous les siècles n'ont pas ete témoins des mêmes excès, de tous temps il y a eu des usurpations heureuses, des guerres barbares, de sanglantes rébellions, des iniquités criantes; de tout temps on a vu des médians qui prospéraient etdes gens de bien qui gémissaient dansl' oppression. EtDieu, spectateur tranquille et indifférent de ces affreuses scènes, les laisserait se succéder dans tout le cours des siècles, sans y ajouter enfin une dernière scène et un dénoûment digne de lui , qui réparerait tant de désordres et ferait triompher sa justice! Que disje? mettant lui-même le comble à l'horreur du spectacle, il n'attendrait les acteurs au sortir de ce théâtre souillé de sang et de crimes que pour les frapper tous également d'une éternelle mort, sans distinction d'innocent ou de coupable, de saint ou de sacrilège, de meurtrier ou de victime? O Dieu! si tels étaient vos jugemens, qui oserait en défendre l'équité? que pourriez-vous répondre vous-même à un juste, un martyr qui, au moment où il vient d'expirer pour vous dans les supplices , tombant entre vos mains, et pour tout prix de sa fidélité, vous voyant prêt à le plonger dans le néant, vous dirait : « Seigneur, j'ai accompli toutes vos volontés, et je vous ai tout sacrifié sans réserve. Pour me punir de vous avoir tant aimé, des hommes injustes qui vous haïssaient m'ont enlevé la vie du corps, et vous maintenant vous allez anéantir mon ame! Je ne murmure point ; que vos suprêmes arrêts s'exécutent! Je ne me repens point d'avoir donné pour vous tout mon sang; je le ferais volontiers, s'il m'était encore permis de le faire. Mais, grand Dieu ! devaisje après cela m'at tendre à subir le même sort que vos ennemis et mes bourreaux ? est-ce là ce que mon dévouement a mérité de votre justice ? et s'il pouvait y avoir un juge entre vous et moi, trouverait-il que vous récompensiez bien la vertu ? »
( Le MEME. )
La justice divine exige une autre vie.
Et d'abord que demande la justice divine? La raison nous dit que Dieu , juste appréciateur des choses , ne saurait voir du même œil le parricide et l'enfant soumis, l'ami fidèle et l'ami perfide, l'avare impitoyable et le cœur généreux, l'affreux homicide et le sauveur de son semblable. Penser autrement , ce serait supposer Dieu moins parfait que l'homme. Oui, malgré les défauts de sa nature, l'homme ne peut se défendre d'une horreur secrète du vice,
lors même qu'il a la faiblesse de s'y livrer, ni d'un amour secret pour la vertu, lors même qu'il n'a pas le courage de la pratiquer. Oui, je trouve au fond de ma conscience que la vertu est estimable, digne d'éloges et de récompense, que le vice est méprisable, digne d'opprobre et de châtiment: tel est le cri de la nature, telle est la notion de justice imprimée dans nos âmes. Ainsi, par une suite d'idées enchaînées les unes aux autres, je suis conduit à penser qu'il n'y a pas de Dieu sans justice, ni de justice sans récompenses pour la vertu et sans châtimens pour le vice.
Or, c'est en vain que vous chercheriez sur la terre cet ordre de choses, seul conforme à la rigoureuse équité. Il est vrai que, pour encourager les bons et pour effrayer les médians , pour avertir plus sensiblement les hommes que sa providence veille sur eux , et pour leur faire pressentir ce qui les attend, Dieu fait quelquefois éclater sa justice envers l'homme de bien par les prospérités dont il le comble , et envers le coupable par des coups si effrayans et si visibles qu'il est impossible de la méconnaître. Plus d'une fois des infirmités humiliantes et cruelles , des déplaisirs mortels, des chagrins dévorans , une ruine subite et totale, Tont sentir aux coupables la main vengeresse qui s'appesantit sur leur tête. Mais, il faut en convenir, malgré les exemples de ce genre, si la vie présente n'était pas liée à un autre ordre de choses, ce monde ne serait qu'un chaos, qu'une énigme inconcevable, qu'un perpétuel désordre qui accuserait la Providence et sa justice. Dans tous les temps et chez tous les peuples , que nous présente l'histoire ? bien souvent des vertus méconnues, des vices honorés, des forfaits échappés au glaive de la justice humaine, des familles ruinées par la mauvaise foi, des victimes infortunées de la haine et de l'envie, des prisons où gémit l'innocence, des échafauds où périt la vertu. Ces désordres sont si choquans que les esprits faibles, impatiens , en ont pris occasion de blasphémer contre la Providence, de la regarder comme étrangère au gouvernement des choses humaines, de croire ainsi comme perdus les efforts de l'homme de bien, étant tentés de s'écrier comme ce Romain succombant aux champs de Philippes : O vertu , tu n'es donc qu'un fantôme ! Sans doute, Messieurs, une telle impiété sera toujours loin de notre bouche et plus loin encore de notre cœur. Ces désordres qui éclatent de toutes parts sous nos yeux doivent nous rappeler l'ordre éternel dont Dieu est la source. Je sais qu'il a dans les trésors de sa puissance de quoi réparer tout ce qu'il y a de déréglé dans le monde présent. Je m'élance dans le sein de son éternité , c'est de là qu'abaissant
nies regards sur la terre je la vois dans son véritable point de vue; je reconnais que ce qu'il y a de plus discordant rentre dans l'harmonie universelle, par sa liaison avec les desseins infinis de celui qui vit et règne au-delà des temps. Les souffrances de l'homme vertueux sont, à mes yeux, non des injustices, mais des épreuves, mais des combats qui mènent à la gloire ; et, quand je compare ce qu'il souffre avec la couronne qui lui est réservée, je ne vois plus dans ses afflictions que les angoisses d'une ame en travail de son immortalité. Voilà ce qu'a voulu nous dire le Sage par ces graves paroles: « J'ai vu sous le soleil l'impiété au lieu du jugement, « et l'iniquité au lieu de la justice, et j'ai dit dans mon cœur : Dieu « jugera le juste et l'injuste, et alors ce sera le temps du rétablisse- «ment de toutes choses. » (M. Frayssinous. )
Immortalité de l'ame prouvée par le témoignage de l'Écriture.
Le corps est humain, l'ame est divine. Notre Seigneur a dit: « J'ai le pouvoir de déposer mon ame, et j'ai le pouvoir de la re- « prendre K » L'amené meurt donc pas avec le corps, puisqu'elle peut être déposée et reprise, et « remise entre les mains de notre Père éternel 2. » Mais on va dire que cette faculté appartient à Jésus-Christ seul, quoiqu'il eût revêtu toute la nature humaine. Il serait trop long de discuter cette haute question. Pour y répondre, écoutons seulement encore les divines paroles :« Que sais-tu si «cette nuit même ton ame ne te sera pas redemandée 3? » Jésus- Christ n'a pas dit : Si ton ame ne mourra pas en toi, mais ne te sera pas redemandée; si ce qui t'a été donné ne te sera pas redemandé ou repris. L'ame est reprise , elle ne meurt donc pas ; ce que l'on reprend existe encore, ce qui meurt n'existe plus. Comment l'ame pourrait-elle mourir, quand Dieu a dit dans sa sagesse : « Necrai- « gnez pas ceux qui peuvent tuer le corps, car ils ne peuvent tuer «l'ame 4? » quand nous voyons le prophète s'écrier: « Seigneur, « mon ame est toujours dans mes mains 5 ? » Toujours, dit-il , et non pas pour un temps. «Remets ton ame entre les mains de Dieu6.» Non seulement quand elle a quitté le corps , mais même lorsqu'elle habite le corps, elle est entre les mains de Dieu; car tu ne peux la voir : « Tu ne sais pas d'où elle vient ni où elle va 7 ; » elle est en toi et elle est avec Dieu. Enfin « le cœur du roi est dans la main de Dieu8 ; » il est régi et gouverné par lui. Le cœur est rempli par
1 Joan., x, 18. — 2 Luc, xxnr, 46. ~- > Ibid., xh, 20. — 4 Matlh., x, 23. — *Ps. cxvm, 109. — c Ibid., xxx, 6. — ' Joan., m, 8. — 8 Trov., xx, 1.
l'esprit, et l'esprit est le domaine de Pâme, et le courage appartient à lame; non pas ce courage qui s'appuie sur la force du bras , mais celui qui consiste en sagesse, en tempérance, en piété et en justice. Si le cœur de l'homme est dans la main de Dieu, à plus forte raison Pâme doit-elle y être; et alors elle ne peut être enfermée dans le tombeau avec le corps, ou mêlée aux cendres du bûcher funéraire, mais elle jouit d'un pieux repos. 0 vaine folie des hommes qui construisent de magnifiques tombeaux, comme s'ils devaient servir de demeure à l'ame et non pas au corps seul î De nombreux témoignages de l'Ecriture nous apprennent que l'ame doit habiter un plus noble séjour. Nous lisons dans les livres d'Esdras que, lorsque le jour du jugement sera venu, la terre rendra les corps des morts, et la poussière rendra les dépouilles que renferment les tombeaux; et les réservoirs des âmes, dit-il, rendront les âmes qui leur ont été confiées, « et le Très-Haut apparaîtra sur « le tribunal suprême *. » Ce sont ces réservoirs dont Notre Seigneur a dit: « Il y a plusieurs demeures dans le royaume de mon « Père2, » et ce sont ces demeures qu'en allant à son Père il va préparer pour ses disciples. Mais j'ai voulu me servir des paroles d'Esdras, pour que les Gentils sachent que ce qu'ils admirent dans les livres de la philosophie est emprunté à nos livres saints. Et plût à Dieu qu'elle n'y eût pas mêléses vaines et inutiles rêveries, qu'elle n'eût pas dit que les mêmes âmes étaient communes aux hommes et aux bêtes , et que le plus beau prix auquel pût prétendre l'ame du plus grand philosophe était d'aller habiter le corps d'une abeille ou d'un rossignol , afin que celui dont les discours avaient instruit les hommes vînt plus tard adoucir leurs mœurs par la suavité du miel ou l'harmonie des chants! Il leur eût suffi de dire que l'ame dégagée du corps se rendait dans le aides ou lieu qui ne peut être vu , et que nous nommons en latin infernus , enfer. L'Ecriture a appelé ces demeures « les réservoirs des âmes, animarum vrompluaria* . »
Pour aller au devant des plaintes des hommes sur le sort des justes des premiers âges, qui sont privés pour long-temps de la récompense qu'ils ont méritée, l'Ecriture dit encore dans son admirable élévation « que ce jour du jugement est semblable à une « couronne 4 , » et qu'il n'y aura là ni retard , ni priorité, ni premiers, ni derniers. Ce jour de la couronne est attendu par tous ; et dans ce jour les vaincus seront couverts de honte, les vainqueurs
1 Esdras, vu, 52. — 2 Joan., xiv, 2. — 3 ry Esdras, vit; 23. — * Ibùl., v, 42.
recevront la palme de la victoire. Et elle ne cache pas que ceux qui ont été les premiers engendrés au monde semblent avoir été plus forts et les derniers plus faibles; elle compare les générations du siècle « à celles de la femme même *. » Le sein est épuisé par les fruits qu'il a produits ; les enfans nés dans la jeunesse sont plus forts que ceux qui ont été mis au monde dans la vieillesse; le siècle est dégénéré et épuisé, et n'offre plus que l'image d'une créature décrépite que la force de sa jeunesse a abandonnée. Jusqu'à l'accomplissement des temps, les âmes attcndentla récompense qui leur est due. Aux unes est réservée la gloire, aux autres le châtiment ; et pourtant cette longue attente n'est pas pour les unes sans quelques jouissances, pour les autres, sans quelques peines; car les âmes impies voient déjà la moisson de gloire réservée à celles qui ont suivi la loi de Dieu et les demeures gardées pour elles par les anges; elles voient aussi déjà les supplices futurs de leur fausseté , de leur orgueil; dans la confusion et la honte , elles voient la gloire du Très-Haut; elles rougissent de paraître en présence de celui qu'elles ont offensé; comme Adam, elles ont péché ; comme lui, elles sont dans la confusion. Tombé pour avoir transgressé les ordres de Dieu, notre premier père se cachait; et dans la honte de sa chute , dans le trouble de sa conscience coupable, il craignait l'éclat de la divine présence. Ainsi lame du pécheur ne pourra supporter l'éblouissant éclat de cette lumière céleste qu'elle se souviendra d'avoir eue pour témoin de ses fautes. ( Saint Ambroise, Que la mort est un bien.)
Nos corps ressusciteront pour ne plus mourir.
L'ame ne mourant point , si le corps qui meurt ne devait pas ressusciter un jour, il s'ensuivrait que cet admirable assemblage de deux substances si différentes, unies par un nœud secret et incompréhensible, ce chef-d'œuvre de la sagesse et de la puissance de Dieu serait détruit à jamais par la mort. Mais cet assemblage est ce que nous appelons proprement l'homme. Si donc les deux portions qui composent son être ne devaient plus se réunir, et que l'une d'elles eût péri pour toujours, le plus merveilleux des ouvrages du Créateur demeurerait éternellement mutilé comme s'il n'était pas en son pouvoir de le conserver ou de le rétablir tout entier. ; , «,
* IV Esdras, iv, 40 ; v, 53.
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Mais quoi! ce corps serait-il donc par lui-même si vil que les toutes- puissantes mains qui l'ont formé dédaignassent de le retirer de la poussière? Sans doute, et nous venons de le dire, il est bien inférieur par sa nature à lame spirituelle qui lui communique la vie. Mais entre les œuvres matérielles de Dieu , en est-il une seule qui l'égale ? Comparez, mes frères, et jugez. Le soleil nous éblouit par son éclat, et toutefois brille-t-il, comme l'œil de l'homme, du feu du génie ? et répand-il, si j'ose ainsi parler, la lumière de l'intelligence? La sérénité du plus beau jour est-elle comparable au sourire qui embellit le visage de l'homme? à cette expression de douce joie, de paix, de noble modestie, de pudeur et de bienveillance qui anime quelquefois tous ses traits ? Lit-on dans le ciel le plus pur, comme sur le front du juste, la candeur et l'innocence ? Les oiseaux nous charment par la mélodie de leurs voix et de leurs chants ; mais qu'est-ce que tous leurs concerts, auprès de la parole de l'homme et des sons merveilleux qui expriment et communiquent le sentiment et la pensée, qui, en frappant l'oreille, éclairent les esprits, émeuvent profondément les cœurs, rapprochent les objets éloignés, peignent les invisibles , et font d'un des moindres organes du corps l'admirable instrument d'un commerce spirituel entre les âmes? Il est des animaux qui ont en partage la beauté, la force, l'agilité, la grâce; mais en est-il qui aient reçu ce port majestueux de l'homme, ces yeux élevés vers le ciel, cette attitude du commandement et cette dignité qui annonce le roi de la nature? Oh ! mes frères , quel dut être ce corps dans l'état de sa beauté originelle, lorsqu'il sortit pour la première fois des mains de son Auteur, brillant de gloire et de majesté, portant sur le front l'empreinte toute vive et toute pure de la ressemblance divine. Puisque, dans l'état même de dégradation où l'a réduit le péché, il surpasse encore de si loin tout ce que ce monde visible offre de plus parfait, il y est encore le centre de toutes choses, le seul être matériel digne des regards et de l'amour du Créateur, le seul pour qui tous les autres existent; car ce ne sont point nos âmes, mais nos corps qui ont besoin de cette terre pour les porter et les nourrir, de cette lumière des cieux pour les éclairer, de cet air que nous respirons pour entretenir leur vie. Quelle apparence donc que le plus beau et le plus accompli des objets sensibles et corporels, celui auquel se rapportent tous les autres, soit presque le moins durable de tous ? Les astres roulent depuis six mille ans sur nos têtes sans avoir rien perdu de leur splendeur; la terre, après tant de siècles , ne chancelle point sur ses bases, et conserve sa fé-
condité tout entière; les fleuves n'ont pas vu tarir leurs sources; les cèdres et les pins antiques couronnent encore les mêmes montagnes où les virent nos aïeux; et le corps de l'homme serait semblable à l'herbe des champs , qui s'élève le matin , tombe et se flétrit le soir? il n'aurait un moment d'éclat et de vie que pour être changé bientôt en un vil fumier, et devenir pour toujours la proie de la pourriture et des vers ? Non seulement il serait moins durable que tant d'autres ouvrages de Dieu qui n'ont été faits que pour lui; mais, chose plus étrange encore, il durerait bien moins que ses propres ouvrages ? Tandis que ces superbes monumens , ces palais et ces sanctuaires qu'il a construits , ces marbres et ces bronzes qu'il a su animer en quelque sorte, en leur imprimant les traits de sa propre ressemblance, résistent aux ravages du temps et attirent encore les regards des générations les plus reculées ; lui même, presque aussitôt détruit que formé, il serait depuis longtemps enseveli dans la poussière, pour ne s'en relever jamais? et il aurait fait des images de lui-même moins périssables, que le modèle fait de la main du Tout-Puissant et marqué au sceau de sa divine ressemblance ?
Mais de plus, ce corps qui élève des sanctuaires à la Divinité, qui lui dresse des autels et les orne avec magnificence, n'est-il pas lui-même le plus digne temple qu'elle habite ici-bas ? En est-il qu'elle préfère à un corps chaste, domicile d'une ame vertueuse et sainte? Que sont à ses yeux des édifices de bois et de pierre, ou même d'or et de porphyre , auprès de ce temple vivant qui lui-même offre l'encens , adore et prie ? Voyez-le qui se courbe tout entier, se prosterne , et semble se vouloir anéantir devant la majesté suprême. Voyez cette bouche qui se colle contre le pavé du lieu saint, et le baise avec un religieux respect; ces yeux qui se fixent sur le tabernacle et se remplissent de pieuses larmes; ce cœur qui palpite d'amour pour son Dieu; ces mains qui s'élèvent vers le ciel, comme pour porter l'hommage de l'adoration jusqu'au pied du trône de l'Eternel. Entendez cette voix et cette langue, qui chantent avec une si douce harmonie ses louanges , et invitent hautement toutes les créatures à célébrer avec elles ses grandeurs !
Mais , ô merveille ! ce n'est pas assez pour ce corps d'argile de rendre un culte si pur à l'Auteur de son être, il faut encore qu'il imite en quelque sorte ses vertus, qu'il soit l'instrument, le ministre et comme le représentant de sa providence bienfaisante sur la terre. Quel est le genre de bonne œuvre pour lequel il ne s'empresse, auquel tous ses membres ne concourent? Ne sont-ce pas
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les entrailles qui s'émeuvent au récit de l'infortune? N'est-ce pas le bras qui s'étend pour soutenir ou relever l'infirme, pour essuyer les pleurs de l'affligé, pour répandre des largesses dans le sein du pauvre? Nesont-cepas les mains qui travaillent pour vêtir l'homme nu, pétrir le pain de l'homme affamé, dresser la couche del'homme languissant et malade ? N'est-ce pas de la bouche et des lèvres que coulent ces paroles tendres et consolantes, le baume le plus salutaire et le plus doux que la charité puisse appliquer aux blessures du cœur? Où est, en un mot, le bien que fait à l'humanité une ame sensible et généreuse , sans que le corps y contribue avec elle, et en fasse même souvent les principaux frais? Quelquefois il épuise ses forces, et se consume tout entier au service de Dieu et du prochain ; et pour récompense , ce Dieu de bonté le vouerait à nue éternelle destruction ! il romprait sans pitié et sans retour l'alliance d'une ame et d'un corps si saintement unis pour tous les offices de la piété et de la miséricorde! Non, Seigneur, non, je ne le croirai jamais. ( Le P. de Mac-Càrtiiy. )
Excellence du corps de l'homme.
Ce corps, formé de la terre, Dieu ne nous l'a pas donné pour que notre ame rampe avec lui sur la terre, mais pour que nous relevions lui-même vers le ciel. Ce corps n'est, il est vrai, qu'une matière terrestre; mais il ne tient qu'à moi de le rendre tout céleste. Quel honneur pour l'homme ! quelle auguste prérogative pour son ame! Il est dit de Dieu : Qu'il fait tout, quil change et transfère les choses à son gré * ; il a donné à l'homme un pouvoir égal au sien. C'est moi, nous dit-il, qui ai fait le ciel et la terre 2. O homme, tu peux, toi aussi, transporter le ciel sur la terre! Je t'ai fait un corps brillant de beauté; achève l'ouvrage en parant ton ame de vertus. J'ai dit au premier des jours : Que la terre produise de l herbe et toutes sortes d arbres fruitiers 3$ commande à ta chair, toute terrestre qu'elle est , de produire des fruits, et elle obéira à ton commandement. C'est moi qui fais les orages etles tempêtes; j'ai créé les vents et ce dragon, dont jemejoue clans ma toutepuissance. Ce dragon , c'est le démon. Nous pouvons , mes frères, prendre sur lui l'empire , le vaincre et nous jouer de ses fureurs, comme on fait des résistances d'un timide passereau. Je fais luire mon soleil sur les bons et sur les médians : imite-moi , dit le Sei-
* Dan., h, 21. — 2 Amos., v, 8. — * Gen., il, 11.
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gneur, en faisant du bien à tes amis et à tes ennemis. J'ai allume à la voûte du firmament, ces astres qui répandent la lumière* à mon exemple, fais luire le flambeau de la vérité aux yeux de ceux qui sont dans les ténèbres de l'erreur et de l'ignorance. Connaître Dieu est un bien plus grand que celui de voir le soleil. S'il est hors de ta puissance de créer un homme, tu peux du moins le rendre juste et agréable aux yeux de son Créateur. (Saint Ciirysostome *,)
L'homme est un étranger sur la terre.
Nous ne sommes, dans ce monde, que comme des soldats sous la tente. Celui qui n'est que campé ne s'avise pas de se bâtir une maison dans le lieu où il est aujourd'hui pour n'y être plus demainy prétendre établir un domicile, ce serait donner une bien faible idée de sa fidélité et de son courage. Il n'y est que pour se tenir prêt à combattre. A la bonne heure , quand il sera de retour dans sa patrie, il s'occupera de bâtiment ou de commerce. Que faisonsnous dans le monde, qu'y combattre? Quand nous serons rendus à la patrie céleste , nous penserons à nous y faire notre établissement, à nous y enrichir, ou plutôt le roi de cet empire a pourvu à ce que nous n'y manquions de rien. Il nous y prépare d'assez abondantes richesses. Ne nous occupons dans la terre de l'exil et de la milice qu'à nous y faire de bons retranchemens contre l'ennemi. Il ne nous faut ici qu'une tente et point de maison. Vous avez entendu dire que les peuples nomades de Scythie passent leur vie sur des chariots qui les transportent d'un lieu à un autre, sans avoir de domicile fixe. Tel doit être le Chrétien • il a bien assez à faire, aux prises comme il est avec les démons, pour ne s'occuper pas d'un autre intérêt que de celui de se défendre luimême, ou d'avoir à défendre les autres contre les attaques de ses ennemis du salut. Vous vous construisez de magnifiques habitations, ô mon frère! est-ce donc pour vous lier à la terre par des chaînes plus pesantes ? Vous amassez des trésors que vous cachez soigneusement; est-ce pour attirer l'ennemi par l'appât d'une proie? Vous bâtissez des murailles; est-ce pour vous y empri-
sonner?
Jésus-Christ, dans l'Évangile, appelle les Pharisiens sépulcres blanchis , pleins au dedans de corruption et d iniquité ^^ et trompant les yeux par de beaux dehors : combien encore, parmi nous,
4 Hom„ xv, in I ad Timoth,—* Matth., xxm, 27.
de ces Pharisiens ! On donne tous ses soins à l'extérieur : pureté apparente; au dedans corruption, iniquité. Tout pour le corps, rien pour l'aine. Soulevez toutes ces consciences ; vous y verrez la pourriture et les vers; une infection épouvantable, c'est-à-dire, les vices et les désordres les plus honteux. Ce qui était bien déplorable, sans doute, pour les Pharisiens , l'est plus encore pour des Chrétiens, dont la grâce de la régénération a fait les temples du Saint-Esprit, les sanctuaires de Dieu lui-même. On relègue, avec grand soin, les sépulcres loin de nos cités. Sépulcres où réside la pourriture du péché, pouvez -vous bien prétendre à la Cité céleste ? (Saint Ghrysostôme *.)
Futilité des objections contre la résurrection des corps.
Que les insensés et les impies viennent maintenant; qu'à ces pensées si hautes et si divines , à l'autorité si imposante de toutes les Eciitures, au fait si incontestable de la résurrection de Jésus- Christ , et aux conséquences décisives qu'en tirait s?int Paul, ils opposent, quoi? J'ai honte de le dire : l'impossibilité prétendue où sera le Dieu tout-puissant de faire revivre ce qui est mort, après avoir donné la vie à ce qui n'était pas, et de retrouver, dans ce qu'ils appellent le vaste sein de la nature, les élémens dispersés de nos corps, après les avoir su trouver dans les profonds abîmes du néant. Qu'ils reproduisent ces difficultés vaines , dont les païens eux-mêmes rougirent, et qu'ils abandonnèrent; nous les mépriserons , et il nous suffira de leur répondre : qu'une seule chose est impossible à Dieu , c'est de ne pouvoir pas faire tout ce qu'il veut, ou de ne pas accomplir tout ce qu'il a promis; que supposer quelque obstacle insurmontable à une puissance sans bornes, c'est aller jusqu'aux dernières limites de la déraison, c'est se contredire dans les termes ; que pour avoir droit de nier la résurrection parce qu'elle est incompréhensible, il faudrait pouvoir citer au moins une seule œuvre de Dieu que l'on comprenne, il faudrait au moins être en état de comprendre notre propre existence qui est elle-même pour nous un mystère impénétrable; enfin, que si nous voyons tous les jours ces savans hommes qui ont dérobé à la nature une partie de ses secrets , décomposer sous nos yeux des substances matérielles, former, de leurs élémens combinés avec art, des substances nouvelles, décomposer encore celles-ci
1 Hom., lxx et lxxiv, in Mauh.
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et des mêmes élémens reformer les premières, il serait étrange que le souverain Auteur de la nature ne pût pas, après la dissolution de nos corps et les divers changemens qu'ils auront subis, rassembler leurs élémens épars, pour reconstruire l'édifice de nos membres, et rétablir ainsi son premier ouvrage.
Oh ! qu'il sera facile à la parole créatrice et toute-puissante d'opérer cette merveille! avec quelle promptitude, au son de la trompette, c'est-à-dire à la voix du Fils de Dieu, l'air, les eaux, la terre et les abîmes rendant les débris de nos corps dévorés, enfouis, évaporés, consumés en mille manières; nos cendres et notre poussière disséminées se rapprochant en un clin-d'œil, et reprenant leur ancienne forme, tous les morts sortiront vivans de leurs sépulcres et comparaîtront devant l'arbitre suprême de leur sort, pour recevoir le salaire dû à leurs œuvres : Et (ledit mare mortuos... et mors et infernus dederunt mortuos suos.. etjudicatum est de singulis i. (Le P. de Mac-Garthy.)
Péroraison.
Telle sera donc, mes frères, la fin de toutes choses : ou plutôt tel sera le commencement d'un ordre de choses qui n'aura plus de fin. Voilà vos destinées, ô hommes immortels qui m'entendez. Votre ame, cette portion excellente de votre être, par laquelle vous êtes semblables à Dieu et aux anges, ne cessse pas de vivre, au moment où le souffle de la vie abandonne le corps; mais plutôt elle s'échappe alors de sa prison, et prend son vol vers la région des vivans, qui est le lieu de son éternité. Le corps lui-même ne demeure pas englouti dans le tombeau où il est condamné à descendre; il ne s'y consume que pour se dégager de ce qu'il avait de corruptible, et se mettre en état de recevoir sa forme immortelle, comme l'or se fond dans le creuset, pour en sortir plus brillant et plus pur. O enfans des hommes , comment avez vous oublié ce que vous êtes, et ce que vous devez un jour devenir? Gomment vos cœurs se sont-ils appesantis et collés à cette terre qui n'est pas votre patrie? Faits pour des biens si grands et si réels, appelés à posséder, non l'apparence et l'ombre, mais la substance même du parfait bonheur et de la vraie gloire , comment vous attachezvous à des bagatelles qui vous trompent, et à des fantômes qui s'évanouissent au moment où vous les embrassez? Filii àominum, usquequo gravi corde? ut quid diligitis vanitatem et quœritis mendacium 2 ? Que vous sert, ô avare, ce trésor de boue, que vous
Àpoc, xx, 13. — s Ps.; iv, 5.
fîrtg NOUVELLE BiliLIOTnÈQUE
amassez au prix de tant de sollicitudes et de sacrifices? qu'y a-t-il de commun entre ce vil métal que la mort va vous enlever, et Y esprit immortel qui est en vous ? Hélas ! par quelle indigence et quel dénûment éternel vous expierez un jour cette passion insensée pour des richesses périssables! Ut quid diligitis vanilatem et quœrilis mendacium? Et vous, ô superbe esclave de l'orgueil, n'estce pas une illusion et un mensonge que cette fumée de gloire dont vous êtes si avide? vous a-t-elle procuré un seul instant de pure et véritable joie, pour vous dédommager de l'opprobre et de l'ignominie qu'elle vous prépare dans l'éternité? Ut quid diligitis vanitatem et quœritis mendacium? Mais vous surtout, ô voluptueux, que cherchez-vous dans la fange des plus honteux plaisirs? Oh! par combien de remords et de dégoûts ces infâmes penchans vous conduisent à des tourmens sans mesure et à un désespoir sans fin ! Ut quid diligitis vanitatem et quœritis mendacium ? Laissez, laissez, ô aveugles, de criminelles chimères, et tournez toutes vos pensées vers les solides biens et les ineffables délices, qui seront la récompense immortelle des justes : Scitote quoniam mirificavit Dominus sanctum suum l. Hommes de peu de foi , ne me demanderez-vous pas quel gnge nous vous donnons de ces hautes destinées que nous osons vous promettre dans l'avenir : Multi dicunt, quis oslendit nobis bona 2? Eh! Seigneur, en faut-il d'autre garant que la noblesse même et la dignité de notre nature, que cette empreinte de votre grandeur qui est en nous, et qui nous distingue si glorieusement de tout ce qui nous environne? Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine 3. Puis-je douter qu'il n'y ait en moi quelque chose d'immortel et de divin, quand je me vois si supérieur à tout ce qui n'est pas vous, ou qui ne porte pas le caractère de votre ressemblance ? quand je sens en moi-même je ne sais quoi d'insatiable et d'immense , qu'aucun objet créé ne peut satisfaire,* pour qui tout ce qui doit finir n'est rien ; qui déborde de toutes parts ce monde visible ; qui se trouve à l'étroit dans tout ce qui a des bornes * qui ne peut se reposer à l'aise que dans le sein de l'infini, ni goûter de contentement et de bonheur qu'en vous seul? Dedisti lœtitiam in corde meo /k. Ah! que d'autres s'applaudissent de la fécondité de leurs terres; qu'ils recueillent avec joie leurs riches moissons, et les fruits abondans de l'olivier et de la vigne : A fructu frumenti , vini et olei multiplicati sunt 5. Pour moi , mon Dieu, soit qu'il vous plaise de m'ac-
1 Ps., iv, 4. — 2 Ibid., 6. — s ibid., 7. — 4 Ps., iv, 7. — « Ibid., 8.
DES PRÉDICATEURS. 5gj
corder ou de me refuser les dons de la fortune et les jouissances passagères de ce monde, je vivrai dans la paix, content et heureux de votre seul amour : In p ace in idipsum dormiam et requiescam '. L'espérance que vous me donnez d'une glorieuse immortalité dans votre royaume suffit pour combler tous mes vœux et mes plus vastes désirs : Quoniam tu. Domine , singulariter in spe constituisti me - '•. Puisse, mes frères, cette précieuse espérance se réaliser en notre faveur! Puissions-nous être tous éternellement réunis dans le sein de notre Dieu! C'est la grâce que je vous souhaite, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. (Le P. de Mac-Cartpiy.)
* Ps. iv, 9- — 2 lbid , 10.