PLAN ET OBJET DU TROISIÈME DISCOURS SUR LIMMORTALITÉ DE LAME
EXORDE
Ibunt hi in suppiicium œternam, justi autem in vitam œternam.
Ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes iront dans la vie éternelle. (Mallh. ,
Voilà, mes frères, à quoi se termineront enfin les désirs , les espérances , les conseils et les entreprises des hommes : voilà ou viendront enfin échouer les vaines réflexions des sages et des esprits forts, les doutes et les incertitudes éternelles des incrédules, les vastes projets des conquérans , les monumens de la gloire humaine, les soins de l'ambition , les distinctions des talens , les inquiétudes de la fortune, la prospérité des empires, et toutes les révolutions frivoles de la terre. Tel sera le dénoûment redoutable qui nous développera enfin les mystères de la Providence sur les diverses destinées des enfans d'Adam, et qui justifiera sa conduite dans le gouvernement de l'univers. Cette vie n'est donc qu'un instant rapide, et le commencement d'un avenir éternel. Des tourmens qui ne finiront plus, ou les délices d'une félicite immortelle , partageront enfin le sort de tous les hommes ; et l'une de ces deux destinées doit être la nôtre.
Cependant l'image de ce grand spectacle, qui avait pu autrefois effrayer la férocité des tyrans , ébranler la fermeté des philosophes , troubler la mollesse et les voluptés des Césars , adoucir les peuples les plus barbares , former tant de martyrs, peupler les déserts, et soumettre tout l'univers au joug de la Croix ; cette image si effrayante n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à alarmer la timidité du simple peuple : ces grands objets sont devenus des peintures vulgaires qu'on n'ose presque plus exposer à la fausse délicatesse des puissans et des sages du monde; et tout le fruit que nous retirons d'ordinaire de ces sortes de discours, c'est de faire demander, au sortir de là, si tout se passera comme nous l'avons dit.
Car> mes frères , nous vivons dans des temps où la foi de plu-
sieurs a fait naufrage; où une affreuse philosophie, comme un ve-j nin mortel, se répand en secret, et entreprend de justifier les abo-l minations et les vices contre la foi des peines et des récompenses futures. Cette plaie a passé des palais des grands jusque dans le peuple; et partout la piété des justes est blessée par les discours de l'irréligion et les maximes du libertinage. - ,
Et certes, mes frères, je ne suis pas surpris que des hommes dissolus doutent d'un avenir, et tâchent de combattre ou d'affaiblir une vérité si capable de troubler leurs voluptés criminelles. Il est affreux d'attendre un malheur éternel. Le monde n'a point de plaisir à l'épreuve d'une pensée si funeste : aussi le monde a de tout temps essayé de l'effacer du cœur et de l'esprit des hommes : il sent bien que la foi d'un avenir est un frein incommode aux passions humaines, et qu'il ne réussira jamais à faire des voluptueux tranquilles et déterminés qu'il n'en ait fait auparavant des incrédules.
Otons donc, mes frères, à la corruption du cœur humain un appui si monstrueux et si fragile : prouvons aux âmes dissolues qu'elles survivront à leurs désordres ; que tout ne meurt pas avec le corps ; que cette vie finira leurs crimes, mais non par leurs malheurs; et, pour mieux confondre l'impiété, attaquons-la dans les vains prétextes sur lesquels elle s'appuie.
Premièrement, qui sait, nous dit l'impie, si tout ne meurt pas avec nous? Cette autre vie dont on nous parle est-elle bien sûre? Qui en est revenu pour nous dire ce qui s'y passe?
Secondement, est-il digne de la grandeur de Dieu, disent-ils encore, de s'abaisser à ce qui se passe parmi les hommes? que lui importe que des vers de terre comme nous s'égorgent, se trompent, se déchirent, vivent dans les plaisirs ou dans la tempérance? n'est-ce pas un orgueil à l'homme de croire qu'un Dieu si grand s'occupe de lui ?
Enfin, quelle apparence, ajoutent-ils, que Dieu ayant fait naître l'homme tel qu'il est, il punisse comme des crimes des penchans de plaisir que nous trouvons en nous, et que la nature nous a donnés ? Voilà toute la philosophie des âmes voluptueuses ; l'incertitude d'un avenir; la grandeur de Dieu qu'une vile créature ne peut offenser; la faiblesse née avec l'homme, et à qui il serait injuste d'en faire un crime.
Prouvons donc d'abord, contre l'incertitude des impies, que la vérité d'un avenir est justifiée par les plus pures lumières de la raison ; en second lieu , contre l'idée indigne qu'ils se forment de la
grandeur de Dieu , que cette vérité est justifiée par sa sagesse et par sa gloire; enfin , contre le prétexte tiré de la faiblesse de l'homme, qu'elle est justifiée par le jugement même de sa propre conscience. La certitude d'un avenir, la nécessité d'un avenir, le sentiment secret d'un avenir : voilà tout mon discours.
0 Dieu ! ne regardez pas l'outrage que les blasphèmes de l'impiété font à votre gloire ; regardez seulement, et voyez de quoi la raison, que vous n'éclairez plus, est capable. Reconnaissez dans les égaremens monstrueux de l'esprit humain toute la sévérité de votre justice, lorsqu'elle l'abandonne, afin que plus j'exposerai ici les blasphèmes insensés de l'impie, plus il devienne à vos yeux un objet digne de votre pitié et des richesses de votre miséricorde.
(Massillon, Vérité d'un avenir.)
Certitude d'un avenir.
Il est triste sans doute d'avoir à justifier devant des fidèles la vérité la plus consolante de la foi ; de venir prouver à des hommes à qui l'on a annoncé Jésus-Christ que leur être n'est pas un assemblage bizarre et le triste fruit du hasard; qu'un ouvrier sage et tout-puissant a présidé a noire formation et à notre naissance; qu'un souffle d'immortalité anime notre boue; qu'une portion de nous-mêmes nous survivra , et qu'au sortir de cette maison terrestre notre ame retournera dans le sein de Dieu, d'où elle était sortie, et ira habiter la région éternelle des vivans , où il sera rendu à chacun selon ses œuvres.
C'est par cette vérité que Paul commença d'annoncer la foi devant l'Aréopage. Nous sommes la race immortelle de Dieu, disait- 1 à cette assemblée de sages, et il a établi un jour pour juger l'univers1.C'est par là que les hommes apostoliques jetèrent les premiers Pondemens de la doctrine du salut parmi les nations infidèles et corrompues. Mais pour nous, mes frères, qui arrivons à la fin des siècles, après que la plénitude des nations est entrée dans l'Eglise; :jue tout l'univers a cru; que tous les mystères ont été éclaircis, toutes les prophéties accomplies, Jésus-Christ glorifié, la voie du ciel ouverte et frayée : nous qui paraissons dans les derniers temps, pu le jour du Seigneur est bien plus proche que lorsque nos pères crurent; hélas! quel devrait être notre ministère, sinon de dis- 30ser les fidèles à cette grande attente , et de leur apprendre à se
1 Act., 17, 29, 31.
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tenir prêts pour paraître^devant Jésus-Christ, qui vavenir, loin cle combattre encore ces maximes monstrueuses et insensées que la première prédication de l'Evangile avait effacées de l'univers !
L'incertitude prétendue d'un avenir est donc le premier fondement de la sécurité des âmes incrédules. On ne sait ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle, disent-ils -r aucun des morts n'en est revenu pour nous le dire; peut-être n'y a-t-il rien au delà du trépas ; jouissons donc du présent, et laissons au hasard un avenir, ou qui n'est point , ou du moins qu'on ne veut pas que nous connaissions.
Or, je dis que cette incertitude est suspecte dans le principe qui la produit, insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie, affreuse dans ses conséquences; ne me refusez pas votre attention.
Suspecte dans le principe qui la produit. Car, mes frères, corn- [ ment s'est formée dans l'esprit de l'impie cette incertitude sur lavenir? Il n'y a qu'à remonter à l'origine d'une opinion pour savoir si les intérêts^de la vérité ou des passions l'ont établie sur lai
terre.
L'impie porta en naissant les principes de religion naturelle I
qu on ne peut ^aoouuiun ^* »*»v,»..v. , * ^vcuvuwvsu xuuma Lca seimmens de la nature ; on lui apprit à connaître un Dieu, à l'aimer, à le craindre ; on lui montra la vertu dans les règles : on la lui rendit aimable dans les exemples , et quoiqu'il trouvât en lui des penchans opposés au devoir, lorsqu'il lui arrivait de s'y laisser era-l porter, son cœur prenait en secret le parti de la vertu contre saj propre faiblesse.
Ainsi vécut d'abord l'impie sur la terre : il adora avec le reste des hommes un Être suprême ; il respecta ses lois ; il redouta ses châtimens ; il attendit ses promesses. D'où vient donc qu'il n'a plus connu de Dieu; que les crimes lui ont paru des polices humaines, l'enfer un préjugé, l'avenir une chimère, lame un souffle qui s'éteint avec le corps? Par quel degré est-il parvenu à ces connaissances si nouvelles et si surprenantes ? par quelles voies a-t-il pu réussir à se défaire de ses anciens préjugés si établis parmi les hommes, et si conformes aux sentimens de son cœur et aux lumières de sa raison? A-t-il examiné? a-t-il consulté? a-t-il pris toutes les précautions sérieuses que demandait l'affaire la plus importante de sa vie? s'est-il retiré du commerce des hommes pour laisser
Si)
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plus de loisir aux réflexions et à l'étude ? a-t-il purifié son cœur, de peur que les passions ne lui fissent prendre le change ? De quelles attentions n'a-t-on pas besoin, pour revenir des premiers sentimens dont lame avait été d'abord imbue ?
Ecoutez-le, mes frères, et adorez ici la justice de Dieu sur ces hommes corrompus qu'il livre à la vanité de leurs pensées. A mesure que ses mœurs se sont déréglées, les règles lui ont paru suspectes ; à mesure qu'il s'est abruti, il a tâché de se persuader que l'homme était semblable à la bête. Il n'est devenu impie qu'en se fermant toutes les voies qui pouvaient le conduire à la vérité; en ne se faisant plus de la religion une affaire sérieuse ; en ne l'examinant que pour la déshonorer par des blasphèmes et des plaisanteries sacrilèges ; il n'est devenu impie qu'en cherchant à s'endurcir contre les cris de sa conscience et se livrant aux plus infâmes voluptés. C'est par cette voie qu'il est parvenu aux connaissances rares et sublimes de l'incrédulité : c'est à ces grands efforts qu'il doit la découverte d'une vérité que le reste des hommes jusqu'à lui avait ou ignorée ou détestée.
Voilà la source de toute incrédulité; le dérèglement du cœur. Oui, mes frères, trouvez-moi, si vous le pouvez, des hommes sages, véritables, chastes, réglés, tempérans, qui ne croient point de Dieu, qui n'attendent point d'avenir, qui regardent les adultères, les abominations , les incestes , comme les penchans et les jeux d'une nature innocente. Si le monde a vu des impies qui ont paru sages et tempérans, c'était, ou qu'ils cachaient mieux leurs désordres , pour donner plus de crédit à leur impiété ; ou la satiété du plaisir qui les avait menés à cette fausse tempérance ; la débauche avait été la première source de leur irréligion : leur cœur était corrompu avant que leur foi fît naufrage ; ils avaient intérêt de croire que tout meurt avec le corps, avant que d'être parvenus à se le persuader; et un long usage du plaisir avait bien pu les dégoûter du crime, mais non pas leur rendre la vertu plus aimable.
Quelle consolation pour nous , mes frères, qui croyons, qu'il faille renoncer aux mœurs , à la probité, à la pudeur, à tous les sentimens de l'humanité, avant que de renoncer à la foi , et n'être plus homme pour n'être plus Chrétien !
Voilà donc l'incertitude de l'impie déjà suspecte dans son principe ; mais, en second lieu , elle est insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie.
Car, mes frères, pour prendre le parti étonnant de ne rien croire ? et d'être tranquille sur tout ce qu'on nous dit d'un avenir
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éternel, il faudrait sans doute des raisons bien décisives et bien convaincantes. Il n'est pas naturel que l'homme hasarde un intérêt aussi sérieux que celui de son éternité, sur des preuves légères et frivoles; encore moins naturel qu'il abandonne là-dessus les sentimens communs, la foi de ses pères, la religion de tous les siècles, le consentement de tous les peuples , les préjugés de son éducation, s'il n'y a été comme forcé par l'évidence de la vérité. A moins que l'impie ne soit bien sûr que tout meurt avec le corps, rien n'approche de sa fureur et de son extravagance. Or, en est-il bien assuré? Quelles sont les grandes raisons qui l'ont déterminé à prendre ce parti affreux? On ne sait, dit-il, ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle; le juste meurt comme l'impie, l'homme comme la bête; et nul ne revient pour nous dire lequel des deux avait eu tort. Pressez encore , et vous serez effrayé de voir la faiblesse de l'incrédulité; des discours vagues, des doutes usés, des incertitudes éternelles, des suppositions chimériques, sur lesquels on ne voudrait pas risquer le malheur ou le bonheur d'un seul de ses jours , et sur lesquels on hasarde une éternité tout entière.
Voilà les raisons insurmontables que l'impie oppose à la foi de tout l'univers; voilà cette évidence qui l'emporte dans son esprit sur tout ce qu'il y a de plus évident et de mieux établi sur la terre. On ne sait ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle! O homme! ouvrez ici les yeux. Un doute seul suffit pour vous rendre impie, et toutes les preuves de la religion ne peuvent suffire pour vous rendre fidèle ! vous doutez s'il y a un avenir, et vous vivez par avance comme s'il n'y en avait point ! Vous n'avez pour fondement de votre opinion, que votre incertitude, et vous nous reprochez la foi comme une crédulité populaire !
Mais je vous prie, mes frères , de quel côté est ici la crédulité ? est-elle du côté de l'impie , ou du côté du fidèle? Le fidèle croit un avenir sur l'autorité des divines Ecritures, c'est-à-dire le livre, sans contredit, qui mérite le plus de créance; sur la déposition des hommes apostoliques, c'est-à-dire de ces hommes justes, simples, miraculeux, qui ont répandu leur sang pour rendre gloire à la vérité, et à la doctrine desquels la conversion de l'univers a rendu un témoignage qui s'élèvera jusqu'à la fin des siècles contre l'impie; sur l'accomplissement des prophéties, c'est-à-dire le seul caractère de vérité que l'imposture ne peut imiter ; sur la tradition de tous les siècles, c'est-à-dire sur des faits qui, depuis la naissance du monde , ont paru certains à tout ce que l'univers a eu de plus
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grands hommes, de justes plus reconnus, de peuples plus sages et plus polis; en un mot, sur des preuves du moins vraisemblables. L'impie ne croit point d'avenir sur un simple doute, sur un pur soupçon. Qui le sait? nous dit-il ; qui en est revenu? il n'a aucune raison solide, décisive pour combattre la vérité d'un avenir. Car qu'il la publie, et nous nous y rendrons. Il se défie seulement qu'il n'y a rien après cette vie, et là-dessus il le croit.
Or, je vous demande, qui est ici le crédule? est-ce celui qui a pour fondement de sa croyance ce qu'il y a du moins de plus vraisemblable parmi les hommes et de plus propre à faire impression sur la raison , ou celui qui s'est déterminé à croire qu'il n'y a rien sur la faiblesse d'un simple doute? Cependant l'impie croit faire plus d'usage de sa raison que le fidèle ; il nous regarde comme des hommes faibles et crédules , et il se considère lui-même comme un esprit supérieur, élevé au dessus des préjugés vulgaires, et que la raison seule et non l'opinion publique détermine. O Dieu! que vous êtes terrible lorsque vous livrez le pécheur à son aveuglement, et que vous savez bien tirer votre gloire des efforts mêmes que vos ennemis font pour la combattre!
Mais je vais encore plus loin. Quand même, dans le doute que se forme l'impie sur l'avenir, les choses seraient égales, et que les vaines incertitudes qui le rendent incrédule balanceraient les vérités solides et évidentes qui nous promettent l'immortalité, je dis que, dans une égalité même de raisons, il devrait du moins désirer que le sentiment de la foi sur la nature de nos âmes fût véritable; un sentiment qui fait tant d'honneur à l'homme, qui lui apprend que son origine est céleste et ses espérances éternelles ; il devrait souhaiter que la doctrine de l'impiété fût fausse • une doctrine si triste, si humiliante pour l'homme, qui le confond avec la bête, qui ne le fait vivre que pour le corps, qui ne lui donne ni fin, ni destination, ni espérance, qui borne sa destinée à un petit nombre de jours rapides, inquiets, douloureux, qu'il passe sur la terre : toutes choses égales , une raison née avec quelque élévation aimerait encore mieux se tromper en se faisant honneur qu'en se déclarant pour un parti si ignominieux à son être. Quelle ame a donc reçue l'impie des mains d'une nature peu favorable, pour aimer mieux croire, dans une si grande inégalité de raisons, qu il n'est fait que pour la terre, et se regarder avec complaisance, comme un vil assemblage de boue, et le compagnon du bœuf et du taureau? Que dis-je, mes frères? quel monstre dans l'univers doit être l'impie, de ne se délier même du sentit, i.i. 3G
ment commun que parce qu'il est trop glorieux à sa nature, et de croire que la vanité toute seule des hommes l'a introduit sur la terre, et leur a persuadé qu'ils étaient immortels?
Mais non , mes frères ; ces hommes de chair et de sang ont raison de refuser l'honneur que la religion fait à leur nature , et de se persuader que leur ame est toute de houe, et que tout meurt avec le corps. Des hommes sensuels , impudiques , efféminés , qui n'ont plus d'autre frein qu'un instinct brutal ; plus d'autre règle que l'emportement de leurs désirs; plus d'autre occupation que de réveiller par de nouveaux artifices la cupidité déjà assouvie ; des hommes de ce caractère ne doivent pas avoir beaucoup de peine à croire qu'ils n'ont en eux aucun principe de vie spirituelle ; que le corps est tout leur être ; et comme ils imitent les mœurs des bêtes, ils sont pardonnables de s'en attribuer la nature. Mais qu'ils ne jugent pas de tous les hommes par eux-mêmes; il est encore sur la terre des âmes chastes, pudiques, tempérantes; qu'ils ne transportent pas dans la nature les penchans honteux de leur volonté; qu'ils ne dégradent pas l'humanité tout entière, pour s'être indignement dégradés eux-mêmes; qu'ils cherchent leurs semblables parmi les hommes ; et se trouvant presque seuls dans l'univers , ils verront qu'ils sont plutôt les monstres que les ouvrages ordinaires de la nature.
D'ailleurs, non seulement l'impie est insensé, parce que dans une égalité même de raison son cœur et sa gloire devraient le décider en faveur de la foi, mais encore son propre intérêt. Car, mes frères, on la déjà dit : que risque l'impie en croyant? quelle suite fâcheuse aura sa crédulité , s'il se trompe ? il vivra avec honneur, avec probité, avec innocence ; il sera doux , affable , juste, sincère, religieux, ami généreux, époux fidèle, maître équitable; il modérera des passions qui auraient fait tous les malheurs de sa vie ; il s'abstiendra des plaisirs et des excès qui lui eussent préparé une vieillesse douloureuse ou une fortune dérangée; il jouira de la réputation de la vertu et de l'estime des peuples; voilà ce qu'il risque. Quand tout finirait avec cette vie , ce serait là le seul secret de la passer heureuse et tranquille; voilà le seul inconvénient que j'y trouve. S'il n'y a point de récompense éternelle, qu'aurat-il perdu en l'attendant? il a perdu quelques plaisirs sensuels et rapides, qui l'auraient bientôt ou lassé par le dégoût qui les suit, ou tyrannisé par les nouveaux désirs qu'ils allument : il a perdu l'affreuse satisfaction d'être , pour l'instant qu'il a paru sur la terre, cruel, dénaturé, voluptueux, sans foi, sans mœurs, sans con-
science, méprisé peut-être, et déshonoré au milieu de son peuple. Je n'y vois pas de plus grand malheur ; il retombe dans le néant, et son erreur n'a point d'autre suite.
Mais s'il y a un avenir, mais s'il se trompe en refusant de le croire, que ne risque-t-il pas? la perte des biens éternels, la possession de votre gloire, ô mon Dieu! qui devait le rendre à jamais heureux. Mais ce n'est là même que le commencement de ses malheurs ; il va trouver des ardeurs dévorantes, un supplice sans fin et sans mesure, une éternité d'horreur et de rage. Or, comparez ces deux destinées; quel parti prendra ici l'impie ? Risquera-t-il la courte durée de quelques jours ? risquera-t-il une éternité tout entière? s'en tiendra-t-il au présent, qui doit finir demain, et où il ne saurait même être heureux? craindra-t-il un avenir qui n'a plus d'autres bornes que l'éternité, et qui ne doit finir qu'avec Dieu même? Quel est l'homme sage qui, dans une incertitude même égale, osât ici balancer ? et quel nom donnerons-nous à l'impie qui, n'ayant pour lui que des doutes frivoles, et voyant du côté de la foi l'autorité, les exemples, la prescription , la raison, la voix de tous les siècles , le monde entier, prend seul le parti affreux de ne point croire; meurt tranquille, comme s'il ne devait plus vivre; laisse sa destinée éternelle entre les mains du hasard, et va tenter mollement un si grand événement? O Dieu! est-ce donc là unhomme conduit par une raison tranquille, ou un furieux qui n'attend plus de ressource que de son désespoir? L'incertitude de l'impie estdonc insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie.
Mais, en dernier lieu, elle est encore affreuse dans ses conséquences. Et ici souffrez que je laisse les grandes raisons de doc trine : je ne veux parler qu'à la conscience de l'incrédule, et m'entenir aux preuves du sentiment.
Or, si tout doit finir avec nous, si l'homme ne doit rien attendre après cette vie, et que ce soit ici notre patrie, notre origine, et la seule félicité que nous pouvons nous promettre , pourquoi n'y sommes-nous pas heureux? Si nous ne naissons que pour les plaisirs des sens, pourquoi ne peuvent-ils nous satisfaire et laissent-ils toujours un fonds d'ennui et de tristesse dans notre cœur? Si l'homme n'a rien au dessus de la bête, que ne coule-t-il ses jours comme elle, sans souci, sans inquiétude, sans dégoût, sans tristesse dans la félicité des sens et de la chair? Si l'homme n'a point d'autre bonheur à espérer qu'un bonheur temporel , pourquoi ne le trouve-t-il nulle part sur la terre? d'où vient que les richesses l'inquiètent, que les honneurs le fatiguent, que les
plaisirs le lassent, que les sciences le confondent et irritent sa curiosité loin de la satisfaire, que la réputation le gêne et l'embarrasse, que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensité de son cœur, et lui laisse encore quelque chose à désirer? Tous les autres êtres, contens de leur destinée, paraissent heureux, à leur manière, dans la situation oii l'auteur de la nature les a placés; les astres, tranquilles dans le firmament, ne quittent pas leur séjour pour aller éclairer une autre terre; la terre, réglée dans ses mouvemens, ne s'élance pas en haut pour aller prendre leur place; les animaux rampent dans les campagnes sans envier la destinée de l'homme, qui habite les villes et les palais somptueux; les oiseaux se réjouissent dans les airs, sans penser s'il y a des créatures plus heureuses qu'eux sur la terre; tout est heureux, pour ainsi dire, tout est à sa place dans la nature : l'homme seul est inquiet et mécontent, l'homme seul est en proie à ses désirs, se laisse déchirer par des craintes, trouve son supplice dans ses espérances , devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs ; l'homme seul ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer.
D'où vient cela ? ô homme ! ne serait-ce point parce que vous êtes ici-bas déplacé, que vous êtes fait pour le ciel, que votre cœur est plus grand que le monde, que la terre n'est pas votre patrie, et que tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien pour vous ? Répondez si vous pouvez, ou plutôt interrogez votre cœur, et vous serez fidèle.
En second lieu, si tout meurt avec le corps, qui est-ce qui a pu persuader à tous les hommes, de tous les siècles et de tous les pays, que leur ame était immortelle ? d'où a pu venir au genre humain cette idée étrange d'immortalité ? Un sentiment si éloigné delà nature de l'homme, puisqu'il ne serait né que pourles fonctions des sens, aurait'il pu prévaloir sur la terre ? Car si l'homme comme la bête n'est fait que pour le temps, rien ne doit être plus incompréhensible pour lui que la seule idée d'immortalité. Des machines pétries de boue, qui ne devraient vivre et n'avoir pour objet qu'une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu ou se donner ou trouver en elles-mêmes de si nobles sentimens et des idées si sublimes? Cependant cette idée si extraordinaire est devenue l'idée de tous les hommes ; cette idée, si opposée même aux sens, puisque l'homme, comme la bête, meurt tout entier à nos yeux, s'est établie sur toute la terre ; ce sentiment, qui n'aurait pas du même trouver un inventeur dans l'univers, a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples ; les plus sauvages comme les
plus cultivés, les plus polis comme les plus grossiers, les plus infidèles comme les plus soumis à la foi. ( Le même. )
Immortalité de lame puisée dans la considération de ses sentimens qui sont communs
à tous les hommes.
Oui, nous avons dans nous je ne sais quel présage et quel pressentiment d'une vie à venir. Pourquoi, en effet, cette envie secrète de nous survivre à nous-mêmes , d'éterniser notre nom dans la mémoire de nos semblables? Le villageois l'éprouve comme le savant et comme le guerrier. Le savant veut aller à l'immortalité par ses ouvrages, le guerrier par ses exploits, et le villageois voudrait vivre du moins dans le souvenir de ses enfans; il s'afflige de l'idée que bientôt il pourra bien en être oublié; il voudrait pouvoir attacher son nom au bâtiment qu'il acbève, à l'arbre qu'il a planté, au terrain ingrat qu'il a su rendre fertile. Mais voyez surtout dans les hommes fameux cet amour immense de célébrité qui s'étend dans la postérité la plus reculée, et se repaît de la pensée que leurs grandes et belles actions feront l'entretien de tous les âges : pourquoi cela, s'ils n'étaient préoccupés de je ne sais quel espoir de jouir eux-mêmes de leur gloire dans les siècles futurs ?
Dans tous les temps on a préconisé et avec raison le dévoûment de ceux qui savaient mourir pour leur patrie; et si l'ame est immortelle, je conçois très bien comment on peut sacrifier la vie présente; mais, si tout se borne au tombeau, l'existence actuelle est le bien suprême. La vie est d'un prixinfini comparée au néant; vivre serait donc la souveraine loi ; mourir pour ses semblables serait une inconséquence. Oui, l'homme n'affronte la mort que parce qu'il y voit le passage à une seconde vie. Ici le sentiment entraîne la raison , même dans celui qui serait matérialiste d'opinion. En mourant pour votre pays, vous aspirez à la gloire, lui dirai-je; mais si après la mort vous n'êtes pas plus que la statue ou la toile peinle qui pourra vous représenter, que vous importent les chants du poète, les éloges de l'orateur ou les récits de l'histoire? Caton , qui n'était pas animé par ces motifs purs que le Christianisme inspire, était de bonne foi quand il disait : « Je n'eusse jamais entre- « pris tant de travaux civils et militaires si j'avais cru que ma gloire « dût finir avec ma vie... Mais je ne sais comment mon esprit, en « s' élevant au dessus de lui-même, semblait croire que c'était en « sortant de cette vie qu'il commençait de vivre. » Voilà, Messieurs, comme dans les hommes Célèbres cet amour dont ils étaient pos-
sédés avait sa racine dans l'espoir secret d'une vie qui devait commencer à la mort. ( M, Frayssinous, Immortalité de Vame.)
Considération en faveur de l'immortalité de l'ame puisée dans ses désirs.
Une troisième considération en faveur de l'immortalité de l'ame , je la puise dans ses désirs; je m'explique. Sensible, l'homme désire le bonheur, et y tend comme vers son dernier terme , et, s'il ne le trouve pas sur la terre, ne faut-il pas qu'il le trouve dans une vie meilleure? Donnons à ces idées le développement convenable. Je vous invite ici, Messieurs , à descendre au fond de vos cœurs, pour y écouter, dans le silence des sens et de l'imagination, la voix de la vérité, et chacun de vous dira avec moi: Mon ame éprouve je ne sais quel désir d'être heureuse que rien de terrestre ne peut satisfaire. Je cherche avec inquiétude quelque chose que les créatures ne peuvent me donner; je cours après une ombre toujours poursuivie et toujours fugitive; plus d'une fois je soupire malgré moi de dégoût et d'ennui; je voudrais un plaisir pur, fixe, permanent; je comprends que le bonheur se trouve dans un cœur dont tous les désirs sont remplis; mais ce repos où le trouver ? Quel est le mortel qui jamais l'a goûté sur la terre? qu'il vienne donc nous en révéler le secret. Au milieu de ses palais superbes, de sesjardins délicieux, de larichessede ses trésors, de l'éclat de sa gloire, de l'abondance des plaisirs, Salomon avoue qu'il n'est pas heureux; et pourquoi ne l'est-il pas? C'est que son oreille ne se rassasie jamais d'entendre, ni son ceil de voir, ni son cœur de désirer. Alexandre a conquis l'univers, la terre s'est tue devant lui. Eh bien! Alexandre est plutôt fatigué que rassasié de gloire; il soupire, il pleure au milieu des trophées du monde vaincu. Tibère, dégoûté delà puissance, va se renfermer dans l'île de Caprée; il cherche dans le raffinement de la débauche ce qu'il n'a pu trouver dans la grandeur. Tibère sera trompé, le bonheur n'habitera pas avec lui dans le séjour de ses infamies; il sentira sa misère, et sera forcé d'en faire l'aveu devant le monde entier. Quels exemples mémorables du néant des choses humaines, et de leur insuffisance pour nous rendre heureux ! Je les ai rappelés pour nous faire sentir quelle était l'avidité du cœur humain, et comment sur la terre il se voyait frustré de ses espérances.
Maintenant je me replie sur moi-même et je me dis : Je désire d'être heureux ; c'est le besoin le plus impérieux de mon ame, c'est le penchant nécessaire de ma nature. Ce désir, ce n'est pas moi
qui me le suis donné, je ne suis pas le maître de m'en dépouiller, jt» l'ai reçu de Dieu avec l'être et la vie. Que si Dieu lui-même me l'a donné, si tel est le but où il me fait tendre sans cesse, ne faut-il pas que tôt ou tard il m'y fasse parvenir? Serait-il le Dieu de vérité s'il me trompait dansées désirs qu'il m'inspire, s'il me marquait le terme, en me laissant dans l'impuissance de l'atteindre Pet si ce bonheur pour lequel je sens qu'il m'a fait n'existe pas pour moi sur la terre, ne faut-il pas que Dieu l'ait placé au delà du tombeau? Dans 'la nature entière, tout marche à ses fins: le soleil et les astres, par leurs mouvemens réguliers, remplissent toute leur destinée; les animaux remplissent la leur en obéissant àleur instinct merveilleux. L'homme, dans cette chaîne immense des êtres , serait-il le seul à ne pas remplir la sienne, et la Providence l'auraitelle condamné à courir sans cesse après la fin de sa nature sans y parvenir jamais? Ayons de plus justes, de plus consolantes idées des desseins du Créateur et de l'excellence de la nature humaine. (Le Même.)
Immortalité de l'ame prouvée par la croyance universelle du genre humain.
Une quatrième considération , je la tire de la croyance universelle du genre humain. C'est un fait attesté parles annales des peuples anciens et modernes, que la croyance de la vie future a toujours été celle du monde entier. La superstition, les vices, l'ignorance, ont bien pu la dégrader; les sophistes ont bien pu la combattre; mais elle est restée toujours dominante au milieu de toutes les nations de la terre. De longs détails seraient inutiles sur un fait si bien avéré. Nous allons nous appuyer seulement de quelques témoignages. Cette doctrine était si universelle dans l'antiquité que Cicéron ne craignait pas, dans son traité de X Amitié y de faire dire à Lœlius: « Je ne puis goûter ces novateurs qui avancent, de nos « jours , que tout finit au tombeau ; je suis bien plus frappé de l'au- « torité des anciens , de celle de nos ancêtres et de celle des per- « sonnages illustres qui ont été la gloire et l'ornement de la Grèce, « et surtout de celui qui fut déclaré le plus sage de tous. »
Dans une de ses épîtres, Sénèque fait observer que, lorsqu'il s'agit de l'immortalité de nos âmes, le consentement universel des hommes n'a pas peu d'empire sur nos esprits. Je ne prétends pas que Cicéron et Sénèque aient été aussi éclairés, aussi fermes dans leur croyance que le sont les Chrétiens; je n'ai eu d'autre but que de les citer comme témoins irrécusables de la foi de l'antiquité,
Dans les auteurs qui ont écrit sur cette matière, vous trouveriez recueillis les passages les plus positifs sur la foi des peuples anciens, des Egyptiens , Ghaldéens, Indiens, Grecs, Romains, Gaulois, Germains. Pour ne parler que des Gaulois, dont l'antique croyance peut nous intéresser davantage, nous Français, nous apprenons de César que les Druides animaient le courage des guerriers et les exhortaient à braver les périls par l'espoir de l'immortalité. C'est dans ce sentiment, dit encore Lucain, qu'ils puisent l'ardeur impétueuse qui les fait courir à la mort; suivant eux, rien n'est plus lâche que d'épargner une vie qu'on ne perd pas sans retour. Voyez, au reste, cette croyance des peuples se manifester jusque dans leurs superstitions et leurs pratiques les plus ridicules. C'est elle, en effet, qu'indiquent les apothéoses , les rêveries de la métempsycose, l'Elysée et le tartare de la mythologie, le jugement de Minos et de Rhadamante, l'évocation des ombres, la crainte puérile des morts. Quant aux peuples modernes, il suffit des relations des voyageurs qui ont visité les diverses parties du globe. La foi de l'immortalité était dans le Nouveau-Monde avant que Christophe Colomb y abordât. « Nous la trouvons établie d'un bout de l'Amérique à «l'autre, en certaines régions plus vague et plus obscure, end'au- « très plus développée et plus parfaite, mais nulle part inconnue, » a dit l'illustre Robertson. (Le Même.)
Le doute de l'impie sur la vérité d'un avenir est opposé à l'idée d'un Dieu sage.
Est-il digne de la grandeur de Dieu, dit l'impie, de s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes ; de compter leurs vices ou leurs vertus; d'étudier jusqu'à leurs pensées et à leurs désirs frivoles et infinis? les hommes, des vers de terre qui disparaissent sous la majesté de ses regards, valent-ils la peine qu'il les observe de si près? et n'est-ce pas penser trop humainement d'un Dieu qu'on nous fait si grand, que de lui donner une occupation qui ne serait pas même digne de l'homme?
Mais avant de fairesentir toute l'extravagance de ce blasphème, remarquez, je vous prie, mes frères, que c'est l'impie lui-même qui dégrade ici la grandeur de Dieu , et le rend semblable à l'homme. Car Dieu a-t-il besoin d'observer les hommes de près pour être instruit de leurs actions et de leurs pensées? lui faut-il des soins et des attentions pourvoir ce qui se passe sur la terre? N'estce pas en lui que nous sommes, que nous vivons, que nous agissons? et pouvons-nous éviter ses regards, ou peut il lui-même les fer-
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mer à nos crimes? Quelle folie donc à l'impie de supposer que ce qui se passe sur la terre deviendrait un soin et une occupation pour la Divinité, si elle voulait y prendre garde! Son unique occupation est de se connaître et de jouir d'elle-même.
Cette réflexion supposée, je réponds premièrement: s'il est de la grandeur de Dieu délaisser les biens et les maux sans châtiment et sans récompense, il est donc égal d'être juste, sincère, officieux, charitable ou cruel , fourbe , perfide, dénaturé : Dieu n'aime donc pas davantage la vertu , la pudeur, la droiture, la religion quel'inipudicité,la mauvaise foi, l'impiété, le parjure; puisque le juste et l'impie, le pur et l'impur, auront le même sort, et qu'un anéantissement éternel va bientôt les égaler et les confondre pour toujours dans l'horreur du tombeau.
Que dis-je, mes frères? Dieu semble même se déclarer ici-bas en faveur de l'impie contre l'homme de bien ; il élève l'impie comme le cèdre du Liban; il le combîe d'honneurs et de richesses; il favorise ses désirs; il facilite ses projets: car les impies sont presque toujours les heureux de la terre. Au contraire, il semble oublier le juste; il l'humilie; il l'afflige; il le livre à la calomnie et à la puissance de ses ennemis; car l'affliction et l'opprobre sont d'ordinaire ici-bas le partage des gens de bien. Quel monstre de divinité, si tout finit avec l'homme, et s'il n'y a point d'autres maux et d'autres biens à espérer que ceux de cette vie! Est-elle donc la protectrice des adultères , des sacrilèges , des crimes les plus affreux ; la persécutrice de l'innocence , de la pudeur , de la piété, des vertus les plus pures? Ses faveurs sont donc le prix du crime, et ses châtimens la seule récompense de la vertu! Quel Dieu de ténèbres, de faiblesse, de confusion et d'iniquité se forme l'impie!
Quoi ! mes frères , il serait de sa grandeur de laisser le monde qu'il a créé dans un désordre si universel; de voir l'impie prévaloir presque toujours sur le juste; l'innocent détrôné par l'usurpateur; le père devenu la victime de l'ambition d'un fils dénaturé; l'époux expirant sous les coups d'une épouse barbare et infidèle? Du haut de sa grandeur, Dieu se ferait un délassement bizarre de ces tristes événemens sans y prendre part! Parce qu'il est grand, il serait ou faible, ou injuste, ou barbare! parce que les hommes sont petits, il leur serait permis d'être, ou dissolus sans crime, ou vertueux sans mérite !
O Dieu ! si c'était là le caractère de votre Être suprême ; si c'est vous que nous adorons sous des idées si affreuses, je ne vous reconnais donc plus pour mon père , pour mon protecteur, pour le
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consolateur de mes peines, le soutien de ma faiblesse, le rémunérateur de ma fidélité ! Vous ne seriez donc plus qu'un tyran indolent et bizarre, qui sacrifie tous les hommes à sa vaine fierté, et qui ne les a tirés du néant que pour les faire servir de jouet à son loisir ou à ses caprices!
Car enfin, mes frères, s'il n'y a point d'avenir, quel dessein donc digne de sa sagesse Dieu aurait-il pu se proposer en créant les hommes ? Quoi ! il n'aurait point eu d'autre vue en les formant qu'en formant la bête? L'homme, cet être si noble, qui trouve en lui de si hautes pensées, de si vastes désirs, de si grands senrimens ; susceptible d'amour, de vérité, de justice ; l'homme, seul de toutes les créatures, capable d'une destination sérieuse, de connaître et d'aimer l'Auteur de son être; cet homme ne serait fait que pour la terre, pour passer un petit nombre de jours comme la bête en des occupations frivoles ou des plaisirs sensuels? il remplirait sa destinée en remplissant un rôle si méprisable ? il n'aurait paru sur la terre que pour y donner un spectacle si risible et si digne de pitié? et après cela il retomberait dans le néant sans avoir fait aucun usage de cet esprit vaste et de ce cœur élevé que l'Auteur de son être lui avait donné ? O Dieu ! où serait ici votre sagesse , de n'avoir fait un si grand ouvrage que pour le temps ; de n'avoir montré des hommes à la terre que pour faire des essais badins de votre puissance et délasser votre loisir par cette variété de spectacles? Numquid enim vane constituisti omîtes fdios hominum 1 ? Le Dieu des impies n'est donc grand que parce qu'il est plus injuste, plus capricieux et plus méprisable que l'homme? Suivez ces idées, et soutenez-en, si vous pouvez, toute l'extravagance. (Massillon.)
L'ame ne meurt point avec le corps.
Qui pourrait douter encore que la mort ne soit un bien , quand on voit tout ce qu'il y a en nous d'inquiet, de honteux, d'hostile contre nous-mêmes, de violent, d'orageux, d'entraînant vers le vice, tomber tout d'un coup épuisé et anéanti, comme une bête féroce autour de laquelle le sépulcre qui vient de s'ouvrir se referme comme une prison; sa rage est désormais impuissante, et la terre dissout bientôt l'assemblage de ses membres; lorsqu'en même temps tout ce qui est en nous ami de la vertu , attaché à
1 Ps. lxxxviii, 48.
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l'ordre, ardent pour la gloire; tout ce qui tend au bien, tout ce qui est soumis à Dieu , s'élève vers cette sublime hauteur, habite avec celui qui est bon par excellence, avec ce bien suprême et éternel, s'attache à lui et ne se sépare plus de celui auquel il est lié par une sorte de parenté, ainsi qu'il est dit : « Nous sommes les « enfans de la race de Dieu 1. »
En effet , l'ame ne meurt point avec le corps, cela est évident, si elle n'en fait point partie ; et l'Ecriture nous apprend en plusieurs endroits qu'elle n'en fait point partie. « Ainsi Adam a reçu « de Dieu l'esprit de vie, et a été créé homme avec une ame vi- « vante 2. » David dit : « Tourne-toi, mon ame, et cherche ton v repos, car le Seigneur t'a comblée de bienfaits 3; » or quels sont ces bienfaits? écoutez : « Parce que, dit-il, il a sauvé mes pieds du « danger de tomber. » Il le remercie , il accepte la mort avec reconnaissance , parce que l'erreur est arrivée à son terme, parce que le péché est détruit, niais non pas la nature elle-même. Aussi, comme affranchi et libre désormais , il s'écrie : « Je plairai au Sei- « gneur dans le royaume de vie 4; » car c'est là effectivement qu'est le royaume de vie. Enfin il appelle ce repos des âmes la terre des vivans , où le péché ne pénètre plus, et où la vertu vit dans toute sa gloire. Notre terre, au contraire, est la terre des morts, puisqu'elle est habitée par le péché : c'est donc avec raison qu'il a été dit : « Laissez les morts ensevelir leurs morts 5. »
David dit encore ailleurs- : « Ton ame restera dans le bien , et à « tes descendans appartiendra la terre 6 ; * c'est-à-dire l'ame qui craint Dieu restera dans le bien, ne s'en séparera jamais et le possédera. Et cela peut s'entendre aussi de celui qui vit encore avec le corps, et qui, s'il craint Dieu, habite dans le bien, se nourrit de choses célestes, possède son corps, le domine comme le maître domine son esclave, et jouit déjà du glorieux héritage des divines promesses. Si nous voulons après la mort du corps être aussi dans le bien , prenons garde maintenant que notre ame ne devienne comme adhérente au corps, ne se mêle à lui, ne s'attache à lui, ne soit entraînée par lui; qu'étourdie elle-même de l'agitation qu'il éprouve, elle ne vacille et ne chancelle comme un homme ivre; qu'entraînée par ses voluptés, elle ne se laisse aller à la séduction des sens : car l'œil du corps est erreur et fraude, puisque la vue nous trompe; son oreille porte la déception, puisque l'ouïe nous
1 Act., xvn, 28. —2Gen., H, 7. — sps. cxiv, 7, 8, 9. — * Ibid., lv, 13.—
• Mallh., vin, 22. — • e Ps. xxiv, 13.
trompe; tous ses sens portent l'erreur. Ce n'est donc pas inutile ment qu'il a été dit : « Que tes yeux sachent voir ce qui est droit, « que ta langue ne se porte point à la fausseté *, » Gela n'aurait point été dit si l'erreur était moins fréquente. Tu as regardé une courtisane, son visage t'a séduit, elle t'a paru belle : tes yeux se sont trompés, ils ont mal vu, ils t'ont fait un faux rapport ; car s'ils eussent bien vu, ils eussent découvert les honteuses passions del"11 la courtisane, sa dégoûtante audace, son indécente impudieité, son cœur flétri, ses horribles désordres, les plaies de son ame, les ci-lw catrices de sa conscience. « Qui regarde une femme avec concu- « piscence respire déjà l'adultère au fond de son cœur 2 : >» ce n'estl^ donc pas la vérité qu'il regarde , puisqu'il cherche, non pas la vé rite , mais l'adultère; car il a regardé par concupiscence et non pour connaître la vérité. Ainsi l'œil s'égare là où le sentiment s'é gare; ainsi le sentiment est trompeur; ainsi l'œil est trompeur. Et aussi il est dit : « Ne laisse pas séduire ton œil, de peur que ton « ame ne soit séduite; car la femme séduit Famé précieuse de « l'homme 3. » Et notre oreille aussi nous trompe : « Le jeune « homme se laisse entraîner, éblouir, et tromper par les douces et « flatteuses paroles de la femme adultère 4. » Ne nous lions doue point à ces amorces qui couvrent de dangereux pièges : le cœur séduit se trouble, l'esprit agité s'embarrasse , l'erreur des sens les enveloppe tous deux. Ne suivons point ce qui charme ou séduit; suivons ce qui est bon, attachons-nous-y, imitons-le. Cette présence du bien, ces rapports avec le bien, nous rendent nous-mêmes meilleurs; le bien imprime à nos mœurs une teinte de sa couleur, et devient pour nous comme le lien d'une sorte de société. Celui qui s'attache au bien participe lui-même au bien , car il est écrit : « Avec le saint tu seras saint , avec le pervers tu seras pervers , « avec l'innocent tu seras innocent 5. » Cette union familière, cette imitation constante amènent à la longue une sorte de similitude. Aussi le Psalmiste ajoute: « Car c'est vous, Seigneur, qui « prêtez à mon flambeau la lumière 6. » Or, celui qui approche le plus de la lumière en sera plus tôt éclairé, et une plus grande partie de la lumière céleste brillera en lui. L'ame qui s'attache à Dieu, au bien invisible et immortel, fuit tout ce qui est du corps , tout ce qui est terrestre et mortel ; elle s'assimile à celui qu'elle désire , dans lequel elle vit et dont elle se nourrit. « Ainsi remplie de ce « qui est immortel , peut-elle donc elle-même être mortelle ' ? »
1 Prov., iv, 25. — 2 Mallh., v, 28. - s Prov., vi, 25, 26. — 4 Prov,, vu, 13. — * Ps., xvii, 28. — c ibid., 31. — ' Ezech , xvin, 28.
L'ame qui pèche meurt, non pas par sa propre dissolution; mais elle meurt à Dieu, et cela est juste, puisqu'elle a vécu au péché. Celle qui ne pèche pas ne meurt point; elle reste dans sa substance, elle reste dans la vertu et dans la gloire. Et en effet, comment sa substance pourrait-elle mourir, puisque c'est l'ame qui porte avec elle la vie, puisque son union au corps est la vie, sa séparation la mort? L'ame est donc la vie; mais, si elle est la vie, elle ne comporte pas la mort, qui est contraire à sa nature. Ainsi la neige ne comporte point la chaleur, car la chaleur la dissout aussitôt; ainsi la lumière ne comporte point les ténèbres, car elle les dissipe; où paraît la lumière, la nuit cesse ; l'approche du feu détruit la neige : ainsi l'ame, qui est la vie, ne comporte point la mort, et ne meurt point. (Saint Ambroise, Que la mort est un bien.)
Il ne faut pas écouter ceux qui nient l'immortalité de l'ame.
Ne prenez jamais conseil de ces hommes pervers et insensés qui disent : Du jour où je ne serai plus, qu'ai -je à attendre? Malheur à l'homme qui admet ces désolantes doctrines ! Pour nous, nous croyons que la mort sera suivie d'un jugement, et que nous recevrons ensuite, soit en douleur, soit en félicité, la récompense que nous aurons méritée. Pour vous, ô mes frères, croyez invinciblement tout ce qui est renfermé dans les divines Ecritures, et fuyez comme une peste les discours des incrédules. Voyez Hérode: assis sur le trône, revêtu de la pourpre des rois, il devient la pâture des vers, parce qu'il n'a point voulu rendre gloire à Dieu *;
Si l'ennemi de tout bien , rendu furieux par le spectacle de votre vertu, parvient à soulever contre vous quelques personnes, n'abandonnez point la piété par la crainte des hommes. Ecoutez le Sauveur: « S'ils m'ont persécuté, dit» il, ils vous persécuteront « aussi 2. » Ainsi rien de plus important que de fuir les discours corrompus de ces hommes qui sont tombés dans un si honteux libertinage d'esprit. Fuyez-les, de peur que, donnant votre assentiment à leurs paroles trompeuses, et vous éloignant de la voie étroite, vous ne vous entendiez un jour condamner aux flammes de ce feu qui ne s'éteint pas, par ces redoutables paroles: « Mon « fds, souvenez-vous que vous avez reçu des biens dans votre vie, « tandis que Lazare n'a reçu que des maux. Maintenant Lazare
1 Act., xii, 25. — 2 Joan., xv, 18.
flfltf f eiil pre
« est consolé; et vous, vous devenez la proie des plus cruels tource mens i. » Mais dirigez toute votre intention vers Dieu, afin qu'au jour du jugement votre ame se réjouisse avec les justes des vertus que vous aurez pratiquées sur la terre durant le cours de votre IJc: vie, et que personne ne puisse vous ravir une joie qui aura pour principe ce Dieu à qui appartient toute gloire dans tous les siè clés des siècles. ( Saint Ephrem , Discours ascétique,)
Lo doulc de l'impie sur la vérité d'un avenir est opposé au sentiment de la
conscience.
Mais puisque ce Dieu est si juste, doit-il punir, comme des crimes, des penchans de plaisirs nés avec nous et qu il nous a luimême donnés ? Dernier blasphème de l'impiété et dernière partie de ce discours; j'abrège et je finis.
Mais premièrement, qui que vous soyez qui nous tenez ce langage insensé, si vous prétendez justifier toutes vos actions par les penchans qui vous y portent ; si tout ce que nous désirons devient légitime ; si nos inclinations doivent être la seule règle de nos devoirs; sur ce pied-là vous n'avez qu'à regarder la fortune de votre frère avec un œil d'envie , afin qu'il vous soit permis de l'en dépouiller; sa femme avec un cœur corrompu pour être autorisé à violer la sainteté du lit nuptial, malgré les droits les plus sacrés de la société et de la nature. Yous n'avez qu'à vous défier d'un ennemi pour être en droit de le perdre; qu'à porter impatiemment l'autorité d'un père ou la sévérité d'un maître pour tremper vos mains dans leur sang; vous n'avez, en un mot, qu'à porter en vous les penchans de tous les vices pour vous les permettre tous ; et comme chacun en retrouve en soi les semences funestes , nul ne sera excepté de cet affreux privilège. Il faut donc à l'homme, pour se conduire, d'autres lois que ses penchans, et une autre règle, que ses désirs.
r. Les siècles païens eux-mêmes reconnurent la nécessité d'une philosophie, c'est-à-dire, d'une lumière supérieure aux sens qui en réglât l'usage et fit de la raison un frein aux passions humaines. La nature toute seule les conduisit à cette vérité, et leur apprit que l'aveugle instinct ne devait pas être le seul guide des actions de l'homme; il faut donc que cet instinct ou ne vienne pas de la première institution de la nature, ou qu'il en soit un dérangement,
1 Luc., xvi, 25.
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puisque toutes les lois qui ont paru clans le monde n'ont été faites que pour le modérer; que tous ceux qui dans tous les siècles ont eu la réputation de sages et de vertueux n'en ont pas suivi les impressions ; que parmi tous les peuples on a toujours regardé comme des monstres et l'opprobre de l'humanité ces hommes infâmes qui se livraient sans réserve et sans pudeur à la brutale sensualité, et que cette maxime une fois établie, que nos penchans et nos désirs ne sauraient être des crimes, la société ne peut plus subsister, les hommes doivent se séparer pour être en sûreté, aller habiter les forêts, et vivre seuls comme des bêtes.
D'ailleurs, rendons justice à l'homme ou plutôt à l'Auteur qui l'a formé. Si nous trouvons en nous des penchans de vice et de volupté, n'y trouvons-nous pas aussi des sentimens de vertu, de pudeur et d'innocence ? Si la loi des membres nous entraîne vers les plaisirs des sens, ne portons-nous pas une autre loi écrite dans nos cœurs qui nous rappelle à la chasteté et à la tempérance ? Or, entre ces deux penchans, pourquoi l'impie décide-t-il que celui qui nous pousse vers les sens est le plus conforme à la naiure de l'homme? Est-ce parce qu'il est le plus violent? mais sa violence seule prouve son dérèglement , et ce qui vient de la nature doit être plus modéré. Est-ce parce qu'il est toujours le plus fort? mais il est des âmes justes et fidèles en qui il est toujours soumis à la raison. Est-ce parce qu'il est le plus agréable ? mais une preuve que ce plaisir n'est pas fait pour rendre l'homme heureux, c'est que le dégoût le suit de près; et que de plus, pour l'homme de bien, la vertu a mille fois plus de charmes que le vice. Est-ce enfin parce qu'il est plus digne de l'homme ? vous n'oseriez le dire, puisque c'est par là qu'il se confond avec la bête. Pourquoi décidez-vous donc en faveur des sens contre la raison, et voulez vous qu'il soit plus conforme à l'homme de vivre en bête que d'être raisonnable ?
Enfin, si tous les hommes étaient corrompus et se livraient tous aveuglément, comme les animaux sans raison, à leur instinct brutal et à l'empire des sens et des passions, vous auriez peut-être raison de nous dire que ce sont là des penchans inséparables de la nature, et de trouver dans l'exemple commun une excuse à vos désordres. Mais regardez autour de vous ; ne trouvez-vous plus de justes sur la terre? Il ne s'agit pas ici de ces vains discours que vous faites si souvent contre la piété et dont vous sentez vousmême l'injustice ; parlez de bonne foi, et rendez gloire à la vérité. N'est-il plus d'ames chastes, fidèles, timorées, qui vivent dans la
crainte du Seigneur et dans l'observance de sa loi sainte ? D'où vient donc que vous n'avez pas sur vos passions le même empire que ces justes? n'ont-ils pas hérité de la nature les mêmes penchans que vous? les objets des passions ne réveillent-ils pas dans leur cœur les mêmes sentimens que dans le vôtre? ne portent-ils pas en eux les sources des mêmes misères ? Qu'ont les justes pardessus vous, que la force et la fidélité qui vous manque ?
O homme, vous imputez à Dieu une faiblesse qui est l'ouvrage de vos propres déréglemens! Vous accusez l'Auteur de la nature des désordres de votre volonté! Ce n'est pas assez de l'outrager, vous voulez le rendre responsable de vos outrages; et vous prétendez que le fruit de vos crimes devienne le titre de votre innocence? De quelles chimères un cœur corrompu n'est-il pas capable de se repaître pour se justifier à lui-même la honte et l'infamie de ses vices ? ( Massillon. )
Péroraison.
Que conclure de ce discours ? que l'impie est à plaindre de chercher dans une affreuse incertitude sur les vérités de la foi la plus douce espérance de sa destinée ; qu'il est à plaindre de ne pouvoir vivre tranquille qu'en vivant sans foi, sans culte, sans Dieu, sans conscience ; qu'il est à plaindre s'il faut que l'Evangile soit une fable ; la foi de tous les siècles, une crédulité; le sentiment de tous les hommes , une erreur populaire ; les premiers principes de la nature et de la raison, des préjugés de l'enfance; le sang de tant de martyrs que l'espérance d'un avenir soutenait dans les tourmens, un jeu concerté pour tromper les hommes ; la conversion de l'univers, une entreprise humaine; l'accomplissement des prophe"ties, un coup du hasard; en un mot, s'il faut que tout ce qu'il y a de mieux établi dans l'univers se trouve faux afin qu'il ne soit pas éternellement malheureux. Quelle fureur de pouvoir se ménager une sorte de tranquillité au milieu de tant de suppositions insensées!
O homme! je vous montrerai une voie plus sûre de vous calmer. Craignez cet avenir que vous vous efforcez de ne pas croire; ne vous demandez plus ce qui se passe dans cette autre vie dont on vous parle ; mais demandez-vous sans cesse à vous-même ce que vous faites dans celle-ci : calmez votre conscience par linnocence de vos mœurs, et non par l'impiété de vos sentimens. Mettez votre cœur en repos en y appelant Dieu, et non pas en doutant s'il vous
DUS PRÉDICATEURS. 5jJ
regarde. La paix de l'impie n'est qu'un affreux désespoir : cherchez votre bonheur, non en secouant le joug de la foi, mais en goûtant comhien il est doux ; pratiquez les maximes qu'elle, vous prescrit, et votre raison ne refusera plus de se soumettre aux mystères qu'elle vous ordonne de croire : l'avenir cessera de vous paraître incroyable dès que vous cesserez de vivre comme ceux qui bornent toute leur félicité dans le court espace de cette vie. Alors, loin de le craindre, cet avenir, vous le hâterez par vos désirs; vous soupirerez après ce jour heureux où le Fils de l'homme, le Père du siècle futur, viendra punir les incrédules et conduire dans son royaume tous ceux qui auront vécu dans l'attente de la bienheureuse immortalité. ( Le même, j ?
Autre péroraison.
Il est donc vrai, Messieurs, que le tombeau n'est pas le terme de la vie humaine, que ce qui pense et vit dans nous ne meurt pas, que ce cœur qui soupire après le bonheur, que cette intelligence qui soupire après la vérité, seront enfin satisfaits. Oui, loin denousce matérialisme qui tient l'homme courbé vers la terre, cette terre que nous ne touchons quedel'extrémité du corps, comme pour nous apprendre à la dédaigner. Qu'elles sont consolantes, qu'elles sont sublimes ces destinées de l'homme appelé à vivre au delà de tous les temps! Il ne s'agit pas ici de cette immortalité accordée, sur la terre, à la mémoire de ceux qu'ont illustrés leur génie et leurs travaux : ce n'est là qu'une vaine image de cette véritable immortalité qui doit être le partage de la vertu. Dans son enthousiasme lyrique, le poète romain, épris de la beauté de ses ouvrages, osait s'écrier : Je viens d'élever un monument plus durable que l'airain; non, je ne mourrai pas tout entier, non omnis moiiar. Messieurs, il disait vrai : son nom vit encore dans la mémoire des hommes ; mais que font à son bonheur les éloges de la postérité ? Il se promettait une gloire dont il ne devait pas jouir: et nous, nous annonçons à celui qui pratiquera la vertu une gloire dont il doit être l'immortel possesseur. Comme cette pensée fait voir les choses humaines sous un jour tout nouveau ! Par cette lumière, en effet, je découvre que ce monde n'est pas un spectacle de machines organisées pour un temps, qui doivent être brisées pour toujours, et dont le Créateur se ferait comme un divertissement et un jeu. Je vois au contraire que l'être infini s'est proposé des fins
dignes de son infinité, que les dons qu'il a faits à nos âmes sont sans repentance, et qu'après leur avoir donné le pouvoir de le connaître et de le glorifier, il veut réellement être connu et glorifié par elles à jamais. L'antiquité profane avait imaginé un Sage qu'elle n'a jamais vu, qui serait immobile au milieu des ruines de l'univers ; mais cette imagination devient une réalité dans le juste que soutient et qu'anime l'espoir de la bienheureuse immortalité. Alors que mille secousses diverses agitent la terre, que tout s'ébranle et tombe autour de lui, debout sur les choses créées, il contemple les choses éternelles. Ce qui peut lui arriver de plus extrême, c'est de mourir; et que lui importe la mort, si son ame est immortelle? Ainsi, avec le dogme de l'immortalité de l'ame, le malheur est consolé, la vertu encouragée, le vice réprimé, la Providence justifiée, l'homme et le monde moral expliqués. C'est là comme la chaîne mystérieuse qui descend du trône du Créateur jusqu'à nous, pour lier la terre au ciel, l'homme à son Dieu, et le temps à l'éternité. (M. FllAYSSINOUS.)
DES PREDICATEURS.