‹ Nouvelle biographie universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'a nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources a consulter; (volume 2)Chapitre 138 sur 180 · ALBANY · texte numérisé non relu

ALBANY

de son époux, arrivée en 1788 , la cour de France lui fit une pension annuelle de 60,000 fr. Elle survécut à la maison Stuart , qui s'éteignit par la mort de son beau-frère le cardinal d'York. Elle mourutàFlorenoe, dans sa soixante-douzième année. Alfieri , à qui elle voua un attachement constant et payé de retour, a transmis à la postérité son nom et ses malheurs dans ses ouvrages, et dans la biographie particulière qu'il lui a consacrée. Ce poète célèbre reconnaissait lui devoir ses plus belles inspirations. Elle fut la seule femme dont , selon son expression , Yaiirea catena pouvait assujettir son cœur volage et indomptable. Sans l'amitié de la comtesse d'Albany, il n'aurait, de son propre aveu , rien fait de distingué : 5en:;a laquella non avreifatto nullo di buono. La peinture qu'il a faite de sa première entrevue avec son amie respire un sentiment vrai et profond. Entourée d'étrangers , et éti-angère elle-même à l'Italie , la jeune et belle comtesse d'Albany était l'objet de l'attention générale ; son esprit éminent et ses autres qualités lui conciliaient tous les hommages ; et le sombre Alfieri lui-même , captivé par les charmes de la comtesse , s'était entièrement soumis à ses volontés et à sa raison supérieure. Leurs cendres sont réunies dans un tombeau commun dans l'église de la Croix, à Florence, enti'e Machiavel et Michel-Ange. Amie passionnée des arts , la comtesse d'Albany avait vécu entourée d'un cercle d'artistes dont elle encourageait le talent et protégeait les intérêts. [ Enc. des g. du m. ] *ALiîARET (. . . d'), architecte à Paris, est auteur d'un ouvrage intitulé Différents pi'ojets relatifs au climat et à la manière la plus convenable de bâtir dans les pays chauds, et plus particulièrement dans les Indes occidentales; Paris, 1776, grand in-fol. Cet ouvrage renferme vingt planches gravées par Poulleau. E. D.

Catalogue inédit de la Bibliottièque nationale.

ALBATENius OU ALBATEGNï , dont le véritable nom est Mohajbmed-Ben-Djafar-Ben-Sen\n-Abou-Abdallah , astronome arabe , né vers le milieu du neuvième siècle à Baten près de Harran en Mésopotamie (d'où le nom d'Albatenius), mort en 929 de J.-C. Il commença ses observations vers l'an 264 de l'hégire ( 877 de J.-C. ), et les continua jusqu'en 918 de J.-C, tantôt à Rakkah surl'Euphrate, tantôt à Antioche en Syrie. Son principal ouvrage {Zydge Saby) a été imprimé en latin, sous le titre De scientia stellarum, à Nuremberg, 1537, in-8°, et à Bologne, 1545, in-4° ; traduit en latin barbare par Plato Tiburtinus, et commenté par Regiomontanus. L'original arabe esta la bibliothèque du Vatican. Ony trouve la première notion des tangentes : on voit que les Arabes s'en servaient dans leur gnomonique, et qu'ilsavaient des tables qui leur donnaient la hauteur du soleil par la longueur de l'ombre. On cite d'Albategni les observations de quatre éclipses et d'un équinoxe rpii lui fit trouver la durée de

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l'année trop courte de deux minutes et demi. Mais sa principale découverte est celle du mouvement de l'apogée du soleil. Ses théories sont celles de Ptolémée et de Théon. Lalande place Albategni au nombre des vingt plus célèbres astronomes qu'il y ait eus. Halley a cru apercevoir une accélération dans le mouvement de la lune , en comparant les observations des Babyloniens et celles d'Albategni avec celles des modernes. Mais cette accélération n'est rien moins que certaine ; car sommes-nous assurés de l'exactitude des opérations astronomiques d'Albategni et de celles des Babyloniens ? Quels instruments avaient-Os ?

Les autres ouvrages (inédits) d'Albategni sont : fdes Commentaires sur l'Almageste de Ptolémée , dont Aboulféda cite deux éditions ; — 2° un Traité d'astronomie et de géographie , divisé en quinze chapitres : on y trouve les tables chronologiques des rois de Syrie, d'Egypte, de Perse, etc.; les principaux événements historiques, les latitudes et longitudes des principales cités , etc. ; un manuscrit de cet ouvrage se conserve à la bibliothèque de l'Escurial , sous le n° 903 ; — 3° un Traité sur les avantages de Vastrologie ( biblioth. de l'Escurial , n° 966 ) ; — 4° un Commentaire sur le Makalat de Ptolémée (bibl. de l'Escur., n° 967). — Albategni, dont l'autorité régna pendant une grande partie du moyen âge, fut surnommé le Ptolémée arabe. On lui a atti'ibué beaucoup de découvertes que l'on a depuis reconnu n'être que des emprunts faits aux astronomes grecs. Au reste, il a fallu déjà beaucoup rabattre de cette prétendue science des Arabes, depuis que l'on a mieux étudié l'antiquité.

Genebard , in Chron. — Vnssius, De scient, math. — Lalande , Astronomie, I , 120-127: — D'Herbelot, Bibl. orient. — Delambre , Astronomie du moyen âge , p. lo. — Aboulfaraj, Hist. Dyn., p. 191. — Casiri, Bib. arab. hisp. esc, 1, 343. — A. Scdillot, dans le Dictionnaire de la Conversation.

ALBE (Fernando Alvarez de Toledo, duc d'), fameux capitaine espagnol , né en 1 508 , mort le 12 janvier 1582. Il descendait d'une ancienne famille castillane qui habitait depuis longtemps Alva de Tormès, petit endroit de la province de Salamanque , et s'était illustrée par plusieurs générations de vaillants et habiles guerriers. Ferdinand de Toledo , grand-père du duc d'Albe qui nous occupe , avait rendu d'éminents services aux rois Ferdinand le Catholique et Charles F'', dans la guerre contre les Maures de Grenade et contre les Français ; son fils , Gardas de Toledo , après avoir commandé les flottes espagnoles dans la Méditerranée, avait trouvé la mort dans un combat livré en 1510 contre les Sarrasins; et Fernando Alvarez n'avait que deux ans quand Garcias laissa veuve Béatrix de Pimentel, fille du comte de Bénévent. Cette perte n'influa pas sur l'éducation du jeune homme , auquel son grand-père consacra dès lors les plus tendres soins, et dont les meilleurs maîtres furent appelés à développer les fiicultés. Ferdi-

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iiand de Toledo voulut que dès l'âge le plusiendre son petit-fils fût instruit dans les sciences militaires, ainsi que dans celles qui forment l'économiste et l'homme d'État ; et il n'attendit pas que l'âge eût entièrement développé ses forces, pour l'envoyer même à l'école pratique des combats. Ferdinand Alvarez n'avait que seize ans lorsqu'il fit sa première campagne contre la France, sous le connétable de Castille, et assista à la prise de Fontarabie. Dès l'année suivante, son nom fut honorablement cité parmi les jeunes officiers espagnols qui s'étaient distingués à la bataille de Pavie. Cependant Charles-Quint n'avait pas alors une juste idée de la capacité du jeune militaire. Ce ne fut'que depuis la mort de son grand-père, arrivée en 1527, que d'Albe commença à donner quelques preuves de ce génie qui lui fit prendre place parmi les premiers capitaines de son siècle. Depuis sa campagne de Hongrie , où il avait suivi Charles- Quint pour combattre Soliman H, d'Albe fut constamment cité avec distmction dans les guerres nombreuses dont , au commencement du seizième siècle , l'Europe était affligée. Le peu d'estime que son roi lui avait témoigné contribua peut-être à développer ses talents. A son retour de l'Afrique, où l'empereur avait enlevé la viUe de Tunis au corsaire Chereddin ou Haïraddin-Barbarossa , d'Albe s'arrêta malgré lui devant Marseille, dont le siège, suivant sa prédiction, n'eut aucun résultat. En 1541 il retourna en Afrique, et assista à la vaine tentative que l'armée espagnole , commandée avec autant de bravoure que de talent par l'empereur en personne , fit contre Alger, où les corsaires , humiliés à Tunis, avaient relevé la tête. En 1542, il soutint à Perpignan un siège de six mois contre les Français , et força ces derniers à renoncer à leur entreprise.

A l'âge de trente-cinq ans, le duc d'Albe, mûri par une expérience précoce des affaires et des combats , commença à jouer le grand rôle que lui réservait le règne de Philippe U; Charles-Quint luimême y contribua. Lorsque ce prince quitta l'Espagne pour s'aboucher avec le pape et passer de l'Italie en Allemagne, la tâche de diriger le jeune Philippe, qui avait été nommé régent du royaume, fut confiée au duc d'Albe , aussi habile dans les affaires du cabinet qu'exercé au métier des armes. Cependant l'empereur, dont l'autorité, méconnue par les princes de l'Empire, sollicitait des mesures rigoureuses , ne fut pas longtemps à s'apercevoir que cette dernière quahté de son général était pour lui la plus précieuse : il appela en conséquence le duc d'Albe en Allemagne , où il le nomma généralissime de toutes les troupes impériales. En cette qualité, le duc prit une part active à la guerre de Smalkalde, que la rivalité des états de l'Empire et les discussions religieuses firent éclater en 1 546 ; et ce fut sous sa direction que l'empereur gagna la bataille de Miihlberg , si fatale aux libei-tés germaniques, et en particulier

à l'électeur de Saxe Jean-Frédéric , qui fut fait prisonnier dans cette fameuse journée. Le conseil de guerre auquel Charles-Quint remit la décision du sort de ce prince fut présidé par le duc : c'était lui demander l'arrêt de mort. Si cet arrêt ne fut pas exécuté, la faute n'en était point au duc.

Ayant suivi l'empereur à Wittenberg , d'Albe proposa d'ouvrir la tombe de Luther, et de faire brûler le corps de cet hérésiarque. Mais Charles- Quint ne partageait pas les idées fanatiques de son général : « Je fais, lui dit-il, la guerre aux vivants; laissons en paix les morts! » Généreux après la victoire, Charles avait aussi pardonné au landgrave de Hesse, Philippe le Magnanime, l'appui qu'il avait prêté à l'électeur, son ami ; et si , malgré ce pardon , d'Albe put le soir même arrêter ce prince ti'ompé , qui était au nombre des convives du duc, c'est que le farouche guerrier avait probablement reproché à l'empereur la clémence dont il aimait quelquefois à faire usage , et appelé sur ce captif toute sa sévérité. Soif pénétration de sa part, soit jalousie, d'Albe avail aussi engagé son maître à se tenir en garde contre l'ambitieux Maurice, dont la trahison l'avait si bien secondé à la bataille de Miihlberg, et qui poun-ait bien, pensait-il, en faire un second essa contre l'empereur lui-même. Ce monarque , cett( fois, aurait dû suivre un conseil dont la journé( d'Inspruckne tarda pas à lui montrer la sagesse Au moment de cette journée, le duc d'Albe étai retourné en Espagne auprès de son royal élève et il accompagna celui-ci dans un voyage qu'il fi en Italie et en Allemagne. Charles-Quint, malad( et défait, signa malgré lui, en 1552,laconventioi de Passau, et se rendit ensuite dans les Pays-Bas pour se venger sur la France des humiliations qui les princes de l'Empire lui avaient fait subir.

Henri H , roi de France , avait profité des em barras de son rival pour détacher du saint-em pire les évêchés de Metz, Toul et Verdun. Charlei ne pouvait consentir à lui laisser la première d( ces villes , forteresse du premier rang et l'un dei boulevards de l'Allemagne. Plusieurs fois il avai envoyé au duc d'Albe l'ordre de le rejoindre mais celui-ci avait trouvé des prétextes pour m point obéir à un monarque qu'il voyait sur soi déclin , et auquel il préférait la fortune naissant( de Philippe. Au moment d'assiéger Metz, Charle: l'appela de nouveau, et cette fois le général obéit Mais , pourvu de provisions de toute espèce e défendu par le duc François de Guise , Metz fu vainement assiégé ; et tous les efforts des troupe; espagnoles, animées par la présence de leur ro et d'un général en qui elles avaient pleine con fiance, n'amenèrent aucun résultat. Charles Quint, levant le siège, retourna dans les Pays Bas , et le ministre-duc se hâta de rejoindre It régent, au profit duquel Charles abdiqua la couronne en 1556.

Philippe n, le plus puissant monarque de cetff époque, continua ciu duc d'Albe la confiance qu'iJ lui avait depuis longtemps accordée : celui-ci 1«

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paya de retour pai" une soumission aveugle. Au moment de l'abdication de Charles-Quint , d'Alhe faisait la guerre en Italie contre le pape Paul rv, qui, pour établir son neveu, avait provoqué une rupture entre la France et l'Espagne. Après avoir repoussé les troupes pontificales et menacé Rome, il se retourna pour arrêter la marche du prince François de Guise, qui se précipitait sur lui avec son impétuosité ordinaire. Il n'accepta pas la bataille que Guise lui offrit, mais déconcerta et affaibUt ce capitaine en le tenant en échec, et en déjouant par de savantes manœuvres toutes ses tentatives. Bientôt François de Guise retourna en France, menacée alors par une armée formidable que Philippe dirigeait sur Paris, et qui remporta en 1557 la victoire de Saint-Quentin. .D'Albe, qui par des scrupules religieux se reprochait la guerre faite au saintpère, s'empressa alors d'accepter la paix offerte par Paul IV : il lui rendit tout ce qu'il lui avait enlevé, et courut à Rome demander pardon à genoux au pontife d'avoir tiré l'épée contre lui. Mais la bataille de Saint-Quentin, fatale pour la France si les Espagnols avaient su en profiter, n'avait guère amené de résultats ; et Plùlippe , inliabUe à commander les armées, penchait pour la paix. Elle fut signée à Câteau-Cambrésis le 3 avril 1559, et rendit à la France les conquêtes faites par les Espagnols en Picardie. Elisabeth de France, tille de Henri H, fut promise au roi d'Espagne , arrivé alors à l'apogée de sa puissance; et celui-ci envoya à son généralissime l'ordre d'aller à Paris conclure ce mariage. Le duc d'Albe jouissait d'une haute réputation ; et, malgré les maux dont il avait frappé la France, son talent miUtaire, son influence, sa gloire lui valurent le plus briUant accueil. H fut comblé d'honneurs à la cour ; et les seigneurs français, en l'environnant d'hommages, ne firent qu'imiter en cela

■ l'exemple de Henri H , leur maître. Après cette

mission, d'Albe retourna en Espagne, oii il dirigea

les affaires jusqu'à l'insurrection des Pays-Bas.

Ici commence pour le duc d'Albe une nouvelle

période , ceUe qui dut mettre le sceau au triste

I renom que sa cruauté lui avait déjà acquis. Les Flamands étaient contrariés dans le développement de leur commerce et de leur industrie autant que dans leurs croyances religieuses ; ils étaient menacés surtout de perdre l'espèce d'indépendance et les privilèges dont ils avaient longtemps joui. Us se soulevèrent, et la noblesse forma une ligue à laquelle le propos d'un courtisan fit donner le nom de ligue des Gtieux. Cependant cette ligue ayant bientôt été dissoute , la pacification des Pays-Bas parut facile. Marguerite de Parme, gouvernante de ces provinces, conseilla, pour obtenir le résultat désiré , des mesures de conciliation. Mais Philippe préféra à ces sages conseils les avis sanguinaires du duc d'Albe, plus conformes à ses propres penchants. Non-seulement la guerre fut résolue, mais le duc fut luimême chargé de la conduire ; et cette nomina-

tion, en déclarant que l'épée et le sang décideraient la question, ôta tout espoù* aux Flamands, et ne leur laissa que le choix entre la soumission et l'échafaud.

Le duc d'Albe réunissait en lui deux qualités qui devaient le rendre également odieux et redoutable aux insurgés : le dévouement le plus servile à la volonté absolue de son maître, et une haine superstitieuse de toutes les hérésies. Aussi la seule nouvelle de son approche engagea-t-ellc des milliers de négociants et de manufacturiers, attachés aux franchises du pays ou aux croyances nouvellement répandues, à quitter les Pays- Bas pour chercher ailleurs un asile. D'Albe arriva enfin au mois d'août 1567 avec une troupe peu nombreuse, mais bien disciplinée; il montra à Marguerite de Parme les pouvoirs illimités qui la dépouillaient de toute influence, au point qu'elle ne put y répondre que par une démission. Les troupes furent réparties dans les principales villes, obligées de pourvoir aux dépenses qu'entraînait la construction de citadelles élevées contre les citoyens. Il institua un tribunal de douze juges, présidé d'abord par lui-même, et ensuite par son favori Jean de Vargas, qui n'avait pas craint de déclarer en public que les Belges ne méritaient qu'une potence , et qui ne perdit aucune occasion pour agir en- conséquence. Aussi son tribunal, nommé conseil cVinsurrection, fut-il flétri par l'histoire du nom de tribunal de sang , que ses horribles sentences n'ont que trop bien justifié. Brûler, pendre, décapiter, écarteler, c'était le spectacle de tous les jours. Le 1^'' juin 1568, il fit exécuter à la fois vingt-deux gentilshommes. Après une longue captivité , les comtes d'Egmont et de Horn, l'honneur de la noblesse néerlandaise, portèrent leur tête sur l'échafaud , et le duc d'Albe, témoin de l'exécution, versa des larmes hypocrites. Le prince d'Orange échappa à la mort par la fuite. L'illustration, la noblesse, la fortune étaient un crime aux yeux du tyran : montrer du talent, c'était vm crime de lèse-majesté ; le moindre soupçon suffisait pour faire incarcérer les plus paisibles citoyens ; et , pour condanmer, les preuves n'étaient point jugées indispensables. Des confiscations sans fin enrichirent les soldats, et assurèrent au maître la prompte obéissance de ses satellites. Les populations épouvantées prirent la fuite , et les hommes courageux se pressèrent en foule autour de Guillaume d'Orange, qui leur promit un vengeur.

Cependant le prince Louis de Nassau avait déjà été battu au combat de Jemmingen, et Guillaume ne fut pas plus heureux contre im ennemi si habile et si expérimenté : tous ses efforts se brisèrent contre la tactique et la discipline des Espagnols ; abandonné par ceux des Belges qut l'attachement aux anciennes croyances aveuglait sur le danger de la patrie commune, il fut forcé à la retraite. Le duc d'Albe fit son entrée triomphale à Bruxelles , et reçut peu après , par un

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envoyé du saint-père, un chapeau et une épée bénits, honneur jusque-là réservé aux seuls souverains. Ce l'ut ainsi que le souverain pontife voulut récompenser l'ardeur apportée par le duc au massacre des hérétiques. Non content de cette distinction, d'AIbe se fit élever au milieu de la citadelle d'Anvers une statue d'au-ain foulant aux pieds deux figures allégoriques représentant l'une la noblesse, l'autre la bourgeoisie des Pays-Bas. On y lisait cette inscription : Ferdinando Alvarez a Toledo, Albx dicci, Philippi II, Ilispaniarum régis, apud Belgas prxfecto : quod extincta seditione , rébellïbus pulsis , religione procurata,justitia culta, Provinciis pacem firmaverit : régis optimi ministro fidelissimo positum.

Cependant les Belges ne fléchirent point sous ce joug de fer. Tant qu'on n'avait fait que décimer leur noblesse , brûler les huguenots et abattre des têtes de citoyens , que le général espagnol avait avec une ironie féroce assimilées à des têtes de grenouilles, ils avaient mordu leur frein, en attendant le moment de renverser la tyrannie. Mais quand , pour payer les bourreaux et satisfaire à l'avidité des soldats et de leur chef, ils furent accablés d'impôts; quand, poussant ses exactions au delà de toute mesure , le duc leur demanda le dixième denier de tous les biens meubles et le vingtième de tous les immeubles, en outre du centième qu'ils payaient déjà, ce fier peuple de marchands et d'industriels s'agita de nouveau , et refusa d'obéir. En même temps toutes les boutiques se fermèrent à Bruxelles, les Gueux reparurent dans les provinces du nord, et là les villes ouvrirent successivement leurs portes au duc d'Orange qui les dirigeait. Celui-ci venait d'être nommé, à la conférence de Dordrecht, gouverneur de Hollande, de Zélande et d'Utrecht , et s'était mis en marche vers le Brabant. Albe vint lui opposer une partie de son armée. Sa cause, décriée dans l'Europe entière, triompha néanmoins encore une fois : le duc d'Orange fut repoussé, le Brabant repris, et la ville de Zutphen livrée aux flammes. Ce ne fut pas l'acte le plus féroce que conamirent les soldats du vice-roi : à l'envi les uns des autres, ils se portèrent aux plus atroces cruautés. Mais , quoique vainquem- de tous ses ennemis , le duc d'AIbe vit s'accroître autour de lui les embarras ; et déjà ses exactions écrasantes ne suffisaient plus à ses dépenses. Il ne fut donc point fâché d'être rappelé p^- son maître , dont ses adversaires travaillaient à lui ôter les bonnes gi'âces, et dont il craignait que la faveur ne lui échappât. A la fin de 1573 il quitta le théâtre de ses crimes, se vantant d'avoir fait périr, dans l'espace de six ans, par la main du bourreau, dix-huit mille rebelles ou hérétiques. Il remit l'administration de la malheureuse Belgique à don Louis de Requesens y Ziuniga, heureusement plus humain que lui.

De retour à Madrid, d'AIbe n'eut point à se

plaindi'e de l'accueil qu'il y reçut : revenir tout couvert de sang, ce n'était point un titre de réprobation aux yeux d'un PMippe II ; aussi le roi rendit-il à l'exécuteur de ses hautes œuvres toute sa favem'. Mais ce que la férocité n'avait pu produire, un acte d'insubordination l'amena. Le fils du duc d'AIbe ayant séduit une demoiselle d'honneur de la reine , il fut ordonné au jeune homme de l'épouser. Celui-ci ne se borna pas à refuser : du consentement de son père, il se maria avec une de ses parentes ; et ce mariage secret irrita le despote. Le vieux duc tomba en disgrâce , et resta exilé pendant deux ans à son château d'Uzéda, jusqu'à ce que le roi eût de nouveau besoin de ses services. Une révolte avait soulevé le Portugal; d'AIbe fut chargé de la réprimer : il y avait encore du sang à verser, et le duc n'était pas assez vieux pour en avoir perdu le goût. H faut ajouter cependant qu'ici encore éclatèrent ses talents militaires, si renommés par toute l'Europe. Trois semaines lui suffirent pour battre et châtier les rebelles, et entrer triomphant à Lisbonne, dont les faubourgs furent impitoyablement pillés ; des exactions furent commises dans la ville : d'AIbe fut accusé d'avoir détourné à son profit des sommes considérables, et son maître lui en demanda compte. Cette fois le duc , exaspéré sans doute par son long exil, ne montra pas sa soumission habituelle ; il répondit , au contraire , avec tant de hauteur, que le roi n'osa plus donner suite à cette affaire. Bientôt après son retour il mourut, âgé de soixante-quatorze ans.

Un historien d'iui talent reconnu, M. Ancillon, fait le portrait suivant du duc d'AIbe : « Fier avec ses égaux, impérieux, dur, inexorable envers ses inférieurs, il était souple et ser^ile dans ses relations avec son maître; son obéissance flattait d'autant plus l'orgueil de Philippe, qu'il était le seul qui fît plier ce caractère altier et inflexible. Les lois de la justice et de l'humanité, toujours peu de chose aux yeux du duc d'AIbe, n'étaient comptées pour rien du moment où elles se trouvaient en opposition avec la volonté de Philippe : se glorifiant d'être l'exécuteur des arrêts sanguinaires de son maître , il mesurait son crédit sm* la préférence qu'on lui donnait pour commetti-e des crimes. » {Enc. des g. du m.]

Mariana Cabrera, Grcg. Leti vita di Filiijpo II. — Slrada, De bello belgico. — Jan. Meursius , Ferd. Albantis, seu de rebvs ejus in Belgio per sexennium { 1S67- 1573 ) gestis libri ly ; Lugd. Bat., i614, in-4° ; Ainst , 1638, in-fol. — Juan-Antonio de Vera y Figueroa, Résultas de la vida de D. Fem.-Jlv. de Toledo , tercero diique de Mva, 5 1., 1643, in-4'=. — Fila Ferd- Toletani. ducis Albani ; Salamanqiie, 1669. in-8°. — J.-V. de Rustaut, Historia de D. Fern.-Alv. de Toledo, clainado cl Grande, duque de Alva; Madr., 1750, 2 vo!. in-8°. — Maxiiuiliaii Sleyer, Versuch eines Grundrisses der Geschichte der Nibderlande unter der Ilcrzogin von Prama und dem llerzog von Âlba; Muncli , 1808, in-8°. — Miroir de la tyrannie des Espagnols, perpétrée aux Pays-Bas par le duc ( Fern.-Alv. ) d'AIbe; Amst., 1620, in-4°. — la f-'ie du duc d'AIbe ; Paris, 1698, 2 vol. in-12; et Sentences eu assignations du duc d'AIbe dans un conseil de sang ; Amsterdam, 173S, in-s».

l 537 ALBEDYHLI

♦albeoyhll {Gustave, baron d'), diplomate suédois, mort le 11 août 1819. Il résida longtemps à la cour de Copenhague , d'où il fut rappelé pour une affaire qu'il explique dans ses Pièces authentiqiies qui servent à éclaircir la conduite du baron d'Albedyhll dans l'affaire q\ii se passa à Copenhagîie cm commencement de Vannée 1789. On a encore de lui : Recueil de mémoires relatifs aux affaires de l'Europe, et particiclièremsnt celles du Nord pendant la dernière partie du dix-huitième sJède; Stockholm, 1798-1811, 2 toI. in-S"; — Nouveau mémoire, etc.; Stockholm, 1798. Sa femme s'est acquis quelque réputation littéraire par son Gefion, poëme en quatre chants; Upsal, 1814.

Hermès, année 1823.

*ALBELADORY {Aboul-Abbas- Ahmed), historien arabe, imam de Bagdad , mort en 895 de J.-C. H Técut à la cour du khalife Almotavakkel, et fut chargé de l'éducation d'un prince de la famille de ce khalife. Albeladory composa le Titre des conquêtes, où il traite successivement de la conquête de la Syrie , de l'île de Chypre , de la Mésopotamie, de l'Arménie, de rÉg3T)te, de l'Afrique, de l'Espagne , de la Nubie, et des lies de la Méditerranée. Il raconte ensuite comment l'islamisme s'établit en peu de temps en Perse, en Transoxiane, et dans les contrées baignées par rindus. Il a soin d'entremêler son récit de détails relatifs à l'état des pays subjugués. H parle aussi de certaines villes fondées par les musulmans , tels que Koufa , Bassora et Bagdad. M. Reinaud a publié, dans les Fragments arabes et persans inédits sur l'Inde , le chapitre qui traite de l'occupation de la vallée de l'Indus par les musulmans.

M. Reinaud, Géographie d'Aboulféda, Introduction, tume I.

*AL,BELDA (Moïse) , rabbin grec, vivait dans la seconde moitié du seizième siècle à Saloniki , où il était chef de synagogue. On a de lui des commentaires sur le Pentateuque , imprimés à Venise, 1601 et 1603.

Bartolocci, Biblioth. magna rabbinica, — De Rossi, Dizion. storico degli autori ebrei. — Basnage, Histoire des Juifs. — Wolf, Biblioth. hebraica.

*ALEEUUS (Simon), savant transylvain, né à Cronstadt le 1 1 mai 1596, mort le 5 sept. 1654. Il fut recteur du gymnase à Cronstadt. On a de lui Dissert, de iride, halone, virgis, parrheliis et ;jara5e^m js ; Wittenberg, 1615; — J.-A. Comen. Janua linguarum reserata; Cronstadt, 1635.

Oest. Biograph. Lexicon, Vienne, 1851.

ALBEMARLE. Voy. MONK.

ALBEMARLE {Amold-Juste de Keppel, lord d' ) , général anglais , né dans la Gucldre en 1GG9, mort en 1718, chambellan de Guillaume m. Il fut nommé en 1702, après la mort de ce roi, commandant de la première compagnie des gardes de la reine Anne ; les Hollandais l'élurent général de leur cavalerie , et il combattit dans les dernières guerres de Louis XIV. Après

ALBER

la bataille de Deuain en 1712, il fut obligé de se rendre prisonnier avant que le prince Eugène eût pu le secourir.

Biograpliia Britannica.

ALBEXAs(7ean-/o5ep/«,vicomteD'),pnbliciste français, né à Sommières près de Nîmes en 1760, mort à Paris en 1 824, fit comme officier volontaire la guerre de l'indépendance d'Amérique. De retour en France, il occupa, sous le consulat et l'empire, diverses fonctions publiques. On a de lui : 1° Essai historique et poétique de la gloire et des travaux de Napolébn I", depuis le 18 brtimaire an VIII jusqu'à la paix de Tilsitt; Paris, 180S, in-8°; — 2° Dénonciation formelle, spéciale, relative aicx maisons de jeu; Paris, 1814, broch. in-8"; — 3° Fragments poétiques sur la révolution française, dédiés au roi; Paris, 1815, broch. in-4'' ; — 4° Dissertation sur les indemnités , etc. ; Paris, 1818, broch. in-8''. — Sou fds, colonel, a publié les Éphémérides militaires depuis 1792 jusqu'en 1815; Paris, 1818-1820, 12 vol. in-8°.

Biographie des Contemporains.

ALBENAS {Jean Poldo d'), antiquaire français, né à Nîmes en 1512, mort en 1563. Il étudia le droit, et devint, en 1552 , conseiller au présidial de sa ville natale. On a de lui : 1° Discours hisforial de l'antique et illustre cité de Nismes; Lyon, 1560, in-fol., avec des gi'avures sur bois ; — 2° Prognosticorum, sive de origine mortis humanse, de futuro sseculo et de futures vitas contemplatione , libri III. Cette ti-aduction fut bientôt suivie de celle de l'Histoire des Taborites (en latin), d'^Eneas Sylvius.

La Croix du Maine ; Du Verdier, Bibl. franc. — Albenas, Discours, etc.

ALBER {Érasme), théologien allemand, né vers la fin du quinzième siècle, mort le 5 mai 1553. U étudia à Wittenberg sous Luther, auquel il resta fort attaché. Il prêcha la réforme dans différentes contrées de l'Allemagne , et fut quelque temps prédicateur de Joacliim H, électeur de Brandebourg. Son opposition à ViiUérim de Charles-Quint lui attira des persécutions, et lui fit perdre la place de prédicateur de Magdebourg. Il se l'etira à Hambourg , et fut nommé surintendant général (évêque protestant) à Neubrandebourg, où il demeura jusqu'à sa moi't. Il composa, sous le voile de l'anonyme, plusieurs écrits contre les catholiques , et traduisit en allemand le li\Te de Barthélemi Albizzi, sous le titi-e : Der Barfûsser Manche Eulenspiegcl and Alkoran, mit einer Vorrede Martini Lutheri (Mroir fantastique et Alcoran des Cordeliers déchaussés, avec une préface de Martin Luther) : ce livre parut d'abord sans lieu ni date, puis à Wittenberg en 1542, in-4'', et à Francfort, 1542, in-8''. Conrad Badius, qui l'attribua à Luther, le traduisit en français , en l'accompagnant de notes; Genève, 1550, 1560; Amsterdam, 1734, avec des gi-avures de Bern. Picart, 3 vol. in-12. Albor a laissé aussi plusieurs poésies religieuses

539 ALBER — ALBERGHINO

et des fables en vers allemands ; Francfort j 1579, m-8\ F. D.

Erscli et Gruber, Encyclopédie allemande.

* ALBER {Jean-Népormicène) , théologien et philosophe hongrois, né à Ovar le 7 juillet 1753, mort vers 1840. IJ fut professeur de théologie et d'histoire ecclésiastique à Pesth. Ses principaux ouvrages sont : Institutiones historié eccles. /Vienne, 1793 ; — Institutiones hermeneuticœ, 1817; — Institutiones linguee hebreai, 1826.

Oesterreichisckes Biogr. iextcon,- Vienne, 1851.

*ALBEUGATi (Antonio) , prélat italien, né à Bologne le 16 septembre 1566 , mort à Rome le 4 janvier 1634. En 1609, il fut nommé évêque de Veglia (Naples) par Paul V. Il est auteur de / tre libri delta Guida spirituale; Bologne, 1628, in-8°. On lui attribue : Instructio et décréta generalia pro pastoribus civitatis et diœcesis Leodiensis ; Leodii, 1614, in-4°.

Bumaldus, BiUiotheca Bononiensis. — Orlandi, JYotizie degli scrittori Bolognesi. — TJgtielll , Italia sacra.

ALnERGATE CAPACELLi ( François , marquis d'), httérateur italien, né à Bologne le 29 avril 1728, mort le 16 mars 1804. Il employa son temps et sa fortune à la culture de l'ait dramatique, n avait établi dans son palais à Bologne, et dans sa ville , un théâtre où il représentait avec ses amis les meilleures pièces de l'Italie. Il était lié avec Goldoni, Alfieri, Yoltaire, Fontenelle, etc. ; on l'avait surnommé le Garrick de l'Italie. C'est lui qui fit disparaître de la scène italienne l'usage des masques. Veuf d'une première femme qu'il avait répudiée , Albergati épousa à Venise une comédienne, qu'il tua dans un accès de jalousie. Il s'exila de sa patrie en 1785, et revint, quelque temps après, à l'âge de soixante-dix ans , épouser la danseuse Zampieri, qui le rendit le plus malheureux des hommes. — Albergati a laissé plusieurs ouvrages qui ont été réunis en 6 vol. in-S», et publiés à Bologne en 1784. On y remarque plusieurs pièces de comédie : il Pregiudizio del falso onore, le Prisonnier, les traductions italiennes àë. Phèdre, àeSémiramis, de Nimis II, etc., et des Novelli morali. Les Nouvelles morales ont été publiées à part, en 1783; Paris et Bologne, 2 vol. in-12. F. D.

Tip3\do, Biog7-afla degli Italiani illustri del secolo Xf^III, V. 179. — Zaccliiroli, Elogio di F .-Albergati Capiicelli. — Jnvo teatrale , an. 3 , IV , 104. — Mémoires de Goldoni, c. cccxlvi.

* ALBERGATI ( Fg&îo) , écrivain politique, natif de Bologne, mort vers 1605. Il fut châtelain de Perugia, et passa une grande partie de sa vie à la cour de François-Maria délia Rovere, duc d'Urbin. On frappa en son honneur une médaille en bronze. Ses ouvrages ont pour titre : Del inodo di rldurre alla pace le inimicizie private ; Rome, 1583, in-fol. ; — Del cardinale, libri ni; Bologne, 1589, in-4°; — la Republica regia; Bologne, 1627, in-fol.

Orlandi, JSotizie degli scrittori Bolognesi. ~ Dolfi,

Cronologia délie famiglie nobili di Bologna. — BiiiDaldus, Bibliotheca Bononiensis. — Mazzuchelll, Scrittori d'Italia.

* ALBERGATI (Lucio), écrivain italien, natif de Bologne , vivait dans la dernière moitié du dixième siècle. Parmi ses ouvrages , restés inédits, on remarque : De virginitate, libri III;

— DeEcclesiaet religione; — Deulti7nis temporibus et mundi tribulationibus , libri III.

Biimaldus, Bibliotheca Bononiensis. — Ghirardacci, Historia di Bologna.

ALBERGATI {Nicolos), cardinal italien, uéi Bologne en 1375, mort à Sienne le 9 mai 1443, Il entra à vingt ans dans l'ordre des Chai'treux , et se fit remarquer par ses doctrines ei faveur de la souveraineté absolue du pape. Mar tin V le nomma évêque de Bologne, puis cardina de Sainte-Croix de Jérusalem, et l'envoya commt nonce apostolique en France, pour y amener ui amendement entre Charles VI et Henri V, ro d'Angleterre. Il fut plusieurs fois chassé de soi évêché par les Bolonais, qui le haïssaient, et i dut chercher un refuge à Rome. En 1431, Eu gène rv le chargea de présider le concile de Bâle mais Albergati éprouva une vive opposition de li part des membres du concile, qui ne voulaient pai admettre l'omnipotence du pape ; et il retourn; à Rome sans avoir rempli sa mission. En 143; il revint à Bâle avec trois cardinaux adjoints qui dù-igèrent avec lui la dix-septième sessioi de ce concile. De nouveaux dissentiments écla tèrent, et Albergati obtmten 1437, par une bull du pape,letransfèrement du concile à Ferrare : & fut l'occasion d'un nouveau schisme. Les pré lats, qui se réunirent à Ferrare le 10 janvie 1438 , déclarèrent nul tout ce que feraient ceu3 qui étaient restés à Bâle, Une peste chassa L concile de Ferrare, et ne décida rien relative ment à la réunion définitive de l'Église d'Orien avec celle d'Occident. Albergati fut nommé gram pénitencier, puis trésorier du pape, et mourut quelque temps après, de la gravelle. Benoît XI^ le canonisa en 1745. F. D.

Ciaconius. — Platina. — Bossius, c. xxn, De vir. illust ord. carth. — Petreius , in Bibl. cart. — Auberi , Hist des card. — Fantuzzi, Notizie degli Scrittori Bolognesi

— Cavallo , Fita di B. Nicolo Albergati. — Cardella Memorie storiche de' cardinali, 1(1, 44. — BonaventuK Cavalli, ^ita di Nicolo Albergati. — Fita Nicclai Albergati , conscripta olim a ti-ibus celeberrimis viris Jacobo Zeno, Poggio Fiorentino et Carolo Sigonio, nunt autem septendecim celebrium scriptoruvi de eodem testimoniis, in lucem édita per Gcorginm C.arnefelt; Cologne, 1618, in-4°.

*ALBERGHETTi (Picrre-François) , médecin et chimiste italien , vivait à Bologne vers le commencement du dix-septième siècle. On a de lui un opuscule intitulé : F'isiologia chimica de medicamenti cavati dalV intima e sécréta virtù di minerali vegetabili et animali ; Roma, Franc. Corbelletti, 1636, in-12.

ALBERGHiNO (Jean), religieux du tierg ordre de Saint-François, mort en 1644. Il a écr une chronique de son ordre.

Dictionnaire historique et critique.

ALBERGONI

ALBERGONi (le P. Éleuthère), prédicateur italien, né vers 1560 dans le Milanais, mort en 1636. Provincial et consulteur du saint office , il fut nomnié, en 1611 , évêque de Monmarani. On a de lui trois volumes de Sermons, un Traité des vertus chirétiennes, iine Concordance des Évangiles, et une Explication de la doctrine de Scot ; Padoue, 1593, in-4°.

Argelati , tom. I, Seriptor. Mediolan.

ALEERGOTTi (François), ancien jui-isconsulte itaKen, né à Arezzo vers le commencement du quatorzième siècle, et mort à Florence en 1376. Il eut pour maître le célèbre Balde. On a de lui de longs Commentaires sur le Digeste et le Code, qui firent l'admiration des érudits de son siècle. Son intégrité et sa grande érudition lui valurent le titre de Doctor solidee verifatis.

Mazzuchelli , Scrittori d'ttalia.

* ALEERGOTTI (Ulysse), d'Arezzo, physicien et astrologue italien , vivait au commencement du dix-septième siècle. Il fut chevalier de Saint- Jean de Jérusalem et commandeur de Saint- Pierre à la maison de Sienne. On a de lui : Dialogo nel quale si tiene contra l'opinione comune degli astrologi, matematici efilosofi, la luna esser de se luminosa, e non ricevere il lume del sole ; Viterbo , Girol. Discepolo , 1613, in-4°. E. D.

Catalogue inédit de la Bibliothèque nationale.

* ALBERi {Eugène), littérateur italien, né à Padoue en 1817. H a publié : Guerre d'Italia del principe Eiigenio di Savoy, 1839 ; — Vita di Caterina de Medici , 1838; — De' cavori di G. Galilei, 1843.

Oesterreichisches Biogr. Lexicon; Vienne, 18ôl.

ALBERic, ou Albert, fut chanoine gardien de l'église d'Aix en Provence. N'ayant pu suivre les premiers croisés dans leur expédition, il entreprit d'en écrire l'histoire sur les relations de témoins oculaires. Cette histoire s'étend depuis 1085 jusqu'à 1120, sous le titre de Chronicon Hierosolymitanum , Helmstadii, 1584, 2 vol. in-4'' ; ouvrage rare, réimprimé dans les Gesta Deiper Francos, 1611, 2 vol. in-fol.

ALBÉRic , religieux du mont Cassin, devint cardinal , et se distingua vers l'an 1 050 par ses écrits contre Bérenger, qui niait la présence réelle de l'eucharistie.

Léon d'Ostie, 1. III, Chron. cass., cli.33. — Platina, in Kicol. II. — Sijrnnius, 1. X, De regno Ital. — Voisias, lib.ll, De hist. lat. — Cghelli; Onnplire-, Auberi.

ALiîÉRic, religieux de l'ordre de Saint-Benoît, né à Beauvais en 1080 , mort en 1147 à Verdun. Il rétablit la discipline dans le monastère de Cluny et dans l'abbaye de Vézelay (diocèse d'Aulun). Nommé cardinal-évêque d'Ostie, il fut envoyé comme légat en Angleterre, alors troublée par la guerre de David I'"', roi d'Ecosse, contre Etienne F"", roi d'Angleterre, au détriment de sa cousine Mathilde. Albéric tint, le 14 décembre 1138, un concile à Londres pour diverses questions réglementaires. Après une

mission infructueuse eu Sicile pour faire rcnti-er dans l'obéissance les habitants de Bari, révoltés contre Roger n, il se rendit en Orient, et convoqua à Anttoche, le 30 novembre 1140, un concile qui déposa le patriarche Rodolphe, accusé d'hérésie. Après avoir visité Jérusalem et le saint sépulcre, il retourna à Rome. De là il ne tarda pas à se l'endre en France, pour combattre avec saint Bernard et Geoffroi de Chartres les sectaires henriciens, l'hérésiarque Éon de l'Estoile , rétabhr dans son siège l'archevêque de Bordeaux banni par son clergé , et concerter avec Louis le Jeune le voyage de la terre sainte.

Guillaume de Tyr, I. XV. — Frizon, Gall. purpîirata.

— Baronius ; Auberi, Hist. des cardin.

ALBÉRIC, moine de l'ordre de Cîteaux dans l'abbaye des Trois-Fontaines, au diocèse de Châlons-sur-Marne, vivait au commencement du treizième siècle. H a laissé une Chroniqxie des événements remarquables arrivés depuis la création du monde jusqu'à l'année 1241 ; Leibniz l'a fait imprimer à Leipzig en 1698, in-4°, dans le tome I^'' des Accessiones historicai ; et Mencken l'a publiée dans le tomeF"" des Scriptores rerum gervianicarum ; Leips., 1728, in-fol. La Bibliothèque nationale possèdeun manuscrit plus complet que celui qui a été édité. Albéric a aussi laissé quelques poésies.

Fabricius, Biblioth. lat. med. et infimœ œtatis, t. ]. — De Visch, in Bibl. Cist.

ALBÉRIC DE ROSATE ou Roxiati, de Bergame, ami de Barthole, et l'un des plus savants jurisconsultes du quatorzième siècle, a fait des Commentaires sur le sixième livi'e des Décrétâtes. On lui attribue encore un Dictionnaire de droit, un traité De statutis, et des Commentaires sur les Pandectes, sur le Code, et sur la poésie dit Dante.

Savigny, Geschickte des Bômischen Bechts vin Mitielalter, VI, 112-121. — Fischard, in F^it. juris. — LéanJre Alberti, Descr. liai.

* ALBERIC, médecin du roi de Bohême et archevêque de Prague, vers 1475. On a de lui des ouvrages de médecine (Practica medicinx et regimen pestilentiee, et regimen sanitatis), publiés en 1484 à Leipzig, par Marcus Brandt.

Fabricius, Bibliothcca grœca, vol. XIII.

ALBERIC (Philippe) , moine italien, né à Mantoue vers 1470, mort à Naples en 1551. Commissaire de la cour de Rome , il fut envoyé par le pape Jules n en France, en Angleterre et en Allemagne, pour combattre la doctrine de Luther. Il a laissé : r une Histoire de l'origine de l'ordre des Serviteurs de la bienheureuse Vierge; — 2° une Vie de saint Philippe de Benisi; — 3° un poème latin De sacraiissimu Christi corpore per Judscam pœnis afjlicio ; Paris, 1507, in-4°. Ce dernier ouvrage est en vers héroïques, et très-rare : il paraît n'avoir été connu ni de Giani ( Annales FF. Servorum B. Marias Virginis, Lucques, 1721, 2 vol. in-fol. ) , ni de Mazzuchelli ( Scrittori d'Italia , 1. 1 , p. 286 et 287 ). Le sujet en est le

prétendu miracle connu sous le nom de Billettes, et qui date de l'an 1290.

Maratori, Mazzuclielll, Tirabosclii.

*ALBERici (/acg'Mes), religieux de l'ordre des Augustins, mort à Rome en 1610. Son ouvrage , Catalogo degli illustri scriftori Veneziani, Bologne, 1605, renferme les vies de Croce, Gabrielli, Zartino, etc.

Blograpliical Dictionary.

ALBERINI ( Rodiana ), naquit à Parme vers Tan 1530, et se distingua parmi les femmes savantes, par l'élégance de ses Poésies latines et italiennes.

Muratori. — Tiraboschi.

ALBÉBON, ou Adaubéron I"'', prince-évêque de Liège, mort en janvier 1129. Frère du duc Godefroi, chanoine et primicier de Metz, il fut élu évêque de Liège après que le siège eut vaqué environ deux années. La cause de cette longue vacance furent les démêlés de l'Empire et du sacerdoce touchant les investitures. La paix entre ces deux puissances ayant été faite le 23 septembre 1122, l'empereur Henri V vint, l'année suivante, célébrer les fêtes de Pâques à Liège. On traita, pendant son séjour, de l'élection d'un évêque ; et Albéron réunit toutes les voix, en considération du duc son frère. Le premier soin de ce prélat fut de purger son diocèse des brigands qui l'infestaient. Leur retraite était la citadelle de Fouquemont. L'empereur, à la prière d'Albèron, la fit raser. On vit ainsi reparaître , sous l'épiscopat d'Albèron, les beaux jours de la paix et de la tranquillité. Sur la fm de l'an 1123, il fonda un monastère de prémontrés sur le mont ComOlon, quelque temps après la fondation de celui de Floreff, appartenant au même ordre. L'an 1124, il mit des chanoines réguliers dans l'église de Saint-GUles-au-Mont. L'an 1127, Renaud de Martigni, archevêque de Reims, céda les droits de son église sur la seigneurie de Bouillon à notre prélat et à ses successeurs , mais en se réservant à lui-même, et à ceux qui lui succéderaient dans le siège de Reims, les prérogatives de la justice et du service militaire ; et en même temps il reçut l'hommage d'Albèron. Les évoques de Liège , par une ancienne coutume , prenaient dans les meubles de chaque chef de famille décédé tout ce qui pouvait le mieux leur convenir. Albéron abolit cette coutume, qui s'appelait le droit de mainmorte , parce que, dit une ancienne chronique, les vilains morts, on leur coupoit la main; et, au lieu de ce droit, on donnait le meilleur gage.

Art dé vérifier les dates. — Batavia sacra. ALBÉRON n, prince-évêque de Liège, mort en Italie le 27 mars 1145. Issu de la maison des comtes de Namur, et prtucier de l'église de Metz, il succéda, ranll36, àl'évêque Alexandre, après neuf à dix mois de vacance. En 1140, il eutune guerre très-vive avec le comte de Namur Henri U, le plus hardi et le plus entreprenant de ses voisins. Elle se termina la même année,

ou au commencement de la suivante, par un traité de paix où il se fit un aUié de son ennemi. Après cela il tourna toutes ses pensées vers le château deBouUlon, dont le recouvrement l'avait occupé dès son entrée dans l'épiscopat. Déjà il avait fait trois voyages à la cour de l'empereur et à celle du pape, pour engager l'une et l'autre puissance à lui faire restituer cette importante place. Mais l'argent que le comte de Bar avait répandu dans ces deux cours rendit les démarches du prélat inutiles. Enfin, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir par voie de négociation, il tenta le sort des armes.

En 1141, il fit une ligue avec le comte de Namur ; et tous deux , ayant réuni leurs forces . vinrent assiéger le château de Bouillon. La placf était regardée comme imprenable. Les assiégeants , après de longs et pénibles efforts , commençaient à désespérer de s'en rendre maîtres, lorsque le prélat proposa de faire venir ai camp les reliques de saint Lambert. On le; apporta , et au bout d'un mois , dit-on , les as sièges manquant de vivres , et surtout d'eau prirent le parti de se rendre. Les historienj liégeois ont célébré comme un miracle cet évé nement, dont Nicolas de Liège, écrivain di temps, nous a transmis une ample relation sous le titre de Triomphe de saint Lambert. La con dulte d'Albèron, si l'on en croit Gilles d'Orval n'était guère capable d'attirer sur son diocès( la bénédiction du ciel. H se comportait, suivan cet historien, d'une manière tout à fait indigne de son caractère. Ce qui est certain, c'est que sous son épiscopat, la licence du peuple et le; désordres du clergé furent à leur comble. Nulh sûreté dans les villes ni dans les campagnes les vols , les assassinats , les viols , s'y commettaient avec la plus grande impunité. Tout , jusqu'aux saints mystères, était alors vénal dans l'église de Liège. La clôture des chanoines était rompue ; l'accès était libre aux femmes dans leui cloître, et leur impudence n'eut plus de bornes Les Liégeois même s'étaient laissé abuser au point de marier leurs filles aux chanoines, préférablement à d'autres. Mais le ciel suscita un nouveau Phinée dans la personne de Henri df Leyen, prévôt de cette église. Il fit le voyage de Rome, et porta les plaintes de ces désordres au tribunal du saint-siège. Le pape manda l'èvêque de Liège, qui se rendit à Rome. On ignore ce qui se passa dans l'audience qu'il eut avec le pape ; mais, en s'en retournant, il fut attaqué d'une fièvre violente, et mourut à Otride en Italie.

Batavia sacra.

ALBÉRONI {Jules), fameux cardinal-ministre, né aux environs de Plaisance (1) le 31 mai 1664, mort à Rome le 16 juin 1752. Fils d'un jardinier, il cultivalui-même d'abord la terre. A l'âge de quatorze ans, il apprit à lire, et devint clerc-sonneur à la cathédrale de Plaisance. Il

(i) rrobablomcnt dans le viUnge de Fiorenzuola,

entra ensuite à l'école des Baraabites, où il dé- ,' ploya beaucoup de capacité , et gagna la protection de Barni, vice-légat de Ravenne, qui, devenu ' évéque de Plaisance , lui confia l'intendance de ?a maison , et le fit entrer dans les ordres. Plus tard , l'abbé Albéroni accompagna le fils de son jirotecteur à Rome, et c'est là qu'il apprit le français. On raconte qu'il accueillit hospitalièrement , vers cette époque le secrétaire du duc de Vendôme , le poète Campistron , qui venait d'être dépouillé par des bandits de la Romagne, et que cet acte d'humanité fut l'origine de sa fortune. Quoi qu'il en soit, pendant la guerre de la succession d'Espagne, le jeune Albéroni servit d'interprète au gouvernement de Parme, et eut ainsi ■ l'occasion de voir le maréchal duc de Vendôme, qui commandait les Français en Italie. Il gagna bientôt les boimes grâces de ce maréchal, moins peut-être par ses soupes à l'oignon qu'il savait taire dans la perfection, que par ses ti'aits plaidants et ses saillies heureuses qui ne tarissaient In'is , qu'il entremêlait des propos les plus licencieux et des plus basses flagorneries. Son extérieur même était fait pour piquer la curiosité : une stature courte et ronde, une tête énorme, un visage d'une largeur démesurée , un nez camus , (les lèvres pincées , lui donnaient au premier aspect quelque chose de grotesque ; mais, dès que cette masse déplaisante venait à s'animer, on n'était plus frappé que de la noblesse de son regard, du prestige de son élocution, et du son enchanteur de sa voix. Le même contraste se retrouvait entre ses inclinations naturelles et le rôle étrange auquel l'ambition l'avait conduit : né pour les plaisirs et l'indolence, il s'accoutuma ;i travailler seize à dix-huit heures par jour, et à ne faire qu'un seul repas d'une frugalité de cénojjite.

En 1 706 , Albéroni accompagna le duc de Vendôme à Paris, où il fut présenté à Louis Xr\^ On . lui offrit la cure d'Anet ; mais il la refusa, aimant mieux être à la suite de son protecteur qu'à la tête d'une paroisse. Le duc de Vendôme ayant été nommé, en 1711, généralissime des armées de Philippe V, il l'accompagna en Espagne, et lui servit de secrétaire. Peu de temps après , il eut la douleur de voir son bienfaiteur mourir dans ses bras (le 11 juin 1712), et accourut à Paris annoncer cet événement à Louis XIV. L'année suivante , le duc de Parme lui donna le titre de comte, en le nommant son agent consulaire en Espagne.

La princesse des Ursins était alors4oute-puissante à la cour de Madrid. Camarera mayor de la reine, elle conserva, après la mort de sa bienfaitrice (15 février 1714), tout son ascendant sur l'esprit du petit-fils de Louis XIV. Albéroni eut de fréquentes occasions d'entretenir cette favorite, et réussit sans peine à s'insinuer dans ses bonnes grâces. La voyant embarrassée dans le choix d'une nouvelle reine, il lui proposa un jour I Elisabeth Farnèse, fille du dernier duc de Parme

ROUV. BIOCR. UINIVEKS. — T. I.

et nièce du duc actuel : il la dépeignait artificieusement coiume simple , dévote , ignorante du monde dont elle avait vécu séparée, parfaitement propre à rempUr les desseins de la princesse. En faisant cette proposition, il comptait à la fois plaire à sa cour et perdre la princesse ; car il savait qu'Elisabeth, d'un caractère tout différent de celui qu'il lui avait prêté, ne se laisserait gouverner par personne. La négociation pour le mariage fut secrètement entamée. Les dispenses du pape (car la future reine était proche parente de GabrieUe de Savoie) furent promptement obtenues. Déjà la favorite se plaisait à contempler l'avenir de domination illimitée qui s'ouvrait/ devant elle, lorsqu'elle reçut des renseignements exacts sur le caractère d'Elisabeth. Aussitôt elle se décida sans hésiter à empêcher le mariage ; et, quoique les pouvoirs nécessaires eussent été envoyés pourla célébration , elle dépêcha à Parme un agent chargé de tout arrêter. Mais il n'arriva que le matin du jour de la cérémonie (17 septembre 1714); et, comme on se doutait de sa mission, on ne lui permit d'entrer dans la ville que lor.sque la cérémonie fut terminée. La confiance de la princesse ne l'abandonna pas cependant; elle affecta une grande joie, et accompagna Phihppe V jusqu'à Alcala pour y attendre l'arrivée de la nouvelle reine. Laissant le roi dans cette ville où elle ne devait plus rentrer, elle s'avança vers Guadalaxara. Mais Albéroni, qui était allé au devant de sa royale maîtresse jusqu'à Pampelune, avait sans doute déjà réglé avec elle le sort de la favorite, et Philippe avait peut-être en secret donné son assentiment aux mesures qu'on allait prendre. A peine fut-elle admise en présence de la reine, que, par l'ordre de celle-ci , on l'arrêta. On la jeta dans une voiture, sans lui donner le temps de changer de costiune, et on la conduisit jusqu'à la frontière, sous une escorte de cinquante dragons, au miUeu d'un hiver rigoureux. A Saint-Jean de Luz on loi rendit la liberté, avec défense de jamais remettre le pied sur le territoire espagnol.

Albéroni partagea avec la nouvelle reme son influence illimitée sur l'esprit du roi , et le vieux cardinal del Giudice, premier ministre en titre , ne faisait rien sans consulter Albéroni et le P. d'Aubanton , confesseur du roi. C'est de cette époque que datent quelques-unes des réformes fmancières , dont il est parié dans les documents donnés à la fin de cet article.

La mort de Louis XIV fit changer toute la politique du cabinet de Madrid. L'âge de Louis XV rendait une régence nécessaire , et Philippe V se crut en droit d'y prétendre. Il n'osa cependant la disputer ouvertement au duc d'Orléans, qui en fut revêtu sans obstacle ; mais il ne négligea rien pour lui nuire et pour entraver tous ses actes. La reine, très-ambitieuse, douée d'une rare capacité et d'une dissimulation qui eût été remarquée môme en Italie, le soutenait dans ses desseins. Son désir ardent était d'assurer un trône à l'infant

don Carlos, son fils (né en 1716 ). A défaut du trône de France, elle visait du moins à l'une des couronnes ducales de Parme et de Plaisance , ou de Toscane : dans l'un et l'autre' de ces États , les princes régnants étaient sur le point de mourir sans postérité, et rien ne lui paraissait plus essentiel, pour être en état de s'emparer un jour de leur héritage, que d'entretenir en Italie l'influence espagnole. Son conseiller en tout ceci était naturellement Albéroni, prêtre aux vues audacieuses , et qui ne manquait pour les réaliser ni de talent ni d'énergie : la ruse, la dissimulation, et une profonde connaissance du cœur humain, l'avaient élevé au rang de conseiller indispensaWe (1). Nous n'entrerons pas dans le dédale inextricable des intrigues auxquelles se livrèrent ces deux Italiens accomplis ; il nous suffira d'en indiquer les principaux résultats. Albéroni eut à peine ren^lacé à la tête des affaires le premier ministre, le cardinal del Giudice, qu'il commença à manifester ses projets sur l'Italie. On ne pouvait s'attendre à les voir tolérés par l'Autriche. Aussi, dès que Charles VI en eut le moindre soupçon , la mésintelligence se mit-elle entre les cours de Vienne et de Madrid : l'arrestation arbitraire et impolitique du grand inquisiteur Molinez, ambassadeur d'Espagne en Italie, par l'ordre de l'empereur, irrita Philippe à tel point , qu'il se résolut à la guerre, tout en sachant bien qu'une triple alliance venait d'être conclue entre la France, l'Angleterre et la Hollande, pour maintenir le traité d'Utrecht dans son intégrité. Comme l'Espagne allait être seule à soutenir la lutte contre l'Europe entière, Albéroni désapprouva et retarda la guerre jusqu'au moment où il comprit que son opposition ne servirait qu'à lui attirer une disgrâce; il se mit alors à presser les hostilités. Ce fut le moment où le pape , cédant aux instances de Philippe, le décora du chapeau de cardmal. A cette dignité fut bientôt ajoutée celle de grand d'Espagne, avec l'évêché de Malaga. Le 22 aoiit 1717, une flotte de douze vaisseaux portant neuf mille hommes, sortie de Barcelone, s'empara de l'île de Sardaigne. Cette agression inattendue indigna et alarma l'Europe, autant qu'elle blessa l'empereur. On soupçonna qu'elle n'était que le prélude de tentatives plus graves sur la Sicile et sur Naples. Tel était, en effet, le projet que l'Espagne préparait à réaliser en faisant un grand armement, dont eUe cherchait d'ailleurs à envelopper la destination de tout le secret possible.

Cependant l'Angleterre, en sa qualité de garante du traité d'Utrecht, après avoir vainement essayé d'amener l'Espagne à une réconciliation avec l'empereur, équipa une flotte destinée à donner à la première une sévère leçon. L'apparition d'une

(!■) Albéroni dit un jour au chevalier Marrien ; « Si la reine, qui a le diable au corps, trouve un bon général, elle troublera l'Europe. Il lui est facile de gouverner son mari, qui, dès qu'il a dit à voix basse. Je veux être le maître, moi ! Cnit par obéir, et à qui il ne faut qu'un prie-Dieu et les cuisses d'une femme.» Mémoires de Duclos t. II, p. 45.

seconde flotte espagnole de vingt-trois vaisseaux montés par trente mille hommes, qui sortit, en juin 1718, du port de Barcelone pour aller mouiller près du cap Solanto, à environ trois lieues de Palerme décida la France à agir entièrement de concert avec l'Angleterre et l'Autriche. Cette réunion, à laquelle accéda la Hollande, prit le nom de quadruple alliance. Elle prétendait s'en tenir au traité d'Utrecht ; seulement elle offrait à Victor- Amédée la Sardaigne en échange de la Sicile, qui devait revenir à l'empereur. Pour satisfaire Philippe, elle assurait la double succession de Toscane et de Parme à l'infant don Carlos, et promettait une renonciation absolue de l'empereur à a couronne d'Espagne.

Le cai'dinal refusa de souscrire à ces conditions ; et , sans s'effrayer de l'orage qui s'amassait sur le pays confié à ses soins , il refusa de rappeler les troupes débarquées en Sicile. Palerme et Messine, excepté la citadelle, furent promptement occupées; et toute l'île était sur le point de passer sous la domination espagnole, quand la flotte anglaise, conduite par l'amiral Byng , parut près des côtes. Dans la bataiUe de Passaro, qui s'engagea le 10 août 1718, presque toute la flotte espagnole fut prise ou détruite.

Alors Albéroni conçut le plan singulier d'une allianc-e entre Charles XH, roi de Suède , le czai Pierre, et l'Espagne : les deux premiers devaienf prêter leur appui au Prétendant, fils de Jacques U, pour l'aider à remonter sur le trône d'Angleterre: diversion qui aurait mis cette puissance dans ii nécessité de s'occuper un peu moins des affaire.' d'autrui. La mort du héros suédois fit avortei cette conception hardie. Albéroni eut recours alors à d'assez misérables expédients. Il fit ourdii par le prince de Cellamare, l'ambassadeur espa gnol en France, une conspiration dans le bui d'arrêter le régent, et de proclamer Philippe h tuteur du jeune roi. Mais, découverte à temps, cette conspiration ne produisit qu'une déclaratior de guerre de la France contre l'Espagne. ( Foy. Cellamare et Dubois). Le 8 janvier 1719, Berwick passa les Pyrénées à la tête de trente millii hommes, et entra dans la Biscaye. Philippe e le cardinal se mirent en marche pour s'opposer i ses progrès; mais, effrayés parla supériorité de; forces, ils restèrent à Pampelune , oii ils eurent la mortification d'apprendre la prise de Fontarq bie, de Saint-Antoine, et de Saint-Sébastien. Ber wick se retira ensuite de la Biscaye, repassa lei Pyrénées pour les traverser de nouveau du cùU delà Catalogne, prit Urgel, et, après une tentative inutile sur Rosas, rentra dans le Roussillonj

Le cardinal, que tant de revers ne découras gèrent pas, prépara à Cadix une expédition for-i midable qu'il disait destinée comme les deux premières contre la Sicile , mais qu'on vit, dès qu'elle fut prête , faire voile , sous les ordres du ducd'Ormond, vers les parages de l'Ecosse, où elle devait prêter son appui à Jacques Stuart. Une sorte de fatalité semble s'être attachée èi

toutes les tentatives de FEspagne contre les îles Britanniques. Un orage violent dispersa , à la hauteur du cap Finistère, l'expédition nouvelle. Deux frégates seulement atteignirent leur destination , et le peu de troupes qu'elles débarquèrent sur les côtes de l'Ecosse furent bientôt forcées à se rendre. Dans le même temps , une escadre anglaise comm.ettait de grandes dévastations sur les côtes de la Galice. En Sicile, les affaires prenaient une tournure tout aussi défavorable aux projets du ministre. Des troupes autrichiennes y étaient enfin entrées, et avaient forcé les Espagnols à se renfermer dans les places fortifiées. Victor- Amédée venait d'accéder à la quadruple alliance; la Hollande avait suivi son exemple. Ainsi l'Espagne se trouvait seule contre l'Europe, comme le cardinal l'avait bien prévu au début de la guerre. Ces revers firent une profonde impression sur l'esprit de Philippe , qui commença à regarder son ministre d'un œU mécontent. Les alliés n'eurent pas plutôt vu cette disposition , qu'ils mirent tous leurs soins à la fomenter ; le caractère si entreprenant et les vues si vastes d'Albéroni le leur rendaient odieux. Des intrigues s'engagèrent alors de toutes parts pour précipiter sa chute. Le cardinal Dubois, ministre du régent de France, gagna à force d'argent la nourrice de la reine, dona Laura, qui devait l'aider à perdre Albéroni dans l'esprit de sa souveraine. On trouva parani les seigneurs espagnols des hommes disposés à prendre part à ces intrigues. Il se les i^tait presque tous aliénés par sa hauteur, et sa qualité d'étranger les choquait par-dessus tout. On raconte que le duc d'Escalom s'irrita au point fie frapper de sa canne Albéroni, en présence du roi malade.

La reine se décida à abandonner le cardinal. Au faîte des grandeurs, sans le moindre soupçon de >à disgrâce, il reçut tout à coup (le 5 décembre 1719) l'ordre de quitter Madrid dans l'espace d'une semaine, et le territoire espasnol dans trois. En ce moment ses fautes parurent oubliées; et plusieurs nobles qui avaient dédaigné de lui faire leur cour pendant sa prospérité vinrent le saluer à son départ. Un officier le rejoignit à Lérida , sur la route de Barcelone , pour examiner ses papiers et en saisir plusieurs. « Albéroni, dit Duclos, partit avec des richesses immenses. Il y avait déjà deux jours qu'il était en marche, lorsqu'on s'aperçut qu'il emportait le testament de Charles II, qui instituait Philippe V héritier de la monarchie. n fallut user de violence pour l'obliger à rendre ce testament. Il avait sans doute envie de gagner la protection de l'empereur, en lui remettant ce liti-e précieux. »

Près de Barcelone il fut pillé par des miquelets, et ce ne fut pas sans peine qu'il atteignit Girone 'i pied, à la faveur d'un déguisement. Il traversa le midi de la France , s'embarqua à Antibes , et aborda à Sestri de Levante avec l'intention de se rendre à la cour papale. Mais un ordre de Clément XI, qui lui défendit de mettre les pieds

sur le territoire de l'Église, le décida à s'enfoncer dans les Apennins, où U fut quelque temps comme mort au monde. Sa conduite était cruellement accusée à la cour d'Espagne. On y alla jusqu'à vouloir le faire dégrader et dépouiller de la pourpre ; mais il se justifia dans une apologie habile ( Voy. à la fin de l'article), où Philippe et Elisabeth étaient représentés sous un jour peu favorable. Au bout d'un an, à la mort de Clément XI (le 13 mars 1721), il sortit de sa retraite, et prit place dans le conclave pour concourir à l'élection d'un nouveau pape (Innocent xni). Pour apaiser la cour d'Espagne, on lui fit ensuite son procès sur quelques accusations frivoles , et on le condamna à une courte réclusion dans un couvent de jésuites. Cette peine une fois subie , on le vit en grande faveur auprès du saint-siége. Les cardinaux Paulucci et Ottoboni furent au nombre de ses amis. Le régent de France et la reine d'Espagne l'assurèrent de leur protection.

Après la mort d'Innocent XHI ( le 7 mars 1724), le cardinal Albéroni obtint dix voix dans le conclave. Ce fut à cette occasion que l'on afficha dans Rome cette pasquinade : il cielo vuol 0?sini; il popolo, Corsini; le donne, Ottoboni; il diavolo, Albéroni. Lecardinal Orsini fut élu sous le nom de Benoît xm, Albéroni tomba en disgrâce sous ce nouveau pape, parce qu'il avait refusé , dit-on , d'obtempérer à un ordre de son souverain qui introduisait l'usage des perruques. Il se retira dans sa terre de Castel-Romano , et ne revint à Rome qu'après la mort de Benoît XIH, le 21 février 1730. Le nouveau pape, Clément Xn, lui confia diverses négociations , et le nomma , en 1734, légat de Ravenne.

Malgré son grand âge, il n'avait rien perdu de l'activité prodigieuse de son esprit. A peine installé dans sa légation, il fit construire des canaux , fonda des établissements de bienfaisance, réforma la police , et interdit aux bandits l'asile des églises , en se plaisant à dire : Meno sbirri, piuforche (Moins de sbires, plus de gibets).

A peu près vers le même temps il se brouilla avec la petite république de Saint-Marin. Voici à quelle occasion : Cette république avait emprisonné quelques scélérats protégés parle cardinal. Celui-ci demanda leur élargissement ; mais la république s'y opposa, se fondant sur ses lois et la justice. Dès lors Albéroni ne respira plus que la vengeance. Il obtint d'abord de la cour de Rome le droit de représailles, et fit arrêter d'inoffensifs citoyens de Saint-Marin qui se trouvaient alors dans la Romagne pour leurs affaires. Non content de cette violation du droit des gens, il fit bloquer la république de Saint-Marin, et essaya de la prendre par la famine. En même temps il ne cessa de l'accuser auprès du souverain pontife; il la lui dépeignait comme une autre Genève, ennemie de Dieu et des saints. Voyant que toutes ces raisons n'étaient pas suffisantes pour émouvoir le pape, il corrompit quelques habitants de Saint-Marin, pétitionnaires achetés, qui devaient

demander, au nom de leurs compatriotes, la réunion de leur république aux États de l'Église. Ce fut le coup décisif. La bulle de réunion fut dressée, et l'exécution confiée au cardinal Albéroni , qui, le 24 octobre 1739, entra dans la ville de Saint-Marin à la tête de sept à huit cents soldats. Les citoyens furent convoqués dans l'église du saint, fondateur de la république, et invités, au milieu de l'office divin , à prêter le serment de fidélité au saint-siége. Deux citoyens seulement y consentirent ; tous les autres , encouragés par le capitaine Grangi, Joseph Onafri et Giralde Gazi , firent entendre les protestations les plus énergiques. Albéroni, à la sortie de l'église, donna un libre cours à sa colère; il ordonna des incarcérations, et menaça la ville du pillage. Cependant les hommes sages restèrent dans l'éghse pour délibérer. Il leur parut qu'en cédant conditionnellement à la force, rien ne pouvait porter préjudice à leurs droits réservés ; et il fut décidé, afin d'éviter de plus grands malheurs, que l'on céderait à l'empire des circonstances.

Cette résolution servit de prétexte au cardinal pour s'ériger en arbitre absolu. Mais les opprimés firent parvenir leurs plaintes aux pieds du souverain pontife. Clément Xn répondit que cette entreprise avait été faite contre ses intentions, et qu'il n'aspirait pas à être le maître, mais seulement le protecteur de la république de Saint-Marin. Pour dissiper tous les soupçons que les cours d'Italie et d'Europe auraient pu concevoir à ce sujet , le pape rendit ( le 5 février 1 740 ) aux citoyens de Saint-Marin la forme de gouvernement dont ils avaient joui depuis plusieurs siècles.

Benoît XIV, successeur de Clément Xn, disait de son légat, en comparant les anciennes opérations de l'ex-ministre et ses tentatives contre la petite république de Saint-Marin : « Albéroni ressemble à un gourmand qui , après avoir bien dîné, aurait envie d'un morceau de pain bis. Benoît XIV l'éloigna du territoire de la république de Saint-Marin, en le faisant passer de la légation de Romagne à celle de Bologne. Au bout de trois ans , le vieux cardinal se retira des affaires , et vécut à Plaisance , occupé à réparer le séminaire qu'U avait élevé, et qui avait été démoli par les troupes autrichiennes. Il légua à ce séminaire ses biens en Lombardie , estimés à 600,000 ducats , et laissa le reste de sa fortune à son neveu. Il mourut à l'âge de quatre-vingthuit ans, avec la réputation d'un grand politique, et d'un ministre aussi entreprenant et aussi ambitieux que Richelieu , aussi simple et aussi adroit que Mazarin ; mais plus inconsidéré, plus chimérique que l'un et l'autre.

Albéroni avait conservé jusqu'à ses derniers jours sa santé et son esprit. Sa conversation était enjouée, vive, spirituelle. Ses récits étaient mêlés d'italien , de français et d'espagnol , suivant les affaires et les personnes qui en étaient

l'objet. Quelques maximes de Tacite, qu'il citait en latin , venaient ordinairement à l'appui de ses réflexions. Les campagnes où il avait suivi Vendôme , son ministère en Espagne , et les événements courants , étaient les sujets les plus familiers de ses entretiens. Il n'aimait guère qu'on le contredît ou qu'on lui résistât. Lorsqu'en 1746 le maréchal de Maillebois vint dans le Parmesan pour y livrer bataille , im secrétaire refusa de l'introduire dans l'appartement du maréchal, sous prétexte qu'il était en affaires. « Mon ami, lui répondit le cardinal en ouvrant lui-même la porte , sachez que M. de Vendôme me recevait sur sa chaise percée ; » et il entra. . — N'est-ce pas à ce cardinal que l'on pourrait appliquer ce mot d'un ancien : Nihil eo fuit excellenthcs, vel in vitiis, vel in virtutibiis ? — On a publié après la mort d'Albéroni un prétendu testament politique [il bZ) imprimé sous son nom.

Les biogr'aphies publiées jusqu'à ce jour ne donnent que des notices proportionnellement trop courtes sur cet éminent personnage, le plus gi-and ministre de l'Espagne depuis le cardinal Ximénès. La Vie d'Albéroni, par J. Roussel, la Haye, 1719, in-12, que l'on cite comme la principale autorité , ne va que jusqu'à la fin de 1718, et les Mémoires du temps (Ducloset Saint- Simon ) n'en parlent qu'incidemment. On nous saura donc gré de publier ici les fragments de deux lettres manuscrites ( n" 657 de la bibliothèque de l'Arsenal). La première est adressée par Albéroni au cardinal camerlinguePaulucci (1) ; c'est la fameuse apologie du cardinal-ministre, que nous avons citée plus haut. Elle est suivie d'une seconde apologie , également sous la forme épistolaire, adressée à un marquis génois par un prélat romain. Ce prélat ( tout le monde le devine), c'est Albéroni lui-même. Cette dernière pièce, du plus haut intérêt, paraît avoir été jusqu'ici inédite. Peut-être les fragments que nous donnons ici feront-ils naître l'idée de publier in extenso ce manuscrit curieux, qui contient aussi la correspondance du duc de Popoli et d'autres agents du cardinal-ministre.

Lettre du cardinal Jlhéroni au cardinal Paulucci , 20 mars 1 720.

« L'entreprise de ma juslilication doit causer encore moins d'étonnementà V. É. qu'à moi , qui, connaissant toute rinnocence de ma conduite , n'ai pas cru pouvoir être attaqué autrement que par les vains discours de gens peu instruits des affaires du monde : j'étais résohi, par cette raison, de ne m'en point embarrasser. Mais V. É., qui vraisemblablement n'a pas ignoré les fausses imputations de mes ennemis auprès de Sa Sainteté, a bien jugé qu'elles m'imposaient la nécessité de me défendre. Autre chose était qu'on parlât de moi indignement partout et dans les gazettes ; autre chose est que ces discours si injurieux du public et les relations pleines de calomnies des gazettes soient confirmés par la procé»

(i) Cette lettre au cardinal Paulucci a ilé imprimée en partit^ dans Coxe, l'Espagne sous les Bourbons.

dure du saint-père, qui , quoique très-équitable, s'est laissé entraîner à donner contre ma personne un décret dont peut-être il n'y aura pas d'exemple. Mon arrêt qui fut ensuite levé, et les réponses de la sérénissirae république de Gênes au pape et à M. le cardinal Iraperiali feront suffisamment connaître à Sa Sainteté que mes ennemis ont cru avoir des moyens capables de me perdre, et de m'ôter en même temps et la liberté et l'honneur.

« Dans cet état je témoignerais trop d'insensibilité pour ma réputation , et je donnerais lieu de croire que je ne fais pas cas des résolutions de celui qui présentement estmon seul prince, si je négligeais de lui faire connaître combien je mérite peu la mauvaiseopinion que m'attirent les présentes et fâcheuses circonstances. J'ai donc recours à V. É. comme au seul moyen convenable, la suppliant de mettre aux pieds de Sa Sainteté tout ce que je vais exposer.

« La principale et la plus forte accusation que j'ai appris qu'on intente contre moi , consiste en ce qu'abusant de la confiance dont S. M. C. m'honorait, j'ai excité l'incendie d'une guerre si funeste à l'Europe dans le temps que les armes impériales étaient occupées contre les Turcs, et que, non content de l'avoir allumée, j'ai tâché d'en entretenir la continuation au grand préjudice de tout le monde; ouvrage véritablement indigne d'un ecclésiastique et d'un cardinal de la sainte Église. Mais comme cependant , si j'avais cru de l'intérêt du roi de conseiller une telle guerre , les raisons pour la justifier ne m'auraient pas manqué non plus qu'elles ne manqueront point à celui qui l'a entreprise, et dont la piété et le zèle sont universellement connus , je ne rougirais pas de l'avouer, et j'alléguerais tout au plus l'erreur à laquelle nous sommes tous sujets : mais n'ayant point donné ce conseil, et l'ayant au contraire toujours vivement combattu, déchargé du ministère , il me paraît que je suis non-seulement dispensé du rigoureux silence dans lequel je souffrais cette imputation sans me défendre, mais encore obligé de désabuser le pubhc, et de m'en justifier auprès de Sa Sainteté et comme eeclésiastique et comme cardinal.

<i Pour en avoir une preuve incontestable, il suffirait de lire le cahier ci-joint, contenant ce qui s'est passé entre un grand de la cour très-digne ministre, et moi , avant que cette guerre fût résolue. On voit d'une part les raisons et les motifs sur lesquels il appuyait le conseil donné au roi d'entreprendre la guerre, et de l'autre les raisons que j'ai alléguées, au contraire, pour faire voir combien elle était ruineuse et hors de raison. jMes raisons parurent si fortes et d'un tel poids à ce ministre, qu'il déclara en être pénétré; et il ne fit point de difficulté de changer volontairement son premier avis auprès de S. M. Ma lettre était depuis tombée par hasard entre les inains du roi : elle nous attira à ce ministre et à moi, de la part de S. M. , des reproches qui nous furent faits par le P. d'Aubenton , lorsqu'on me représentant cette letlre il me demanda, de la part du roi, si je la reconnaissais pour être de moi : nonseulement j'en convins, mais pour preuve que je n'étais pas disposé à changer de sentiment sur son contenu, je priai ce père d'en assurer Sa Majesté. " A la vue d'un tel fait, et au ressouvenir des rigoureuses per(iuisilions qui me furent faites à ma sortie d'Espagne, V. É. aura la bonté de réfléchir que j'ai grand sujet de médire à moi-même , avec une admiration pleine de confiance et de reconnaissance, que Dieu prend véritablement soin de mon honneur ( la seule chose au monde dont je sois

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jaloux), particulièrement depuis qu'il m'a laissé les moyens de manifester qu'il n'a point reçu d'atteinte dans des circonstances si extraordinaires.

« Je ne crois pas que V. £., ni qui que ce soit, puisse trouver à redire que je rende ces choses publiques, puisqu'elles ne regardent qu'une défense, et qu'elles ne réfléchissent nullement sur la substance du ministère dont j'ai été chargé. S'il en était autrement , quand je devrais être exposé à la continuation de la calomnie et de la haine du monde entier, elles resteraient ensevelies dans un profond silence, ainsi que le sera tout ce qui a rapport aux affaires secrètes qui le concernent. Les éclaircissements cependant ne seront, quant à présent, confiés qu'à S. S. ; son équité me fait espérer qu'elle ne me refusera pas, auprès du sacré collège et de tout l'univers, l'aveu sincère qui en résulte : que je n'ai point causé cette guerre.

« J'ajouterai à ce que je viens de prouver si clairement, qu'outre ce témoignage que je supplierai toujours Leurs Majestés d'avoir la bonté de m'accorder, M. le nonce Aldovrandin lui-même, qui tant de fois vint au Pardo, avant et après ma promotion au cardinalat, me faire des instances afin que le roi ne détournât point par cette guerre les armes de la chrétienté contre le Turc; le même M. Aldovrandin, dis-je, pourra assurer d'avoir vu dès ce temps la feuille en question : je fus contraint de le lui communiquer pour calmer les soupçons contre moi, et lui faire connaître que je ne puis rien de plus que ce que j'aurais déjà fait inutilement. Cela lui fut attesté en ma présence par le père d'Aubenton, qui m'assura de le lui avoir dit aussi plusieurs fois en particuher.

« On m'accuse que j'aie entretenu la guerre : il est facile de croire que sijem'y opposais au commencement, lorsque l'événement en était incertain, je ne pouvais en souhaiter la durée après les malheureux succès que j'avais prédits. Il est bien vrai que le roi ay an t voulu la guerre, je me suis comporté en ministre zélé pour bien servir S. M. et lui procurer les avantages qu'elle espérait; mais cela même doit tourner à ma gloire. Je ne laissai pas cependant de conseiller la paix, et S. M. dira, avec cette candeur qui lui est si naturelle, ce que je fis après le départ de milord Stanhope de l'Escurial, où resta le marquis de Nancré, que j'obligeai d'y demeurer huit jours au delà du temps qui lui avait été prescrit. Je crus alors mes vœux exaucés , et je fus confirmé dans cette pensée par le P. d'Aubenton , qui vint me dire qu'ayant eu l'honneur de parler avec S. M. sur la paix, il avait tout lieu de la croire faite et conclue.

« J'omets les respectueuses représentations que je fis à S. M. après la tempête que son escadre essuya à la hauteur du cap Finistère ; je parlera! encore moins de mes alarmes lorsque le roi , étant rétabli de sa grande maladie, déclara qu'il voulait faire la campagne. Je rapporterai seulement ce que je dis à S. M. à Pampelune en présence de la reine, le jour qu'il voulut partir pour Fontarabie; en quoi je sortis peut-être des bornes de cette profonde vénération que j'ai toujours eue pour S. M. Mais comme elle connut que c'était par un effet de mon zèle pour son service , et beaucoup plus encore pour la conservation de sa personne royale et de celle de la reine, elle daigna prendre en bonne part la vivacité de mon discours. Je lui dis donc que si je devais être regardé comme l'auteur de la guerre et le perturbateur du repos de l'Europe, et m'atlirer en conséquence la haine de tout le monde , c'était un sacrifice que jusqu'à présent je lui avais fait tt lui ferais

encore très-volontiers; mais qu'il n'était plus eu mon pouvoir de souffrir que S . M. voulût , à la tête d'une poignée de gens, tenter le secours de Fontarabie , assiégé par une puissante armée campée avantageusement; que c'était vouloir se perdre, et s'exposer à la catastrophe la plus terrible dont on eût jamais entendu parier, et fairedire au public, qui m'imputait déjà tant de mal, que mes extravagances ne pouvaient avoir de plus heureux succès; et que l'on ne devait attendre autre chose de la conduite d'un furieux. Leurs MM. savent que j'étais si pénétré de douleur, que mon discours fut accompagné de mes larmes , sans que cela pût être capable de retenir ce grand courage de roi, ni de le détourner de la résolution qu'il avait prise de s'exposer aux dangers les plus évidents. Us étaient inévitables, si un jour auparavant on n'eût appris que la place s'était rendue.

« S. M. sait encore combien de fois j'ai tàcbé de la dissuader de l'opinion qu'on lui avait donnée des troupes de France , et de la désabuser de la vaine conliance qu'aussitôt qu'elle serait à leur vue, elles passeraient par compagnies entières à son armée ; j'ajoutai qu'elle verrait seulement quelques déserteurs venir prendre les quatre pistoles qu'elle faisait donner ; mais qu'à la première amnistie, ils repasseraient tous en France; et que quant aux officiers , elle n'en attirerait qu'un petit nombre, et de ceux même dont M. le duc-régent apprendrait avec plaisir d'être défait.

« Mais passons à présent à l'ordre de m'arrêter, que la république de Gênes a fait exécuter pour satisfaire aux instances du Saint-Père , qui marquait qu'en cela le sacré collège , la religion et toute la république chrétienne étaient intéressés. Je ne puis que je n'en aie encore horreur, et j'avoue à V. É. qu'une telle résolution produisit en moi tout l'effet qu'elle pouvait causer à un homme d'honneur, et qui désire passer pour tel, du moins auprès de ceux dont la probité mérite qu'on recherche les suffrages. Et quelle impression ne devait pas faire un arrêt accompagné de circonstances aussi odieuses , quand je considérais qu'à la face de tout l'univers on me chargeait d'un crime tel qu'on dût y sacrifier les intérêts du pape qui m'a fait cardinal, et ternir l'éclat du sacré collège auquel j'ai été associé ?

« Mais laissons les exagérations, et voyons un peu de quelle nature peut jamais être le crime qui méritait un parail traitement. V. É. conviendra qu'il ne peut être moindre que de lèse-majesté, soithumaine ou divine, et que les seules présomptions ne suffis-ent pas à cet égard, parce que nous n'ignorons point, et tout le monde chrétien en est intruit, que hors de ces cas , et particulièrement dans un pontificat où la justice et la clémence régnent également, il est d'usage de se servir des voies les plus douces. Les histoires, dans tous les siècles, sont remplies de semblables exemples de piété ecclésiastique et de prudente charité.

« Quel sera ce crime dont mes ennemis seront parvenus à me faire croire coupable dans l'esprit équitable de Sa Sainteté? On se sera peut-être revêtu du spécieux prétexte que j'ai usurpé l'autorité épiscopale de l'église de Séville avant que les bulles n'en fussent expédiées , touché les revenus, conféré les canonicats, et exercé des actes de juridiction sur cette église.

« Quant aux revenus, il est vrai que j'en ai joui en partie; mais seulement depuis que, par deux lettres de M. le cardinal Acquaviva, j'ai été assuré que Sa Sainteté y consentait. Ces lettres m'ont été prises

avec mes autres papiers. Mais comme S. M. , avant mon départ de Madrid, les eut entre ses mains, et me les lit donner par M. le marquis de Tolosa ; outre le témoignage de ce marquis et celui du P. d'Aubenton, en présence duquel elles me furent remises, il me restera toujours la ressource d'implorer à cet égard la sincère équité du roi. Pour ce qui concerne les canonicats que j'ai conférés, et les autres abus de la juridiction , il est inutile de m'en justifier, comme de vaines et insuffisantes accusations ; et je puis cependant assurer avec vérité qu'après avoir reçu les bulles de l'évêché de Malaga il y a plus de deux ans, on ne trouvera pas que j'aie exercé dans celui-ci la moindre juridiction. Si l'on m'impute de même à crime d'avoir touché quelques revenus de l'église de Taragone, il suffira de savoir, pour ma justification, que le roi eut la bonté de me le permettre par un décret expédié de l'avis du P. d'Aubenton son confesseur, pour pourvoir à mon entretien, me trouvant alors cardinal sans patrimoine ni rentes ecclésiastiques. Ce ne sera pas assurément, ainsi que quelques gens le disent, pour avoir employé à la guerre contre l'empereur les revenus de la croisade , destinés à celle contre les infidèles. De ces revenus ainsi que des autres, le seul trésorier fait l'emploi suivant les besoins les plus pressants , donnant des assignations aux marchands dont il se sert pour les recouvrements, sans aucune distinction de ces différents revenus.

» Par exemple, les dépenses qu'il convient de faire pour les galères, les garnisons des places d'Afrique, la défense de Ceuta , et pour les autres guerres contre les infidèles, qui doivent se faire avec le revenu de la croisade, le trésorier, lorsque le recouvrement n'en est pas fait, se sert du produit de la douane, de la fermedu tabac etautres, afin d'attendre l'échéance des revenus de la croisade, qu'on emploie ensuite indifféremment pour le service de Sa Majesté. Cette frivole accusation disparaît aussitôt qu'on sait que ce pieux monarque dépense pour la défense de la religion beaucoup au delà des revenus de la croisade.

n Sera-ce la correspondance qu'on a tant dit que j'ai eue avec le Turc? V. E. saura sur ce sujet que S. M. C. reçut une lettre du prince Ragoski, qui m'en écrivit aussi une en même temps ; il demandait au roi dans deux lettres des secours d'armes et de munitions ; et le suppliait de vouloir lui dépêcher un officier avec caractère d'envoyé, ajoutant qu'un tel honneur de la part d'un si grand monarque contribuerait beaucoup à ses avantages et à le faire considérer à la Porte. S. M. ne voulut point entendre parler du premier article : pour le second, elle trouva qu'il n'y avait pas d'inconvénient d'accorder au prince Ragoski ce qu'il demandait. Elle ré.solut donc de lui envoyer un officier, qui partit en effet , avec ordre cependant de ne traiter ni même de voir les ministres de la Porte , mais de se tenir seulement auprès de ce prince, se bornant à lui rendre, par son caractère d'envoyé, l'honneur qu'il avait désiré , puisque c'était l'unique vue de sa commission. Le P. d'Aubenton fut informé de cette correspondance , et il l'approuva sur ce qu'il s'agissait de protéger un prince catholique.

« Chassé de ses États, j'eus si peu de part à ce traité, qui , suivant les discours de mes ennemis, m'a fait encourir les rigoureuses peines que méritent ceux qui ont correspondance avec les infidèles au préjudice de la religion, que le prince Ragoski se plaignit amèrement de n'avoir reçu d'autres lettres de moi que celle que je lui écrivis en réponse de la sienne, obligé que j'étais par mon ministère d'accompagner

la dépêche de Sa Majesté. La substance de ce fait est que cet officier, après avoir rendu au prince Ragoski les honneurs qu'il avait sollicités, et avoir écrit une seule fois à la cour que les Turcs étaient unanimement portés à la paix, revint en Espagne. Si cela peut être appelé du nom d'intelhgenee avec le Turc, je le laisse à juger à Votre Excellence, et à tous ceux qui savent en quoi consistent les correspondances entre les grandes cours, et comment elles se cultivent.

« Je ne dirai point qu'on m'a autrefois imputé d'avoir été cause de l'exil de deux eunuques de Soyser et de Vich : convaincus d'être ouvertement attachés aux ennemis du roi, ils furent chassés l'un par le marquis de Lède , et l'autre par la sentence du conseil de Castille , et non par moi.

« Quel sera donc ce crime? Je puis assurer V. É. que je n'ai pas la moindre chose à me reprocher , et que je ne m'imagine point toutes les calomnies que les envieux de ma réputation ont inventées. Je prie V. É. de jeter les yeux sur ce que j'ai fait pour le service du saint-siége et de Sa Sainteté, et de réfléchir ensuite s'il est vraisemblable qu'après en avoir usé ainsi, j'ai voulu par des actions contraires ternir le bien que j'ai procuré, jusqu'au point d'avoir été soupçonné que ma modération, en parlant des affaires de Rome, était l'effet de la craintede ne pas être archevêque de Séville.

« Mais prenons les choses de plus loin, et que V, É. me permette de lui exposer ce qui, dans d'autres conjonctures, serait regardé comme une honteuse ostentation. A l'arrivée de la reine à Pampelune, je fis voir au P. Bollati , son confesseur, l'écrit de Machanaz, afin que S. M., bien informée par ce père, procurât, aussitôt qu'elle verrait le roi, le re tour de M. le cardinal Giudice, alors à Bayonne , et qui ne pouvait entrer en Espagne par rapport à l'affaire de ce Machanaz. Tout le monde sait que j'ai fait connaître à la reine tous ces ennemis du saint-siége qui la fomentèrent , et dans la vue que S. M. fît entendre au roi que cette espèce de gens était nuisible à son service; ils en furent en effet chassés. Il est impossible qu'en représentant cela à Sa Sainteté , elle ne ressente , toute prévenue qu'elle est par les calomnies de mes ennemis, une partie de ce plaisir qu'elle témoigna alors par des démonstrations si marquées.

« Je ne donnai pas une moindre preuve de mon dévouement filial pour S. S., dans le rappel d'Aldobraudin, qui était alors en France à cause des différends qui régnaient entre les cours de Rome et d'Espagne. Je ne parlerai pas de tous les obstacles que j'eus à surmonter pour l'obtenir : je persistai avec fermeté , regardant ce rappel comme le moyen le plus efficace pour conclure entre le pape et le roi un sohde accommodement.

(I Je marquerai seulement que j'entendais dire et répéter, par les plus intéressés dans cette affaire, ce que l'on disait à Leurs Majestés même, qu'il n'était pas temps de faire une telle démarche , et que le fruit n'avait pas encore sa maturité, d'autant plus que M. Aldobrandin n'était pas muni des pouvoirs nécessaires. Que V. É. daigne considérpr combien l'entreprise était difficile, et à quel point j'étais embarrassé de voir suspendre un rappel qui , réussissant heureusement, suffisait pour opérer la réunion des deux cours. Mon zèle cependant ne se ralentit point ; et la reine, vaincue par mes vives instances et mes respectueuses supplications, obtint enfin du roi qu'on dépêchât un courrier à Paris pour rappeler M. Aldobrandin, ce qui fut exécuté. Il en résulta un accommodement, et , après avoir aplani les difficultés que

ce prélat trouva au commenceraeut , le traité fut conclu par moi et par M. Secondo , en vertu des pouvoirs que nous avions

« Pour me laver du reproche d'être auteur de la guerre et perturbateur de la paix, je m'étais contenté que S. S. fût informée de la vérité par le P. d'Aubenton , comme je le supposais ; mais, pour me justifier d'avoir abusé de la dignité ecclésiastique au mépris et au préjudice du saint-siége , il faut que je le dise, quoiqu'à la honte de lareUgion, pour laquelle je serai toujours prêt, autant et plus que qui que ce soit, de me sacrifier tout entier, je ne puis ni ne dois me contenter de me savoir innocent, ni de tout ce que j'ai fait pour le paraître. J'implore donc, par l'entremise de V. É . , pour la gloire du saint-père et particulièrement pour celle de Uieu, non pas la clémence de S. S., j'en rougirais dans ce seul cas, mais sa justice; j'implore ensuite celle du monde entier, que je tâcherai de convaincre d'une vérité qui, par ma justification, donnera lieu à S. S. de faire connaître à tout l'univers que si, lorsqu'elle m'a cru coupable , trompée par mes ennemis, elle a su, avec un courage digne d'elle, rejeter les mouvements de son affection paternelle, de même, mon innocence étant avérée, elle sait avec bonté me reconnaître pour tel que je suis.

« J'écris à M. le cardinal Assailli, doyen du sacré collège ; je l'informe que j'ai humblement recours à S. S. par le canal de V. É. »

Lettre écrite à M. le marqvis N. N., à Gênes, par un prélat de Rome, le i9 Juillet 1721.

I Quel homme est le cardinal? voilà votre seconde question. Mais moi, qui n'ai aucun commerce avec lui, que puis-je vous en dire de certain? Tous ceux qui lui ont parlé assurent qu'ils en sont trèscontents. Les letti'es d'Espagne surtout, qui sont en grand nombre, nous mettent en évidence le portrait du cardinal. Je me dispenserai de transcrire ces louanges, qui, pouvant être l'effet de l'intérêt, delà partialité et de la flatterie, nous doivent être suspectes; et je me contente d'en recueillir sommairement les seuls faits publics et incontestables.

<t Toutes ces lettres conviennent que la première démarche du cardinal alors abbé Albéroni en faveur de l'Espagne, fut la négociation où il se conduisit avec autant d'art que d'habileté à la cour de France, et auprès du duc d'Albe, alors ambassadeur d'Espagne h Paris, pour porter le duc de Vendôme à prendre la conduite des armées de cette couronne. Après de trèsgrandes difficultés, dont le détail serait trop long , la négociation ayant eu un heureux succès , le duc de Vendôme se mit en route , suivi de l'abbé Albéroni ; mais à la nouvelle qu'il eut. en approchant de Bayonne, de la défaite des Espagnols sous Saragosse, et sur le faux bruit que le roi Catholique avait été blessé mortellement dans le combat, le duc voulut, dans l'instant même, retourner sur ses pas, pour ne pas être en Espagne inutile spectateur de la confusion des autres et de la sienne propre. Mais l'abbé Albéroni lui représenta alors avec tant d'énergie la honte qui en reviendrait au nom de Son Altesse, lui faisant entendre qu'une conjoncture si épineuse était le digne objet des désirs d'un prince de sa valeur, dont tout l'univers attendait le rétablissement des affaires en Espagne , ou au moins une mort ([ui répondît à cette digne attente, et non pas une fuite si lâche, qu'elle ferait triompher les jaloux de sa gloire ; enfin l'abbc parla avec tant de présence d'esprit ( ainsi (|ue le duc de Vendôme le dit maintes fois), que ceprince, sans le consulter davantage, [loursuivit son chemin. Le

duc, à peine à Baj onne, fut attaqué de la goutte,. Albéroni continua à l'exhorter, en l'obligeant pour ainsi dire , quoique malade , de s'avancer en Espagne , lui répliquant à tout moment que la seule nouvelle de son entrée dans le royaume suffirait pour rendre le courage au peu de troupes qui étaient restées sous leurs drapeaux, et à y rappeler celles qui s'étaient débandées. Le duc pénétra dans le cœur de l'Espagne ; et ayant pris le commandement de l'armée, il causa, dans les affaires alors chancelantes de cette monarchie, l'heureuse révolution que nous savons tous.

« Après la mort du duc de Vendôme dans le royaume de Valence, l'abbé Albéroni, qui resta à la cour de Madrid revêtu du caractère d'envoyé de Parme, fut le premier à traiter avec la princesse des Ursins, qui en convient ici, le mariage du roi Catholique avec la princesse de Parme, et eut ensuite le bonheur de le conclure, et si secrètement, que toutes les cours , qui ne pénétrèrent rien de ce traité que lorsqu'il fut entièrement conclu, en témoignèrent beaucoup de surprise.

« Enfin, ayant pris les rênes du ministère, il parut, disent les mêmes lettres , un homme qui n'avait d'autre passion que la gloire de son prince , les avantages des peuples, et le lustre de la nation. Il donna un «oup d'oeil sur l'état de la monarchie, et trouva en ruines les revenus du roi , le commerce , la marine , les Indes abandonnées depuis trente ans à la rapacité des étrangers, ni troupes, ni armes, ni artillerie, ni argent ( n'en venant plus des Indes pendant qu'il en sortait abondamment d'Espagne), le royaume dépourvu de manufactures, et manquant de tout: pardessus cela le trésor royal si épuisé, que ( sans parler des temps de calamité du roi Charles II, qui , faute d'argent, ne put aller en campagne dans la belle saison, ni quelquefois sortir de son palais, parce que ses cochers , qui n'étaient pas payés, s'étaient retirés dans les églises, et enfin qui eut un jour bien de la peine à avoir à dîner, chose déplorable de voir dans une (elle misère un prince qui enrichit toute l'Europe ) le cardinal fut obligé de retirer les carrosses que la défunte reine avait fait faire à Paris , où ils étaient retenus, faute de 33,000 livres qui restaient dues. Si la nouvelle reine voulut pour la première fois aller en campagne, il fallut qu'elle empruntât de l'argent à douze pour cent d'intérêt. Qu'il suffise de dire que personne ne voulait plus fournir à crédit des étoffes pour habiller le roi. Le cardinal couvrit cette honte par le prompt payement... de combien croyez-vous? De 72,000 pistoles dues à Boucher, marchand à Paris,

a A la vue d'un état si déplorable , qui aurait épouvanté tout homme de courage , le cardinal Albéroni protesta au roi que si S. M. lui donnait seulement quatre années de paix , il la rendrait le monarque le plus formidable de l'Europe, tant par mer que par tene. En exécution de cette promesse, qui parut alors une pure ostentation, le cardinal ayant considéré que, sans le secours du feu et du fer, il ne pouvait rendre la santé à un corps gangrené, résolut en lui-même d'acheter aux dépens de la haine publique la gloire de son roi, le rétablissement de la monarchie , et l'intérêt de la nation , même malgré elle, s'il était nécessaire dans ce dessein. Il purgea aussitôt l'Espagne d'une infinité de sangsues qui lui tiraient tout le sang, réformant en premier lieu ce nombre considérable de bouches inutiles , appelées gardes du corps : cette troupe était si à charge et avait si peu d'expérience, que, dans un conseil public, le duc de Vendôme déclara au roi qu'il n'en voulait point absolument avec lui en campagne. Il réduisit

à quatre seuls trésoriers et deux contrôleurs cette armée insatiable de trésoriers, contrôleurs et tant d'autres gens , par les mains de qui , au lieu de l'opulence qu'on en attendait, il ne venait au roi qu'indigence, chacun usurpant et tirant à soi les revenus publics.

« Le cardinal Albéroni, pour arrêter le cours d'un tel désordre, ouvrit le palais d'Uzéda; il en fit l'archive publique de tous ces papiers pour les affaires courantes, et fit transférer les autres dans la fameuse archive de Simancas. Ce lieu fut affecté aux conseils, aux tribunaux, à la trésorerie générale, au contrôle, etc.; et il fit ordonner, par un décret royal, que tous les tribunaux seraient ouverts pour la commodité pubUque trois heures le matin et trois heures le soir; et afin que la récompense répondit au travail, il augmenta du double, par une assignation fixe sur les revenus du roi , les appointements de tous les officiers des tribunaux de Madrid, qui, auparavant indépendants , étaient par conséquent trop exposés à la prévarication.

« Le cardinal unit la charité à la justice ; et ayant au du P. d'Aubenton que la feue reine avait rassemblé dans un hospice provisionnel quelques pauvres filles abandonnées eferrantes par la ville, il s'y rendit promptement avec ce père. 11 y en trouva quatre-vingts renfermées comme dans une étable, ou pour mieux dire resserrées dans un lazaret : quinze de ces filles étaient dans un état affreux d'un mal capable d'infecter toutes les autres. Le cardinal, touché de compassion, fit aussitôt transférer à l'hôpital général, et soigner à ses dépens, les infirmes, qui y périrent presque toutes. Ensuite par sa présence, et ea partie à ses frais , il rétablit en moins d'un an le palais où logeait le comte de Monterey, qu'il rendit l'une des plus commodes et des plus saines communautés de Madrid , et fit élever sur la porte les armes du roi et de la reine, en marbre. Cette maison s'appelle aujourd'hui le collège royal de la Protection. Ces filles, après avoir été processionnellement à l'église de Notre-Dame d'Atoca, prirent possession de leur nouvelle maison , qu'elles trouvèrent abondamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour un si grand nombre de personnes ; les meubles de l'ancienne ayant été brûlés auparavant par ordre du cardinal, comme infectés.

« Il obtint ensuite en faveur du nouveau collège une pension annuelle de i ,000 pistoles sur une commanderie ; première fondation stable de ces pauvres filles, qui, sans la charité du marquis de Santyago, et les soins continuels de D. Laurent Matheu, conseiller du conseil de Castille, auraient plus d'une fois manque de pain.

« Vous comprenez déjà, marquis, combien d'ennemis a dû se faire le cardinal par ces deux réformes. Ensuite, uniquement attentif à prendre les éclaircissements sur le commerce, les manufactures, la marine , les Indes , les finances , et se servant à cet effet de gens habiles tant pour le militaire et le politique que pour l'économie , il commença par n'avancer que les gens de mérite , remplissant les charges de dignes sujets , en ne les donnant point à la faveur, abus qui prévalait depuis longtemps. Le cardinal fut inflexible sur cet article, même aux insinuations de Leurs MM. Catholiques.

(I Tout secrétaire à Madrid (il y en a grand nombre) avait son tribunal dans sa propre maison ; il y tenait les actes publics, et les audiences pendant une heure seulement le matin : le reste du temps se passait en divertissements, au grand préjudice des peuples, qui souvent, après un mois de poursuites, ne

pouvaient parvenir à parler une seule fois au secrétaire. Mourait-il ou changeait-il de maison? les actes et papiers si importants étaient transportés publiquement ailleurs, et souvent après que les personnes intéressées en avaient pris ceux qui leur convenaient ; en sorte que la monarchie s'est trouvée plusieurs fois privée des titres de la dernière importance.

« Le cardinal, s'attachant sans délai à l'économie, introduisit les manufactures en Espagne. Il fi t à cet effet élever, avec une dépense et des travaux immenses, les eaux de la rivière de Hénarès, et établit à Guadalaxara une fabrique royale de draps très- fins, après avoir fait venir en une seule fois de Hollande cinq cents familles qui débarquèrent à Bilbao avec tous leurs meubles, ustensiles et outils nécessaires pour cette fabrique. Lorsque le cardinal sortit d'Espagne, il n'y avait plus que trois de ces familles qui fussent protestantes, de plusieurs qu'elles étaient. 11 tira des hôpitaux de Madrid un grand nombre de garçons qui actuellement se sont rendus habiles dans ces arts. Il appela d'Angleterre de bons teinturiers, peuplant ainsi avec ces nouveaux venus la vaste solitude de l'Espagne, et retenant l'argent dans l'intérieur du royaume, pendant qu'auparavant, tout compte fait, l'Espagne, par la vente des laines, ne retirait pas des étrangers le quart de ce qui lui en coiitait en achetant ensuite les draps dont elle avait besoin. Aujourd'hui les troupes du roi sont habillées de draps fabriqués en Espagne , quand, peu d'années auparavant, on les achetait dans d'autres pays.

« Par l'entremise du baron de Riperda, ambassadeur de Hollande à Madrid, homme de qualité, trèsami du cardinal (amitié qui en tout cela part de la conversion du baron à la religion catholique ), il introduisit à Madrid des fabriques deUnge de table et d'autres toiles d'Hollande, d'où il avait tiré à cette occasion des ouvriers, ayant fait instruire quatre cent religieuses espagnoles dans la manière de filer avec la même perfection qu'en Hollande. Ce fut par son moyen qu'on établit près de Madrid une fabrique de cristaux, dont il fit expédier un ample privilège à D. Jean de Goeniche, homme très-habile, et chargé de plusieurs autres manufactures nouvelles.

« Les rehgieux de l'Escurial avaient un privilège exclusif de vendre non-seulement dans le continent d'Espagne, mais encore aux Indes, tous les livres sacrés, comme missels, bréviaires, et qu'ils achetaient à Anvers : le cardinal, aussitôt qu'il en fut informé, fit en sorte qu'on établit à l'Escurial un moulin à papier, avec une imprimerie de parfaits caractères en tout genre.

« Il se tourna ensuite à la marine et au commerce , qui sont le soutien et l'aliment de la puissance. Après avoir assemblé dans des conférences réitérées des négociants de toute nation, il résolut de rendre le port de Cadix le plus célèbre de l'Europe, en y ajoutant des magasins, des arsenaux, des fabriques, et toutes les autres choses dont on pouvait avoir besoin. Pour rendre ensuite le commerce plus florissant, il découvrit toutes les fraudes et les détours introduits par les particuHers au préjudice du pubhc. Il fit un nouveau système pour le commerce, avec un changement dans les tarifs également stable et sage. 11 mit dans sa perfection le grand projet sur le tabac de la Havane, qui, lorsqu'il sera administré conformément au nouveau plan, apportera, au grand avantage des peuples, une richesse incroyable au roi. Pour entendre ce fait, qui doit être fort agréable à vos négociants et à tous ceux qui sont intéressés avec l'Espagne, il faut savoir que les derniers rois avaient engag(; pour -'(00,000 ducats tout le droit sur

le tabac des îles Canaries, avec cette clause expresse ((ue le roi n'y conserverait pas la moindre autorité. Four lors les Canaries servirent comme d'entrepôt à tout le tabac qui venait de la Havane en contrebande , d'oii ensuite on le répandait dans tout le monde. Le cardinal Albéroni voyant que c'était un terrible obstacle à l'exécution de son grand projet, remit le roi en possession de l'ancien droit par le premier remboursement de 400,000 écus au marquis de Majorada , qui en était l'engagiste.

« Toute l'Espagne est aussi informée des dépenses considérables que le cardinal fit aux deux maisons royales d'Aranjuez et de Madrid ; en outre de plusieurs augmentations, il fit bâtir un magnifique gardemeuble. Avant cela, les meubles du roi , les tapisseries, jusqu'aux diamants de la couronne, étaient au pouvoir d'une infinité de particuliers qui avaient à ce sujet des gages considérables; et c'était là un amas de sangsues qui épuisaient les plus clairs revenus du roi.

« Il établit à Cadix, immédiatement après, un collège de quatre cents jeunes gentilshommes, pour y apprendre particulièrement la navigation dans toute la perfection de l'art, et pouvoir par la suite commander les vaisseaux du roi sans le secours des étrangers.

« Quels vaisseaux, direz-vous, si l'art de les construire était déjà comme oublié en Espagne , si le peu qu'il y en avait étaient pris à fret des étrangers ; et si, pour radouber jusqu'au bois, aux cordages, aux voiles, on tirait tout d'Hollande? Ce fut cependant le cardinal Albéroni qui, résolu de tout faire dans l'intérieur du royaume , outre l'achat de plusieurs vaisseaux de guerre étrangers , et un grand nombre d'autres aussi de guerre pris à fret , outre ceux qu'il avait le dessein de faire construire à la Havane, où furent envoyés pour ce sujet plusieurs ouvriers, entre lesquels il y en avait quelques-uns de vos Genevois, renouvela en Espagne la construction des vaisseaux , ayant fait fabriquer dans la seule première année, au grand étonnement de l'Espagne même, quatorze vaisseaux de ligne , trois en Catalogne et onze en Biscaye. Ceux-ci, dans la dernière guerre avec la France, sur les instances des Anglais et en présence du colonel Stanhope, y furent brûlés, avec une quantité immense de bois déjà ébauché pour la construction de plusieurs autres vaisseaux ; illumination bien agréable à l'Anglais. Mais où le cardinal trouvat-il en Espagne des cordages, des voiles, des bois et des mâts? Tout, par ses soins, en Espagne. Il fit renaître dans la Galice la fabrique des voiles, qui depuis plus de trente ans y était éteinte ; il introduisit en Catalogne et dans l'Andalousie celle des cordages, fabrique qui amena ces peuples industrieux à semer quantité de chanvre, dont actuellement ce pays abonde. Les mâts se tirent à présent des montagnes voisines mais inaccessibles des Pyrénées, l'ancien chemin fait autrefois par le célèbre Goeneche pour la commodité du transport ayant été déblayé et réparé ; et le cardinal, à son départ d'Espagne, laissa bien huit cents mâts de navire dans le port des Alfaïes , près de Tortose.

« L'Amérique, comme je l'ai dit, était presque devenue une terre nouvellement inconnue à l'Espagne ; en sorte que toutes les fois ([ue le roi , pour quelque besoin pressant, voulait y envoyer des ordres ou en avoir des nouvelles, il était obligé de fréter à grands frais quehiues vaisseaux marchands. Enfin tout le nouveau monde était la proi(! arbitraire du commerce des étrangers, qui y trafiquaient impunément en contrebande. Le cardinal Albéroni établit aussi-

tôt huit bâtiments d'avis , avec un tel ordre entre leur départ et leur retour, qu'il a pour ainsi dire fait une poste réglée entre l'Espagne et les Indes occidentales. Ensuite, après s'être plaint plusieurs fois à la cour de France des contraventions des négociants français , il envoya en Amérique quatre gros vaisseaux de guerre pour courir la mer du Sud et empêcher la contrebande : les vaisseaux firent des représailles pour cinq raillions de pièces de huit. Vous vous ressouvenez , marquis , comment votre fiscal servait de beau prétexte pour enrichir les anciens gouverneurs; comment ils dépeignaient au roi d'Espagne cette place déserte et dangereuse, de même que si c'avait été un port de Toulon; comment tout nouveau gouverneur était zélé pour la construction d'un nouvel ouvrage dans cette grande clef de l'Italie, à quoi enfin il dépensait mille écus, pendant qu'il en mettait cent mille sur le compte du roi ? Telle était en Amérique la mine de vif-argent, d'ailleurs si nécessaire à l'usage des mines d'or et d'argent. A la faveur de cette mine, tant de gens mangeaient aux dépens du roi, et mangeaient tant, que quelquefois le vif-argent coûtait plus que l'or. Le cardinal Albéroni, voulant déraciner absolument un abus si pernicieux , perfectionna la fameuse et très-abondante mine d'Almeïda, située au pied de la Sierra-Moréna : la regardant comme le plus pernicieux trésor de l'Espagne , il ordonna que le vifargent qui en proviendrait fût envoyé à l'avenir à l'Amérique pour les mines d'or et d'argent, et qu'on y fermât aussitôt celle qui était d'une si grande dépense, et dans laquelle chaque année il périssait plus de dix mille Indiens, de ceux qu'on y traînait par la force enchaînés pour y travailler ; ce qui faisait que ce nouveau monde se dépeuplait toujours davantage, et que les esprits de ces innocents et infortunés habitants s'aigrissait de plus en plus contre la nation espagnole.

« Mais ce qui causa le plus de surprise à l'Espagne fut de se voir ressusciter tout à coup dans le militaire. Le cardinal, qui avait toujours éléen campagne avec le duc de Vendôme, introduisit un arrangement admirable dans les troupes tant infanterie que cavalerie , avec une telle épargne pour le roi en ce qui concerne la solde , les vivres, l'habillement , les munitions , et avec un si bel ordre dans la discipline, qu'il serait trop long d'en rapporter ici le détail étendu que nous en avons d'Espagne.

« Le cardinal trouva de plus l'Espagne si dépourvue d'artillerie, que dans l'importante place de Pampelune il y avait quatorze pièces de canon tant de iironze que de fer, toutes de différents calibres, sans aucunes munitions. Si la porte de l'Espagne était en si mauvais état, jugez, marquis, du reste des autres places. Le cardinal Albéroni , sans perdre de temps ni épargner la dépense , ouvrit tout à coup quatre fonderies royales ; et, de la quantité immense de métal qu'il tira de Hollande, il fit faire pendant trois ans consécutifs tant d'artillerie , que le roi vit par lui-même Pampelune fournie de cent trente pièces de canon toutes de bronze, et d'un grand nombre de mortiers, avec bien d'autres attirails, et des vivres en telle abondance, que huit mille hommes, en cas de siège, auraient pu tenir pendant six mois; toutes les autres places d'Espagne garnies à proportion, indépendamment de la nombreuse artillerie envoyée en Sardaigne et en Sicile.

« Il rétablit en Biscaye les fabri(]ues de fusils et canons de fer, détruites depuis longtemps; il en ouvrit deux autres, l'une à cinq heues de Madrid , et l'autre à Barcelone , dans lesquelles on travaille ac-

luellenient une très-grande quantité de fusils de toute espèce , pour l'achat desquels on envoyait auparavant en France des sommes considérables.

« Par conséquent, me direz-vous, le cardinal fut obligé d'opprimer les peuples par une infinité de nouveaux impôts , afin d'en tirer tant de trésors.

« Ah l mon cher marquis , vous ne savez pas quel grand corps est l'Espagne, quand elle a une tète ! Cela veut dire le bon ordre que le cardinal mit dans les finances et dans le commerce, et enfin son économie dans la dépense. Le cardinal, par une telle administration, non-seulement ne fit pas contracter au roi de nouvelles dettes, mais encore, dès le commencement de son ministère, il fit décharger les peuplesdequelquesdroitsexorbitants;et,pour rendre agréables les auspices de la nouvelle reine , il fit diminuer les impositions dans les royaumes d'Aragon, Valence et Catalogne , et les droits sur le brésil, charges et autres choses semblables aliénées à la couronne. Par cette administration, non-seulement le cardinal fut en état de subvenir aux dépenses immenses dont nous venons de parler, mais de plus, dans la dernière guerre avec l'Europe, il n'établit pas la moindre imposition nouvelle ; au contraire, il en suspendit quelques-unes à Madrid sur les vivres. Par cette administration, le cardinal, dans le temps de la guerre des îles , put faire deux expéditions contre l'Angleterre , et envoyer dans une seule année (qui fut 1719), en Sicile et à Longogne, 700,000 pistoles en plusieurs lettres de change sur Gènes, Livourne et Rome ; il put aussi, dans le même temps, enfouir des trésors, en perfectionnant la redoutable citadelle de Barcelone et celle de Pampelune , qui n'avait pas même de chemin couvert , et en forti' fiant par de nouveaux ouvrages les places d'Ostalrich. Roses, Girone, Castel-Ciutad, Fontarabie, Saint-Sébastien, avec des garnisons renforcées et bien payées. Par cette administration enfin, il fl| cesser les rapines et les vols qui se faisaient au roij Cette Espagne, peu auparavant si abjecte, que dan» le congrès d'Dtrecht elle se vit sacrifiée sans pouvoii ouvrir la bouche, dépouillée des .États d'Italie et de la Flandre sans être ni entendue ni nommée, et qui, suivant les apparences, se porte présentement aui congrès de Cambrai toute parée, comme une victime^ couronnée de fleurs va au sacrifice (si cependant ce congrès de Cambrai n'a pas le même sort que le' Mississipi); cette Espagne qui, après que les Allemands eurent évacué la Catalogne, ne put seule réduire' en plusieurs mois de siège la ville de Barcelone, dé'^ fendue seulement par quatre malheureux abandon^ nés , en sorte que, pour y parvenir, elle fut contrainte' de demander des troupes à la France, sans lesquellesi elle ne put aussi recouvrer Majorque quoique évacuée!' cette Espagne, oui cette Espagne, dans le court espace du ministère du cardinal Albéroni , qui ne fut que de deux ans ( si nous parlons du ministère suspendu ), prit tout à coup une autre face, et, non contente des entreprises dont nous venons de parler, elle a pu seule faire des sièges importants en Sardaigne, et recouvrer toute l'île, assembler promptement une armée navale de plus de quatre cents voiles , qui portaient cinquante-cinq mille hommes, entre lesquels il y en avait trente-cinq mille effectifs, tous gens choisis, qui débarquèrent à Palerme avec sept mille chevaux, cent pièces de canon de vingtquatre, trente autres de moindre calibre, des mortiers, des provisions de bouche et de guerre pour plusieurs mois, vingt mille fusils pour distribuer aux gens du pays, un million de pièces de huit en argent comptant, et enfin s'emparer de vive force de la

citadelle de Messine à la vue de la flotte victorieuse , 'l'Angleterreet l'armée impériale qui, par levoisinage Je la Calabre, avait la commodité de rafraîchir à tout .noment les assiégés ; oui enfin cette Espagne, peu luparavant si faible, si épuisée, vint au point de splendeur de voir à l'Escurial, aux pieds de son roi, es ambassadeurs des deux premières puissances de l'Europe lui demander humblement la paix, et le ier Anglais lui offrir l'importante place de Gibraltar, jombien ya-t-il, marquis, que l'Espagne ne voyait loint de ces miracles? Cependant ils sont les effets Ju cardinal Albéroni ; et l'Espagne en aurait vu de )lus grands encore , si le cardinal y eût demeuré un leu davantage. Il avait l'intention de supprimer enièrement l'imposition appelée de Los milliones, ardeau, disait-il, insupportable aux peuples.

« 11 appela alors d'Italie le père de Castro, jésuite espagnol , parfaitement instruit de l'établissement lu collège des nobles de Parme, à dessein d'en onder avec le temps quatre semblables pour lajeune loblesiie en Espagne, où il n'y en avait aucun. Il était iéjà sur le point d'introduire en Espagne des fabri- [ues d'étoffes d'or et d'argent, de flanelles, de erges, de bas, etc.; et il y avait pour cet effet arrêté es meilleurs ouvriers en ce genre, tant en Angleerre qu'à Lyon , dans le temps précisément qu'il ortit d'Espagne. Huit jours avant son départ, il avait ait venir de Hollande un fameux ingénieur, dans la ue de rendre ( et cela se serait assurément exécuté) 3 Manzanarès navigable pour le transport des proviions , prmcipalement du charbon et du bois, qui l'est pas moins cher que rare, par la nécessité de le ransporter à Madrid par mulets , de quinze à vingt eues loin.

« Il avait aussi projeté d'ériger deux compagnies, une orientale, l'autre occidentale, pour le commerce e la seule nation espagnole ; entreprise peu agréable ux puissances maritimes , qui peu auparavant n'aaient pas vu volontiers celle de Fériol : c'est un ort de Galice situé dans un pays abondant en ouriers, qui , s'il était perfectionné, serait à l'abri de Dute insulte tant de la mer que des ennemis, avanages que n'ont pas les ports du Passage et de Sanogna, où en effet les Français brûlèrent sans aucun isque, comme nous l'avons dit, onze gros vaisseaux leufs, et tont le bois qu'on y avait apporté pour la consruction de plusieurs autres. Fériol, de plus, est à lortée d'Angleterre et les deux vaisseaux partis de ;ette côte furent les seuls qui abordèrent heureuse- Qent en Ecosse. Le cardinal voulant mettre ce port n bon état , quelque chose qu'il en pût coûter, aplela à Madrid le marquis de Risbourg , vice-roi de ialice ; et, après phjsieurs conférences sar ce sujet, lie renvoya avec d'habiles ingénieurs pour entamer ouvrage. 11 y avait déjà quarante mille écus tout iiéis qui y étaient destinés.

« Vous comprenez de là , marquis , la raison pour aiiuelle le cardinal se faisait des ennemis hors de 'Espagne, surpris du nouveau pied sur lequel, par habileté du cardinal, l'Espagne faisait chemin. Il est ;ertain que milord Stanhope, lorsqu'il était à Ma- Irid , voyant de ses propres yeux les progrès de 'Espagne dans le pohtique, le militaire et l'écononie, dit, plein d'admiration : «Si l'Espagne continue ' d'aller de ce train, elle se rendra redoutable à tou- ' tes les autres puissances. »

« Vous vous figurez déjà combien une entreprise le cette sorte devait coûter de soins, de fatigues et *Je sueurs au cardinal : on ne l'a pas vu prendre le inoindre repos, ni perdre un moment : toujoui's attentif, appliqué, infatigable, il était sans relâche oc-

ALBÉROWI — ALBERS

cupé de tout et de si vastes affaires , qu'un homme de guerre disait ordinairement : « J'aimerais mieux vi- « vre esclave à Alger, qu'être le cardinal Albéroni à la « cour de Madrid. » Pour moi, je ne puis comprendre qu'un seul homme ait pu porter un si pesant fardeau. « Mais enfin j'ai su qu'outre la force de son tempérament , il a toujours observé une rare sobriété, un régime excellent dans sa manière de vivre, se contentant le matin d'un simple mets , ou deux tout au plus , sans vin , et sans manger le soir. Mais pourquoi, me direz-vous, un homme d'un si grandmérite, qui a rendu tant de services à l'Espagne , au lieu d'en être récompensé, en est-il persécuté? Quelle poUtique d'irriter un homme qui ne peut manquer d'être estimé? Et quel honneur l'Espagne fait-elle à son roi , en décriant le cardinal qui a eu toute sa confiance? Quelle peut jamais être la cause d'une si bizarre politique , inconnue absolument à la raison d'État'? Que vioulez-vous que^je sache , marquis, si le cardinal l'ignore lui-même ? Interrogé un j our, par un de ses amis, quelle pouvait être la véritable cause de sa disgrâce , puisque les autres accusations pubhques s'étaient trouvées manifestementfausses, savez-vous ce qu'il répondit?» Je m'estimerais heurt reux si j'en étais instruit, puisqu'il me suffirait seu- « lement de le savoir pour le détruire. » F. H.

ALKERS ( Jean-Abraham ) , médecin allemand, né à Brème le 20 mars 1772, mort le 24 mars 1821. Il fit ses études à Gœttingue et à léna, visita l'Allemagne et la Grande-Bretagne, et se fit remarquer par ses connaissances variées. En 1801, il partagea avec Jurieu le prix d'homieur proposé par le gouvernement français sur l'origine , la nature et le traitement du croup. Outre im grand nombre d'articles de journaux et de traductions d'ouvrages français, anglais et italiens, on a de lui : 1° Dissertatio de ascide; léna, 1794, in-4° ; — 2° Un mot aux mères de famille sur le croup (en allemand); Brème, 1804, in-8° ; — 3° Mémoire sur la claudication spontanée des enfants {en allemand); Brème, 1817, m-4°; — 4° Lettres sur les pulsations qui se font sentir dans le bas-ventre (en allemand); Brème, 1803, in-8°;— 5° De tracheide infantum, vulgo croup vocata, Commentatio; Leipzig, 1815, in-8° ; — 6° Icoîies adillustrandam anatomen comparatam ; Leipzig, 1818, in-fol.

Biographical Dictionary.

*ALBERS ( Henri- Philippe ), médecin allemand, né à Hameln en 1768, mort; en 1830. Il exerça sa profession à Blumenau et Stolzenau, et fut médecin des eaux de Rehburg. Outre plusieurs mémoires insérés dans le Journal de Hufeland, il a publié un livre sur les eaux minérales de Rehburg ( en allemand ) ; Hanovre, 1830, in-8°.

Biographical Dictionary.

* ALBERS (Jean-Frédéric-Hermann), médecin allemand , né à Dorsten , près de Wesel , le 14 novembre 1805. Il étudia à Bonn, à Munich et à Berlin; en 1831, il fut nommé professeur à la faculté de médecine de Bonn. 11 a publié jusqu'à ce jour ( en allemand ) : la Pathologie et la thérapie des affections du

ALBERS — ALBERT {Autriche)

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