‹ Nouvelle biographie universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'a nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources a consulter; (volume 2)Chapitre 163 sur 180 · L. Ch · texte numérisé non relu

L. Ch

Juszynski , Dictionnaire ées poètes polonais.

ALEMBERT (Jean le Rond d'), célèbre savant et littérateur français, né à Paris le 16 novembre 1717, mort dans sa ville natale le 29 octobre 1783. Voici un de ces exemples qui prouvent que le vérit?Q)le homme de génie est fiiit

pour s'assujettir tous les genres; qu'il peut être à la fois homrnie de lettres, grand géomètre, philosophe profond, et joindre encore à ces qualités éminentes le talent de les embellir par tout ce que l'imagination et le style peuvent avoir de noblesse, de vigueur, de justesse et d'agi'ément.

Enfant naturel du chevalier Destouches-Canon, commissaire provincial d'artillerie, et demadame de Tencin , femme célèbre du temps de la Régence , d'Alembert fut recueilli sur les marches de la petite église de Saint-Jean-le-Rond (i), dont il reçut les noms , par le commissaire du quartier, qui, soit par un mouvement de pitié, soit par suite d'une instruction particulière, ne l'envoya pas au dépôt des Enfants-Trouvés, mais confia la frêle créature aux soins de la femme d'un vitrier nommé Rousseau, demeurant rue Michel-le-Comte.

« Si une origine si obscure, dit Condorcet, froissait le préjugé, qu'on se souvienne que les véritables aïeux d'un homme de génie sont les maîtres qui l'ont précédé , et que ses vrais descendants sont des élèves dignes de lui. )> Cet abandon toutefois ne dura que très-peu de jours : le père le répara aussitôt qu'il en fut instruit ; il fit pour l'éducation de son fils, et pour lui assurer une subsistance indépendante , ce qu'exigeaient la natvu-e et le devoir (2) : sa famille regarda d'Alembert, tant qu'il fut inconnu, comme un parent à qui elle devait ses soins et des égards; et lorsqu'il fut devenu célèbre, elle s'honora de ces hens, que la reconnaissance avait resserrés.

D'Alembert nous raconte ici lui-même ses premières années d'études. Dès l'âge de quatre ans il fut mis dans une pension, où il resta jusqu'à douze. Mais à peine avait-il atteint sa sixième année, que le maître de pension déclara qu'il n'avait plus rien à lui apprendre, qu'il perdait son temps chez lui , et qu'on ferait bien de le mettre au collège, où U était capable d'entrer en seconde. Cependant la faiblesse de son tempérament fit qu'on ne le retira de cette pension que deux ans après, en 1730, pour lui faiï'e achever ses études au collège Mazarin ; il y fit sa seconde et deux années de rhétorique, avec assez de succès pour que le souvenir s'en soit conservé dans ce collège. Un de ses maîtres , janséniste fanatique , qui aurait voulu faire de son disciple un des élèves et peut-être un jour un des arcs-boutants du parti, s'opposait fort au goût vif que le jeune homme marquait pour les belles-lettres, et surtout pour la poésie latine, à laquelle il donnait tous les moments que lui laissaient les occupations delà classe. Ce maître pré-

(1) II ne fut pas recueilli sur les marches de l'cglisc de Saint-Roch, comme le dit Auger dans les OEnvres complètes de madame de Tencin, 1. 111, p. 6. C'est Cliampfort qui fut trouvé sur les marches de Saint-Uocli, dont il porta le nom. L'église de Saint-Jean le Rond, détruite depuis la révolution, était située à l'angle septentrional du grand portail de Notre-Dame.

(2) Il lui assura une renie de douze cents livres.

tendait que la poésie desséchait le cœur ( c'était l'expression dont il se servait ) ; il conseillait à d'Alembert de ne lire d'autre poème que celui de S. Prosper sur la grâce. Son professeur de philosophe, auti-e janséniste fort considéré dans le parti, et de plus cartésien zélé, ne lui apprit autre chose, pendant deux ans, que la prémotion physique , les idées et les tom-billons. Dans la première année de sa philosophie, il fit un commentaire surl'épître de saint Paul aux Romains , et commença comme Newton avait fini. Le seul fruit que d'Alembert remporta de ces deux années de philosophie, ce fut quelques leçons de mathématiques élémentaires qu'il prit au même collège sous Caron, qui y professait alors cette science, et qui , sans être un profond mathématicien , avait beaucoup de clarté et de précision. C'est le seul maître qu'ait eu d'Alembert.

En sortant du collège , il jeta un coup d'œil sur le monde; il s'y trouva seul, et courut chercher un asile auprès de sa nourrice. L'idée consolante que sa fortune , toute médiocre qu'elle était, répandrait un peu d'aisance dans cette famille, la seule qu'il pût regarder comme la sienne, était encore pour lui un motif puissant : il y vécut près de quarante années , conservant toujours la même simplicité, ne laissant apercevoir l'augmentation de son revenu que par celle de ses bienfaits, ne voyant, dans la gi'ossièreté des manières de ceux avec lesquels il vivait, qu'un sujet d'obsers'ations plaisantes ou philosophiques, et cachant tellement sa célébrité et sa gloire , que sa nourrice , qui l'aimait comme un fils, qui était touchée de sa recoimaissance et de ses soins, ne s'aperçut jamais qu'il fût un grand homme. Son activité pour l'étude, dont elle était témoin, ses nombreux ouvi^ages, dont elle entendait parler, n'excitaient ni son admiration, ni le juste orgueil qu'elle aurait pu ressentir, mais plutôt une sorte de compassion : « Vous ne serez jamais qu'un philosophe , « lui disaitelle. — « Et qu'est-ce qu'un pliilosophe ? » — « C'est un fou qui se tourmente pendant sa vie, pour qu'on parle de lui après sa mort. »

Le goût qu'il avait pris pour les mathématiijues se fortifiant de plus en plus, il se livra avec ardeur à cette étude pendant son cours de droit, qui lui laissait heureusement beaucoup de temps. Sans maître, presque sans livre, et sans même avoir un ami qu'il pût consulter dans les difficultés qui l'arrêtaient, il allait aux bibliothèques publiques, il tirait quelques lumières générales des lectures rapides qu'il faisait ; et, de retour chez lui, il cherchait tout seul les démonsti-ations et les solutions. Il y réussissait pour l'ordinaire; il trouvait même souvent des propositions importantes qu'il croyait nouvelles ; et il avait ensuite une espèce de chagrin, mêlé pourtant de satisfaction , lorsqu'il les retrouvait dans des livres qu'il n'avait pas connus. Cependant les jansénistes, qui n'étaient plus ses maîtres, mais qui le dirigeaient encore, s'opposaient

à son ardeur pour les mathématiques , de la | même manière et par les mêmes raisons qu'ils'' avaient combattu son goût pour la poésie : ils conseillaient à d'Alembert de lire leurs livres de dévotion, qui l'ennuyaient beaucoup. Cependant, par une espèce d'accommodement, et comme pour leur faire sa cour, le jeune homme, au heu de leurs livres de dévotion , lisait leurs livres de controverse; il y trouvait du moins une sorte d'aliment pour son esprit qui en avait besoin, aliment qui donnait à son avidité quelque espèce d'exercice. Cette complaisance du jeune homme ne contentait pas ses austères directeurs, dont à la fin il se dégoûta , fatigué de leurs remontrances. Cependant d'autres amis, moins déraisonnables, dissuadaient aussi d'Alembert de l'étude de la géométrie, par le besoin qu'il avait de se faire un état qui lui assurât plus de fortune. Ce fut par cette raison qu'il prit le parti d'étudiei la médecine, moins par goût pour cette profession, que parce que les connaissances qu'elle exige étaient moins éloignées que la jurisprudence de son étude favorite. Pour se Uvrer entièrement i ce nouveau genre de travail , d'Alembert abandonna d'abord l'étude des mathématiques; crut même éviter la tentation en faisant transporter chez un ami le peu de livres qu'il avait mais peu à peu, et presque sans qu'il s'en apcr çût, ces Uvres revinrent chez lui l'un après l'au tre, et, au bout d'un an d'étude de médecine, i résolut de se livrer entièrement à son goût do minant et presque unique. 11 s'y livra si complé tement, qu'il abandonna tout à fait pendan plusieurs années la culture des belles-lettres qu'il avait cependant fort aimées durant se premières études; il ne la reprit que plusieur années après son entrée dans l'Académie de: sciences, et A^ers le temps où il commença travailler à l'Encyclopédie.

En 1741, à l'âge de vingt-trois ans, il fut reçi membre de l'Académie des sciences; il s'en étai déjà fait connaître par un Blémoire sur le calcu intégral (1739), où il relevait quelques faute échappées au P. Keinau, dont V Analyse démon trée était alors regardée en France comme un li vre classique : c'était en étudiant pour s'instruire que le jeune géomètre avait appris à le corriger Dans un autre travail {Mémoire sur la réfrac tion des corps solides, 1741), il avait examini quel devait être le mouveraentd'un corps qui passi d'un fluide dans un autre plus dense, et dont la di rection n'est pas perpendiculaire à la surface qu les sépare. Lorsque cette direction est tiès-obli que, on voit le corps, au lieu de s'enfoncer dam le second fiuide, se relever et former un ou plu sieurs ricochets : phénomène qui avait amusé Ici enfants longtemps avant la découverte des premiers principes des sciences, et que cependant jusqu'à d'Alembert, on n'avait pas encore bic expliqué.

Deux ans après son entrée "à l'Académie, il pif blia son Traité de Dynamique, dont voici un

I aperçu : « Dans la science du'mouvement, dit Con- 'dorcet, il faut distinguer deux sortes de principes : les uns sont des vérités de pure définition, les autres sont ou des faits donnés par l'observation, ou des lois générales déduites de la nature des corps considérés comme impénétra- Ibles, indifférents au mouvement, et susceptibles 'd'en recevoir. De ces derniers principes, celui de la décomposition des forces était le seul vraiment général qui fût connu jusqu'alors; et, joint à ces vérités de définition sur lesquelles Huyghens et Newton n'avaient rien laissé à découvrir, il avait suffi pour établir leurs sublimes théories , et pour résoudre ces problèmes de statique , si célèbres dans le commencement du dix-huitième biècle. Mais si les corps ont ime forme finie ; si on les imagine liés entre eux par des fils flexibles 3u par des verges inflexibles, et qu'on les suppose îii mouvement , alors ces principes ne suffisent )lus, et il fallait en inventer un nouveau : d'Aiembert le découvrit , et il n'avait que vingt-six ms. Ce principe consiste à établir l'égalité, à :haque instant , entre les changements que le -nouvement du corps a éprouvés et les forces jui ont été employées à les produire, ou, eu i'autres termes, à séparer en deux parties l'ac- ;ion des forces motrices , à considérer l'une îomme produisant seule le mouvement du corps lans le second instant , et l'autre comme employée à détruire celui qu'il avait dans le prenier. Ce principe si simple, qui réduisait à la ;oiisidération de l'équilibre toutes les lois du nouvement, a été l'époque d'une grande révoluion dans les sciences physico-mathématiques. V la vérité , plusieurs des problèmes résolus lans le traité de dynamique l'avaient déjà été oar des méthodes particulières : différentes en apparence pour chaque problème, efles n'étaient sans doute réellement qu'une seule et même méthode ; elles renfermaient le principe général qui y était caché, mais personne n'avait pu l'y découvrir; et si on refusait, sous ce prétexte , à d'Alembert la juste admiration qu'il mérite, on pourrait, avec autant de raison, faire honneur à Huyghens des découvertes de Newton, et accorder à WaUis la gloire que Leibnitz et Newton se sont disputée. »

Déjà, en 1744, d'Alembert avait appliqué son principe à la théorie de l'équilibre et du mouvement des fluides, et tous les problèmes résolus jusqu'alors par les géomètres étaient devenus en quelque sorte des corollaires de ce principe ; mais U avait fallu employer en même temps les hypothèses ingénieuses de Daniel Bernoulli , que leur accord avec les phénomènes les plus généraux de l'hydraulique permettait presque de regarder comme des faits. Dans la théorie des fluides , comme dans celle du mouvement des corps susceptibles de changer de forme , le principe de d'Alembert, lorsqu'on l'employait seul , conduisait à des équations qui échappaient aux méthodes connues , et cette première décou-

verte semblait rendre nécessaire celle d'un nouveau calcul. D'Alembert en eut encore l'honneur dans Msx ouvrage sur la Théorie générale des vents, couronné par l'Académie de Berlin en 1746 : il y donna les premiers essais du calcul des différences partielles. L'année suivante, il l'appliqua au problème des cordes vibrantes , dont la solution, ainsi que la théorie des oscillations de l'air et de la propagation, du son, n'avaient pu être données que d'une manière incomplète par les géomètres qui l'avaient précédé, et ces géomètres étaient ou ses maîtres ou ses rivaux. Mais , avant de continuer l'analyse de ses ti-avaux, faisons d'abord mieux connaître l'homme. D'Alembert publia son Traité des vents au moment où le héros de la Prusse , Frédéric II, venait de conclure une paix glorieuse, après avoir gagné sur les Autrichiens ti'ois batailles décisives. Il profita de cette circonstance pour dédier son ouvrage au vainqueur par ces trois vers latins :

H3ec ego de ventis , dura ventorum ocyor alis Palantes agit Austriacos Frederirus, et orbi Insignis laiiro, ramum prsetendit olivse.

Le roi de Prusse, très-flatté de cette dédicace, lui fit ofliir la survivance de la place de président de l'Académie de Berlin, qu'occupait encore Maupertuis, alors ti'ès-malade. D'Alembert refusa cette offre généreuse : « Douze cents Uvres de rente me suffisent, répondit-il au roi; je n'irai point recueillir la succession de Maupertuis de son vivant. Je suis oublié du gouvernement comme tant d'autres de la Providence : persécuté autant qu'on peut l'être, si un jour je dois fuir de ma patrie , je ne demanderai à Frédéric que la permission d'aller mourir dans ses États, libre et pauvre. »

Quelque temps après (en 1754), Frédéric adressa à lord Maréchal , son ministi'e à Paris , la lettre suivante :

« Vous saurez qu'il y a un homme à Paris, du plus grand mérite, qui ne jouit pas des avantages de la fortune proportionnés à ses talents et à son caractère : je pourrais servir d'yeux à l'aveugle déesse , et réparer au moins quelques-uns de ses torts. Je vous prie d'offrir, par cette considération, une pension de douze cents livres à M. d'Alembert : c'est peu pour son mérite, mais je me flatte qu'il l'acceptera, en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la bonlé du caractère aux talents les plus sublimes de l'esprit. Vous qui pensez si bien, vous partagerez avec moi, mon cher milord, la satisfaction d'avoir mis un des plus beaux génies de la France dans une situation plus aisée. Je me flatte de voir M. rrAlembert ici; il a promis de me faire cette galanterie dès qu'il aura achevé son Encyclopédie. »

Cette lettre fait autant d'honneur à celui qui l'écrivit qu'à celui qui en était l'objet. D'Alembert accepta la pension. A la fin de 1754 il entra à l'Académie française, et, l'amiée suivante , il fut reçu , à la recommandation du pape ]5enoît XTV, membre de l'Institut de Bologne. Eu 175G, Louis XV lui accorda, sur le rapport du ministre d'Argenson, une pension de douze cents

liwes sur le trésor royal (1), et TÂcadémie des sciences lui donna en même temps le titre et les droits de pensionnaire surnuméraire, quoiqu'il n'y eût aucune place de pensionnaire vacante ; ce qui ne s'était encore fait pour personne. Enfin, cette même année 1756, la reine de Suède, Louise-Ulrique, sœur de Frédéric H, lui conféra le titre d'associé étranger de l'Académie des belles-lettres, qu'elle venait de fonder. A la fin de 1762, l'impérati'ice de Russie, Catherine II, lui proposa l'éducation du grand-duc de Russie, son fils , et lui offrit, pour cela, jusqu'à 100,000 livres de rente, par son ambassadeur à Paris, M. de Soltikof. D'Alembert refusa de s'en charger (2). L'impératrice insista, et le pressa de nouveau par la lettre suivante , écrite de sa main :

i Monsieur d'Alembert , je viens de lire la réponse que vous avez écrite au sieur Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous êtes , je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle grandeur et honneurs dans ce monde : à vos yeux tout cela est peu de chose , et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses sur ce pied, je regarderai comme très-petite la conduite de la reine Christine , qu'on a tant louée et souvent blâmée à juste titre. Mais être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à l'instruction d'un peuple entier, et y renoncer, c'est refuser, ce me semble , de faire le bien que vous avez à cœur. Votre philosophie est fondée sur l'humanité: permettez-moi de vous dire que de ne point se prêter à la servir tandis qu'on le peut, c'est manquer son but. Je vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité ; je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les lettres et l'amitié. Mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis; je vous promets et à eux aussi tous les agréments et facilités qui peuvent dépendre de moi ; et peut-être vous trouverez plus de hberté et de repos que chez vous. Vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse, et à la reconnaissance que vous lui devez ; mais ce prince n'a pas de fils. J'avone que l'éducation de ce fils me tient si fort à cœur, et vous m'êtes si nécessaire, que peut-être je vous presse trop. Pardonnez mon indiscrétion en faveur de la cause , et soyez assuré que c'est l'estime qui m'a rendue si intéressée.

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