‹ Nouvelle biographie universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'a nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources a consulter; (volume 2)Chapitre 164 sur 180 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

« P. S. Dans toute cette lettre je n'ai employé que les sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages; vous ne voudriez pas vous contredire. »

D'Alembert ayant communiqué cette lettre à l'Académie française, cette compagnie arrêta, d'une voix unanime, qu'on l'insérerait dans les registres, comme un monument honorable à un de ses membres et aux lettres. Lorsque le grand-duc de Russie vint à Paris, il lui reprocha

(1) En témoignage de sa reconnaissance, d'Alembert dédia au comte d'Argenson la seconde édition de son Traité de dynamique , un an après sa retraite du ministère.

(2) Ce fut a l'occasion de ce refus qu'un jeune homme parodia ces vers connus :

Est-ce à vous d'écouter l'ambition funeste , Et la soif des faux biens dont on est captivé? Un instant les détruit ; mais la sagesse reste i Voilà le seul trésor, et vous l'avez trouvé,

obligeamment le refus qu'il avait fait de l'élever; et comme le savant s'excusait sur la dureté du climat et la faiblesse de sa santé : « En vérité, monsieur, lui dit le prince, c'est le seul mauvais calcul que vous ayez fait en votre vie. »

En 1763, immédiatement après la conclusion de la paix qui termina la guerre de sept ans , d'Alembert fut invité par le roi de Prusse à passer quelques mois à sa cour. A son arrivée, la première question qu'il lui adressa fut celle-ci : « Les mathématiques fournissent-elles quelque méthode pour calculer les probabilités en politique.^ » Le géomètre répondit qu'il « ne connaissait point de méthode pour cet objet; mais que, s'il en existait quelqu'une , elle venait d'être rendue inutile par le héros qui lui faisait cette question. » C'est qu'en effet le grand Frédéric venait de résister victorieusement et contre toute vraisemblance à l'Eiu-ope liguée pour le combattre.

Le roi de Prusse renouvela ses instances, pendant que d'Alembert l'accompagnait à la cour de Brunswick- Wolfenbiittel , pour lui faire accepter la place de président de l'Académie de Berlin, vacante depuis 1759, par la mort de Maupertuis. Les mêmes motifs qui avaient empêché d'Alembert de se l'endre aux désirs de l'impératrice de Russie ne lui permirent pas d'accepter les offres de Frédéric , malgré toutes les obligations qu'il avait à ce prince. H lui représenta d'aiUeurs qu'il y avait à l'Académie de Berlin des hommes du premier mérite, dignes à tous égards de cette place , et qu'il ne voulait ni ne devait les en priver ; ce qui n'empêcha pas le roi de Prusse d'écrire de sa main à d'Alemhert, deux jours avant son départ de Berlin, qu'il ne nommerait point à la place de président, Jusque ce qu'il lui plût de venir la remplir. Voici cette lettre remarquable :

0 Je suis fâché de voir approcher le moment de votre départ , et je n'oubherai point le plaisir que j'ai eu de voir un vrai philosophe : j'ai été plus heureux que Diogène , car j'ai trouvé l'homme qu'il a cherché si longtemps ; mais il part , il s'en va. Cependant je conserverai la place de président de l'Académie, qui ne peut être remplie que par lui. Db certain pressentiment m'avertit que cela arrivera^ mais qu'il faut attendre jusqu'à ce que son heur^ soit venue. Je suis tenté quelquefois de faire des vœux pour que la persécution des élus redouble en certains pays ; je sais que ce vœu est en quelque sorte criminel, puisque c'est désirer le renouvellement de l'intolérance, de la tyrannie , et de ce qui tend ài abrutir l'espèce humaine. Voilà où j'en suis.... Vonsi pouvez mettre fin, quand vous le voudrez, à ce* souhaits coupables, qui blessent la délicatesse de nofl sentiments. Je ne vous presse point, je ne vous importunerai pas, et j'attendrai en silence le momeni où l'ingratitude vous obUgera de prendre pour pa-< trie un pays où vous êtes déjà naturalisé dans l'espril de ceux qui pensent, et qui ont assez de connais^ sance pour apprécier votre mérite.

« Frédébic. »

Depuis cette époque,d'Alembert entretenait une correspondance fort intéressante avec FrédéricII

et toutes les célébrités de son temps. Le commerce épistolaire qui s'établit entre lui et Voltaire fut soutenu, pendant trente années, par une constante amitié et par la plus étroite sympathie. Ces deux philosophes échangeaient, dans l'intimité de leur correspondance, le secret de leurs convictions, et rivalisaient de zèle pour atteindre le [but commun de leurs infatigables travaux. Condorcet, devenu dépositaire de cette correspondance, crut devoir raturer quelques passages trop violents contre le trône et l'autel, mais que Beuchot a cru devoir rétablir dans son édition des Œuvres de Voltaire. C'est dans une de ses lettres àd'Alembert que Voltaire a dit ce fameux mot : « Écrasez l'infâme ! » appliqué à l'Église intolérante (le mot est au féminin) (1), qui a fait commettre tant de crimes au nom de la religion. ( Votjez les lettres de Voltaire à d'Alembert le 23 juin 1760 et le 13 février 1764, ainsi que la lettre de d'Alembert le 4 mai 1762. ) Une amitié tendre attacha d'Alembert à M"® de l'Espinasse. Il avait appris à la connaître chez M*"^ du Deffand , dont elle était la compagne, et qui réunissait chez elle les hommes les plus distingués. M""® du Deffand , après avoir veillé toute la nuit chez elle-même ou chez M™^ de Luxembourg, donnait tout le jour au sommeil , et n'était visible que vers les six heures du soir. M"^ de l'Espinasse , retirée dans sa petite chambre, ne se levait guère qu'une heure avant sa dame; mais cette heure si précieuse était employée à recevoir chez elle ses amis personnels, d'Alembert, Chastellux, Turgot et Marmontel. Or ces messieurs étaient aussi la compagnie habituelle de M"^ du Deffand ; mais ils s'oubliaient quelquefois chez M"^ de l'Espinasse, et c'était des moments qui lui étaient dérobés : aussi ce rendez-vous particulier était-il pour elle un mystère, car on prévoyait bien qu'elle en serait jalouse. Elle le découvrit; ce ne fut, à l'entendre , rien moins qu'une traliison. Elle en fit les hauts cris , accusant cette pauvre fille de lui soustraire ses amis, et déclarant qu'elle ne voulait plus nouiTir ce serpent dans son sein. Leur séparation fut brusque ; mais M"^ de l'Espinasse ne resta point abandonnée. Tous les amis de RI"^ du Deffand étaient devenus les siens. H lui fut facile de leur persuader que la colère de cette femme étaitinjuste. La duchesse de Luxembourg donna tort à sa vieille amie, et fit présent d'un meuble complet à M"^ de l'Espinasse , dans le logement c[u'elle prit. Enfin , par le duc de Choiseul , on obtint pour elle du roi une gratification annuelle qui la mettait au-dessus du besoin, etles sociétés de Paris les plus distinguées se disputèrent le bonheur de la posséder. D'Alembert , à qui M'"" du Deffand proposa impérieusement l'alternative de rompre avec M"® de

(1) D'Alembert à Voltaire , 4 mal 1762 : "Écrasez l'infâme f me rcpétez-vous sans cesse. Ah! mon Dieu, lalssez-la se précipiter elle-même ; elle y court plus vite que TOUS ne pensez, »

l'Espinasse ou avec elle, n'hésita point, et se livra tout entier à sa jeune amie. Ils demeuraient loin l'un de l'autre, et quoique dans le mauvais temps il fût pénible pour d'Alembert de retourner, le soir, de la rue BeUe-Chasse à la rue Michel-le-Comte, où logeait sa nourrice, il ne pensait point à quitter celle-ci. Mais chez elle il tomba malade, et assez dangereusement pour inquiéter Bouvard , son médecin , qui lui ordonna, comme premier remède, un air libre et pur. Or son logement , chez sa vitrière , était une petite chambre mal éclairée , mal aérée, avec un lit à tombeau, très-étroit. Bouvard déclara que l'incommodité de ce logement pouvait lui être très-funeste. Watelet lui en offrit un dans son hôtel, voisin du boulevard du Temple : il y fut ti'ansporté , et M"^ de l'Espinasse, quoi qu'on en pût penser et dire , s'établit sa garde-malade. D'Alembert revint à la -vie ; et dès lors, consacrant ses jours à celle qui en avait pris soin , il désira loger auprès d'elle. Rien de plus innocent que leur intimité : aussi fut-elle respectée; la malignité même ne l'attaqua jamais.

Marmontel, de qui nous tenons les détails qui précèdent, ajoute : « M"^ de l'Espinasse tenait chez elle , les soirs , une assemblée où , à l'exception de quekpies amis de d'Alembert, le reste était formé de gens qui n'étaient pas liés ensemble. Elle les avait pris çà et là dans le monde, mais si bien assortis, que, lorsqu'ils étaient réunis , ils s'y trouvaient en harmonie comme les cordes d'un instrument monté par un maître habile. Nulle part la conversation n'était plus vive, plus brillante et plus réglée que chez elle ; elle savait l'entretenir avec chaleur, la modérer et l'animer tour à tour. La continuelle activité de son âme se communiquait à nos esprits , mais avec mesure ; son imagination en était le mobile , sa raison le régulateur. Elle remuait à son gré les têtes des Condillac , des Turgot ; d'Alembert était auprès d'elle conrnie un simple et docile enfant.

« Cette liaison si pure , et du côté de d'Alembert toujours tendre et inaltérable , ne fut pas pour lui aussi douce, aussi heureuse qu'elle aurait dû l'être. L'âme ardente et l'imagination romantique de M"^ de l'Espinasse lui firent concevoir le projet de sortir de l'étroite médiocrité où elle craignait de vieUlir. Avec tous les moyens qu'elle avait de séduire et de plaire, même sans être belle , il lui parut possible que, dans le nombre de ses amis, et même des plus distingués, quelqu'un fût assez épris d'elle pour vouloir l'épouser. Cette ambitieuse espérance, plus d'une fois trompée, ne se rebutait point; elle changeait d'objets, toujours plus exaltée, et si vive qu'on l'aurait prise pour l'enivrement de l'amour. Par exemple , elle fut un temps si éperdument éprise de ce qu'elle appelait l'héroïsme et le génie de Guibert , que, dans l'art militaire et le talent d'écrire , elle ne voyait rien de comparable à lui. Celui-là cependantlui échappa comme

les autres. Alors ce fut à la conquête du -marquis de Mora, jeune Espagnol d'une haute naissance , qu'elle crut pouvoir aspirer ; et en effet, soit amour, soit enthousiasme, ce jeune homme avait pris pour elle un sentiment passionné. On le vit plus d'une fois en adoration devant elle; et l'impression qu'elle avait faite sur cette âme espagnole prenait un caractère si sérieux , que la famille du marquis se hâta de le rappeler. M"'^ de l'Espinasse, contrariée dans ses désirs, n'était plus la même avec d'Alembert; et non-seulement il en essuyait des froideurs, lïiais souvent des humeurs chagrines, pleines d'aigreur et d'amertume. Il dévorait ses peines, et n'en gémissait qu'a^^ec Marmontel. Le malheureux! tels étaient pour elle son dévouement et son obéissance , qu'en l'absence de M. de Mora', c'était lui qui, dès le matin, allait quérir ses lettres à la poste , et les lui apportait à son réveil. Enfin le jeune Espagnol étant tonabé malade dans sa patrie, et sa famille n'attendant que sa convalescence pour le marier convenablement, M"" de l'Espinasse imagina de faire prononcer, par un médecin de Paris, que le climat de l'Espagne lui serait mortel; que si on voulait lui sauver la vie , il fallait qu'on le renvoyât respirer l'air de la France. Et cette consultation, dictée par M"^ de l'Espinasse, ce fut d'Alembert qui l'obtint de Lorry, son ami intime , et l'un des plus célèbres médecins de Paris. L'autorité de Lorry, appuyée par le malade , eut en Espagne tout son effet. On laissa partir le jeune homme ; mais il mourut en chemin, et le chagrin profond qu'en ressentit M"^ de l'Espinasse, achevant de détruire cette frêle machine que son âme avait ruinée, la précipita dans le tombeau.

« D'Alembert fut inconsolable de cette perte. Ce fut alors qu'il vint coname s'ensevelir dans le logement qu'il avait au Louvre. Il se plaignait souvent à Marmontel de la funeste solitude où il croyait être tombé. Inutilement il lui rappelait ce qu'il avait tant dit lui-même du changement de son amie : « Oui, répondait-il, elle était changée ; mais je ne l'étais pas : elle ne vivait plus pour moi, mais je vivais toujours pour elle. Depuis qu'elle n'est plus , je ne sais plus pourquoi je vis. Ah ! que n'ai-je à souffrir encore ces moments d'amertume qu'elle savait si bien adoucir et faire oublier! Souvenez-vous des heureuses soirées que nous passions ensemble. A présent, que me reste-t-il ? Au lieu d'elle, en rentrant chez moi, je ne vais plus retrouver que son ombi'e. Ce logement du Louvre est lui-même un tombeau où je n'entre qu'avec effroi. »

Les savants et les écrivains les plus célèbres lui formèrent alors une société nombreuse, où se joignait une foule déjeunes Uttérateurs et gens du monde , que le désir de voir un homme illustre attirait auprès de lui. Sa conversation était instructive et quelquefois saillante. On lui attribue divers bons mots : telle est sa réponse à l'abbé

de Voisenon , qui se plaignait qu'on lui prêtait beaucoup de sottises : « Tant pis, monsieur; on ne prête qu'aux riches. »

Le caractère de d'Alembert était franc , vif et gai; il se livrait à ses premiers mouvements, mais il n'en avait point qu'il eût intérêt à cacher. Sa constitution était naturellement faible ; le régime le plus exact, l'abstinence absolue de toute liqueur fermentée, l'habitude de ne manger que seul d'un très-petit nombre de mets sains et apprêtés simplement, ne purent le préserver d'éprouver avant l'âge les infirmités et le dépérissement de la vieillesse : il ne lui restait depuis longtemps que deux plaisirs, le travail et la conversation ; son état de faiblesse lui (enlevait celui des deux qui lui était le plus cher. Cette privation altéra un peu son humeur; son penchant à l'inquiétude augmenta. Son âme paraissait comme ses organes , mais cette faiblesse n'était qu'apparente : on le croyait accablé par la douleur, et on ignorait qu'il en employait les intervalles à discuter quelques questions mathématiques qui avaient piqué sa curiosité , à perfectionner son Histoire de l'Académie, à augmenter sa traduction de Tacite, et à la corriger : on ne devinait pas que, dans le moment oii il verrait son terme approcher, et qu'il n'avait plus qu'à quitter la vie , il reprendrait tout son courage. Dans ses derniers jours, au milieu d'une société nombreuse, écoutant la conversation, l'animant encore quelquefois par des plaisanteries ou par des contes, lui seul était tranquille, lui seul pouvait s'occuper d'un autre objet que de luimême, et avait la force de se livrer à la gaieté et à des amusements frivoles.

En proie aux cruelles douleurs occasionnées par la présence d'un calcul dans la vessie , il ne compta plus ses jours que par de nouvelles angoisses. Enfin sonna l'heure qui devait terminer une si belle carrière : d'Alembert mourut vH l'âge de soixante-six ans. Il institua pour exécuteurs testamentaires Condorcet et Watelet. On ignore comment il disposa de sa petite fortune, augmentée cependant par le legs de 2,000 livres de rente que lui laissa M™" Geoffrin et par une somme de 200 livres sterling provenant du testament de David Hume. Il légua un des portraits qu'il avait reçus de Frédéric II à M""' Des? touches , veuve de son père , en reconnaissance des preuves constantes qu'elle lui avait données de son attachement et de sa considération.

Bienfaisant, même au delà de ses moyens, il ne s'inquiétait de son avenir que dans la crainte d'être forcé de retrancher de ce qu'il donnait. Il pourvut aux frais d'éducation des enfants de son premier maître de pension , aux besoins de la vieillesse de sa nourrice; et il trouvait encore lemoyen d'aider, pendant le cours de leurs études, les jeunes élèves que des dispositions heureuses recommandaient à son zèle. Il faisait taire tout autre sentiment quand il s'agissait d'aider ses

amis (1). Jaloux de l'indépendance, il évita la so- 'ciété des gens en place : sa franchise, poussée quelquefois jusqu'à la brusquerie, liii en eût fait des ennemis.

Revenons maintenant à l'analyse des travaux de d'Alembert, telle que Condorcet, nous l'a donnée en partie.

Dans sa théorie sur les vents , d'Alembert ne considéra que l'effet qui peut être produit par l'action combinée de la lune et du soleil sur le fluide dont la terre est enveloppée ; il examina quelle figure l'atmosphère doit prendre à chaque instant en vertu de cette action , la force et la direction des courants qui en résultent , et les changements que doit produire, sur leur direction et sur leur vitesse, la forme des gi-andes vallées qui sillonnent la surface du globe. Les changements de température , produits dans l'atmosphère par la présence du soleil , sont une autre cause générale , régulière , et susceptible d'être

(1) Au moment où les portes de l'Académie allaient s'ouvrir pour Marmontel, Duclos et d'Alembert étalent tellement bronillés pour quelque altercation qu'ils avaient eue, en pleine Académie, au sujet du roi de Prusse et du cardinal de Bernis, qu'ils ne se parlaient plus : Marmontel avait besoin de leur accord et de leur bonne intelligence. Diiclos, le plus brusque des deux, mais le moins vif, était aussi le moins piqué; l'inimitié d'un homme tel que d'Alembert lui était pénible; il ne demandait qu'à se réconcilier avec lui ; mais il voulait obtenir que par Marmontel d'Alembert fit les avances.

Je suis indigne, lui dit-il , de l'oppression et de la persécution sourde et lâche sous laquelle vovs gémissez; il est temps que cela finisse : il faut qve vous ayez la place de tougainville, qui est mourant. Dites à d'Alembert que je ne demande pas mieux que de vous l'assurer : qu'il m'en parte à l' Académie , nous arrangerons notre affaire pour la prochaine élection.

D'Alembert bondit de colère qunnd Marmontel lui proposa de parler à Duclos. « Qu'il aille au diable, lui ditil , avec S071 abbe de Bernis 1 je ne veux pas plus avoir affaire à l'un qu'à l'autre. — En ce cas-là, je renonce à l'Académie ; mon seul regret est d'y avoir pensé. — Pourquoi donc? repril-il avec chaleur; est-ce que pour en être vous avez besoin de' Duclos? — Et de qui n'aurais- Je pas besoin lorsque mes amis m'abandonnent, et que nos ennemis sont plus ardents à me nuire et plus agissants que jamais. Ah! ceux-là parleraient au diable pour m'ôter une seule voix; et ce quej'ai dit autrefois envers, je l'éprouve moi-même :

L'amitié se rebute, et le malheur la glace; La baine est implacable, et Jamais ne se lasse.

— Fous serez de V .4cadémie malgré vos ennemis, repril-il. — Non, monsieur, non, je n'en serai point, et je ne veux point en être; je serai ballotté, supplanté, inanité par un parti déjà trop nombreux et trop fort : j'aime mieux vivre obscur; et je n'aurai besoin de personne. — Mais, Marmontel, vous vous fâchez; je ne sais pas pourquoi... — Ah ! je le sais bien, moi ! L'aiui de mon cœur, l'homme sur qui je comptais le plus au monde n'a que deux mois à dire pour me tirer de l'oppression...— He bien! morbleu, je les dirai. Mais rien ne m'a tant coûté en ma vie. — Duclos a donc des toris bien graves envers vous? — Comment, vous ne savez donc pus avec quelle insolence , en pleine Académie , il a parlé du roi de Prusse? — Du roi de Prusse ! Et que fait à ce roi une Insolence de Duclos? Ah! d'Alembert, avez besoin de mon ennemi le plus cruel, et que pour vous servir il ne s'agisse que de lui pardonner; je vais l'embrasser tout à l'heure. — Allons, dit-il, ce soir je me réconcilie avec Duclos; mais qu'il vous serve bien, car ce n'est qu'à ce prix et pour l'amour de vous. — Il me servira bien. » En eflel, Duclos, ravi de voir d'Alembert revenir à lui, agit en faveur du candidat aussi vivement que lui-même.

NOUV. BIOGU. UNIVEKS. — T. I,

mesurée ; d'Alembert se borne à en remarquer l'existence. Il aurait fallu, pour 1^ calculer, adopter quelque hypothèse sur les lois de la dilatation de l'air, sur l'intensité de l'action de la chaleur du soleil aux différentes hauteurs, et pour des couches d'air plus ou moins denses : ses recherches n'eussent servi qu'à donner une preuve de plus de son génie pour l'analyse, mais sans conduire à aucun résultat réel ; il n'eût travaillé que pour la gloire, et il voulait réservei" ses forces pour des ouvrages utiles aux progrès des sciences. Il lui restait encore à donner un moyen d'appliquer son principe au mouvement d'un corps fmi, d'une figure donnée; et en 1749 il résolut le problème de la précession des équinoxes. L'axe de la terre ne répond point toujours au même lieu du ciel, mais il se dirige successivement vers tous les points d'un cercle parallèle au plan de l'orbite terrestre ; et, par une suite de ce mouvement, les équinoxes et les solstices répondent, dans la même période, à toutes les parties du zodiaque. Ce phénomène , connu sous le nom Ae, précession des équinoxes, a été observé par les anciens ; Hipparque en avait supposé la péi'iode de vingt-cmq mille deux cents ans , et les modernes , par des observations plus exactes , l'ont fixée à environ sept cent vingt de plus. Ce mouvement en longitude n'est pas le seul qu'éprouve l'axe de la terre ; il en a un autre en latitude, bien plus petit, qui n'est qu'tuie espèce de balancement, et dont la période est de dixhuit ans seulement: cette nutation n'a été découverte que plus récemment par Bradley, et jusqu'à lui ofi la confondait avec les mouvements irréguliers, propres aux étoiles fixes. Newton attribuait avec raison la précession des équinoxes à l'effet de l'attraction de la lune et du soleil sur la teiTe ; il savait que notre planète est un sphéroïde aplati vers les pôles , et que ces deux astres étant mus dans des plans où ils n'agissent pas d'une manière semblable sur les parties semblablement disposées autour de l'axe de la terre, doivent altérer son mouvement de rotation : mais ce n'était pas assez. Newton avait appris le premier aux philosophes à n'admettre pour vraies que des explications calculées , qui rendent raison du phénomène en lui-même, de sa quantité et de ses lois ; aussi essaya-t-il de déterminer l'effet de l'attraction de la lune et du soleil sur le mouvement de l'axe de la terre; mais les méthodes d'analyse, et les principes mêmes de mécanique nécessaires pour une solution directe , manquaient à son génie ; et il fut obligé d'admettre des hypothèses qui ne le conduisirent à un résultat conforme à l'observation que par la compensation des erreurs produites par chacune d'elles. Vingt-trois ans après sa mort, cette limite qu'il semblait avoir posée n'avait pas été franchie; d'Alembert en eut la gloire : il expliqua également le phénomène de la nutation, nouvellement découvert, et répara l'honneur de la France, ou plutôt du continent,

i|ui jusqu'alors n'avait eu rieu à opposer aux découvertes de Newton.

Un seul géomètre, Euier, eût pu disputer cette gloire à d'Alembert ; mais, en donnant une solution nouvelle du problème, il avoua qu'il avait lu l'ouvrage de d'Alembert, et fit cet aveu avec cette noble franchise d'un grand homme qui sent qu'il peut, sans rien perdre de sa renommée , convenir du triomphe de son rival.

En 1752 , d'Alembert publia un Traité sur la résistance des fluides , auquel il donna le titre modeste d'Essai , et qui est un de ses ouvrages où l'on trouve le plus de choses originales et neuves : la simple supposition que chaque élément de la masse fluide , en changeant de forme à chaque instant, conserve le même volume, lui suffit pour appliquer son principe aux questions les plus difficiles , et il est conduit à des équations de la nature de celles dont sa nouvelle analyse peut donner la solution. Les réflexions sur les causes généi'ales des vents contenaient le genne de ces découvertes ; mais ici elles sont développées , et la théorie du mouvement des fluides est enfin véritablement assujettie au calcul. Ce mémoire ne remporta point le prix proposé par l'Académie de Berlin , qui différa de le décerner; circonstance que l'on attribue à des démêlés entre Euler et d'Alembert. Toutefois d'Alembert, quoiqu'il connût la cause réelle de cet insuccès, détermina l'Académie à ne pas remettre un prix qu'Euler devait remporter. A la même époque , d'Alembert avait donné, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin , des recherches sur le calcul intégral, où la méthode de Jean Bernoulli, pour les fonctions rationnelles, était perfectionnée.

C'est ainsi que d'Alembert s'était montré à trente-deux ans le digne successeur de Newton, en résolvant le problème de la précession des équinoxes , dont la solution confirme , par une preuve victorieuse, la théorie de la gravitation universelle , en se consacrant comme lui à l'étude des lois mathématiques de la nature, en créant comme lui une science nouvelle, en inventant aussi un nouveau calcul, mais dont personne n'a contesté la découverte à d'Alembert , ou n'a voulu en partager le mérite.

Une traduction de l'Encyclopédie anglaise de Chambers , qui avait été proposée à Diderot , devint entre ses mains l'entreprise la plus grande et la plus utile que l'esprit humains ait jamais formée. Il se proposa de réunir dans un dictionnaire tout ce qui avait été découvert dans les sciences, ce qu'on avait pu connaître des productions du globe, les détails des arts que les hommes ont inventés, les principes de la morale, ceux de la politique et de la législation, les lois qui gouvernent les sociétés, lamétaphysique des langues et les règles de la grammaire , l'analyse de nos facultés , et jusqu'à l'histoire de nos opinions. D'Alembert fut associé à ce projet; et ce fut alors qu'il donna le Discours prélimi-

naire de l'Encyclopédie, monument élevé à lu littérature et â la philosophie (discours prononcé le 19 décembre 1754, jour de sa réception à l'Académie française).

L'auteur y trace d'abord le développement de l'esprit humain, non tel que l'histoire des sciences et celle des sociétés nous le représentent, mais tel qu'il s'offrirait à un homme qui aurait embrassé tous les systèmes de nos connaissances, et qui, réfléchissant sur l'origine et la liaison de ses idées , s'en formerait un tableau dans l'ordre le plus naturel : il verrait la morale et la métaphysique naître de ses observations sut lui-môme; la science du gouvernement et celk des lois, de ses observations sur la société. Excité par ses besoins, il voudrait acquérir la connaissance des productions de la nature, el celle des moyens de les multiplier et de les employer. Le désir de soulager ses maux lui ferait inventer toutes les sciences sur lesquelles la médecine s'appuie., et dont le but est de perfectionner ou de rendre plus sûr l'art de guérir; l'envie naturelle de connaître les propriétés les plus générales du corps le conduirait aux vérités de la chimie et de la physique. Bientôt, dépouillant successivement ces corps de toute.« leurs qualités , pour ne conserver que le nombre et l'étendue, il formerait toutes les sciences mathématiques ; il déterminerait ensuite pour chaque science l'objet qu'elle doit se proposer, la méthode qu'elle doit suivre, le degré de ceititude auquel elle peut atteindre. Forcé de les séparer pour en pouvoir saisir et embrasser chaque partie, il observerait encore les biens imperceptibles qui les unissent, les secours qu'elles peuvent se prêter, et leur influence réciproque. La suite de ce discours contient un tableau précis de la marche des sciences depuis leur renouvellement , de leurs richesses à l'époque où d'Alembert en traçait l'histoire, et des progrès qu'elles doivent espérer encore. Les grands hommes des siècles passés y sont jugés par un de leurs égaux; les sciences, par ua homme qui les avait enrichies de grandes découvertes, et qui réunissait une vaste étendue de connaissances. Cette manière d'envisager les sciences, qui n'appartient qu'à un homme de génie; un style clair, noble, énergique, ayant toute la sévérité qu'exige le sujet et tout le piquant qu'il permet, ont mis le Discours préliminaire de l'Encyclopédie au nombre de ces ouvi-ages précieux que deux ou trois hommes tout an plus, dans chaque siècle, sont en état d'exécuter.

Dès le moment où d'Alembert fut connu pour mériterune place distinguée parmi les philosophes et les écrivains, il eut et il mérita toujours depuis d'avoir les ennemis que les succès dans les letti'es et dans la philosophie ne manquent jamais d'attirer, c'est-à-dire la foule de ceux pour qui la littérature est un métier, et la classe plus nombreuse encore de ces hommesaux yeux de qui

la vérité ne paraît qu'une innovation dangereuse.

Il publia, peu de temps après , des Mélanges de philosophie , d'histoire et de littératui-e , qui augmentèrent le nombre de ses détracteurs. Les Mémoires de Christine montrèrent qu'il connaissait les droits des hommes , et qu'il avait le courage de les réclamer.

VEssai sur la société des gens de lettres avec les grands déplutà ceux des littérateurs qui trouvaient dans cette société ime utilité réelle ou l'aliment d'une vaine gloire , et qui furent blessés de voir exposer aux yeux du public la honte des fers qu'ils n'osaient rompre ou qu'ils ambitionnaient de porter. On ne peut mieux juger cet essai qu'en rapportant la réponse d'une femme de la cour à des honunes qui reprochaient à d'iUembert d'avoir exagéré le despotisme des grands et l'asservissement qu'Us exigent : S'il m'avait consultée, Je lui en aurais appris bien davantage.

«■ Peut-être, ajoute Condorcet, devons-nous en partie à cet ouvrage le changement qui s'est fait dans la conduite des gens de lettres , et qui remonte vers la même époque : ils ont senti enfin que toute dépendance personnelle d'im Mécène leur ôtait le plus beau de leurs avantages , la liberté de faire connaître aux autres la vérité lorsqu'ils l'ont trouvée , et d'exposer dans leurs ouvrages, non les prestiges de l'art d'écrire, mais le tableau de leur âme et de leurs pensées ; ils ont renoncé à ces épîtres dédicatoires qui avilissaient l'auteur, même lorsque l'ouvrage pouvait inspirer l'estime ou le respect ; ils ne se permettent plus ces flatteries, toujours d'autant plus exagérées, qu'ils méprisaient davantage au fond du cœur l'homme puissant dont ils mendiaient la protection; et, par une révolution heureuse, la bassesse est devenue un ridicule fine très-peu d'hommes de lettres ont eu le courage de braver. »

D'Alembert joignit à ses ouvrages philosophiques la iradtiction de quelques morceaux choisis de Tacite. C'était s'exposer aux coups d'une classe d'hommes qui n'auraient pu l'atteindre, s'il fût resté dans la région où il s'était placé à côté de Newton ; mais il sortit victorieux de ce combat, du moins au jugement des philosophes et des gens du monde ; et on convient qu'il n'y avait personne qui , par son genre d'esprit et la précision de son style , fût plus en état d'entendre Tacite , et plus digne de le traduire.

Les occupations littéraires de d'Alembert ne lui avaient pas fait négliger les mathématiques une foule d'articles insérés dans l'Encylopédie montrent , dans une exposition en apparence élémentaire, et le génie d'un géomètre et le coup d'œil d'un philosophe.

C'est dans le même espace de temps qu'il composa ses Recherches sur différents points importants du système du monde ( 1754 et 1756); il y perfectionna sa solution du problème des per-

turbations des planètes, déjà connue depuis plusieurs années de l'Académie et des savants. Deux géomètres en partageaient la gloire avec lui ; tous trois, à peu près dans le même temps , donnaient une solution de ce problème ; le fond de leur méthode était le même : tous trois avaient trouvé , par un premier calcul , que le mouvement de l'apogée de la lune n'était que la moitié de ce qu'il est réellement; tous trois, en calculant im terme de plus , avaient reconnu la conformité des résultats du calcul et de l'observation.

Cette concurrence , qui subsista également dans l'application de la même méthode aux mouvements des comètes , produisit une longue discussion entre d'Alembert et Clairaut; car Euler resta simple spectateur. Lorsqu'on examine les disputes de ce genre longtemps après le moment où elles se sont élevées , lorsque le temps a calmé les premiers mouvements de l'amour-propre , lorsque l'amitié même , dont le zèle est quelquefois plus durable , peut considérer de sang-froid les objets de la discussion, souvent on s'étonne de l'importance qu'on j avait attachée. On pourrait demander ici pourquoi d'Alembert n'imita point la tranquillité d'Euler ; et comment , lorsque le mérite d'avoir résolu le problème ne lui était point contesté , lorsqu'il ne partageait avec personne, ni la gloire d'avoir découvert un principe fondamental de la mécanique , et de l'avoir appliqué , soit à la théorie des fluides, soit au mouvement des corps finis , ni celle d'avoir inventé un nouveau calcul , il pouvait mettre tant de prix à la part plus ou moins grande qu'il devait obtenir dans l'honneur de la solution d'un problème moins difficile? Mais il est un effet presque impossible à notre faiblesse , celui de supporter tranquillement l'injustice ; peut-être le sentiment de nos forces, qui fait souffrir tant de maux avec constance , est-i! plus propre à fortifier qu'à détruire ce mouvement de la nature indignée, qu'il ne faut pas confondre avec la vanité ou la jalousie. Dans ses Recherches sur quelques points importants sur le système du monde, d'Alembert examina la question de la figure de la terre ; Newton doit être regardé comme celui qui l'a traitée le premier, car Huyghens avait démêlé seulement l'influence que le changement de la force centrifuge aux différentes latitudes devait avoir sur la force de gravité , mais sans avoir bien connu la vraie direction et la véritable loi de la pesanteur. Newton résolut le problème , en regardant la terre comme un solide homogène de révolution. Clairaut en donna la solution dans l'hypothèse d'une densité variable, mais la même dans chaque couche concenti'ique , et en supposant par conséquent que la force de la pesanteur est toujours perpendiculaire à la surface. Ces suppositions, quelque naturelles qu'elles paraissent , sont un peu arbitraires , et d'Alembert traita le problème d'une manière plus générale et plus rigoureuse , en supposant seulement

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la figure peu différente d'une sphère , et l,a densité assujettie à une loi quelconque. On sait que, dans ces questions , on suppose à la terre une figure telle que , si elle était fluide , ses parties resteraient en équilibre, et qu'elle conserverait la même figure , sans aucun autre changement que les oscillations produites dans la masse fluide par l'action des corps célestes. Cette supposition fit découvrir à d'Alembert qu'il existait pour les fluides deux états d'équilibre : l'un fixe, auquel la masse reviendrait après avoir subi un petit dérangement, et l'autre non fixe, qu'un léger mouvement suffit pour réduire sans retour ; observation qui , s' étendant à toutes les espèces de corps, est très-importante dans l'application des principes de la mécanique aux phénomènes de la nature.

En 1759 , d'Alembert publia ses Éléments de philosophie. Il y développe les premiers principes et la véritable méthode des différentes sciences ; il montre les écueils qu'on doit éviter dans chacune , quand on ne veut pas risquer de s'égarer. Il est peu de hvres qui , dans un si petit espace , renferment plus de vérités ; et l'auteur , par la clarté avec laquelle il les analyse, par la propriété des expressions et la pré- (;ision de son style, a su rendre ces vérités usuelles, et accessibles aux lecteurs les moins familiarisés avec les idées abstraites. En retranchant un petit nombre de pages , où il est aisé de reconnaître les sacrifices que des convenances du moment ont exigés , cet ouvrage mérite d'entrer dans l'éducation de tous les hommes qui cherchent à s'instruire, parce qu'il est également propre à donner des idées justes sur tous les objets de nos connaissances à ceux qui ne veulent en approfondir aucun , et à préserver les savants des préjugés que l'étude à laquelle ils se livrent pourrait leur donner. On sait que chaque science a les siens , dont l'étendue des connaissances ou le génie ne saurait nous garantir , «jui nuisent au progrès de la science même , et dont la philosopliie est le seul préservatif. On trouve dans ces Éléments la solution d'une question importante déjà discutée dans la préface du Traité de dynamique. Les pliilosophes fliscutaient encore pour savoir si les lois du mouvement sont d'une vérité nécessaire ou contingente , c'est-à-dire si elles sont les unes des vérités de définition, les autres des conséquences absolues de l'étendue et de l'impénétrabilité du corps , ou bien si ces lois sont l'effet d'une ■volonté libre , qui les a établies pour conserver l'ordre dans l'univers. D'Alembert résolut la question, etmontra que ces lois sont nécessaires; la découverte de son principe lui donna les preuves de cette vérité , et on peut regarder cette partie de son ouvrage comme une découverte en métaphysique, celle de toutes les sciences où jusqu'ici il a été le plus rare d'en faire de vraiment dignes de ce nom.

D'Alembert établit pour principe de morale de

ne pas regarder comme légitime l'usage de son superflu, lorsque d'autres hommes sont privés du nécessaire ; et de ne disposer pour soi-même que de la portion de sa fortune qui est formée, non aux dépens du nécessaire des autres , mais par la réunion d'une partie de leur superflu. Il fait sentir dans ce même ouvrage l'utilité d'éléments de morale mis à la portée de tous les hommes, où les règles du devoir seraient établies par la raison, et les motifs de le remplir fondés sur la nature et sur la vérité. Plus d'une fois il fut tenté d'enti'eprendre ces éléments; une seule raison l'en empêcha : il en avait formé le plan , et ce plan l'avait conduit à une question importante pour laquelle il n'avait pas trouvé de solution. L'ouvrage aurait été incomplet, et aurait perdu une grande partie de son utilité, si cette question n'y avait pas été résolue; il pensait d'aifleurs que , tant qu'elle restait indécise , il n'était ni juste ni prudent de rendre publiques les difficultés qu'elle présentait, et cette réserve prouve sa modestie.

Le roi de Prusse lut ces Éléments de philosophie, et montra combien il les estimait, en proposant à l'auteur des difficultés sur lesquelles il lui demanda des éclaircissements : ils ont été imprimés depuis.

« Qu'il me soit permis, ajoute Condorcet, de tracer, d'après les conversations comme d'après les ouvrages de d'Alembert, un tableau faible, mais fidèle, des principes de sa philosophie.

« Longtemps occupé des sciences mathématiques, d'Alembert avait contracté l'habitude de n'être frappé que des vérités susceptibles de preuves rigoureuses; il voyait la certitude s'éloigner à mesure que l'on ajoute des idées accessoires aux idées simples, sur lesquelles s'exerce la géométrie pure et la mécanique rationnelle; et son goût pour les sciences semblait suivre absolument la même proportion. Il voulait que les sciences physiques se bornassent à des faits et à des explications calculées; que, pour juger de la réalité d'un phénomène , on vérifiât le fait en lui-même, au lieu de le rejeter d'après une impossibilité apparente; qu'on ne dît pas d'une chose qui blesse les idées communes, Elle est absurde , mais. Elle n'est pas prouvée. On l'accusait de faire peu de cas des sciences physiques, et cette accusation était injuste : il ne méprisait que ces systèmes dont les preuves se réduisent à montrer que l'impossibilité absolue n'en est pas encore rigoureusement démontrée ; ces aperçus incertains, qu'on annonce pour de grandes vues ; ces explications appuyées sur des raisonnements vagues, qui pouvaient tout au plus conduire à de légères probabilités ; enfin cet abus du langage scientifique , qui change quelquefois en une science de mots ce qui ne devrait être qu'une science de faits et de calculs. On pourrait croire seulement qu'il a poussé trop loin sa rigueur; car si ces hypothèses , ces vues , ces explications ne forment point une véritable science,

elles servent à multiplier les expériences, les ob- ,' servations , à les montrer sous leurs différentes faces; elles nous guident dans nos recherches, elles préparent les découvertes, et semblent être l'aurore du jour dont peuvent espérer de jouir les siècles qui nous suivront. D'Alembert réduisant à un petit nombre de vérités générales , de premiers principes , le peu que nous pouvons savoir certainement sur la métaphysique, sur la morale , sur les sciences politiques , peut-être donnait-il à l'esprit humain des limites trop étroites ; peut-être, accoutumé à des vérités démontrées et formées d'idées simples et déterminées avec précision , il n'était pas assez frappé des vérités d'un autre ordre , qui ont pour objet des idées plus compliquées, et dans la discussion desquelles il faut même se faire des définitions et , pour ainsi dire , des idées nouvelles, parce que les mots employés dans les sciences , tirés de la langue vulgaire et employés dans le langage commun , n'ont qu'un sens vague et détemiiné. Peut-être paraissait-il n'avoir pas assez senti que, dans des sciences dont le but est d'enseigner comment on doit agir, l'homme peut, comme dans la conduite de la yie, se contenter de probabilités plus ou moins fortes ; et qu'alors la véritable méthode consiste moins à considérer des vérités rigoureusement prouvées, qu'à choisir entre des proportions probables , I et surtout à savoir évaluer leur degré de probabUité.

« D'Alembert croyait, comme Fontanelle , que l'homme sage n'est pas obligé de sacrifier son : repos à l'espérance incertaine d'être utile; qu'il doit la vérité aux hommes , mais avec les mé- ' nagements nécessaires pour ne point avertir ceux qu'elle blesse de se soulever et de se réunir contre elle ; que souvent , au lieu d'attaquer I de front des préjugés dangereux, il vaut mieux ' élever à côté d'eux des vérités dont la fausseté de ces opinions est une conséquence facile à déduire ; qu'au lieu de porter à l'erreur des coups directs, il suffit d'accoutumer peu à peu les hommes à raisonner, afin qu "après en avoir pris l'heureuse habitude, ils puissentavoireux-mêmes le plaisir et la gloire de rompre les chaînes dont leur raison était opprimée , et de briser les idoles devant lesquelles ils étaient lassés de fléchir. 11 regardait l'amour de l'occupation, le goût du repos, celui de la vie privée, comme les barrières les plus sûres qu'on pût opposer aux vices; il craignait que ceux qui aspirent à des vertus plus éclatantes ne se trompassent eux-mêmes , ou ne ciierchassent à tromper les autres; et que l'amour trop inquiet du bien public ne fût souvent une ambition déguisée. Il était indulgent par philosophie comme par caractère, persuadé qu'il faut peu exiger des hommes, pour être plus sûr d'en obtenir ce qu'on exige; leur prescrire seulement ce qu'on leur a montré, par son exemple; n'être pas au-dessus des forces humaines, et ne pas mettre l'estime publique , la

satisfaction intérieure à trop haut prix , de peur que la plupart des hommes n'aiment mieux y renoncer que d'y prétendre.

« D'Alembert avait appliqué l'esprit de raisonnement et de discussion à la littérature et aux principes du goût : avec une philosophie plus profonde que Fontenelle et la Motte, il avait marché sur leurs traces , en évitant les erreurs où l'amour du paradoxe et l'esprit de parti avaient pu les entraîner : il ne croyait pas qu'il y eût en littérature des lois générales , fondées sur la raison. Écrire simplement , et surtout avec clarté ; n'employer que des mots dont le sens soit précis , ou du moins déterminé par l'usage qu'on en a fait ; éviter ce qui offense l'oreille, ce qui choque les convenances. Le simple bon s'ens a dicté tes règles , et il n'en voulait point d'autres : « L'art d'écrire , disait-il , n'est que l'art « de penser ; et celui de l'éloquence n'est que le « don de réunir une logique exacte et une âme « passionnée. « Quant à la poésie , dont le but principal est de plaire, d'Alembert ajoutait seulement à ses règles la nécessité de se soumettre aux lois de convention établies : il faut craindre de blesser les hommes dont on veut capter les suffrages , et l'on doit respecter alors les jugements de leurs préjugés presque autant que ceux de leur raison. Ces opinions furent combattues par beaucoup de littérateurs, qui apparenunent croyaient qu'ils auraient trop à perdre, si l'on voulait borner leur mérite à ceiui de leurs idées. Les poètes surtout furent indignés d'être jugés par un géomètre. La sécheresse des mathématiques leur semblait devoir éteindre l'imagination; et ils ignoraient sang doute qu'Archimède et Euler en ont mis autant dans leurs ouvrages, qu'Homère ou l'Arioste en ont montré dans leurs poésies.

« Cependant d'Alembert avait aussi fait des vers, mais en petit nombre : il réussissait surtout dans ceux qui, placés au bas d'un portrait, doivent renfermer en peu de mots une pensée vraie , fine , profonde , exprimée d'une manière forte ou piquante , et rendre , par un petit nom.bre de traits, le caractère , les talents , les vertus* d'un homme célèbre.

<c II n'avait pas prononcé, à beaucoup près, toutes ses opinions littéraires et philosophiques : ce qn'il en avait laissé pénétrer lui avait suscité assez de haines; aussi proposait-il que chaque homme de lettres , pour concilier les intérêts de la vérité ou ceux de son repos , déposât dans une espèce de testament littéraire ses opinions bien entières, bien dégagées de toutes restrictions. n ne faut pas croire qu'il entendît par là certaines doctrines hardies , déjà si ciairemeut énoncées dans un grand nombre deUvres: mais il existe en littérature, en philosophie, en morale, beaucoup d'opinions très-vraies, qu'on n'ose avouer, non qu'elles exposent à quelque danger réel celui cpii les soutiendrait, mais parce qu'elles blessent l'opinion commune de la société , dont

ALEMBERÏ

îî faut ménager les erreurs générales, si l'on ne veut pas renoncer aux agréments qu'elle procure. Cette condescendance presque nécessaire perpétue une foule de petits préjugés , la plupart peu importants s'ils étaient seuls , mais qui , réunis ensemble, foi-ment un grand obstacle aux progrès de la vérité , et entretiennent l'habitude de penser et de juger d'après autrui. Nous devons regretter que d'AIembert n'ait pas exécuté ce projet; peu d'hommes auraient pu faire un ouvrage meilleur et plus étendu ; il en est peu qui aient conservé moins de préjugés. «

Sage sans être timide, alliant la prudence et l'amour de la vérité , d'AIembert semblait pouvoir espérer que son repos ne serait pas troublé. L'Encyclopédie en fut l'écueil : un seul article de ce dictionnaire ( l'article Genève ) lui suscita deux disputes très-vives. Cette ville, que Calvin et Bèze avaient rendue célèbre dans le seizième siècle, était devenue une seconde fois, parle séjour de Voltaire, l'objet de l'attention de l'Europe. D'AIembert avait fait l'éloge de la constitution que Genève avait alors, de la douceur de ses lois , de l'équité de ses magistrats, de l'esprit philosophique qui s'était répandu même parmi le peuple ; mais il montrait quelque doute sur l'orthodoxie de ses pasteurs , et regrettait que la proscription prononcée par Calvin contre les spectacles fût encore respectée.

n était en effet singulier que les pasteurs genevois, ou leurs protecteurs, prétendissent au droit d'empêcher des citoyens libres de se Uvrer à un amusement qui n'a rien de contraire aux di'oits des autres hommes. Cette liberté était le seul objet de la réclamation de d'AIembert : il ne proposait point de sacrifier une partie du trésor public pour dissiper l'ennui qui poursuit les gens oisifs, et de fah'e payer par une nation libre les plaisirs de ses chefs ; mais il croyait que puisque les hommes ont besom d'amusement, un plaisir dont le goût, même excessif, n'expose point au risque de perdre ou sa fortune, ou son temps , ou sa santé ; un plaisir qui exerce l'esprit , donne le goût de la littérature , et peut , s'il est bien dirigé, inspirer des vertus ou détruire des préjugés , devait mériter quelque indulgence , ou même quelque encouragement. Rousseau combattit l'opinion de d'AIembert avec beaucoup d'éloquence et de chaleur ; cet écrit contre les théâtres , composé par un auteur qui avait fait une comédie et un opéra , eut en France un succès prodigieux, surtout parmi les gens du monde tjai fréquentent le plus les spectacles : il semblait que, pour y aller avec plus de plaisir, ils avaient ittendu à être bien sûrs de n'en pouvoir retirer aucune utilité réelle. D'AIembert répondit à la lettre de Rousseau ; mais sa réponse eut moins de succès , et la dispute fut bientôt oubliée.

Pendant que les éditeurs de l'Encyclopédie s'occupaient à rendre ce livre plus digne de son succès ; que les défauts qu'on avait reprochés aux premiers volumes s'effaçaient de plus en plus;

que les hommes les plus éclairés s'empressaient d'y contribuer; ce même ouvrage essuyait une | sorte de persécution. Les deux partis qui avaient longtemps partagé l'Église de France étaient alors dans le moment où la chute de l'un d'eux , devenue inévitable, allait entraîner l'autre avec lui : l'Encyclopédie gardait entre eux une neutralité absolue , et tous deux se réunirent contre elle; des libelles, enfantés par des écrivains incapables de l'entendre ou d'en profiter , persuadèrent à des hommes puissants que ce livre pouvait être dangereux pour la nation , ou du moins pour eux-mêmes. L'accusation d'impiété avait cessé d'être effrayante, à force d'avoir été prodiguée; on fit du mot d'encyclopédiste et de^Ailosophe le nom d'une secte à laquelle on imputa le projet de détruire la morale et d'ébranler les fondements de la paix publique : tous ceux qu'on marquait de ces noms devaient être nécessau'ement de mauvais citoyens, parce qu'alors la France était ennemie d'un roi philosophe qui, juste appréciateur du mérite, avait donné des témoignages publics d'estime à quelques-uns des auteurs de l'Encyclopédie. Ce fut à cette occasion que Frédéric offrit à d'AIembert un asile à sa cour.

En 1765, d'AIembert donna son ouvrage sur la destruction des Jésuites : l'abolition de cet ordre lui parut un événement assez important dans l'histoire des opinions himiaines pour mériter qu'il en traçât les détails , et cette histoire fût impartiale ; aussi ne manqua-t-elle pas d'augmenter la haine que les deux partis avaient contre lui : cette haine se signala par des libelles dont les auteurs ne prouvaient qu'une seule chose , c'est que d'Alenibert avait eu raison dans ce qu'il avait dit de leur parti; ils répondaient à l'accusation d'être fanatiques, en laissant échapper naïvement les traits du l'anatisme le plus emporté ; et d'AIembert ne crut pas devoir répondre à des adversaires qui savaient si bien défendre sa cause. « De tous les écrits , les épigrammes , les arrêts entassés pour écraser ce colosse, écrivit l'abbé Galiani à d'AIembert, il n'est resté el il ne restera que le discom-s de la Chalotais et le vôtre. » Ce succès coûta cher à d'AIembert ; il lui valut la colère du ministre , qui pendant six mois s'obstina à lui refuser la mise en possession de la pension laissée vacante par la mort de Clairaut, et que lui contestait la sordide avarice de Vaucanson, riche de 40,000 livres de rente. Le ministre ne céda qu'aux remontrances de l'Académie, et au cri d'indignation de tous les savants de l'Europe.

Depuis ses recherches sur le système do monde, d'AIembert n'entreprit plus de grands ouvrages mathématiques ; mais il publia dans les recueils des académies dont il était membre , et dans neuf volumes d'Opuscules, un nombre ti'èsgrand de mémoires : on y trouve l'application de ses principes et de ses méthodes au problème de la libration de la Imie , à ceux de la précession des équinoxes et de la nutation de l'axe de la

terre dans l'hypothèse de la dissimilitude des ; méridieas , aux lois générales du mouvement de rotation, à celles des oscillations des corps plongés dans les fluides. H y perfectionne sa théorie des fluides , et sa solution du problème des trois corps; il y étend ses méthodes de calcul. Les mathématiques offrent souvent des questions où les résultats des calculs présentent des difficultés ([ue le calcul ne peut résoudre seul ; il faut qu'il emploie le secours quelquefois dangereux de la métaphysique; ce n'est pas seulement du génie lie la géométrie que dépend la solution des difficultés, mais de la finesse, de la justesse naturelle de l'esprit. D'Alembert a discuté , dans ses opuscules, quelques-unes de ces opinions. Telle fut celle de la nature des logarithmes des quantités négatives; Leibnitz et Jean Bernoulli l'avaient agitée, Euler et d'Alembert la renouvelèrent : le premier soutint l'avis de Leibnitz , le second celui de Bernoulli ; ils se servirent de toutes les raisons que les nouvelles vérités découvertes dans l'analyse pouvaient leur offrir; avec un génie égal à celui des deux premiers combattants, ils employèrent des armes plus fortes : cependant la victoire resta encore indécise , et l'on peut juger de la difficulté d'une ques- I tion dont de tels hommes n'ont pas dissipé tous 1 les nuages. D'Alembert eut une autre discussion du même genre avec Lagrange et Euler, sur la discontinuité des fonctions arbitraires qui entrent : dans les intégrales des équations aux différences partielles : question plus importante , et sur laquelle lem's ouvrages ont répandu plus de lumière. Les premiers principes du mouvement, comme la loi du levier, celle de la décomposition des forces, paraissent d'une vérité si naturelle, si palpable, qu'il faut déjà de la sagacité pour sentir qu'ils ont besoin d'être prouvés , et que la démonstration rigoureuse en est difficile ; d'Alembert l'a cherchée avec succès dans la théorie généi'ale des fonctions analytiques. C'est sans doute un spectacle bien intéressant pour les philosophes , de voir, dans les objets soumis au calcul, des questions très-compliquées résolues avec facilité et d'un trait de plume ; tandis que les vérités en apparence les plus simples exigent un appareil singulier de preuves établies sur des théories savantes dont on n'avait pas encore la première idée , longtemps après que ces vérités , déjà découvertes et admises par tous les savants, étaient devenues d'un usage universel et commun.

C'est dans les opuscules mathématiques de d'Alembert que l'on trouve et ses travaux sur la théorie des lunettes achromatiques, et ses recherches sur plusieurs points d'optique; il y discute l'hypothèse où l'on ne suppose dans la lumière Bolaue que sept rayons différemment réfrangibles, quoique le spectre allongé par le prisme reste continu ; il y remarque que nous rapportons les objets, non à leur vraie direction, mais à celle du rayon qui, perpendiculaire au

fond de l'œil, exerce sur cet organe une force plus grande.

Le calcul des probabilités occupe une partie imposante de ces opuscules ; et si ce calcul s'appuie xm jour sur des bases plus certaines , c'est à d'Alembert que nous en aurons l'obligation. II expose dans ses recherches comment, si de deux événements contraires l'un est arrivé un certain nombre de fois de suite, on peut, en cherchant la probabilité que l'un de ces deux événements arrivera plutôt que l'auti'e, ou la trouver égale pour les deux événements , ou la supposer plus grande, soit en faveur de celui qu'on a déjà obtenu , soit en faveur de l'événement contraire ; il fait voir que ces conclusions opposées enti'e elles sont la conséquence de trois méthodes de raisonner qui paraissent également justes , également naturelles.

n examine la règle qui prescrit de faire les avantages en raison inverse des probabilités , et monti'e combien, dans une foule d'exemples, les conclusions déduites de ce principe semblent en contradiction avec celles où le simple bon sens aurait conduit ; il prouve que les moyens employés par plusieurs géomètres pour détruire cette contradiction ont été insuffisants; lui-même en propose de nouveaux , mais il a soin d'en remarquer également les difficultés et les exceptions.

Dans l'application de ce calcul à la vaccination, d'Alembert fait sentir que , s'il est facile de prouver combien cette opération est utile pour la société en général, le calcul de l'avantage dont elle peut être pour chaque particulier exige d'auti'es principes : en effet, il s'agit pour chacun de s'exposer à un risque certain et présent, pour éviter un risque plus grand , mais éloigné et incertain ; et cette circonstance paraît changer la nature de cette question. D'AJembert n'a pas donné la solution du problème envisagé sous ce point de vue ; car celle qu'il propose , et qui consiste à comparer le risque de mourir de l'inoculation dans un court espace de temps , à celui d'êtie attaqué de la petite vérole naturelle , et d'en mourir aussi dans un temps très-petit, donne seulement une limite au-dessous de laquelle le risque que court un inoculé n'empêche pas que l'inoculation rie lui soit avantageuse; mais ce risque pourrait être au-dessus de la même limite , sans que l'on dût louer le courage ou condamner l'imprudence de celui qui s'exposerait à ce danger. La vi-aie solution du problème dépend d'une méthode d'évaluer la vie , ou plutôt de l'apprécier ( car sa durée ne doit pas enti-er seule dans le calcul); et il serait bien difficile de trouver pour cette méthode des principes dont tous les hommes , môme raisonnables, voulussent convenir, soit pour eux-mêmes, soit pour leurs enfants. C'est principalement dans cette dernière hypothèse que la question devient difficile, et qu'elle peut être importante.

D'Alembert a publié aussi des Éléments de viusirjue. On s'étonnera peut-être que l'analyste

profond qui avait résolu le problème des cordes vibrantes, se soit borné à donner une exposition du système de Rameau, qu'il parvint à rendre intelligible ; mais il ne croyait pas que la théorie matliématique du coi^ps sonore pût encore rendre raison des règles de la musique. Il a aimé pendant toute sa vie cet art, qui se lie, d'un côté, aux recherches les plus subtiles et les plus savantes de la mécanique rationnelle , tandis que sa i uissance sur nos sens et sur notre âme offre aux philosophes des phénomènes non moins singuliers et plus inexplicables encore.

On doit compter au nombre des services que d'Alembert a rendus aux mathématiques, et surtout à la philosophie, le soin qu'il a pris d'éclaircir une dispute célèbre sur la mesure des forces, dispute qui, pendant une partie de ce siècle, a partagé les géomètres ; et d'apprécier ces principes tirés de la métaphysique des causes finales qu'on voulait substituer aux principes directs de la mécanique , et employer à la découverte des lois de la nature. Ces questions avaient égaré quelques bons esprits, et consumé en pure perte le temps toujours si précieux de plusieurs hommes de génie: d'Alembert les discuta, et on n'en parla plus. Les questions les plus profondes de la métaphysique ont eu souvent le même sort que ces tours d'adresse de combinaison, qui étonnent, qui excitent la curiosité tant qu'on en ignore le secret, mais qu'on méprise aussitôt qu'il a été deviné.

Nous n'avons pu donner ici qu'une esquisse très-abrégée des travaux immenses de d'Alembert sur les mathématiques ; travaux que ni les distractions, ni la faiblesse de sa santé, ni ses infirmités, n'interrompirent jamais, qu'il suivait encore en 1782, au milieu de ses douleurs, et qui ont produit à cette époque un nouveau volume d'opuscules, où l'on retrouve son génie, et cette même finesse, ce même esprit philosophique qui caractérisent toutes ses productions.

Le goilt très-vif qu'il avait eu pendant quelque temps pour la littérature et pour la philosophie, n'avait point affaibli sa première passion; ses ouvrages mathématiques étaient les seuls auxquels il attachât une importance sérieuse; il disait, il répétait souvent qu'il n'y avait de réel que ces vérités; et, tandis que les savants lui reprochaient son goût pour la littérature et le prix qu'il mettait à l'art d'écrire, souvent il offensait les littérateurs, en laissant échapper son opinion secrète sur le mérite ou l'utilité de leurs travaux.

En 1772, d'Alembert fut nommé secrétaire de l'Académie française, dont il était membre depuis 1754, et il s'imposa un devoir que ses prédécesseurs avaient jusqu'alors négl gé, celui de continuer l'histoire de cette compagnie. H s'engagea donc à écrire la vie de tous les académi ciens morts depuis 1700 jusqu'en 1772. L'obscurité de quelques-uns, l'esprit de parti qui exagérait ou rabaissait la réputation de plusieurs.

le contraste du jugement de la postérité et de l'opinion des contemporains , la grande variété/ des talents par lesquels chacun d'eux s'était distingué, toutes ces difficultés auraient pu arrêter un écrivain moins zélé pour la gloire de l'Académie , ou moins sûr de les vaincre : elles ne firent qu'exciter l'ardeur de d'Alembert, cl, dans l'espace de trois ans, près de soixante-dix éloges furent achevés. 11 s'était auparavant exercé dans le même genre : les éloges de Jean Benioulii et de l'abbé Terrasson avaient même été ses premiers essais ; celui de Montesquieu était dignede l'homme illustre à qui ce monument était consacré. L'article Éloge, dans l'Encyclopédie, contient des préceptes excellents sur les éloges historiques : ces préceptes, dictés par la raison et par le goût, font sentir toute la difli culte de ce genre d'ouvrage, et doivent décourager ceux qui , honorés de cette fonction par une compagnie savante, sentent combien ils restent au-dessous et des leçons que leur donne d'Alembert, et des exemples qu'il leur a tracés.

Les premiers éloges de d'Alembert sont écrits d'un style clair et précis, tantôt énergique, tantôt piquant et plein de finesse, mais toujours noble, rapide, soutenu. Dans ceux qu'il a faits pour l'histoire de l'Académie française, il s'est permis plus de simplicité, de familiarité, même des traits plaisants , des mots échappés à ceux dont il parle, ou dits à leur occasion. Un grand nombre d'anecdotes propres à peindre ou les hommes ou les opinions de leur temps, donnent à ces ouvrages un autre caractère; et le piihlic, après avoir encouragé cette liberté par des applaudissements multipliés, parut ensuite la désapprouver. Cet ouvrage sera un monument précieux pour l'histoire littéraire, et un de ces livres si rares , où les hommes qui craignent l'application, mais qui aiment la vérité et les lettres, peuvent trouver des leçons utiles de philosophie et de goût.

Nous terminons cet aperçu des travaux de d'Alembert par le jugement qu'en porte Lacroix comme géomètre ; car c'est moins dans le domaine des lettres que dans celui des sciences que réside son principal mérite.

« On n'oserait placer au-dessus de lui aucun des géomètres ses contemporains, quand on considère les difficultés qu'il a vaincues, la valeur intrinsèque des méthodes qu'il a inventées, et la finesse de ses aperçus ; mais cette finesse, qui paraît former le trait caractéristique de son talent, le jetait souvent dans des voies défournées, et l'empêchait sans doute de rechercher le mérite d'une exposition lumineuse cl facile. C'est peut-être par cette raison, et non par une négligence qui ne saurait s'aliier avec le véritable amour de la gloire, qu'en général il a peu soigné les détails de ses ouvrages mathématiques, si l'on en excepte pourtant son Traité de Dynamique, dont il a donné une seconde édition. Dans cet ouvrage même , la tournure des

démonstrations et des calculs s'éloigne beaucoup de la marche, à la fois simple et féconde, qu'Euler a tenue dans tous ses écrits ; de là vient que les découvertes de d'Alembert ont pris, dans les écrits d'Euler et de ses successeurs , une forme nouvelle, qui détourne de plus en plus de la lecture des traités où elles ont paru pour la première fois. La simplification des méthodes , à mesure qu'elle se générahse, fait vieillir assez promptement les ou\Tages de géométrie et de calcul ; et la lecture des originaux devient un travail d'érudition. Sous ce rapport, à mérite égal, les grands écrivains ont l'avantage sur les premiers savants; on ne fait plus que citer les noms de ceux-ci, et on lit toujours ceux-là. Que les hommes donc qui veulent prolonger le succès de leurs écrits dans les sciences, ne se bornent pas à les enrichir de découvertes; qu'ils ne négligent ni la clarté du discours ni l'élégance des méthodes, s'ils veulent parler longtemps eux-mêmes à la postérité. » (Lacroix, dans la Biogr. univ. )

Les^Œuvres littéraires {philosophiques et historiques) de d'Alembert ont été réunies et publiées par Bastien, Paris, an Xin (1805), et année suiv., 18 vol. in-8° ; nouvelle édition (compacte), Paris, Bossange, 1821, 5 vol. in-S". Cette édition est plus complète que la précédente ; elle renferme plusieurs morceaux inédits, et la correspondance de d'Alembert avec Voltaire et le roi de Prusse. Les Œuvres scientifiques de d'Alembert n'ont point été réunies en collection ; elles comprenent : le Traité de dynamique; Paris, 1743, 1781 et 1796; 1 vol. in-4° ;

— Traité de Véquilibre et du mouvement des flicides ;Pa.ns, 1744, 1770;in-4»; — Réflexions sur la cause générale des vents ; \lkl, in-4°;

— Recherches sur la précession des équinoxes et sur la nutation de l'axe de la terre; 1749, in-4°; — Recherches sur différents points importants du système du monde; 1754, 1756, 3 vol. in-4° ; — Tabularum lunarium emendatio ; Paris, 1756, in-4°; — Opuscules mathématiques; 1761-64-67-68-73- 80, 8 vol. in-4° ; — Éléments de musique théorique et pratique, suivant les principes de M. Rameau, éclaircis , développés et simplifiés; Lyon, 1779, in-8° ( 4= édition). — 11 serait à souhaiter que l'on donnât une édition complète des travaux scientifiques de d'Alembert, en y comprenant ses articles de l'Encyclopédie.

Condorcet, Éloge de d'Alembert. — Notices biograpliiques, anecdoliques , etc., qui se trouvent en tête des éditions de Bastien et de Bossange des Œuvres philosophiques, historiques et littéraires de d'Alembert.

*ALEi>i ou OLEN {Jean Van), peintre hollandais, né en 1631, mort en 1698, à Amsterdam. H imita le genre de Melcliior Hondekoeter, dont les tableaux avaient un grand succès , et fit passer beaucoup de ses ouvrages pour ceux du maître. — 11 y a quelques autres peintres ou graveurs du nom d'Alen , dont l'un vivait à Prague vers 1618, et un antre à Dantzig en 1656.

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