C. Alexandre de Géorgie
* ALEXANDRE, roi de Géorgie, mort vers 1440 de J.-C. Il succéda, encore mineur, à son cousin Constantin, qui périt dans une bataille contre les Syriens, en 1414. H régna d'abord sous la tutelle de sa mère, qui essaya de réparer les désastres causés par les invasions de Tamerlan, et fit, enti'e autres, rebâtir l'église de Mtzkhaytha, lieu de sépulture des rois de Géorgie. Vers la fin de ses jours, Alexandre se retira, sous le nom d'Athanase, dans un monastère, et partagea ses États entre ses trois fils , Vakhtang, Déraétrius, et George. Ce partage facilita plus
tard la conquête de la Géorgie par les Turcs;
Klaprolh, Foyaae au Cmicaae et en Géorgie {en allemand), t. H, p. 193. — Brosset jeune , Chronique géorgienne.
D. Alexandre de Pologne.
ALEXANDr^E-jAGELLON , roi de Pologne, grand-duc de Lithuanie , né le 5 octobre 1461, monté sur le trône en 1501, mort à Wilna le 9 août 1506. Il fut l'un des fils de Casimir Vf et de l'archiduchesse Elisabeth, fille de l'empereur Albert n. Son père, en mourant en 1492, désigna son fils aîné Jean-Albert à la royauté de Pologne, et Alexandre au duché de Lithuanie. Encore grand-duc de Lithuanie, Alexandre eut à combattre la politique envahissante du tzar de Moskovie, Yvan- Vassiliévitsch. Dans l'impossibilité de lui opposer des forces suffisantes, il fut obligé de conclure en 1493 une convention en vertu de laquelle le tzar fut confirmé dans la possession du duché de Nowogrod-Siéwierski, détaché ainsi des possessions lithuaniennes. Pour consoler Alexandre de cette concession forcée, Yvan promit de lui donner en mariage sa fille Hélène : ce mariage eut lieu à Wilna en 1495. Le tzar stipula que sa fille restât fidèle à la religion scliismatique et qu'elle eût un temple dans son palais, en même temps qu'elle lui servit d'instrument politique auprès de son mari. Plus tard, Yvan accusa le grand-duc Alexandre d'avoir négligé de bâtir une chapelle dans son palais pour Hélène; et, sous d'autres motifs frivoles, il envahit Starodub et Czerniéchow. Alexandre marcha jusqu'à Boryssow, sur la Bérézyna, tandis qu'une autre partie de son armée s'étant rencontrée avec les Moscovites sur les bords de la Wiedrosza , succomba sous le nombre ( octobre 1499 ). L'ennemi vint assiéger Smolensk ; mais il ne réussit point à s'en emparer, le grand-duc ayant secouru à temps la garnison polono-lithuanienne. Peu de temps après ces événements, Jean-Albert mourut, et Alexandre fut proclamé roi de Pologne à Cracovie en septembre 1501. Le nouveau roi quitta Wilna , et fut couronné à Cracovie le 12 décembre 1501. Au mois de février suivant, la reine Hélène vint rejoindre son mari ; mais elle ne fut point couronnée , comme professant la religion schismatique.
Durant le>6éjour d'Alexandre en Pologne, les Moscovites, sans aucun prétexte, envahirent les possessions lithuaniennes , et assiégèrent Smolensk. Le roi marcha à leur rencontre , et les repoussa. Les parties belligérantes signèrent une trêve de six ans. Cette affaire était à peine arrangée, que les Tatars de Crimée envahirent la Podolie, la Russie-Rouge et la Petite-Pologne. Pour remédier à ce mallreur, Alexandre vint à Lublin en octobre 1503, et y tint une diète : l'assemblée accorda des hommes et des subsides. Puis il se rendit dans la Prusse et dans la Poméranie, pour y recevoir le serment de fidélité. En attendant , les Tatars ravagèrent la Lithna-
. nie : les chroniques du temps portent à cent mille le nombre des prisonniers, et chaque Tatar eut vingt-cinq captifs pour sa part.
Sur ces entrefaites, le roi Alexandre, frappé de paralysie , expira entre les mains d'un empirique polonais qui se disait Grec de naissance. Les Tatars établirent leur camp principal à iCieck, bourg situé au midi de Nieswicz, dans le palatinat de Nowogrodek. De là leurs chefs eiavoyèrent, dans différentes directions , des détachements exercer le meurtre et le pillage. Le ici , malgré ses souffrances, se fit porter dans une litière, et arriva ainsi à Lida; mais sa maladie s'étant aggravée , on le reconduisit à "Wilna. Cependant ]Michel Ghnski, Kiszka et Czarnkowski combattirent si vaillamment à la tête des Lithuaniens, que les Tatars furent complètement défaits à Kieck même. Alexandre était à l'agonie lorsqu'il reçut la nouvelle de la victoire. H leva les mains vers le ciel , versa des larmes de joie, et rendit le dernier soupir, à l'âge de quarante-huit ans. Le principal mérite d'Alexandre-Jageilon est d'avoir réuni par le conseil de son chancelier J. Laski, en un code, les lois de la Pologne, discutées dans les diètes de Piotskow de 1503 et 1504, et dans celle de Radora en 1505. Ce code, qui s'appelle le Statut d'Alexandre et de Laski, fut imprimé pour la première fois en 1506, et depuis réimpruné plusieurs fois. Léonard Chodzro.
Baiidikie, Dzieje Narodu PoUkiego, t. II, p. 81 etsuiv. — Dictionnaire encyclopédique russe. — Pologne pittoresque.
ALEXANDRE ( Eenoît-Stanislas ) , prétendant à la couronne de Pologne, fds de Jean Sobieski, roi de Pologne , né à Dantzick en 1677, et mort à Rome en 1714. Il se mit, en 1697 , sur les rangs des prétendants à la couronne de Pologne, et la refusa en 1704, lorsque Charles XTI la lui offrit. Ce prince versatile mourut capucin à Rome.
IMaler, Encyclop. polonaise.
*ALEXASDRE-WASA, prince royal de Pologne, né en 1614, mort à Wielkie, près Varsovie, en 1635. Il était fils de Sigismond m, roi de Pologne et de Suède , et de l'archiduchesse d'Autriche, Constance ; il était doué d'un caractère généreux et aimable , et mourut à la fleur de son âge , au moment où il revenait d'un voyage d'Italie. Il a été enterré dans l'éghse cathédrale de Cracovie. L. Ch.
Stanislas Plater, Encycl. polonaise.
E. Alexandre de Russie.
ALEXANDRE-NEFSKi (saint), ûls du princc laroslaf 11 Vsevolodovitch , naquit en 1219, peu d'années avant la malheureuse bataille de la Kalka, qui livra la Russie aux Mongols déjà maîtres d'une grande partie de l'Asie, et mourut le 14 novembre 1263. Il défendit la frontière septentrionale du territoire russe contre les incursions de ses voisins du nord, avides de profiter de la malheureuse situation d'un peuple
ALEXANDRE (Russie)
rival. Les Suédois, les Danois, et les chevaliers porte-glaive de la Livonie, se liguèrent contre lui : malgré le petit nombre de ses troupes , Alexandre remporta sur le grand maître de l'ordre une victoire signalée, sur les bords de la Neva. Il en reçut le nom de Ne/ski. Une seconde campagne ne fut pas moins heureuse. Enfin, dans une troisième, il remporta une nouvelle victoire aux bords du lac Peipous, en 1 242 : les chevaliers livoniens furent obligés de lui demander la paix et de lui abandonner le pays de Pskof, dont ils avaient fait la conquête. A la mort de laroslaf II en 1 247 , André usurpa le trône de Vladimir sur son frère Alexandre, qui se vit obligé d'aller plaider ses droits à Sarai, où il se concilia les bonnes grâces du khan. Avec le secours de ce dernier, il monta sur le trône en 1252, et régna onze ans avec sagesse et prudence. Il porta les ai-mes contre les Tchoudes, les lames , les Suédois et les Livoniens, qui ne discontinuèrent pas leurs attaques sur la frontière septentrionale du pays, et repoussa constamment leurs incursions. Il mourut, à son retour d'un dernier voyage à la capitale du khan de Kaptchak, après avoir pris le cilice, suivant la coutume des princes russes à cette époque. Alexandre Nefski fut élevé au rang des saints, et révéré comme un ange tutélaire.
Son corps avait été enterré dans la cathédrale de Notre-Dame, à Vladimir ; maib lorsque Pierre le Grand eut fondé sa nouvelle capitale sur le théâtre même des exploits d'Alexandre, il voulut en sanctifier en quelque sorte le terrain , en y déposant les restes du saint. Il fonda en conséquence le monastère de saint Alexandre- Nefski à l'endroit où la Tchornaïa-Retchka se jette dans la Neva, à quatre verstes (une lieue) de la tour de l'Amirauté, et y fit transférer en 1724 les ossements du héros. Aujourd'hui le saint repose dans la cathédrale de la Trinité, au milieu du couvent : un mausolée magnifique en argent s'élève sur son tombeau , et les bas-reliefs de la châsse représentent les principaux faits de son histoire. Plus de trente-six quintaux d'argent furent consacrés par Elisabeth à cette pieuse offrande , et Catherine II y ajouta une lampe d'or. En l'honneur du même saint , Pierre fonda, immédiatement après la translation de son corps, un ordre qui ne fut pourtant conféré que sous Catherine I"", en 1724. L'ordre de saint Alexandre-Nefski consiste en une croix rouge émaillée , avec des aigles d'or, et qu'on porte suspendue à un cordon ponceau. [Extr. de ÏEncyc. des gens du m. ]
Entsiklopedechesky-Lexicon, I, 465. — Erscli et Grubcr, ^Uyemeine Encijclopddie, III, p. 42, etc. — Karanizin. Histoire de la Russie, IV, 22, etc. — Levesqiie, Histoire de la Russie, 11, 97-134. — l,cclerc. Histoire de la Russie, il, 113-820. — Haiiiiner-Piiigstall, Geschichte der Coldencn Horde in Kaptschak, p. 138-1S2.
ALEXANDRE i"""^ PAULOViTCH , empereur de Russie, fils de Paul Pétrovitch et de Mario Fcderovna , princesse de Wurtemberg, naquit le
1 7 déceiïibre 1777,etmourutle 1'"' décembre 1825. Catherine n se chargea elle-même de l'éducation d'un petit-fils qui lui devint d'autant plus cher qu'elle avait plus de répugnance pour son lils et son successeur immédiat, le malheureux Paul. Ce dernier n'eut aucune part à la direction que reçut dès ses premières années le jeune Alexandre. En confiant son petit-fils au comte Nicolas Soltikof , Catherine traça à ce gouverneur le plan qu'il avait à suivre, et écrivit de sa rnam les instructions qu'elle lui donnait. Rien ne devait rester étranger à son élève, hormis la poésie et la musique, qui, au jugement de Catherine, auraient pris un temps trop précieux sur les études plus indispensables au futur souverain. Le comte Soltikof choisit en 1783, pour précepteur du jeune Alexandre, César la Harpe, depuis l'un des directeurs de la Suisse, et dès lors partisan déclaré des idées libérales du siècle. C'est à cet excellent maître , appartenant à une famille estimable du pays de Vaud , qu'Alexandre fut redevable de ses connaissances variées, de son Jugement prompt et sûr, de son goîit exquis , de son esprit de tolérance et de philanlliropie.
Alexandre, âgé seulement de quinze ans, épousa en 1793 Louise-Marie- Auguste, princesse de Bade , plus connue depuis sous le nom d'Elisabeth Alexéïevna, qui avait à peine atteint alors sa quatorzième année. Ce mariage, que les poètes célébrèrent dans toutes les langues , ne fut pas heureux. Quelques années après , Catherine termina sa glorieuse carrière, et eut pour successeur Paul, qui tomba victime d'un assassinat. Comme Alexandre le Grand , le jeune empereur fut accusé d'avoir trempé dans le meurtre de son père. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il eut connaissance de la conspiration -. on lui avait fait croire que ses propres jours , ceux de sa mère et de ses frères étaient en danger, et on lui avait peint sous l'aspect le plus sombre l'avenir du pays. Tous les regards se tournèrent alors vers le nouvel empereur, dont les qualités précoces avaient fait concevoir de si belles espérances , et Kiopstock en célébra l'immortel avènement par une ode à l'humayiUé. Ces espél'ances furent en grande partie réahsées : sous le règne d'Alexandre , la Russie fit des pas immenses dans la civilisation; et l'hem'euse influence de ce prince s'étendit sur l'Europe tout entière , et même sur une partie de l'Asie. Après avoir réparé les nombreuses injustices commises par son père , rappelé des déserts de la Sibérie les innocentes victimes , et ramené la marche du gouvernement dans la ligne que Catherine lui avait tracée , il rechercha pour son pays de nouveaux moyens de progi'ès , s'appliqua à en développer de plus en plus toutes les ressources , et à y assurer le règne des lois, qiù avaient été jusqu'alors remplacées par la volonté du souverain. Héritier d'un pouvoir illimité, il déclara immédiatement, après son avènement au
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trône, qu'il ne reconnaissait comme légitime au- \ cun pouvoir qui n'émanât des lois ; et ses premiers actes furent l'abolissemcnt du tribunal secret, la révocation de la censure introduite ; par Paul F', l'organisation du sénat comme haute-cour de justice, et le rétablissement dw | comité des lois, institué par Catherine H. 11 introduisit la publicité dans la gestion des affaires, et donna l'exemple de ces comptes-rendus qui malheureusement n'ont point été ronouveiés sous la même forme, mais qui permirent alors d'apprécier avec certitude les avantages et les défauts du gouvernement étabh. Il abolit aussi la torture, comme une tache pour la société; défendit la confiscation des biens héréditaires; déclara solennellement qu'il répugnait à ses sentiments de faire des dons de paysans , comme cela s'était pratiqué jusque-là; et ne permit plus les scandaleuses annonces d'hommes à vendre, qu'on avait coutume de lire dans les journaux. Toutes ses paroles, toutes ses manières respiraient la bonté du cœur, le besoin de se faire aimer, et l'amour le plus vrai de l'humanité. Sans faste ni prétention , il accoutuma lui-même la noblesse à des habitudes simples , comme il lui donnait l'exemple de l'élégance des mœurs et de l'amabilité des manières. Apiès avoir organisé la haute administration, rétabli les divisions territoriales de Catherine [1 , et lemis l'armée sur le pied où Paul F' l'avait trouvée à son avènement, Alexandre s'occupa des affaires du commerce et de l'instruction publique. Il conclut des traités avec plusieurs puissances, rendit des règlements sur la navigation , facilita les communications intérieures, favorisa les arts, et permit à chacun de ses sujets de se livrer à l'industrie que ses moyens le rendaient propre à exercer. Sous lui, les fabriques de la Russie prirent un essor remarquable ; le revenu des douanes fut plus que doublé, et ce pays commença à verser d'abondants produits sur tous les marciiés de l'Europe. Quant à l'instruction publique, il ordonna en 18031a fondation de trois nouvelles universités, indépendamment de celle de Dor pat qui lui doit aussi son origine, et de celle de Wilna qu'il réorganisa ; il fonda ensuite un grand nom.bre de gymnases, et décida que leur nombre serait porté à deux cent quatre, desquels dépendraient deux mille écoles élémentaires.
Mais ce dernier projet ne reçut qu'un commencement d'exécution. Pour s'assurer i)ar luimême de la fidélité de ses agents, et poiu' connaître les nouveaux besoins des localités, il faisait de fréquents voyages , admettait auprès de sa personne des hommes de toutes les classes, et recevait avec affabilité les placcts quon lui présentait. Tant d'efforts concilièrent au jeune monarque l'amour de ses sujets , en même temps qu'ils attirèrent sur lui l'attention de l'Europe : ceux même qui n'approuvaient pas tous ses actes ne purent résister à la séduction de ses qualités personnelles, à ses procédés pleins de grâce et
de dignité, à sou exquise politesse, à la simplicité de ses manières. Toujours et scrupuleusement attaché aux pratiques de la religion, il se concilia la classe des prêtres et la masse du peuple. Heureux si plus tard cette piété n'avait pas dégénéré en un piétisme étroit, en même temps que sa haute raison se laissa dominer par l'effroi qu'inspiraient à la plupart des princes les idées libérales que la révolution française venait de répandre chez tous les peuples de l'Europe !
Les hautes qualités du premier consul de la république française avaient frappé l'imagination ardente d'Alexandre, et les premières années de son règne établirent entre eux des relations auxquelles Alexandre attachait le plus grand prix. Dès le 8 octobre 1801, il avait signé avec Bonaparte un ti'aité d'amitié conclu à Paris ; et dans l'année suivante , quand la paix d'Amiens eut rendu le repos à l'Europe, ils réglèrent ensemble la nouvelle constitution territoriale de l'Allemagne. Mais lorsque le premier consul se fit couronner empereur, et qu'il voulut encore placer sur sa tête la couronne de fer des rois de Lombardie ; lorsqu'il se prépara à détruire le peu d'indépendance que la paix d'Amiens avait laissé à la l'épublique batave, et qu'il occupa successivement toute la côte septentrionale de l'Allemagne , Alexandre lui fit entendre un langage digne , et se plaignit hautement de cet esprit d'envahissement. « La Russie , dit-il dans une note adressée au cabinet de Saint-Cloud , la Russie ( on ne saurait assez le répéter ) n'a aucune envie , aucun intérêt à faire la guerre : c'est la force des circonstances qui lui dictera le parti qu'elle aura à choisir. Mais elle est en droit de 5e flatter que le gouvernement français lui accordera assez d'estime pour se convaincre qu'elle le pourra voir avec une indifférence passive des usurpations nouvelles qu'il se pei'mettrait à l'a- Feuir. » Cependant l'empereur de Russie ne négligea aucun moyeu compatible avec sa dignité pour éviter la guerre ; aussi ne fut-ce qu'après avoir vu s'évanouh' tout espoir de ramener l'emoereur des Français à la modération, qu'il entra contre lui dans la troisième coalition formée par l'Angleterre, l'Autriche et la Suède, et qu'il tira l'épée, malgré les mauvaises dispositions de la Turquie à son égard , et malgré la guerre qu'il Faisait déjà à la Perse.
Le j octobre 1805, une armée russe fut débarquée en Poroéranie , tandis qu'une autre ti-aversa la Prusse, dontle gouvernement hésitait encore à se déclarer contre la France. La bataille d'Austerlitz anéantit , le 2 décembre 1805 , la coalition , et décida du sort de l'Allemagne. Les troupes russes regagnèrent la Silésie, et leur souverain se hâta de revenir à Saint-Pétersbourg pour y réunir de nouveaux moyens de continuer la guerre, pendant que François II, son allié, faisait sa paix avec le vainqueur. Un instant on espéra que la bonne intelligence pourrait aussi se rétablir
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entre la France et la Russie; mais Alexandre ne voulut point ratifier le traité conclu à Paris par M. d'Oubril, et entra bientôt après dans une alliance intime avec la Prusse. Sous les auspices de la reine Louise , Alexandre se lia d'une amitié véritable avec Frédéric - Guillaume lîl, sur lequel devait bientôt tomber tout le poids de la colère de l'empereur des Français. La nouvelle coalition ne fut pas plus heureuse que la précédente : Bennigsen, un des meurtriers de l'empereur Paul , fut battu à Eylau et à Friedland , comme l'armée prussienne, sous le duc de Brunswick, l'avait été à léna; et l'empereur de Russie fut obligé d'abandonner à son malheureux sort un allié auquel il ne restait plus de son royaume que le territoire de la ville de Memel , située aux confins des deux empires. Mais il fut plus heureux du côté de la Turquie, où ses armées réussirent à soulever les Serbes, tandis que l'amiral Siniavine battit la flotte turque dans l'Archipel. Ces avantages ne purent néanmoins consoler Alexandre des échecs nombreux et sanglants que ses armées avaient essuyés en Prusse : il resta stupéfait de l'activité , de l'immense talent et de la fortune de son adversaire; et, n'étant point en mesure de continuer une guerre déjà si pernicieuse pour son peuple, il entra en négociations avec le nouveau Charlemagne, arrivé de victoire en victoire jusqu'aux frontières de la Russie.
Les deux empereurs se virent et se parlèrent plusieurs fois, dans le courant de juin de l'année 1807, dans un pavillon dressé sur un radeau au milieu du Niémen, qui sépare , du côté de Memel , la Russie de la Prusse. Le génie du vainqueur de l'Europe, l'entraînement de ses discours , ses manières à la fois brusques et simples, l'adroite flatterie dont il sut le circonvenir, fascinèrent Alexandre au point que son ressentiment fit place aussitôt à une amitié portée jusqu'à l'admiration. Il entra dans toutes les vues de Napoléon au sujet de l'Europe; et, dans la paix de Tilsit , il sacrifia à ses nouvelles affections un allié fidèle, dépouillé de la moitié de ses États , l'indépendance de tous les États secondaires , et la prospérité même de ses sujets, en adoptant le système continental, désastreux sans doute pour l'Angleterre, mais non moins contraire à tous les intérêts de la Russie, dont ce système paralysa tout d'abord le commerce naissant et l'agriculture. Il embrassa si chaudement la querelle de son nouvel ami, qu'il ne craignit point de lui sacrifier un autre allié , le roi de Suède, dont il récompensa les anciens services par une injustice, excusée peut-être par la politique et par la nécessité de mettre sa capitale à l'abri d'un coup de main, mais indigne des principes sévères d'un prince habituellement juste et loyal. Le malheur n'avait pu faire fléchir le bouillant Gustave-Adolphe IV : opposé à la révolution française depuis son ofigine, et encore plus prévenu contre celui qui s'en était
rendu l'héritier, il ne voulut rien entendre aux accommodements , ni écouter les invitations réitérées de la Russie d'exclure, comme elle, de ses ports les bâtiments anglais. Ale?<andre déclara la guerre à la Suède , envahit la Finlande , et fit la conquête de ce grand-duché , depuis longtemps objet de sa convoitise. Cette guerre n'était pas encore terminée , quand eut lieu la fameuse entrevue d'Erfurt le 27 septembre 1808, où Napoléon se vit entouré de courtisans, rois et princes , et où l'avenir de l'Europe devait être soumis aux délibérations des deux souverains qui s'en arrogeaient la dictature. Ce congrès resserra les liens qui unissaient déjà les deux empereurs , et rassura Napoléon sur les dispositions de son trop facile aUié , au moment où toute son attention se portait sur l'Espagne. Quand la résistance héroïque des Espagnols et les subsides de l'Angleterre inspirèrent au cabinet de Vienne le courage de tenter une troisième fois le sort des armes , le cabinet de Saint-Pétersbourg ne jugea pas à propos de soutenir l'Autriche, ni de faire quelques efforts pour tirer la Prusse de son anéantissement. Aussi les batailles d'Aspern et de Wagram firent-elles promptement justice de cette levée de boucliers que l'alliance de la Russie aurait pu rendre décisive, et que cette puissance contribua, au contraire, à faire échouer par une invasion de ses armées en Gallicie , province dépendant de l'Autriche et démembrée anciennement de la Russie , qui en recouvra alors une faible partie. Les armes de la Russie étaient alors particulièrement dirigées contre la Turquie , son ancienne rivale , dont le partage paraissait avoir été arrêté par des stipulations secrètes du traité de Tilsit. Elles furent heureuses de ce côté-là; car non-seulement les forteresses de Silistrie, Rutchulc et Giurgévo tombèrent en son pouvoir, mais le gros de l'armée turque sur la rive gauche du Danube se vit aussi forcé de mettre bas les armes et de se rendre à Koutousof. La guerre contre la Perse ne fut pas moins avantageuse pour la Russie , et amena, au bout de quelques années, de nouvelles conquêtes.
Au milieu de tant de préoccupations, Alexandre ne négligeait point l'organisation de son vaste empire. Il continuait à travailler au développement de toutes les ressources du pays , et l'inaustrie nationale prit un grand essor par suite de la prohibition des marchandises anglaises , qui d'ordmaire encombraient les marches russes. En 1810 fut institué le conseil de V empire, où les lois et règlements sont soumis à une délibération provisoire; en même temps les ministères furent réorganisés et fixés au nombre de huit, avec des attributions précises et bien réglées. On prit aussi, la mêmeannée, diverses mesuresà l'effet de régulariser l'état des finances , l'administration de la Finlande et la valeur des monnaies ; et, l'année suivante, Alexandre fit inaugurer la magnifique cathédrale de Notre-Dame de Casan,
ALEXANDRE (Russie)
fiUi
qui n'est pas le moindre des monuments de son! règne.
L'état de la Pologne et l'occupation du duché d'Oldenbourg par les Français amenèrent bien-, tôt un refroidissement qui ne tarda pas à tournosl en mésintelligence , et qui eut pour résultat cettei fameuse guerre du Nord , terme de la fortune] de Bonaparte. Cependant la Prusse, circonvenue de toutes les manières, embrassa le parti du plus fort; et l'Autriche, à laquelle la Russie venait de faire la guerre, ne voulut pas non plus se brouiller avec le puissant empereur des Français. La Suède seule, gagnée par la promesse de la cession de la Norwége poui l'indemniser de la perte qu'elle avait faite de la Finlande, consentit à oublier les mauvais procédés de la Russie, en signant avec elle, le 24 mars 1812, im traité d'alliance auquel l'Angleterre accéda peu de temps après, et qu'il eût été important pour Napoléon de prévenir. Si la pais de Boukharest , tout à l'avantage de la Russie . ne donna pas à cette puissance un nouvel allié, eiie la débarrassa au moins d'un ennemi qui alors était loin d'être abattu, et lui permit dt rappeler les troupes nombreuses entretenues pai elle entre le Prouth et le Danube. Rien n'égale h rapidité avec laquelle l'armée française se porte par le centre de l'Europe aux frontières de h Russie : elle était déjà sur le Niémen avant qu'or sût qu'elle avait dépassé Berlin, et Alexandrt ne fut pas d'abord en mesure de la recevoir Ses généraux eurent donc l'ordre de se replie) vers l'intérieur, ravageant tous les pays qu'ils quitteraient, et faisant tous leurs efforts poui former leur jonction avant que l'ennemi eût atteint la Russie proprement dite. Après avoir releva le courage des troupes par sa présence, Alexandre se dirigea sur Moscou , où il s'occupa à soulever les masses en stimulant le sentiment national , l'amour de l'indépendance, et l'attachemenl à la religion du pays. Ces mesures pouvaient paraître d'autant plus tardives que l'autocrate se préparait à la guerre depuis près d'un an ; et l'on s'est étonné avec raison d'an manque de prévoyance que rien ne semblait justifier. L'empereur retourna ensuite au quartier général, d'où il adressa le l^"" juillet une nouvelle proclamation à son peuple ; mais il ne prit pas luimême le commandement de l'armée, confié à Barclay de ToUy, général expérimenté, dont le peuple iTisse se défiait cependant, comme d'un étranger. On sait qu'après la prise de Smolensk ce commandement passa entre les mains de Koutousof, le principal auteur de la paix de Boukharest , celui que le peuple russe considère comme le sauveur de l'empire.
Il n'est pas probable que l'ordre ( s'il a été donné ) , en vertu duquel Moscou fut mis en cendres, soitémané de l'empereur Alexandre : sadouceur habituelle, son attacliement aux progrès de la civilisation , et la timidité avec laquelle il ménageait l'opinion publique, ne permettent pas de
lui attribuer un tel acte de barbarie; mais il en profita, et rejeta dès lors les offres que Lauriston lui faisait au nom de son maître , avec une fermeté à laquelle on ne s'était pas attendu. Après cinq semaines perdues en tentatives de négociations , l'évacuation de Moscou fut opérée par les Français le 23 octobre 1812 ; et l'on sait les funestes conséquences de cette retraite , qui anéantit la presque totalité de l'armée française , dont une faible partie seulement échappa aux dangers du passage de la Bérésina. A partir de ce moment, Alexandre adopta le rôle et le langage de pacificateur de l'Europe : dans son manifeste de Varsovie du 22 février 1813, et par sa proclamation de Kalisch du 25 mars suivant, il fit les promesses les plus séduisantes , en appelant tous les peuples à l'indépendance , et leur faisant comprendre , dans un langage vraiment libéral , ce qu'ils devaient à leur honneur et à la dignité de la nature humaine. Le péril qu'il venait de courir avec tout son pays , la terrible catastrophe qui engloutit la fortune de Napoléon, paraissent avoir fait sur son âme une impression profonde, et l'avoir jeté dans une espèce d'exaltation religieuse et mystique qu'on ne lui avait pas connue auparavant , et que fortifiait peut-être le remords de ses dérèglements passés. C'est au bruit des armes , et avant qije les troupes françaises eussent évacué l'empire, que le prince Gallitzin, qui participait de cette tendance, fonda la Société biblique russe , destinée à répandre l'Évangile chez tous les peuples de la vaste domination de l'autocrate, mais qui fut supprimée dans la première année du règne de l'empereur actuel.
Nous ne suivrons pas ici la marche des troupes rasses'à travers l'Allemagne; nous ne parlerons pas des batailles auxquelles l'empereur assista , ni de ses relations amicales avec Moreau , ni de son influence sur les négociations jusqu'à la prise de Paris: nous rappellerons seulement que, fidèle à l'esprit d'envahissement commun à tous les souverains russes depuis Ivan in Vassihévitch , il s'empara de la Pologne, en expulsa les administrateurs saxons, et y fit, dès le 17 juin 1813, rendre la justice en son nom. Cette prise de possession violente lui fut confirmée quelque temps après par le congrès de Vienne; elle acheva l'anéantissement de la Pologne , provoqué et commencé par la même puissance , et détruisit ainsi un des boulevards de l'Europe contre l'immense monarchie moscovite, agrandie peu auparavant par la paix de Gulistan, conclue le 12 octobre 1813 avec la Perse , et dont l'ascendant croissait d'année en année.
Alexandre non-seulement préserva Paris des ravages dont le menaçaient les Prussiens , mais il respecta aussi la volonté du peuple relativement au choix de son nouveau souverain; et si la famille des Bourbons fut rétablie en France, ce n'est point à Alexandre qu'il faut s'en prendre. Ce fut encore lui qui s'opposa aux prétentions formées par l'Autriche sur quelques provinces
^0UV. BIOGR, UNIVERS. — T. I.
ALEXANDRE (Bussie)
françaises autrefois dépendantes du saint empire. 11 fit tous ses efforts pour faire régner parmi ses troupes la discipline la plus parfaite , sut apprécier les immenses progrès de l'industrie française, et mérita l'estime générale. Ces sentiments d'estime l'accueillirent en Angleterre, où il se rendit après la conclusion du traité de Paris, le l^"^ juin 1814. Invité à une fête populaire célébrée en son honneur à GuUdhall, il se leva de son siège lorsqu'on chanta le Rule Britannia, rendant ainsi hommage à un peuple puissant et libre, dont il se glorifiait d'avoir mérité les sympathies. Il quitta l'Angleterre le 28 juin suivant, et arriva à Pétersbourg le 27 juillet. Là, son premier soin fut de rendre à Dieu des actions de grâces, et d'honorer les compagnons de ses travaux par un arc de triomphe élevé dans le jardin de Tsarskoïé-Célo ; enfin il fit assurer le sort de ceux que la guerre avait mis hors d'état de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Son séjour dans sa capitale fut de courte durée : il en repartit bientôt pour se rendre à Vienne, où s'ouvrit, le 3 novembre, le congrès qui en porte le nom, et qui plaça l'Europe dans une assiette nouvelle. Les quatre grandes puissances ne s'oublièrent pas dans le partage qu'elles firent des États du second ordre : la Russie s'adjugea la Pologne, la Prusse prit la moitié de la Saxe, l'Autriche ajouta Venise à son ancienne province du M'ianais, l'Angleterre s'enrichit de nouvelles colonies et agrandit l'électorat de Hanovre , devenu un royaume. La ville de Cracovie, objet de convoitise pour trois puissants voisins, fut constituée en république ; faible souvenir de l'ancienne Pologne, dont les habitants n'eurent aucun avis à donner sur le sort qu'on leur réservait. Un régime de fer rendit illusoire la prétendue constitution qui lui fut accordée.
Ces tristes combinaisons étaient déjà arrêtées, et l'on s'occupait de l'organisation intérieure du corps germanique , lorsque le retour de Napoléon répandit l'alarme parmi les alliés. Alexandre n'hésita pas à reprendre les armes , et il rappela aux rois les obligations que leur imposaient le traité de Chaumont et celui de Paris. Dès le 13 mai, il signa avec eux une déclaration par laquelle les quatre puissances placèrent d'un commun accord Napoléon hors des relations civiles et sociales, en ajoutant « que, fermement résolues de maintenir intacts le traité de Paris du 30 mai 1 814 et les dispositions sanctionnées par ce traité, et celles qu'elles ont arrêtées ou qu'elles arrêteraient encore pour le compléter et le consolider, elles emploieraient tous les moyens et réuniraient tous leurs efforts pour que la paix générale , objet des vœux de l'Europe et but constant de leurs travaux , ne fût pas troublée de nouveau. »
La défaite de Waterloo livra une seconde fois la France à la merci de l'Europe coalisée, et permit à Alexandre d'entrer de nouveau à Paris en vainqueur. Il y arriva le 11 juillet 1815, mais
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sans exciter le même enthousiasme, sans donner lieu aux mêmes démonsti'ations. Il sut encore contenir ses troupes par la plus exacte discipline, et respecter un peuple encore grand dans son malheur. Cependant il consentit à se dépouiller de quelques districts enclavés dans ses anciennes frontières, et qui se trouvaient à la convenance des vainqueurs. C'est pendant son séjour à Paris, et dans des conférences tenues avec M™^ de Krûdner, qui , depuis une première entrevue à Hcilbronn, le suivait partout, qu'il mûrit un plan d'alliance que ses sentiments religieux lui avaient suggéré : ce plan, destiné en apparence à faire triompher dans les relations entre les peuples les principes moraux consacrés par le christianisme, n'était en réalité qu'un moyen de mieux surveiller les peuples , et pour les rois un bouclier contre les tendances libérales qui se produisaient partout. Le traité conclu entre les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse, et que le nom de Sainte-Alliance a rendu si fameux, porte évidemment l'empreinte des idées religieuses d'Alexandre. Son préambule est digne des décrets d'un concile ; et c'est une chose singulière que ce tiaité politico-théologique conclu par trois souverains, tous d'une religion différente. Le ton de componction qui y règne passa bientôt dans la vie et dans les actes de l'autocrate, et fut entretenu en lui par les prédications de M""^ de Kriidner, qu'il écoutait alors avec complaisance , bien qu'il la traitât plus tard avec sévérité. Rien ne caractérise mieux l'état moral de l'autocrate à cette époque qu'un aveu qu'il lit à M. Empeytaz , ministre protestant, et compagnon de voyage de la nouvelle prophétesse. « Dans le conseil, lui dit-il , toutes les fois que ses ministi'es étaient partagés d'opinion et qu'il était difficile de les mettre d'accord, il priait Dieu , et avait presque toujours la satisfaction de voir se rapprocher les opinions en proportion de la ferveur qu'il apportait à sa prière. » { Voy. Empeytaz, Notice sur l'empereur Alexandre. )
Le 26 octobre 1815, Alexandre fut de retour à Saint-Pétersbourg , où , peu de jours après , il maria son frère Nicolas à l'une des filles de son allié et ami , le roi de Prusse. Puis il partit pour Varsovie, capitale du royaume conquis, auquel il se montra pour la première fois comme roi, tenant en main une constitution qui aurait pu suffire aux besoins des Polonais, si la nomination du grand-duc Constantin comme gouverneur militaire n'en avait pas tout aussitôt affaibli ie bienfait, et si l'exécution n'en eût pas été suspendue presque immédiatement. Depuis, plusieurs années de paix permirent à Alexandre de reporter son attention sur les affaires intérieures de son empire; mais la multiplicité d'abus qu'il y découvrit, le travail immense auquel aurait donné lieu la réforme qu'elles réclamaient, les obstacles qu'il rencontrait à chaque pas, et lequiétisme religieux dans leq el il était tombé, paralysèrent ses efforts. Toutefois il provoqua l'abo-
lition de la servitude en Courlanrle, dans la Livonie et dans l'Esthonie; et quand, en 1819, les députés de la noblesse livonienne vinrent kii demander la sanction de cette mesure pliilanthropique , il leur dit ces paroles remarquables : <i Vous avez agi dans l'intérêt de notre siècle, dans lequel , pour fonder le bonheur des peuples, il faut des intentions libérales. » De plus, il parcourut encore tout l'intérieur du pays, créfi une banque du commerce, soutint l'histoiieil Karamzindans sagrandeet laborieuse entreprise» s'occupa avec ardeur de la navigation et de marine russe, encouragea l'industrie en permettant aux paysans d'élever des fabriques, travailla à diminuer la dette dont la Russie était chargée; enfin il exila les jésuites des deux capitales, avant de leur interdire tout l'empire. C'est aussi dans cet intervalle qu'il fonda, de concert avec le comte Araktchéïef (en qui il avait une confiance illimitée que ne justifiaient aux yeux du pays ni les talents ni le caractère de ce général), des colonies militaii'es, dans le but d'entretenir une armée considérable sans augmenter les charges de l'État, et sans enlever à l'agriculture les bras nécessaires à la défense du pays.
Le congrès d'Aix-la-Chapelle , auquel Alexandre prit une part si décisive, suspendit quelques moments, son ardeur de réorganisation. A daler du congrès de Troppau, il fut constanmient distrait des soins de son empire par l'attachement qu'il conserva pour les principes de la Sainte- Alliance, et par sa crainte que les idées lii)érales, qui se faisaient jour presque à la fois en Espagne, en Italie et en Portugal j. ne finissent par embraser l'Europe entière et par ébranler tous les trônes. Pendant qu'il armait l'Autriche contre Fltaiie, et que, de concert avec ses alliés, il poussait la France contre l'Espagne, il abandonna à leur sort ses coreligionnaires de la Grèce, dont il avait longtemps favorisé les vœux, et que l'espérance seule d'obtenir son appui avait engagés à la levée de boucliers de 1821 . Vivement affecté de la tourmente à laquelle une grande partie de l'iùirope se trouvait livrée, plus effrayé encore de l'insubordination momentanée d'un régiment de ses gardes, il abjura vers la fin de ses jours les idées que M. la Harpe avait fait germer en lui avec tant <ie soins, et qui avaient fait sa gloire aux yeux de l'Europe civilisée. La censure, en Russie, devint alors sévère et méticuleuse; une inquisition tracassière fut exercée contre plusieurs professeurs de la nouvelle université de Saint-Pétersbourg; on opposa de grands obstacles aux voyages des Russes dans les pays étrangers ; la franc-maçonnerie fut supprimée dans tout l'empire, et la Pologne demanda en vain l'accomplissement des magnifiques promesses qu'on lui avait faites. Le cabinet autrichien exerça une influence de plus en plus décisive sur celui de Saint-Pétersliouvg; la Turquiemit impunément la longanimité d'Alexandre aux plus cruelles épreuves, et son pays perdit beaucoup de cette cousidération et de celte po-
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pularité qu'un système tout différent lui avait acquise. Au désespoir sans doute de voir écliouer ses plus beaux projets et de lutter contre des difficultés trop réelles , Alexandre se lassa des travaux que lui imposait sa position : il rechercha des émotions nouvelles dans les jouissances de la vie privée , et s'abandonna à une dévotion voisine du mysticisme.
Frappés de l'immense contraste enti-e ce qu'ils avaient vu en France pendant l'occupation , et ce que leur patrie leur offrait; humiliés de la position précaire dans laquelle ils se trouvaient vis-à-vis du pouvoir, et animés du désb* démettre fin aux abus qu'ils remarquaient partout dans les administrations et dans les tribunaux , plusieurs centaines de jeunes Russes, appartenant à la haute classe, les uns militaires, d'autres employés civils ou lettrés , conspirèrent contre le gouvernement de leur patrie. Sans bien se rendre compte de ce qu'ils mettraient à la place du pouvoir qu'ils se proposaient d'abattre , et, dans le fait, sans avoir étudié les véritables besoins de la nation , ils crm-ent que , pour régénérer la Russie , le premier pas à faire était de livrer à la mort l'empereur avec toute sa famille, et dans cet espoir ne reculèrent point devant un attentat odieux qui , loin de sauver le pays, en aurait fait la proie d'ambitieux habiles à profiter, pour leur propre fortune , de l'enthousiasme inconsidéré de leurs jeunes compagnons. Cette conjuration de jeunes Russes , divisés d'opinions et d'intérêts, s'appuya sur une autre conspiration qui se tramait en Pologne , et dont l'indépendance nationale était le but avoué. Ne se doutant pas du volcan sur lequel il marchait, et dont son inépuisable bonté aurait dû détourner les périls, Alexandre suivit son épouse malade dans les provinces méridionales de l'empire , dans l'intention de lui faire oublier par des soins affectueux et empressés un délaissement qu'elle n'avait pas mérité , et qu'il se reprochait amèrement. Avant de quitter sa capitale il se rendit au couvent de saint-Alexandre Nefski , et fit célébrer, dit-on, le service des morts , à la suite peut-être des tristes impressions qu'avaient faites sur son âme les paroles d'un ermite dont il avait visité la lugubre cellule ( Les derniers jours du défunt monarque et empereur Alexandre /*''; Saint-Pétersbourg, in-8°, 1827. )
<( Il est certain, dit M"'' de Choiseul-Gouffier ( Mémoires historiques sur l'empereur jilexandre et la cour de Russie; Paris, in-8°, 1829,pag. 357), qu'Alexandre, longtemps avant sa mort, nourrissait les plus sinistres pressentiments. Ce prince, dit-on, ne put maîtriser son attendrissement en recevant les adieux de sa famille, de la cour; et en sortant de Pétersbourg il fit arrêter sa voiture , se retourna pour considérer encore quekiues instants cette ville superbe , et l'expression mélancolique de sou regard semblait adresser aux Ueux qui l'avaient vu naître un triste et dernier adieu. » Arrivé h
Taganrog , port situé sur la mer d'Azof, Alexandre s'occupa des arrangements nécessaires à l'installation de son épouse qui devait y passer quelques mois, et partit ensuite pour la Crimée, cifin de visiter encore cette belle portion de son empire. Il y fut attaqué de la fièvre endémique, et revint en toute hâte à Taganrog. La conspiration tramée contre lui venait d'être découverte : déjà souffrant, Alexandre apprit le sort qui lui était réservé; et la conscience qu'il avait de ses bonnes intentions et de son amour pour ses sujets, jointe aux horribles mystères que la police de l'empire venait de percer, le jeta dans un accablement si profond qu'il souhaita la mort, et qu'il refusa les rem.èdes dont on pouvait attendre sa guérison. Il mourut le 1''" décembre 1825, à l'âge de quarante-huit ans ; l'impératrice Elisabeth le suivit au tombeau le 16 mai 1826.
Nous terminerons cette notice par ce jugement de Napoléon : « Alexandre est un homme infiniment supérieur à l'empereur François et au roi de Prusse. 11 a de l'esjjrit , de la grâce , de l'instruction ; est facilement séduisant. Mais on doit s'en défier ; il est Sans franchise ; c'est un vrai Grec dîi Bas-Empire. Toutefois n'est-il pas sans idéologie réelle ou jouée : ce ne serait du reste, après tout, que des teintes de son éducation et de son précepteur. Croira-t-on jamais ce que j'ai eu à débattre avec lui.^ Il me soutenait que l'hérédité était un abus dans la souveraineté , et j'ai drt passer plus d'une heure à user toute mon éloquence et ma logique à lui prouver que cette hérédité était le bonheur et le repos des peuples. Peut-être aussi me mystifiait-il ;
car il est fin, faux, adroit Il peut aller loin. Si
je meurs ici , ce sera mon véritable héritier en Europe. Moi seul pouvais l'arrêter avec son déluge de Tartares, etc., etc. » {Las-Cases, t. H, p. 365 et 366.) [Extr. en partie de VEnc. des g. du m.]
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in. Les Alexandre papes.
mort vers 117 de J.-C
ALEXANDRE l"
était natif de Rome, et succéda, en 108, à Euvariste comme évéque de la congrégation des chrétiens à Rome (1). On n'a guère de détails sur sa vie : on sait seulement qu'il remplit ses fonctions jusqu'à la mort de Trajan en 117, année où il souffrit , selon quelques écrivains, le martyre. Il passe pour avoir introduit plusieurs formules liturgiques , l'usage de l'eau bénite , et celui du pain azyme dans l'Eucharistie. Il eut pour successeur Sixte P''. Les Épitres qu'on lui attribue sont supposées. Son nom figure comme martyr dans le sacramentaire de Grégoire le Grand, dans l'ancien calendrier publié par le P. Fronteau, et dans tous les martyrologes.
Piatina e Panvinio, F'ite dei Pontifiai. — Baronius, Annales écoles., ad ann. 132.
ALEXANDRE II , pape, élu en 1061 , mort le 20 avril 1073. Il était natif de Milan, et se nommait auparavant Anselme de Badage ou de Ba- (jio. 11 parait avoir été élève de Lanfranc dans la célèbre abbaye du Bec en Normandie. De retour en Italie , Anselme de Badage prit une part active à la controverse sur le mariage des prêtres de l'église de Milan : en censurant le mariage des prêtres comme une pratique illégale, il gagna la faveur du bas clergé et du peuple, tandis qu'il avait contre lui le haut clergé et la noblesse. Pour empêcher cette controverse de prendre un caractère trop violent, Widon, archevêque de Milan , éloigna de son diocèse Anselme, en le proposant à l'empereur HenrilIIet au pape Etienne X pour l'évêché de Lucques. Cependant le mariage des prêtres revint bientôt «sur le tapis : le fameux Hildebrand, connu plus tard sous le nom de Grégoire Vn, fut envoyé comme légat à Milan ; il s'adjoignit Anselme , et ces deux prélats réunis condamnèrent, en 1058, l'archevêque "Widon comme coupable de simonie, parce que , d'après une coutume ancienne , il se faisait payer des droits pour l'ordination des sous-diacres et diacres. L'année suivante , Auselme fut de nouveau envoyé à Milan, avec le légat Pierre de Damien (Petrus Damianus ), sous prétexte d'examiner de plus près la question de simonie , mais en réalité pour mettre le siège de Milan sous la dépendance de Rome , et amener les archevêques à n'accepter que du pape, et non de l'empereur, l'investiture
(1) Selon d'autres, il succéda à Evariste en 109 de J.-C, et mourut le 3 mai 119.
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par l'anneau. Le pape Nicolas n somma ensuite l'archevêque de Milan de comparaître devant un concile à Rome , ce qui était une infraction aux prérogatives de ce siège archiépiscopal.
A la mort de Nicolas n en 1061, il s'éleva un grave conflit ; la majorité des cardinaux, dirigée par Hildebrand, voulait procéder immédiatement à l'élection d'un nouveau pape, sans attendre la sanction de l'empereur ; le parti des princes italiens , ayant à leur tête le comte de Tusculum , maintenait, au contraire, le droit de l'empereur Henri rv, alors mineur, sous la tutelle de sa mère l'impératrice Agnès. Les deux partis envoyèrent des députés à la cour impériale : ceux des cardinaux attendirent sept jours, et revinrent à Rome sans avoir pu obtenir d'audience. Enfin, après une vacance de trois mois , les cardinaux proclamèrent, le 30 septembre 1061, Anselme, évêque de Lucques, qui prit le nom d'Alexandre II. Dès cette époque, les papes se dispensèrent de la sanction impériale. L'impératrice Agnès et ses ministres ne voulurent pas reconnaître Alexandre II ; et les évêques de Lombardie, favorables au mariage des prêtres , conséquemment adversaires du nouveau pape , envoyèrent, à l'instigation du cardinal Hugo , des députés en Allemagne , proposant d'élever au siège pontifical Cadaloiis, évêque de Parme, homme fort riche, mais de mœurs dissolues. Cadaloiis fut élu le 28 octobre 1061 à la diète de Bâle, et prit le nom d'Honorius II. Soutenu par Benzo , évêque d'Albe, et par quelques troupes de la Lombardie, l'antipape marcha sur Rome , où il se fit beaucoup de partisans. Mais Godefroi , duc de Toscane , vint au secours d'Alexandre ïl , et Cadaloùs fut mis en fuite. En même temps Annon, archevêque de Cologne, du consentement des autres électeurs, se déclara tuteur du jeune Henri, et prit en main les rênes de l'empire. Il allait se rendre en Italie pour mettre fin au schisme qui divisait l'Église , quand il apprit que Cadaloùs venait d'être déposé par un concile tenu à Mantoue.
Alexandre, reconnu seul pape légitime, visita les pi'incipales villes de l'Italie, pour rétablir partout la discipline et s'opposer aux progrès de la simonie. Il interdit, dans une bulle , à tout ecclésiastique marié de dire la messe. Cette bulle fit revivre l'ancienne querelle au sujet du célibat, et amena , dans quelques villes de la Lombardie, des troubles sanglants. Alexandre eut aussi des démêlés avec Richard le Normand, comte d'Averse, relativement à la possession de Capoue, que le pape réclamait comme un fief du saint-siége. Il fut cependant en bonne intelligence avec le.s rois du nord : il envoya un drapeau bénit à Guillaume le Conquérant , accorda la primatie à Lanfranc , évêque de Cantorbéry , et entretint une correspondance avec Harold, roi de Suède. « Comme vous êtes encore peu instruit, lui écri\ ait-il, dans la foi et la sainte discipline, c'est à nous, qui avons charge de toute
l'Église , de tous éclairer par de fréquentes instiuctions ; mais la longueur du chemin nous empêchant de le faire par nous-mêmes, nous en avons donné la commission à l'archevêque de Brème, notre légat. Soyez donc assuré qu'en suivant sa voix , c'est au saint-siége même que vous rendrez obéissance. " Parmi les autres Épitres de ce pape, on remarque celle qu'il adressa aux évêques de France, à l'occasion de la persécution des juifs. Plusieurs chrétiens, indignes de ce nom , avaient alors l'étrange dévotion de massacrer ces malheureux, s'imaginant gagner la vie éternelle par ces meurtres. Alexandre loue beaucoup les évêques de France de ne s'être pas prêtés à ces cruautés. Ce pape mourut après avoir porté la tiare pendant onze ans et demi ; il fut enterré dans la basilique du Latran. C'était un homme de mœurs irréprochables, et d'un zèle éclairé pour la réforme disciplinaire du clergé, ainsi que pour la défense des droits du saintsiége. Il eut pour successeur son principal conseiller, le fameux cardinal Hildebrand , qui prit le nom de Grégoire Vn. On trouve les Épitres et les bulles du pape Alexandre n dans les collections des Conciles et des Decretalia.
Platina e Panvinio, yitedei Pontifiai. — Verri , Storia di Milano. — Baronius, Annal.
ALEXANDRE ni, mort le 3août 1181. Ce pape se nommait, avant son élection, Roland Rainuce, natif de Sienne, de la maison des Bandinelli. II professa d'abord la théologie à l'université de Bologne , et fut créé cardinal du titre de Saint- Marc par Eugène III, et chancelier de l'Église romaine par Adrien IV. Il fut élu pape le 7 septembre 1159 par tous les cardinaux réunis, à l'exception de trois : Jean Morson, cardinal de Saint-Martin, Gui de Crème, cardinal de Saint-Calixte, et Octavien, cardinal de Sainte- Cécile : les deux premiers donnèrent leur voix au cardinal Octavien, parent des comtes de Frascati. C'est ce qu'attestent l'auteur de la Chronique de Reichersberg , et l'anonyme du mont Cassin. OnuphrePanvini compte néanmoins six électeurs d'Octavien, lui-même compris, outre ceux qu'on vient de nommer ; Ciaconius et Palatio y en ajoutent encore deux : Grégoire, cardinal-diacre de Saint-Vit , et Guillaume, archidiacre de Pavie. Quoi qu'il en soit, Octavien prit le nom de Victor IV , et, se proclamant pape légitime , arracha la chape des épaules de son rival , et voulut l'emporter. Mais im des cardinaux présents la lui ayant ôtée des mains, il fit signe qu'on lui donnât celle qu'il avait fait apporter, et s'en revêtit avec tant de précipitation, qu'il la mit à l'envers ; ce fpii excita de grands éclats de rire, et le fit surnommer po/ie à l'envers. Des gens armés qu'il avait apostés entrèrent aussitôt dans l'église , et en chassèrent Alexandi-e et ses adhérents. Il alla ensuite avec sa troupe as- .«îiéger Alexandre dans le fort de Saint-Pierre, où celui-ci s'était retiré. Dégagé [)ar le peuple, Alexandre se retira à Sant^i-Ninfa, dîtns la Cam-
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panie , où il fut sacré le 20 septembre par l'évêque d'Ostie. Octavien le fut quinze jours après ( le 4 octobre), au monastère de Farfe, par l'évêque de Tusculum.
Ce schisme éclata au moment où l'Empire était en hostilité ouverte avec le saint-siége. L'empereur Frédéric I*^"^ prit fait et cause pour le cardinal Octavien, qu'il avait connu légat en Allemagne : il convoqua un concile à Parme, qui proclama Victor IV au mois de février 1160. Ce prince avait des raisons personnelles pour haïr Alexandre , qui était l'un des deux légats qui lui apportèrent à Besançon la lettre d'Adrien IV au sujet de la suprématie papale , et avait appuyé ce qu'elle présentait d'offensant pour l'empereur. Les rois de France et d'Angleterre balancèrent d'abord entre les deux élus ; mais ils se déclarèrent ensuite pour Alexandre El : ceux d'Espagne, de Sicile, de Jérusalem et de Hongrie , suivirent leur exemple. Victor IV, qui se disait élu par le clergé , le sénat et les barons de Rome , était recomiu par l'Allemagne et la Lombardie. Les deux papes s'excommunièrent réciproquement. Alexandre se retira d'abord à Anagni ; et , pour se soustraii-e au pouvoir de l'empereur, il s'embarqua en 1161 à Terracina, pour Gênes. De là il passa en France; il arriva le 1 1 avril 11 62 à Maguelonne, et réunit à Tours un concile qui déclara nulles et sacrilèges toutes les ordinations faites par l'antipape. Ce même concile condamna les Albigeois comme hérétiques. En 1163, il célébra la fête de Pâques à Paris , et y posa la première pierre de l'église Notre-Dame. De là il se rendit à Sens le 30 septembre suivant ; il y séjourna pendant un an et demi : ce fut là qu'il vit Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry , que sa querelle avec le roi Renri fl avait forcé à quitter l'Angleterre. Le pape lui recommanda de continuer la même fermeté à défendre les droits de l'Église. Il y apprit aussi la mort de Victor IV, arrivée à Lucques le 20 ou 22 avril de l'an 1164. Cet événement ne rendit pas la paix à l'Église. Frédéric r"^ fit élire le même jour Gui de Crème , qui prit le nom de Pascal III, et fixa sa résidence à Viterbe. En 1165, les affaires de l'Italie donnèrent l'avantage au pape Alexandre; car l'empereur, après avoir détiuit Milan, avait à, combattre une nouvelle insurrection des cités lombardes. Le cardinal Giovanni détermina le sénat et le peuple de Rome à jurer fidélité à Alexandre, et se mit en possession du Vatican.
A cette nouvelle , Alexandre s'embarqua à Montpellier vers la fin d'août 1105. Il arriva d'abord à Messine, où il fut bien accueilli par les officiers du roi Guillaume Y', roi de Sicile; de Messine, il se rendit à Salei'ne , et de là à Ostie. Son entrée à Rome par la porte du Latran fut célébrée commie un triomphe : le sénat, le clergé, le peuple avec des branches d'olivier à la main , les milices portant les bannières déployées, formèrent un cortège brillant. Peu de temps après,
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l'archevêque de Mayence, Christian, à la tête des troupes impériales , envahit la campagne de Rome , et obligea plusieurs villes à se soumettre à l'antipape Pascal EU ; mais les troupes du roi de Sicile vinrent au secours d'Alexandre , et reprirent la plupart des places de la Romagne. En i 166, Manuel, empereur grec, entama avec le pape «ne négociation pour amener une réconciliation entre les Églises d'Orient et d'Occident, ainsi que la.réuniondes deux empires. La plupart des villes d'Italie désiraient cette réunion; mais Alexandre demandait que le siège de l'empire fût établi à Rome, et Manuel réclamait cet honneur pour Constantinople. Cet article fit échouer toute la négociation. {Cinnam.,TV, 6). En 1167, une excursion imprudente des habitants de Rome ramena sur son territoire les troupes impériales, appelées par le comte de Tusculum. Il s'engagea une bataille dans laquelle les Romains perdirent, dit-on, plusieurs milliers d'hommes. Cette défaite est comparée par les chronicjueurs à celle de Cannes. Les vaincus appelèrent à leur secours le roi de Sicile. Sur ces entrefaites , Frédéric , qui était dans le nord de l'Italie , s'avança avec une armée formidable , et vint , avec l'antipape Pascal , camper près du Tatican en juillet 1167. Après quelques combats d'avant-garde, il occupa l'église de Saint- Pierre, et Pascal y couronna Frédéric et l'impératrice Béatrix. L'empereur, pour gagner l'affection des Romains , rendit les prisonniers sans rançon. Alexandre , ne se voyant plus en sûreté à Rome , se réfugia à Gaëte, et de là à Bénévent. Frédéric fit avec les principaux chefs un traité politique , conserva les autorités civiles établies à Rome, et reçut le serment de fidélité. Le pape l'excommunia,etdéhasessujetsdu serment defidélité. A cette époque, toute la Romagne était ravagée par une maladie épidémique : l'archevêque de Cologne, les évêques de Liège, de Spire, de Ratisbonne et de Verdun, le duc de Souabe, cousin de l'empereur, et Acerbo Morena, le célèbre chroniqueur de Lodi , étaient au nombre des victimes, que l'on évalua à plus de deux cent mille. Cette maladie, qui paraît avoir eu quelque analogie avec le choléra, était regardée comme un châtiment céleste infligé à ceux qui ne voulaient pas reconnaître le véritatte pape. En même temps les villes de la Lombardie levèrent l'étendard de la révolte; et la ligue lombarde, favorisée par Alexandre, éleva, du côté de Montferrat, une nouvelle cité t[ui reçut le nom d'Alexandrie. Frédéric quitta l'Italie, seul et déguisé, en mars 1168. Le pape Alexandre continuait à résider à Bénévent, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de Pascal ( 26 septembre 1168 ). Les partisans de cet antipape élurent à sa place Jean, abbé de Sturm en Hongrie , qui prit le nom de Callixte in. En 1170, Frédéric essaya de se réconcilier avec le pape Alexandre ; mais la négociation , entamée à Veroli, n'eut aucun succès, parce que
l'envoyé de l'empereur, l'évêque de Bamberg, ne voulait pas reconnaître l'autorité du souverain pontife. Au commencement de 1171, Alexandre fut informé du meurtre de Thomas Becket, et reçut, peu de temps après, les ambassadeurs anglais , chargés de disculper le roi Henri de toute participation à ce meurtre. Le pape envoya deux cardinaux en Angleterre pour examiner l'affaire, qui se termina par l'absolution du roi et la canonisation de Thomas Becket le 21 février 1173.
Cependant Alexandre avait transféré son siège de Tusculum à Anagni, après que les Romains lui eurent refusé l'exercice de tout pouvoir temporel à Rome. La ligue lombarde fomenta de nouveaux troubles, et l'empereur revint en Italie avec une puissante armée (1174). Il prit Turin, Susa, Asti; mais il assiégea en vain Alexandrie , et l'archevêque de Mayenci; échoua au siège d'Ancône, secourue par les Vénitiens et les Ferrarais. En 1175, Frédéric conclut avec les villes lombardes une trêve qui fut rompue l'année suivante : l'empereur fut défait à la bataille de Legnano, et parvint avec peine à se sauver à Pavie. Ce fut alors qu'il chercha sérieusement à se réconcilier avec le pape. Après de longues négociations, et après avoir obtenu un sauf-conduit, le pape se décida à se rendre dans le nord de l'Italie. II s'embarqua sur la côte de la Pouille en mars 1177, et vint d'abord à Venise , puis à Ferrare. La première ville fut, après quelques pourparlers, désignée pour conférer d'une paix générale. Cette paix fut conclue par les commissaires de Frédéric pour six ans avec les villes lombardes , et pour quinze avec Guillaume U, roi de Sicile. En juillet 1177, l'empereur se rendit lui-même à Venise : trouvant le pape revêtu de ses ornements pontificaux, entouré de ses cardinaux et d'un grand nombre d'évêques, à l'entrée de l'église de Saint-Marc, il se mit à genoux et lui baisa la mule. Le pape, versant des larmes de joie, releva l'empereur, lui donna le baiser de paix , et lui offrit le bras pour le conduire dans l'église. Après y avoir reçu la bénédiction solennelle , Frédéric se retira dans le palais du doge. On a raconté que le pape, en le bénissant, lui posa le pied sur le cou, en prononçant ces mots de la Bible : Super aspidem et basïlicum mnbulabis ( Tu marcheras sur l'aspic et le basilic ) ; mais c'est un conte , inventé plus d'un siècle après l'événement. La réconciliation se fit le 1'" août 1177, de la manière la plus solennelle. Le pape , dans un concile tenu à cette occasion dans l'église de Saint-Marc, excommunia d'avance quiconque romprait le traité de paix. C'est ainsi que se termina le fameux schisme qui avait durédix-huitans.La trêve avec la ligue lombarde se changea en une paix définitive à Constanc»; en 1183. Avant de quitter Venise, Alexandre, voulant laisser à la république un témoignage de sa reconnaissance, donna au doge son anneau,
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en lui disant de le jeter dans la mer, qu'il lui donnait pour épouse. Telle est l'origine de la céiémonie qui se renouvelait tous les ans à Venise, quand le doge épousait solennellement la mer.
L'antipape Calixte lU, abandonné de l'empereur et de ses partisans , vint, le 29 août suivant, M' jeter aux pieds d'Alexandre , qui l'accueilUt Tort bien et le nomma gouverneur de Bénévent. Cependant quelques schismatiques élurent encore (le 29 septembre 1178) un antipape qui prit le nom à' Innocent III (son nom de famille était Landon, ou Lando Sitino). Alexandre le fit saisir, et l'enferma au monastère de la Cave, où il mourut. En 1179, Alexandre convoqua à Rome le troisième concile général du Latran , auquel assistaient plus de trois cents archevêques ou évéques. On y fit plusieurs décrets importants , relatifs à la discipline du clergé. Il y fut ordonné, entre autres , qu'à chaque cathédrale serait attaché un maître d'école, chargé d'instruire gratuitement les enfants pauvres ; que l'évêque et son chapitre pourvoiraient à l'enseignement de la gi'ammaire et de la théologie. On y excommunia aussi les Albigeois, et on prit quelques nouvelles décisions contre la simonie , alors fort répandue. Burgondio, célèbre juriste de Pise, était le secrétaire de ce concile. En 1180, le pape écrivit aux rois de France et d'Angleterre pour les exhorter à secourir le royaume de Jérusalem contre Saladin. Philippe-Auguste et Henri II acceptèrent la nouvelle croisade. Alexandre essaya môme de convertir le sultan d'Iconium, en lui adressant une espèce de catéchisme sous le nom de Instructio fidei. Enfin , après un pénible et glorieux pontificat de vingt et un ans onze mois et vingt-trois jours, à compter du jour de son élection, il mourut à Citta di Castello. Vicesimo ferme ab urbe mïllïarïo , in quadam Eccleslx romanx possesslone , diem clausit ultimum, dit YAuctuarium Aquicinctlum , qui ajoute que , lorsqu'on apporta son corps à Rome , des séditieux vinrent au-devant , le chargèrent d'imprécations, jetèrent de la boue et des pierres contre son cercueil, et lui permirent à peine d'entrer dans l'église du Latran.
Alexandre avait mis la canonisation des saints au nombre des causes majeures , en la réservant au seul souverain pontife. Depuis le dixième siècle, les papes commençaient déjà à s'attribuer ce privilège, qui avait été partagé par les métropolitains. La canonisation de saint Gautier, abbé de Pontoise , faite par l'archevêque de Rouen l'an 1153, est le dernier exemple que l'histoire fournit des saints qui n'ont pas été canonisés par les papes. Alexandre introduisit le premier l'usage des monitoires. Dans ses bulles, il suivait Je calcul florentin, c'est-à-dire qu'il commençait l'année au 25 mars. Il eut pour successeur Luce III.
Alexandre III occupe un rang distingué parmi les papes. Son long pontificat forme une époque importante dans l'histoire de TJ^^glise et de l'Eu-
rope. Plusieurs de ses Epistolx se trouvent dans les Concilia de Labhe et dans d'autres recueils. La lettre que le pape écrivit à l'université de Bologne peu de temps après son élection a été publiée par G. Rossi , dans son Histoire de Ravenne. Ses bulles ont été imprimées dans le Bullarium de Cherubini, et dans Vltalia sacra d'Ughelli. Le cardinal d'Aragon a écrit en latin la vie d'Alexandre III.
Oniiphre, Platine, Génébracl , Baroniiis, Muratori, Aiinali â'Italia. — S'v^onms, Dereiino Italias. — Tirabnclii. Stnria delta letteratitra italiana. — Bartoli, ntadi Frederico Barèarossa. — Mazzuchelli, Scvittori d'Italia. — Giovani Krancesco Loredano , l-'ita di Alessandro III; Venez., 1672. — Joliann. - Daniel Artopacus, Num Mexandro III Fridericttm Barbàrossum pedibits calcavcrit? Lipz., 1671, in-i".
ALEXAKoaB IV, pape, élu à Naplcsle 12 décembre 1254 : avant son élection il s'appelait Rinaldo d'Anagni , cardinal-évêque d'Ostic. Il était de la famille des comtes de Scgni , et neveu du pape Grégoire IX. Il occupa le saintsiége pendant six ans cinq mois et treize jours, et mourut à Viterbe le 25 mai 1261. A cette époque les papes réclamèrent pour eux l'autorité souveraine sur le royaume des Deux-Siciles, parce que l'empereur Frédéric II était mort excommunié. Conrad, fils de l'empereur, qui voulait prendre possession des États confisqués au profit de l'Église, mourut subitement dans la Pouille , tandis que sa femme et son fils Conradin se trouvaient en Allemagne. Mainfroi , fils naturel de l'empereur Frédéric , se déclara régent de la Pouille et de la Sicile , en l'absence de Conradin. Il envoya contre lui le cardinal Octavien Ubaldin , avec des troupes qui furent défaites. Mainfroi se fit constituer le titre de régent à Bartella , et soumit à son pouvoir le reste de l'Italie inférieure en 1 257, et, en aortt de l'année suivante, il se fit couronner à Palerrne. Alexandre voyant son adversaire maître de la Sicile et de la Pouille , l'excommunia , publia contre lui une croisade, et mit tout son ro\aumc en interdit. En même temps il demanda au roi d'Angleterre, Henri III, des sommes considérables pour solder cette croisade , et lui offrit en dédommagement le royaume de Sicile pour Edmond , second fils de Henri IH. Un légat en donna l'investiture d'avance à ce jeune prince. Mais la valeur de Mainfroi rendit inutiles tous les efforts qu'on fit pour le déposséder, et il obligea le pontife à se réfugier à Viterbe, assista les Gibelins dans la bataille de Montaperto , et resta tranquille possesseur de son royaume.
Alexandre établit au commencement de son pontificat des inquisiteurs en France, à la prière de saint Louis, en 1257. Ce pape, à l'exemple de son oncle , fut très-favorable à l'ordre des dominicains. Il en rétablit, par une bulle du 22 décembre 1254, les privilèges, qu'Innocent FV avait jugé à propos de restreindre ; il en prit la défense contre l'université de Paris (1) , et condamna le
Il Les dominicains réclamaient pour eux au moins
livre de Guillaume de Saint- Amour, 1)es Périls des temps derniers , contre les religieux mendiants; mais il proscrivit en même temps le livi'e de Y Évangile éternel, attribué à Jean de Parme, général des mineurs. Vers le même temps il réunit en un seul corps cinq congrégations d'ermites, deux de Saint-Guillaume et trois de Saint-Augustin. Ce fut sous le pontificat d'Alexandre IV, en 1259, que parut en Italie la secte des flagellants , qui , pour expier les vices et les désordres de leurs contemporains, se fustigeaient jusqu'au sang, et donnaient euxmêmes en public le spectacle d'une pénitence non moins scandaleuse que cnielle. Alexandre IV travaillait , comme ses prédécesseurs , à réunir l'Église grecque avec l'Église latine, lorsqu'il mourut. Il eut poxir successeur Urbain IV.
Plusieurs lettres et bulles de ce pape ont été imprimées dans Labbe, Concilia; dans Ughelli, Italia sacra; dans d'Achery, Specilegium , et dans d'autres recueils.
Oniiphre et Génébrad, in Chron. — Uuchêne, Histoire des papes. — Du Boulay, Histoire de l'université de Paris, III. — Muratori, Ânnali d' Italia. — Giaiinone, Storia civile del régna diNapoH. — Panvinio , fite dei Pontiflci.
ALEXANDRE V, pape, mort le 3 mai 1410, fut cardinal sous le nom de Pierre Filargo, et passait pour originaire de l'île de Candie. Encore fort jeune, il entra dans l'ordre des Franciscains. Ses supérieurs l'envoyèrent en 1357 à l'université de Padoue, pour qu'il y fit ses études. De Padoue il vint à Paris, où il prit ses grades , et visita aussi l'université d'Oxford. Il composa , à Paris , im livre sur les Sentences de maître Lombard. De retour en Italie, il fit l'éducation du fils de Galéas Visconti , qui plus tard obtint pour lui l'évêché de Vienne, puis celui de Navarre, enfin l'archevêché de Milan en 1402. Deux ans après, il fut nommé cardinal par Innocent VII; et le 26 juin 1409 , à l'âge de soixante-dix ans , il fut élu pape par les cardinaux réunis en concile à Pise , et après la déposition de deux papes rivaux , Grégoire XII et Benoît XII. Son premier acte fut de confirmer les décrets du concile de Pise. Son gouvernement fut. extrêmement faible : il n'agissait que parles conseils du cardinal Balthasar Cossa, qui lui succéda sous le nom de Jean XXni. Alexandre avait fixé sa résidence à Bologne , et il avait coutume de dire « qu'il ne pouvait être tenté , comme ses prédécesseurs , d'agrandir ses parents, puisqu'il n'avait jamais connu ni père, ni mère , ni frère , ni sœur, ni neveu. » — Il passait pour un des hommes les plus érudits de son temps ; il traduisit du grec en latin plusieurs ouvrages quin'ont pas vulejour. Mazzuchelli (Sc7'ittori d' Italia) donne la liste des écrits de ce pape ; mais il n'y a d'imprimé que ses bulles et ses
deux chaires de théologie ; runiverslté ne voulait leur en accorder qu'une , tandis que le pape leur en accordait un nont)bre indéfini, l es droits dts dominicains étaient .•lors défendus, à la cour du pape, par Albert le Grand.
ALEXANDRE (Papes)
lettres pontificales, ainsi qu'un petit Traité sur la conception de la sainte Vierge.
Tiraboschi , Storia délie letteratura italiana , vol. 6. — Muratori, Annali d'Italia. — Maimbourg, Histoire du grand schisme.
ALEXAiVDRE VI, pape, né à Valence en Espagne l'an 1431, mort le 18 août 1503 (1). Il était fils de Godefroi Lenzolio ou Lenzuolo ( suivant les médailles du pape Alexandre VI ), officier espagnol, et de Jeanne Borgia (2), sœur du pape Calixte in, et s'appelait Rodriguez ou Boderic, nom auquel il ajoutait encore celui de Borgia. Il étudia d'abord le droit, et se distingua comme avocat ; puis il suivit la carrière militaire , pour laquelle il se sentait plus de vocation. Ce fut alors qu'il devint amoureux d'une certaine veuve i qui avait deux filles, fort jeunes et belles. Après la mort de la mère, il les prit toutes deux sous sa tutelle : il mit l'une dans un couvent, et garda l'autre auprès de lui ; c'était la fameuse Rosa Vanozza, dont il eut cinq enfants ( quatre fils et une fille ) : VHabbe, dit Tomasi, in luogo più di légitima moglie che di sacrilega concubina (3). H aimait beaucoup sa femme, et était un père tendre pour ses enfants : l'aîné s'appelait François , duc de Candie ; le second, César, devenu si fameux sous le nom de duc de Valentinois; le troisième, Giufre, prince de Squillace : le quatrième enfant fut la fameuse Lucrèce, mariée quatre fois ; le nom du cinquième est resté ignoré. Il leur donna une aussi bonne éducation que s'ils avaient été ses enfants légitimes, et leur assura à chacun une assez grande portion de son bien pour les faire vivre à leur aise ; ce qu'il fit avec la dernière précaution , ne voulant pas qu'on sût ses intrigues ; et, en elfet, U les tint si secrètes , qu'elles ne furent rendues publiques que lorsqu'il parvint à la papauté (4).
Pendant qu'il vivait ainsi heureux et tranquflle, Roderic reçut la nouvelle que son oncle avait été élu pape ( le 8 avril 1455 ), sous le nom de Calixte m. Cette circonstance lui devint fataie, en changeant tout le plan de sa vie. Il écrivit à son oncle une lettre de félicitation respectueuse, priant Sa Sainteté de lui continuer sa protection. Le pape appela son neveu à Rome, et lui offrit d'abord un bénéfice de douze mille
(1) Pour prévenir tout reproche de partialité, nous ne suivrons, dans l'histoire de ce fameux personnage, que les autorités les plus généralement admises , Toma.so Toniasi, Platiaa.Burchard, le cardinal Rembo, etc. Nous prendrons pour guide principal l'ouvrage de Gordon, jugé impartial par l'abbé Feller lui-même; et nous nous délierons de Guicchardin, auquel Voltaire lui-même reproche trop de passion. Enfin , nous ne laisserons parler que l'histoire.
(2) La maison de Borgia était très-ancienne en Espagne; elle descendait, dit-on, des anciensrois d'Aragon. Caliste III, auparavant nomme Alfonse Borgia , mort en 1438, eut quatre sœurs : Taînée, Catherine, mariée avec Jean del Milla, fut mère de Louis-Jean del Milla, cardinal, mort en 1507. Une autre des sœurs, Jeanne ou Isabelle, épousa Godefroi Lenzolio, et fut mère du pape Alexandre VI et de trois filles mariées en Espagne.
(3) Tom. Tomasi, Fita duc. f^alentin., p. 3, édit. 1670. ('►) Al. Gordon, Fie du pape Alexandre ri, 1. 1, p. 7.
ALEXANDRE {Papes)
écus par an. On raconte qu'il se détermina avec peine à quitter l'Espagne, où il vivait heureux. H Son amour excessif pour Vanozza, sa tendresse pour ses enfants, et l'idée de les quitter, causaient dans son cœur des agitations si violentes entre l'amour et l'ambition, qu'il ne savait à quoi se résoudre, semblable à un voyageur égaré qui ne sait quelle route suivre. Dans cette perplexité il voulut consulter Vanozza, afin qu'elle le déterminât sur le parti qu'il y avait à prendre. Le résultat de leur entretien fut qu'ils iraient en Italie, mais par de différents chemins : après quoi ils partirent , lui pour Rome, et Vanozza et ses enfants pour Venise. La dame n'avait à sa suite que deux domestiques et un gentiliiomme espagnol, don Manuel Melchiori, qui était peutêtre alors le seul homme du monde qui sût les intrigues de Roderic ; il jouait dans la famille le personnage de parent du prétendu mari de la dame : en cette qualité il servait dans toutes les affaires domestiques, et ses services furent avec le temps si agréables à Vanozza, qu'elle promit de lui donner une de ses filles en mariage, comme la récompense de ses soins et de sa fidélité. Cependant don Roderic, étant arrivé à Rome, alla loger à l'hôtel de son ami le cardinal de San-Severino, Milanais. Peu de temps après, le pape le manda. Dès que Roderic fut auprès de lui, il se jeta aux pieds de S. S.; et en les baisant il les arrosait de larmes de tendresse, lui souhaitant une longue jouissance de la nouvelle dignité à laquelle son mérite éclatant l'avait élevé. Après plusieurs compliments réciproques , Roderic se retira, laissant au pape une idée si avantageuse de son mérite et de sa conduite, que S. S. ne put s'empêcher d'y applaudir ouvertement, et de le louer en présence des cardinaux qui se trouvaient auprès de S. S. Enfin il fut si persuadé de la gi-ande capacité de son neveu, qu'il le fit archevêque de Valence; et, le 12 septembre 1456, il le fit cardinal-diacre avec le titre de Sanmcola in carcere Tullïano ; et afin qu'il pût faire une figure pronortionnée au titre de neveu du pape, il l'éleva à la charge de vice-chancelier de l'Église, poste éminent de confiance, et dont l'exercice doit se faire avec beaucoup de pompe et d'éclat ; à quoi le pape ajouta un revenu de vingt-huit mille écus par an (1). »
Cependant la dignité de cardinal ne convenait pas tout à fait aux inclinations de Roderic, qui aurait mieux aimé occuper un poste militaire, afin d'être plus à portée de voir ses enfants et sa maîtresse. Il n'accepta la pourpre qu'avec l'espérance de succéder un Jour à son oncle. « Après quoi il affecta une piété et une humilité peu communes , en jouant le personnage de l'hypocrite le plus rusé et le plus consommé : il paraissait, pour ainsi dire, enveloppé dans la sainteté ; même sa tête était toujours penciiéc et ses yeux toujours baissés vers la terre. 11 prê-
(1) Gorilon, f'iv du pape AkTundre f'I, t. I, p. 9.
chait sans cesse la foi et la repentance ; il fréquentait les églises, haranguait en pubhc, s'insinuait dans la bienveillance des peuples en leur offrant sa protection dans toutes sortes d'occasions; il paraissait ennemi des richesses, visitait constamment les hôpitaux, faisait de grandes libérables aux pauvres, et publiait qu'à sa mort ils seraient ses héritiers. De tels artifices le firent paraître un saint aux yeux du monde; car la renommée ne fit pas seulement retentir tous les monastères de Rome de sa piété , mais le collège même des cardinaux la publiait et s'en faisait honneur. Il s'acquit la réputation d'un Salomon pour la sagesse , d'un Job pour la patience, d'un Moïse pour la publication de la loi de Dieu, et enfin l'un des plus saints hommes du monde : les cardinaux ses confrères étaient si ravis de trouver parmi eux une personne d'une vertu si exemplaire , qu'ils lui donnaient à l'envi des marques particulières de leur estime (1). »
Pendant qu'il vivait d'une manière en apparence si édifiante , il écrivait à sa maîtresse, lui recommandant le secret, et l'exhortant à la chasteté jusqu'à ce qu'il pût la voir. Peu de temps après, son oncle vint à mourir (le 6 août 1458), et eut pour successeur Pie II. Sous ce pontificat et sous celui de Paul II, on ne trouve aucune mention du cardinal Roderic. On apprend seulement sous Sixte IV, successeur de Paul II, qu'il s'était si bien insinué daus les bonnes grâces du pape, qu'il lui donna l'abbaye de Subiaco, et l'envoya en qualité de légat auprès des rois d'Aragon et de Portugal , pour régler les différends qui existaient entre ces deux souverains relativement à leurs prétentions sur la Castille. Le cardinal Roderic échoua dans ses négociations ; quelques intrigues qu'il eut , diton, avec les dames de la cour de Lisbonne, lui attirèrent le mécontentement du roi. En revenant , il fit naufrage et faillit périr sur la côte de Livourne ; au même moment , Sixte IV mourut, et eut ( le 29 août 1484 ) pour successeur Innocent VUE.
De retour à Rome, Roderic, sollicité par des lettres pressantes de Vanozza, pria le saint-père de lui permettre de se rendre à Venise, pour y arranger quelques affaires de famille. Sur le refus réitéré du pape , qui était sans doute instruit de l'état réel des choses , il fit venir secrètement sa maîtresse à Rome. « Elle y prit un logement près du Capitole, dans une maison qui appartient aux moines del Popolo. Elle n'y fut pas plutôt établie, que la curiosité porta quelqu'un de ces pères à chercher quelle pouvait être cette dame qui vivait d'une manière si retirée dans un lieu si écarté. On rapporte (pie le général de cet ordre ayant jeté les yeux sur une de ses filles, qui était une beauté parfaite, souhaita ardemment de s'insinuer dans la famille d'une manière plus particulière;
(1) GorJon, ibid., p. 12.
ludis dès que Vanozza s'aperçut que sa retraite était sur le point d'être troublée par cette circonstance imprévue , elle ne tarda pas à quitter cet endroit, ce qui fut fait aussi secrètement que possible. Elle vint se loger dans une maison proche de l'église de Saint-Pierre, où les choses furent concertées de manière qu'elle put y vivre en repos, et sans craindre que son intrigue pût être divulguée. On trouva à propos que don Manuel, qui jusqu'ici n'avait paru que comme majordome, passât maintenant pour le mari de la dame ■ c'est pourquoi il prit équipage, et commença de faire une belle figuie dans Rome sous le nom de comte Ferdinand de Castille. Pour la dame, elle vivait très-retirée chez elle, et ne sortait jamais que lorsqu'il s'agissait d'avoir quelque entrevue avec le cardinal , qui de son côté ne manquait pas de répondre à ses bontés , sous prétexte d'aller voir le comte , avec lequel il voulait , disait-il , contracter une étroite amitié. De cette manière, Roderic se divertissait avec sa maîtresse , il soupait et passait des nuits avec elle ; et le jour il s'occupait à visiter les églises, les hôpitaux, etc. (1). » Cependant la santé d'Innocent VIII déclinait de jour en jour; et ce pape mourut le 25 juillet 1492, après avoir recommandé aux cardinaux de lui choisir un successeur d'une vie sainte. Sforze, Orsino, Riario et Colonna disposaient du plus grand nombre de voix dans le conclave -, Roderic acheta leurs suffrages. Ce marché , révoqué en doute par quelques historiens, n'est malheureusement que trop vrai : il est attesté par un contemporain digue de foi, par Jean Burchard, grand maître de cérémonies d'Alexandre VI. Voici ce qui fut stipulé : <c Le cardinal Orsino aurait le palais de Roderic, avec les châteaux de Monticelli et Sariani ; Ascagne Sforze , après la promotion de Roderic à la papauté, lui succéderait dans la charge de vicechancelier de l'Église ; le cardinal Colonna aurait - l'abbaye de Saint-Benoît , avec tous les châteaux et les droits de patronage pour lui et sa famille à perpétuité. 11 promit au cardinal de Sant-Angelo l'évêché de Porto entre autres choses , et une cave pleine de vin ; la ville de Nepi fut promise au cardinal de Parme ; on stipula pour Savelli la ville de Citta-Castelana avec l'église de Sainte-Marie Majeure. On rapporte qu'il promit plusieurs milliers de ducats à quelques autres', et q .'il donna à un moine blanc de Venise, qui depuis peu avait été fait cardinal , cinq mille ducats d'or pour sa voix. Mais les Vénitiens n'eurent pas plutôt appris cette insigne simonie de la part de leur compatriote, qu'ils le privèrent de tous les bénéfices ecclésiastiques qu'il possédait dans leurs États, défendant expressément à qui que ce fût d'avoir aucun commerce avec lui. Cependant il y en avait cinq dans le collège , savoir, les cardinaux de
(1) Gordon,- ^ie du pape Alexandre FI, t, I. p. n.
ALEXANDRE {Papes)
Naples , de Sienne , de Portugal , de Saint- Pierre aux Liens et de Sainte-Marie in Porticu, qui ne voulurent jamais avoir la moindre part à la manière illégale et scandaleuse dont on traitait les affaires, et qui déclarèrent unanimement qu'ils désapprouvaient ce maquignonnage, disant que les suffrages, dans les élections des papes , devaient se donner gratis , et non à prix d'argent (1). »
L'affaire fut conclue le 2 août 1492 ; et le cardinal Roderic , ayant réuni vingt-deux suffrages, fut proclamé pape sous le nom d'Alexandre VI. On remarque qu'il se revêtit des habits pontificaux avec une précipitation extraordinaire, en même temps qu'il fit jeter par les fenêtres du Vatican de petites bandes de papier portant le nom de l'élu. Puis il alla processionnellement à l'église de Saint-Pierre ; et, après y avoir fait les cérémonies accoutumées, il revint au Vatican, ou il tint, devant les cardinaux assemblés, une harangue qui est un chef-d'œuvre d'hypocrisie. H les exhortait à réformer leur manière de vivre, et !es assurait qu'il avait résolu de juger sans partialité ceux qui étaient coupables d'avarice et de simonie. Ces paroles furent vn sinistre avertissement : il ne parlait jamais mieux en homme de bien que lorsqu'il avait le dessein d'agir en scélérat. Le pape jura dès ce moment la perte des cardinaux qui avaient été les principaux instruments de son élection ; plus tard , les uns furent envoyés en exil , les autres retenus en prison ; d'autres , enfin, condamnés à la mort la plus cruelle.
Ses premières pensées se tournèrent vers sa maîtresse et ses enfants. César, son second fils, étudiait à Pise lorsqu'il apprit l'avènement de son père. Il prit aussitôt la poste, et partit pour Rome avec quelques-uns de ses amis. La famille du pape n'était plus alors une chose secrète; elle vit bientôt accourir la tourbe des courtisans empressés. Ce fut une manière habile de faire la cour au pape, que de solliciter pour les siens les postes les plus élevés. L'un des neveux, Jean , reçut le chapeau de cardinal. César Borgia ne fut d'abord nommé qu'archevêque de Valence; et François, l'aîné , obtint le commandement des troupes papales, place qu'ambitionnait César. Celui-ci fut nommé cardinal un an après, sous le nom de S. -Maria Nuova. Comme il n'y a jamais eu d'exemple qu'un homme d'une naissance douteuse eût reçu la pourpre , le pape suborna des témoins pour faire passer César comme le fils légitime d'un autre.
Il faut ici se faire une idée juste de la situation où se trouvaient alors les affaires en Italie. Le long séjour des papes à Rame , les tenta-
(1) Gordon, t. I,p. 21. — Joh. Burchard, Spécimen hist. arcan. Alex. VI, p. 3 : Anno 1492, secunda Atigusti tnane, Rodricus Borgia, rtepos Calixti, vice-cancellarius, creatns papa, incontirienti dispersit bona sua i cardlnali Ursino dédit palatium suum et castrum Monticelli et Sariani; Ascanium cardinalem, etc.
ALEXANDRE {Papes)
tives du peuple pour recouviev ses franchises municipales, les privilèges des barons romains -, connus sous le nom de vicaires du saint-siége, les droits de souverain qu'ils avaient obtenus , soit des empereurs , soit des papes, leurs parents, sur les domaines de l'Église , avaient considérablement affaibli le pouvoir temporel du souverain pontife , et diminué le trésor public. Alexandre s'applicpja tout entier à changer cet état de choses à son profit. Il songea principalement à dépouiller des voisins puissants , presque tous gibelins ( du parti des empereurs ), qu'il regardait comme des usui-pateurs. Tels étaient les princes d'Esté à Ferrare , les Bentivoglio à Bologne, les Malatesta à Rimini , les Manfreddi à Faënza , les Colonne dans Ostiè , les Montefeltri dans Urbin , les Orsini , les Savelli , les Vitelli , etc. En cherchant à recouvrer les droits du saint-siége, Alexandre travaillait à l'élévation de sa famille, qxii le secondait dans ses entreprises : c'est ainsi qu'il sut couvrir son intérêt personnel du voile de l'intérêt public. Ferdinand d'Aragon , roi de Naples, était celui de tous ses voisins qui lui portait le plus d'ombrage. Il faut se rappeler que les papes regardaient depuis longtemps le royaume de Naples comme un fief de l'Église ; et les Napolitains, avides de nouveautés, ne demandaient pas mieux que de changer de maitre (1). Alexandre trouva un allié utile dans Ludovic Sforze, duc de Milan , régnant au nom de Jean Galéas qui avait sujet de se plaindre du duc de Florence , allié du roi de Naples ; et il fit , en 1493 , entrer les Vénitiens dans une ligue qui alarma tous les autres princes de l'Italie. Ludovic , se défiant de la sincérité du pape et n'étant pas très-sûr de la république de Venise, crut devoir s'adjoindre un allié plus puissant : il le trouva da"ns Charles VUl, roi de France, jeune prince rempli de bravoure , et ne demandant pas mieux que de faire valoir les droits de la maison d'Anjou sur le trône de Naples. Le comte Belgîoioso fut chargé de négocier cette entreprise, pour laquelle Ludovic promit de fournir hommes et argent.
Alexandre sentit que le roi de France ne tarderait pas à devenir un auxiliaire redoutable : il se détacha de la ligue, et fit prévenir du péril Alfonse, qui venait de succéder à Ferdinand, son père , au trône de Naples , et qui d'ailleurs haïssait dans Ludovic l'oppresseur de Galéas, auquel il avait marié sa fille ; enfm, il lui offrit son alliance. En échange de ce service, le pape se fit d'abord payer une somme de 30,000 ducats ; puis il stipula le mariage de dona Sancia, fille du roi Alfonse, avec Giufre, qui devait recevoir en môme temps le titre de prince de Squiliace et de comte Cariati , un revenu annuel de 10,000 ducats, trois cents hommes d'armes pour la garde
(1) Alexandre VI et son oncle Calixle III, comme descendants d'une famille illustre de l'Aragon, avaient fait valoir directement des droits à la couronne de Naples.
de sa personne, et le protonotariat de Naples, une des sept grandes charges du royaume ; que le duc de Candie , fils aîné du pape , recevrait un bien de 10,000 ducats de rente, avec la promesse d'une autre des grandes charges du royaume à la première vacance , et d'un commandement considérable dans l'armée ; de plus, que le cardinal Valentin ( César Borgia ) serait pourvu des meilleurs offices vacants du royaume de Naples. Enfin Alfonse dut s'engager à faire tous ses efforts pour s'emparer du château d'Ostie , où se tenait enfermé le cardinal délia Rovere. Ce dernier, pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi , parvint à se réfugier en France. VoUà conunent Alexandre obtint indirectement, par son adresse , ce qu'il n'aurait pas obtenu par la force des armes. Le mariage de Giufre avec la princesse de Naples fut célébré à Rome avec la plus grande pompe.
« La magnificence de la salle , la forme du trône qu'on y avait placé , le nombre des cardinaux et des autres seigneurs invités, enfin le tout aurait ressemblé à un consistoire public , si l'éclatante parure des dames, l'ajustement extravagant de Lucrèce et de dona Sancia , qui étaient placées sur des sièges près de S. S., et la conversation qu'on eut avec ces belles pendant plusieurs heures , n'eussent plutôt donné à cette assemblée l'air de la cour luxurieuse des derniers rois d'Assyrie, quecelui d'uneassemblée faite en présence du vicaire de J.-C. Le maître de cérémonies du pape en fait la relation suivante dans son journal : Venit papa in basilicam Apostolorum ; steterunt apud eum, super pulp/tum mnrmoreum in quo canonict sancti Pétri epistolam et Evancjelium decantari consueverimt , Sancia et Lucretia filiœ , cum multis aliis mulieribus, totum ipsum pulpitum et terram circumcirca occupantibîis cum ma'jno dedecore , ignominia , et scandalo popicli (1).
Pendant que le pape célébrait , avec un faste jusqu'alors inouï , le mariage de son fds, le couronnement d'Alfonse et son entrevue avec ce roi à Vicovano, le roi de France s'avança vers l'Italie. Le 9 septembre 1494, Charles VIII arriva à Asti, où il apprit en même temps la défaite de la flotte du roi de Naples dans le golfe de Gênes. Lesducs de Milan etde Ferrare, d'abord disposés à trahir leur allié, suivant les principes de la politique italienne, l'accueillirent avec les plus grandes démonstrations d'allégresse, à la nouvelle des premiers succès de l'armée française. {Voyez Chaules Vni et Sfouce [Ludovic].) Voyant que les Français renversaient tous les obstacles qu'ils rencontraient sur leur route , et qu'ils avaient déjà traversé la Toscane , Alexandre en conçut de vives alarmes : il envoya des parlementaires au-devant du vainqueur. En ce moment le pape aurait certainement fait usage de ses armes
(1) Gordon, t. I, p. 60.
spii'ituelles , alors si redoutées , si leur effet n'eût pas été détruit d'avance par cet habile manifeste de Charles VIII , qui portait en substance : « Que les Turcs ayant exercé des cruautés infinies contre les chrétiens , le roi , suivant le pieux exemple des monarques de France ses prédécesseurs, avait résolu de faire les derniers efforts pour s'opposer à ces ennemis de la véritable religion , espérant que Dieu bénirait ses bonnes intentions ; et que puisque ses ancêtres avciient autrefois retiré le royaume de Naples des mains de ces infidèles en se remettant sous la domination de la sainte Église romaine , de plus, en vertu du juste droit que le roi avait sur ledit royaume , droit confirmé à la France par vingt-quatre investitures, savoir, vingt-deux par les papes , deux autres par des conciles généraux , le roi se proposait de recouvi'er ce royaume , malgré l'injuste donation que Pie II en avait faite à Ferdinand d'Aréigon, lorsqu'il l'ôta des mains des Français pour avoir lieu d'élever à la dignité de princes les plébéiens de sa propre famille ; que ce royaume était nécessaire à S. M., afin de pouvoir, par le moyen du port de Vellona et des autres ports contigus de ce royaume, faire ses descentes avec plus de succès dans les États des Turcs. Qu'ainsi le roi se proposait, avec le secours de Dieu, de recouvrer Naples; mais que son intention n'était de causer aucun dommage à la ville et au territoire de Rome , comme les Aragonais avaient fait ; qu'il voulait, au contraire , accroître et défendre l'honneur et la dignité du saint-siége de toute insulte et de toute oppression, et en protéger les sujets comme les rois de France ses prédécesseurs l'avaient fait ; et que comme il était nécessaire, pour recouvrer plus facilement le susdit royaume de Naples, que lui et son armée passassent par quelques endroits du territoire de l'Église , il exhortait le pape Alexandre VI, avec le gouverneur de villes, bourgs et villages, les officiers , magistrats , citoyens et habitants dans la juridiction du saint-siége, de l'aider contre ses ennemis, et de ne point lui fermer le passage, ni de l'empêcher d'avoir, en payant , les provisions nécessaires. Mais qu'en cas qu'on ne condescendît point à ses demandes, alors le roi était résolu d'employer la force, se flattant qu'on ne l'imputerait qu'à ceux qui se seraient malicieusement opposés à l'exécution de ses desseins (1). » Ce qui augmenta encore la consternation du pape et des siens , c'est que les cardinaux délia Rovère , Sforza , Savelli et Colonne , les plus puissants du sacré collège , et ennemis jurés des Borgia , suivaient l'expédition du roi de France, etavaientdéjà songéaux moyensde faire déposer Alexandre. Cependant le pape résolut d'abord de se défendre en désespéré : il lit concentrer toutes ses troupes à Rome, fortifia les principales places, et sollicita les autres puissan-
(i) T. Tomnsi, p. G2. — Gordon, Appendice On t. M.
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ces de se liguer conn-e « ce nouveau Charlemagne. » Il alla jusqu'à faire arrêter les cardinaux que le roi de France lui avait députés pour traiter d'un accommodement, afin d'obtenir le Ubre passage des troupes françaises à travers les Etats de l'Église. A cette irritation succéda l'abattement le plus complet, lorsque les Français , secondés par les Orsini et les Colonne , apparaissaient du côté du Tibre. « Incapable de tout conseil , et les larmes aux yeux , il pria ses domestiques de prendre soin de ses affaires et de sa personne , se disposant à sortir de Rome pour se retirer dans un lieu plus sûr, et accompagné des cardinaux, qu'il avait obligés rte s'engager par écrit à le suivre. » Mais Valentin le dissuada dé ce conseil, et le fit rester à Rome. Jugeant toute résistance inutile, le pape accorda tout ce que le roi lui demandait, savoir, le libre passage de l'armée française et l'éloignement des troupes napolitaines.
Quatre jours après , vers la fm de 1494 , Charles VIII fit son entrée dans Rome, avec une armée de vingt mille fantassins et cinq mille chevaux. Pendant cette marche triomphale , le maître des cérémonies vint instruire le roi de la manière dont il devait s'acquitter du cérémonial avec le pape et les cardinaux. Charles, témoignant du mépris pour ces détails d'étiquette, répondit froidement qu'il n'avait d'autres instructions à suivre que sa propre civilité. Le roi mit pied à terre au palais de Saint-Marc , où il reçut la visite du collège des cardinaux. Valentin déploya tous ses talents pour persuader à Charles que « S. S. n'était entrée en aucune alliance avec les ennemis du roi , et ne s'était opposée à ses desseins que dans le temps où toute l'Italie croyait que le roi de France n'avait pas envie de mettre en exécution les menaces qu'il avait faites contre Naples; mais qu'aussitôt qu'elle s'était aperçue de la réalité de ses glorieux desseins, elle avait attendu avec impatience l'occasion de se dégager honorablement des engagements qu'elle avait pris avec le roi de Naples , afin qu'ensuite elle pût avec toute sincérité lever des forces, et concourir avec S. M. Très-chrétienne à l'exécution de ses héroïques desseins. Enfin, que le roi pouvait se fier sur la fidélité de toute la famille des Borgia, dont les actions lui en donneraient dans peu des preuves convaincantes (1). »
Cependant le pape se tint enfermé dans le château Saint-Ange. Plusieurs cardinaux et les barons romains conseillèrent au roi de ne point perdre une si belle occasion pour délivrer l'Église d'un homme indigne du souverain pontificat ; mais Charles resta sourd à toutes les suggestions contre le pape : il n'avait en vue que la conquête de Naples. Instruit de ces menées , Alexandre se hâta de faire une alliance défensive avec le roi de France : il fut convenu que le pape donnerait à Charles l'investiture du royaume de Naples; que Civita-Vecchia, Terracine et Spolète se-
(1) T. Toninsi, p. S2. — Oordon, p. 113.
raient livrées aux Français, et qu'ils en resteraient les maîtres pendant toute la durée de l'expédition de Naples ; que les cardinaux et les barons romains qui avaient suivi l'armée française seraient amnistiés ; que les vingt mille écus prêtés au roi, et dont les marchands de Venise et de Florence étaient caution , seraient rendus dans six mois ; (|ue GemmQ ou Zizime, frère du sultan Bajazet (1), serait remis entre les mains du roi ; enfin, que le cardinal Valentin accompagnerait le roi à îs'aples en qualité de légat apostolique , et qu'il servirait en même temps d'otage pour la fidélité de son père.
Les cardinaux ennemis d'Alexandre se montrèrent fort mécontents de cette convention, prédisant à Charles que la paix ne durerait qu'autant que l'armée française resterait à Rome. L'entrevue du pape avec le roi est ainsi racontée par Burchard , qui y était présent : « On ménagea les choses de manière que l'enti'evue du pape et du roi de Francîi devait se faire, pour la première fois, dans le jardin privé du Vatican. Le roi y descendit des chambres de ce palais , dès qu'on vint lui dire que le pape avait passé par la galerie du château Saint- Ange. Le pape ne fut pas plutôt entré dans le jardin, que le roi s'avança vers lui, et à une certaine distance se mit à genoux, suivant le cérémonial romain. D'abord le pape fit semblant de ne pas le voir ; mais s' étant appro'ché un peu plus près, et Charles s'étant mis deux fois à genoux , alors le pape, comme si c'eût été la première fois qu'il l'eût vu , se découvrit , lui tendit la main pour le relever, et lui donna un baiser sur la bouche : il ne voulut pas même se couvrir que Sa Majesté n'eût premièrement mis son chapeau, ce que le pape offrit lui-même de faire avec sa main. Après plusieurs autres compliments, le roi pria
(1) Zizime, après avoir vainement essayé de détrôner son frère Bajazet , se réfugia à Rome , où il s'était mis sons la protection du prédécesseur d'Alexandre. Ce pape se servait adroitement de cette circonstance pour mettre le sultan dans ses intérêts. Il faisait craindre , en outre, à Bajazet que les Français, une fois maîtres de Naples, ne tournassent leurs .irmes contre lui. Jamais on n'avait encore vu le vicaire de Jésus-Christ dans de telles relations avec le chef de l'islamisme. Voici ce qu'il écrivit entre autres à George Bozard. son nonce à Constantinople : Postquam hinc recesseris, directe et giiando citiiis poteris, ibis ad potentissimvm magnum Turcam sultan Bajazetvbicviiguc fiierit, giiem postqvam débite S'ilvtureris, .. signiftcaOïs nnmine nostro, qvaliter rex Francise properat cum maxima potentia terrestri et mariti- ■tna .. lioinam veniens eripere e manibus nostris Cem sultan, fralrem CelsitiidinisStiœ, et acquirere regnum Neapolitantim, et ejicere regein Jlphnnsum , cum giio sumus in strictissimo sanguinis gradu et amicitia conjuncti... Ideo hac de causa prxdictus rex Francise, eflectvs ininiicus noster, qui non solum properabit ut dictum Gem sultan captât et ipsum regnum acguirat, séd etiam in Crseciam transfretare et palrias Celsitudinis Suie debellare qveat. — Selon Paul Jove, Alexandre et Valentin, tentés par les promesses de Bajazet ( il leur avait promis 300,000 ducats pour le débarrasser de son frère J, résolurent de faire njourir Zizime. « C'est pourquoi, avant de le remettre à Charles, ils lui donnèrent un^ dose (le (loison de couleur hl.uirhi- (arsi'nic? ), et uiOlé avec du sucre, et pr(jpre à empoisonner toute sorte de liqueur. » (Paul Jove, lit. 11, p. 61..^
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S. S. de donner im chapeau de cardinal à l'évêque de Saint-Malo, qui l'avait accompagné dans toutes ses expéditions, et qui était pour lors un de ses principaux mmistres ; ce qui fut accordé sur-le-champ, et par l'ordre du pape on apporta d'abord des appartements de Valentin un chapeau de cardinal, qui fut remis aux mains dudit évêque. Le roi croyant cpie la cérémonie se ferait à l'instant, attendit quelque temps pour la voir; mais le pape, le prenant par la main, le conduisit dans la chambre appelée de Papagallo , où us ne furent pas plutôt arrivés, qu'Alexandre, pour éviter les ennuis du cérémonial, fit semblant de s'évanouir, et se jeta dans un fauteuil, tandis que le roi s'assit sur un tabouret près de la fenêtre. Dès que le pape fut revenu de son évanouissement simulé, il proposa l'évêque de Saint-Malo comme cardinal ; à quoi le collège consentit d'une commune voix. Le cardinal Valentin consigna ensuite la porte de dehors du palais du Vatican aux Écossais, qui étaient alors les gardes du corps du roi ; il leur consigna pareillement les autres portes qui conduisaient immédiatement à l'appartement de ce prince. Le lendemain, pendant que le pape avec quelques cardinaux , surtout Valentin et le maître des cérémonies, se consultaient de quelle manière ils devaient recevoir le roi en consistoire public, Charles vint inopuiément trouver le pape pour régler les articles de la convention, qu'ils n'avaient point encore conclus , surtout celui qui regardait l'investiture du royaume de Naples, que le pape refusait obstinément de donner à Charles, au préjudice de ceux qui en étaient en possession : l'autre concernait la sûreté qu'il fallait donner qu'on renvenait le frère du Grand Seigneur à Rome dans six mois. Ce dernier article fut un grand obstacle aux desseins que S. M. avait d'aller contre les Turcs après la conquête de Naples. Ainsi il voulait voir, à quelque prix que ce fût, s'il ne pourrait point trouver les moyens de se dégager des engagements qu'il avait pris de ce côté-là (1). »
Zizùne fut remis entre les mains du roi; mais il mourut huit jours après, de la dyssenterie. Beaucoup d'historiens croient qu'il avait été empoisonné à l'avance , et accusent le pape de ce crime. C'est que par un châtiment anticipé, quiconque a une fois outragé la morale , est ensuite soupçonné de tous les crimes, lors même qu'il serait innocent : capacité et culpabilité sont, dans ce cas, synonymes. — A l'approche de Charles, le roi de Naples s'enfuit en Sicile, laissant les rênes du gouvernement à son fils. Le cardinal Valentin, qui devait servir d'otage, s'esquiva de l'armée française, sous l'habit d'un palefrenier. Dès son départ de Rome, il avait déjà tout disposé pour sa fuite : « il avait fait préparer dix-neuf chariots richement couverts, et chargés en apparence de choses de prix ; il en fit décharger deux le premier jour que le roi fit halte : c'étaient ceux
(1) Burchard, p. 80. — Gordon, p. 117 et suiv.
qui contenaient une grande quantité de vaisselle d'or qu'il avait prise avec lui , disait-il, pour son usage. Chacun crut que les autres étaient aussi bien chargés, d'où il était naturel de conclure qu'il avait dessein de suivre le roi. Mais Valentin avait ordonné sous main que les deux chariots qui contenaient la vaisselle fussent derrière les autres à une grande distance de l'armée , et que quand ils seraient hors de vue , ils s'en retournassent au plus vite à Rome; ce qui fut exécuté d'autant plus facilement , qu'on n'en avait nul soupçon. Dès que la fuite du cardinal fut connue à l'année, les soldats en fureur allèrent piller son équipage ; mais , au lieu d'or et d'argent , ils n'y trouvèrent que des pierres et de vieilles nippes ; ce qui n'empêcha pas le cardinal de se plaindre ensuite de ce que les dix-neuf chariots , remplis de choses précieuses, eussent été saisis et pillés (t). «
Le roi de France écrivit au pape et à son fils Valentin , pour leur marquer tout son mécontentement ; mais il dédaigna de se venger alors de cette perfidie. Le 21 février 1494, il fit son entrée à Naples , sans avoir rencontré aucun obstacle sén'eux sur sa route. C'est ce qui faisait dire à Alexandre que « les Français avaient fait la conquête de Naples avec des éperons de bois , et qu'ils n'avaient fait que marquer leurs logements à la craie. »
Valentin , dès qu'il se vit hors des atteintes du roi Charles, excita la populace contre les Français qui se trouvaient à Rome (2) ; il les fit tomber dans des traquenards, et assassiner par des bandits stipendiés -. le neveu du cardinal de Saint-Malo fut au nombre des victhnes. En même temps le pape , aidé de son fils , fit fous ses efforts pour former une ligue contre le vainqueur de Naples : il ne lui fut pas difficile d'y faire entrer la république de Venise, Ludovic Sforze, duc de Milan, et les autres princes de l'Italie. Cette ligue fut solennellement conclue dans une réunion de cardinaux , où le pape déclarait n'agir qu'en qualité de vicaire de Jésus- Christ et de père commun de tous les chrétiens. Le roi n'y fit pas d'abord grande attention; mais il se vit avec regret obligé de renoncer à son expédition contre les Turcs. Il opéra sa retraite en repassant à Rome , que le pape venait de quitter pour se retirer à Orviete. Charles ne resta que trois jours dans Rome ; il se porta rapidement en Toscane , et de là dans le duché de Parme , où il trouva les confédérés , décidés à lui barrer ie passage des Apennins : mais le maréchal de Gié les battit à Fornoue, et les délogea de tous les postes qu'Us essayèrent d'occuper. Quant aux troupes que le roi avait laissées à Naples sous
(1) Tom. Tomasi, p. 98. — Journal de Burchard, p. 34.
(2) On raconte que les Français, pendant leur séjour à Rome, avaient oulrafré Vanozza, et qu'elle avait excité le pape et son fils â tirer vengeance de cet affront. Les Borgla n'avalent pas besoin de pareils motifs pour rompre la fol jurée.
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les ordres d'Aubigny et de Montpensier, elles succombèrent bientôt aux attaques réitérées de l'ennemi, aidé des Espagnols. {Voy. Charles VIIL) Ainsi débarrassé de la présence des Français en Italie, Alexandre ne songea qu'à l'agrandissement de sa famille et à l'abaissement des barons l'omams. 11 créa d'abord, en janvier 1496, quatre cardinaux entièrement dévoués à ses intérêts, et nomma pour dataire ou ministre du trésor le fameux Jean-Baptiste Ferrare, qui poussa la simonie au point que l'on fit sur son maître la pasquinade suivante :
Vendit Alexander claves, altaria, Cliristum;
Vendere jure potest, emerat ille priiis;
De vitio in vitium, de flarama transit in ignciB}
ïïcma siib Hispano dépérit inaperio.
Sextus Tarquinius, Sextus Nero, Sextus et iste :
Semper sub Sexlis Roina perdita fuit.
Cet instrument mercenaire de l'avarice du pape fut' quelque temps après empoisonné par Valentin, qui s'en appropria les biens (1). Mais la simonie ne suffisait pas pour soutenir tout le faste des Borgia. Entre autres moyens qu'Alexandre inventa pour se procurer de l'argent , on cite l'érection d'un nouveau collège pour les brefs , qui devait être composé de quatre-vingts membres , ad pecuniam comparandam , venalia enim omnia, ajoute le cardinal Gilles de Viterbe (2). Mais ce fut surtout en spoliant les barons romains, qu'Alexandre appelait les menottes du pape , qu'il parvint à remplir ses coffres. Plusieurs de ces vicaires du saint-siége , entre autres Prosper et Fabrice Colonne, furent dépouillés sans beaucoup de difficultés. Les Orsini lui opposèrent plus de résistance. Malgré tous les efforts du duc de Candie, que le pape venait de nommer solennellement général des milices papales, ils échappèrent pour le moment à la colère du pape, et conclurent un accommodement avantageux.
Toute la tendresse du père sembla d'abord se porter sur le duc de Candie : il le combla d'honneurs, et créa pour lui le duché de Bénévent. Lé cardinal Valentin, qui avait toujours eu plus de penchant pour l'état militaire que pour celui de prêtre, envia cette position de son frère ; à cela se joignit encore une jalousie d'amour. « Les deux frères avaient pour maîtresse leur propre sœur; ils ne s'enviaient pas les plaisirs de l'inceste, mais Valentin était jaloux de la préférence qu'il croyait que sa sœur accordait au duc (3). » Valentin fit assassiner son frère au moment où il se rendait , la nuit , chez leur sœur ; ie meurtrier fut un Espagnol, nommé Michelotto : le corps de la victime fut retiré du Tibre quelques jours après. Le pape crut d'abord que ce meurtre venait des eimemis de sa famille, et en fut dans une colère d'autant plus grande qu'il ne savait sur qui
(1) On mit sur sa tombe l'épitaphe suivante : Janus in hac Baptista jacet Ferrarius tirna :
Terra habuit corpus, bos bona, Styx animam,
(2) Tom. Tomasi, p. 202.
'3) Guicciard., lib. 111, p. 9C
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s'eu venger. Il finit par se calmer quand il apprit la Térité de la chose.
Après la mort du duc de Candie , Alexandre poila toute son affection sur sa fdle Lucrèce et sur Valentin , qui avait toujoiurs été l'enfant gâté deVanozza. Pour mieux exécuter ses desseins, dont l'ambition et la cruauté le rendaient capable, Valentin se fit relever des vœux ecclésiastiques, et renonça au cardinalat, qui lui pesait comme un fardeau. Les Borg^a avaient alors un double mariage en vue : l'un était celui de Lucrèce avec Alfonse d'Aragon, duc de Biselle et prince de Salerne , fils naturel d' Alfonse n , roi de Naples; l'autre était celui de Valentin avec la fille de Frédéric , roi de Naples. Le premier mariage se fit ; le second n'eut pas lieu , d'abord parce que Valentin demandait pour douaù-e la principauté de Tarente , et que Frédéric entrevoyait que s'il la lui accordait, son royaume entier repasserait bientôt entre les mains des Borgia ; ensuite parce que la princesse s'y refusa elle-même.
! Sur ces entrefaites, Charles VIU, roi de France, vint à mourir; et Louis XII, son successeur, fit valoir des prétentions légitimes sur le duché de Milan, du chef de sa grand'mère Valentine, de ia famille des Visconti. Le pape envoya deux nonces en France pour complimenter Louis sur son avènement à la couronne, et pour tâcher en même temps de le porter à s'employer pour le mariage de Valentin avec Charlotte, fille de Frédéric , qui résidait alors à la cour de France. Louis parut consentir à ce que le pape désirait : il promit même de combler d'hoimeurs Valentin et de lui donner des biens considérables en France , à la condition que le saint-père accorderait trois choses : 1° d'assister le l'oi dans une expédition contre le duc de Milan ; 2" a'annuler son mariage avec Jeanne, et lui permettre d'épouser Mne, duchesse de Bretagne, veuve du feu roi Charles ; 3° de donner le chapeau de cardinal à son fidèle serviteur George d'Amboise, archevêque de Rouen. Le pape accorda tout, en dépit des protestations des ambassadeurs de l'empereur et du roi d'Espagne. Valentin se rendit en France, et trouva le roi à Chinon le 1 G décembre 1498 ; il y reçut un accueil magnifique, et fut créé duc de Valentinois. Il était porteur de la dispense que Louis XII désirait si ardemment pour rompre son mariage. 11 ne voulut la lemettre qu'après avoir obtenu d'aboru du roi ce qui lui tenait le plus à cœur. Pour cela il fit croire au roi qu'il n'avait pas encore reçu cette dispense, mais qu'il l'attendait tous les jours; ce qui ne s'accordait nullement avec la déclaration du nonce, évêque de .Setta, savoir, que Valentin avait cette dispense entre ses mains. Sur quoi Louis convoqua une assemblée de théologiens, pour savoir s'il ne pourrait légitimement rompre son mariage pour en contracter un autre. La question fut à l'unanimité résolue dans le sens désiré, et Anne déclarée reine de France. Valentin, très-mortifié de voir son plan déjoué, exhiba
la dispense , qui était devenue en quekpie sorte inutile. Le roi pardonna ce procédé blessant. Mais Valentin n'en fit pas de même : sa vengeance tomba sur celui qui avait découvert le secret , « et pour cet effet il donna au nonce une dose du poison avec lequel il dépêchait ordinairement ceux qu'il haïssait ; de sorte qu'eu peu de jours l'évêque mourut dans un très-pitoyable état (1). »
Louis Xn donna son consentement au mariage de Valentin avec l'infante Charlotte, à con
(1) Gordon, fie du pape Alexandre VI, t. H, p. 3. — Tom. Tomasi, II, p. 290 — Au fait cité nous en joindrons un autre, qui fera encore mieux ressortir l'habitude du mensonge et l'ambition féroce des Borgia. I.e pape avait, vers !e ît:è!!:e temps, accordé une dispense a une religieuse, héritière unique de la couronne de l'ortugal^ pour se marier avec un fils naturel du feu roi de Portu< gai. Ferdinand, roi de Castille, et Isabelle s'en plaignirent, parce qu'ils avaient eux-mêmes des prétentions sur ce royaume. Or, comme le roi de Castille était proche parent de Frédéric, dont Valentin voulait épouser la fille, voici comment on se tira d'embarras. Valentin nia hautement que le pape eût jamais accordé celte di.spense, et soutint qu'elle avait été forgée par Florida, arrhevêque de Cosenza et secrétaire des brefs, et que celui-ci l'avait donnée de son propre mouvement, sans la participation du pape. M I.â-dcssus l'archevêque fut cité devant le pape ; il fut accusé de fausseté, et surtout d'avoir falsifié celte dispense et environ cent onze autres brefs. A cette accusation Florida fut comme un homme frappé de la foudre: cependant comme il se sentait innocent, il nia le fait avec beaucoup de fermeté; mais cela ne lui servit de rien, car le pape, pour mieux couvrir sa perfidie, le fit prendre incontinent, et enfermer dans le château Saint-Ange ; et afin de tirer de la bouche même de r;.rchevêque une espèce d'aveu du crime dont il était accusé, il lit agir quelques-uns des principaux instruments de sa méchanceté , surtout un certain Jean Mérodes. Cet homme alla voir le prisonnier sous prétexte de jouer aux échecs avec lui, et l'assura que quoiqu'il fiit innocent , si cependant il voulait prendre la faute sur lui, pour de certaines raisons graves, il rentrerait dans les bonnes grâces du pape, qui lui rendrait non-seulement tous les bénéfices dont on l'avait dépouillé , mais encore relèverait à de pins grandes dignités. Le pauvre archevêque, déçu par ces promesses et attiré par l'espérance de la liberté et de son avancement, accepta la proposition, et confessa le crime. Après cette confession, qui se fit en présence des témoins qu'Alexandre avait envoyés dans ce dessein, on procéda contre l'archevêque duos un consistoire qui se tint pour cet effet; et, deux jouis après, le pape, en présence du gouverneur de Rome, de l'auditeur de la chambre apostolique, de l'avocat et du procureur fiscal, prononça une sentence contre lui, par laquelle il fut privé de tous ses bénéfices ecclésiastiques, et dégradé des ordres; tous ses biens furent coniisqués, et sa personne livrée entre les mains du magistrat civil. Dans l'exécution de cette sentence, tons les effets et l'argent de l'archevêque furent donnés à Valentin, afin qu'il eût une récompense proportionnée à la grandeur de l'exécrable calomnie dont il était l'auteur. L'archevêque fut mis dans une bassefosse du château Saint-Ange ; mais, avant que de l'enfermer dans ce lieu affreux , on lui ôta ses habits, et on lui donna une robe d'un gros drap blanc qui lui descendait jusqu'aux genoux, des caleçons de même, un surtout, une paire de gros souliers, un double bonnet de nuit, et un crucifix de bois. On le conduisit dans cet équipage, de l'endroit où on lui avait lu sa sentence, jusqu'au cachot ou il devait rester jusqu'à sa mort. On lui alloua seule ment un lit, un bréviaire, une lîible; on lui donna, outre cela, un baril d'eau, deux livres de pain une fiole d'hnile et une latiipe, avec ordre de lui en fournir quand il en aurait besoin, et de le visiter pour cet effet tous les trois Jours. I.e pauvre archevêque languit dans ce triste état jusqu'à ce qu'enfin la mort vînt le délivrer de ses peines, u ( Biircliar.l, p, 40; Gordon, t. 1, p. 277.)
ditioa que cette princesse y consentirait ellemême. Celle-ci répondit, à la proposition qu'on lui fit, « qu'elle ne voulait point pour mari un prêtre , un fils de prêtre, im sanguinaire, un fratricide , infâme par ses mauvaises actions. « Ces paroles partaient d'un cœur indigné; Valentin s'en vengea sur le père de Charlotte : le pape prononça la déchéance de Frédéric, comme roi de Naples. Louis proposa alors à Valentin d'épouser la fille d'Albret , roi de Navarre , à condition que le pape donnerait un douaire de deux cent mille écus , et qu'il ferait d'Albret , son frère , cardinal. Les Borgia acceptèrent la proposition, et l'affaire fut conclue.
Peu de temps après , le roi de France fit diriger son armée sur l'Italie , et s'empara du Milanais. Le pape et le duc de Valentinois en éprouvèrent une joie extrême : ils se croyaient déjà arrivés au but qu'ils s'étaient proposé depuis longtemps , d'élever leur famille sur les ruines des princes italiens. Ils pressaient l'exécution de leur dessein par de nouvelles mesures qu'ils se communiquaient sans cesse par des courriers. Ludovic Sforze, averti par son ambassadeur à Rome , fit arrêter un de ces courriers , et découvrit les stratagèmes des Borgia. Lorsque le pape en apprit la nouvelle , il fit fermer toutes les portes de Rome, et ordonna l'arrestation de l'ambassadeur de Sforze et de tous les gensdel'ambassade. Mais ceux-ci avaient déjà quitté Rome. « Le pape, se voyant ainsi trompé par des moyens qui lui étaient si famifiers, ne pouvait plus contenir sa rage ; et, ne sachant à qui s'en prendre, il envoya, quoiqu'il fût plus de minuit , chercher sur-le-champ Louis Capra , évêque de Pesaro, régent de la chancellerie. Dès qu'il parut devant le pape, le pauvre évêque fut saisi et enfermé dans une chambre obscure du Dataire, où il resta jusqu'au jour, sans savoir le sujet de son emprisonnement. Le lendemain, on le fit comparaître de nouveau devant Alexandre, qui s'emporta beaucoup contre lui sans raison , et le congédia ensuite , après avoir examiné de quelle manière Sforza lui avait arrêté son courrier. Cet évêque moumt peu de jours après; il n'est pourtant pas certain que ce fût par le poison : ce fut plutôt de la peur que son emprisonnement et les menaces du pape lui avaient causée (1). »
Toutefois les Borgia, loin de se laisser arrêter par la découverte de leurs desseins, ne songèrent qu'à en hâter l'exécution. Alexandre, dans un consistoire convoqué à cet effet, déclara Lucrèce, sa fille, gouvernante pei-pétuelle du duché de Spolète, avec tous les privilèges et revenus qui y étaient attachés. On ne saurait imaginer la pompe dont Lucrèce s'entourait. « Lorsqu'elle sortait, dit un témoin oculaire, elle avait à sa suite au moins deux cents des principaux gentilshommes et dames à cheval ; chez le pape, elle était sei-vie
W Tom. Tomasi, II, p. 26.
ALEXANDRE {Pape, i
. à table par de" prélats; pendant le temps du jubilé (1500), il n'était permis qu'aux seuls évoques de célébrer la messe en sa présence, de la conduire d'un lieu à un autre; enfin, c'étaient des évêques mêmes qui la servaient dans des emplois plus bas (1). » Vers la même époque, le pape confisqua , au nom de l'Église et au profit de ses enfants, les États des Gaétan, après en avoir fait étrangler le dernier héritier.
Valentin avait suivi Louis XII à Milan. Là il se fit donner l'argent et les troupes nécessaires pour dépouiller les barons romains, tels que les Sforze de Forli et de Pesaro , les Malatesta de Rimini, les Manfredi de Faenza, les Riario d'Imola et de Forli , les Varani de Camerino : ces barons, vicaires de l'Église, furent, les uns après les autres, emprisonnés, assassinés et dépouillés de leurs domaines, sous prétexte de félonie ou d'usurpation. Les évêques, archevêques et cardinaux ne furent pas épargnés davantage. Ce n'est pas ici le heu de raconter cette lamentable histoire. ( Voyez Borgia. [ César ]. ) Pendant que Valentin était occupé au siège de Forli , un musicien, nommé Tomasino, essaya, dit-on, de tuer le pape au moyen d'un poison subtil caché dans des lettres. Mais ce complot, dont les historiens contemporains ne parlent que trèsvaguement, ne fut peut-être que fictif.
La vie , la propriété , rien n'était plus en sécurité. Le pape réclamait comme sien tout ce que les prêtres laissaient après leur mort; le gouverneur de Rome avait l'ordre de saisir leurs meubles et leur argent, et de les envoyer directement au pape. Il s'empara aussi de la succession des cardinaux de la Rovère, de Capoue et de Zano , au mépris des dispositions testamentaires qu'ils avaient faites. De plus, les chefs de la Daterie étaient chargés de percevoir, au profit du pape , l'argent qui provenait des bénéfices vacants et des autres, qu'on vendait comme des marchandises. « Cette simonie, dit le cardinal Bembo , était parvenue à un tel excès à Rome , que, pour remédier à un si grand mal, les princes séculiers furent obligés de défendre à leurs sujets, sous peine debannissement perpétuel, d'aller à Rome y acheter aucun bénéfice (2). » A tout cela il faut joindre la vente des indulgences , et les taxes énormes que, sous prétexte d'une croisade contre les Turcs, le pape mit sur tous les États de la chrétienté. Dans la seule république de Venise, elles donnèrent 799 livres pesant d'or, somme énorme pour un temps où l'Amérique n'avait pas encore versé en Europe le produit de ses mines. Ce nouveau monde venait d'être découvert, et déjà sa possession excitait des différends entre les rois d'Espagne et de Portugal. Alexandre les termina momentanément par sa fameuse bulle Inter cxtera, traçant à ces souverains une ligne de partage et de démarcation.
(1) Biirchard, p. 6). — Tomasi, II, p. 30.
(2) Card. Bembo, //tst. yenet., vol. II, p. 217, edit. Vcnet., 1718.
697 ALEXANDRE {Papes)
En même temps il fit recomiaître Valentin duc intendance des affaires
de la Romagne, et le créa, au milieu de fêtes et de cérémonies pompeuses, gonfalonier et généralissime de l'Église.
Tant d'excès enflammaient le zèle de plusieurs religieux. Le célèbre dominicain Savonarole prêcha ouvertement contre la corruption des moines , du clergé , particulièrement contre les mauvaises actions du pape, et insista sur la nécessité de réformer l'Église. Alexandre l'excommimia , puis le fit pendre et brûler. {Voy. Savonarole. )
Valentin, qui s'appelait lui-même César Borgia de France , prit pour devise : Âut Csesar, aut nihil. Il promit à Louis XII de l'aider à conquérir le royaume de Naples. H fit cette promesse afin de tirer d'abord du roi le plus d'argent et de troupes, pour continuer sa guerre contre les barons romains. Pour rompre tout lien avec le roi de Naples, Valentin fit assassiner, à la sortie d'un repas , Alfonse d'Aragon, mari de Lucrèce; et celle-ci fut mariée, peu de temps après , à Alfonse d'Esté , fils du duc de Ferrare(l). Versle même temps, le pape fit deux duchés avec les États des princes qui avaient été dépouillés par son fils : « ces deux duchés étaient celui de Nepi, dont il investit Jean Borgia, autre bâtard qu'Alexandre avait eu d'une dame romaine depuis son avènement au pontificat, mais qu'il désigna dans l'investiture comme fils de César Borgia; et celui de Seraioneta, qui fut doimé à Rodrigue d'Aragon, fils de Lucrèce, né quelques mois avant la mort cruelle de son prétendu père don Alfonse ; car on ne faisait pas scrupule de croire que si l'on traitait cet enfant avec tant de tendresse et d'affection, c'est qu'il était le fruit des familiarités abominables que le pape avait avec sa propre fille. D est certain que de jour et de nuit elle était admise dans la chambre où il couchait, et qu'elle s'attribuait à la cour du pape une si grande autorité , qu'on n'a jamais rien vu de pareil ni avant ni depuis; de sorte que les écrivains les plus judicieux et les plus graves de ce temps-là ont cru que Lucrèce, fdle d'Alexandre et sœur de Valentin et du duc de Candie , avait servi de concubine à tous les trois. Tout ce que nous venons de rapporter était su de plusieurs personnes de la cour du pape, qui avaient eu assez d'occasions pour s'assurer de la vérité. Lucrèce avait son appartement dans le palais du pape, et elle était nonseulement admise dans la chambre d'Alexandre, comme nous l'avons déjà fUt, mais même quand ce pontife allait à la campagne, elle avait la sur-
(1) Deux poëtes célèbres, Pontanus et Sannazar, contemporains d'Alexandre VI, ont fait l'épltaplie de Lucrèce. Les vers du premier sont :
Hic jacet in tumuto Lucretia nomine, sed ra Thaïs, Jlexanclrifdia, sponsa, nunts.
Voici les vers de Sannazar :
Ergo te sempcr cupiet, Lucretia, Sextus ? 0 factum diri îiuminis ! hic pater est.
KOUY. BIOCR. UINIVERS. — T. I.
S9S avec plein pouvoir de décacheter les lettres et de faire les dépêches nécessaires , d'assembler les cardinaux, si elle le jugeait à propos (I). »
Le mariage de Lucrèce avec Alfonse d'Esté fut l'occasion des fêtes les plus luxueuses. La débauche la plus délirante eut lieu dans l'appartement même du pape, ainsi que l'atteste Burchard , maître de cérémonies d'Alexandre. Ce témoin oculaire fait , dans son Diarium, le récit d'un festin que Valentin donna dans le palais apostolique à cinquante filles de joie. Notre plume se refuse à le traduire ; nous le transcrivons ici en latin , tel qu'il est dans Burchard :
« Dominica ulthna mensis octobris, in sero, fecerunt cœnara cum duce Valentinensi, in caméra sua, in palatio apostolico, quinquaginta meretrices, honeste corteggiane nuncupatae, quœ post cœnam chorearunt cum servitoribus et aliis ibidem existentibus , primo in vestibus suis , deinde nudee. Post cœnam posita fuerunt candelabra communia mensee cum candelis ardentibus per terram, et projeclse ante candelabra per terram castanese , quas meretrices ipsae super manibus et pedibus, nudae, candelabra pertranseuntes , coUigebant , papa , duce et Lucretia soroie praesentibus et aspicientibus ; tandem exposita dona, ultimodiploides de serico, paria caligarum, bireta et alia pro illis qui pluries dictas meietrices carnaliter agnoscerent, quae fuerunt ibidem in aula carnaliter tractatse arbitrio prsesentium, etdona distributa victoiibus. »
Au milieu de ces fêtes babyloniennes, les Borgia n'oublièrent pas leurs projets de vengeance et d'ambition. Les habitants de Rome vivaient sous le régime de l'inquisition et de la terreur. Un homme qui avait laissé échapper quelques expressions satiriques pendant une mascarade, fut saisi et mis en prison ; on lui coupa une main et le bout de la langue, et on les cloua à la porte de la prison (2). Le poète vénitien Lorenzo fut jeté dans un cachot, pour avoir écrit quelques satires grecques contre les Borgia. L'ambassadeur de Venise demanda l'élargissement du poète; le pape répondit « qu'il ne comprenait pas pourquoi la république de Venise s'intéressait tant à ce prisonnier; et qu'il était fâché de ce qu'il n'était pas en son pouvoir d'accorder à l'ambassadeur sa demande , parce que la personne réclamée avait déjà été mise à mort par ses ordres. » En effet, cet infortuné avait été étranglé, son corps jeté dans le Tibre, et ses biens confisqués (3).
Valentin continua ses déprédations contre les . barons romains. Enfin, les ducs de Ferrare et
(1) Burchard, p. 7B. — Tomasi, p. 182. — Gordon, t. II, p. 139 et siiiv.
(2) T. Tomasi, p. 197. —Burchard, p. 78: ... Circa nonam noctis , fuit ei abscissa inanus et anterior pars linguœ, quœ fuit appcnxa parvo diriito matins abscissx, et mcinus ipsa fenestrœ curiœ S. Crucis appensa, ubi manebat ai secmidam dieui.
i3)'r, Tomasi, p, I98et5uiv. — Burchard, p. 88,
iU^EXANDRE {Papes)
d'Urbin , le marquis de Mantoue , le cardinal de la Rovère, les Bentivogli, les Orsini, les Vénitiens et les Florentins se liguèrent contre les Borgia, et représentèrent au roi de France l'énormité de leurs injustices. Mais les Borgia, de leur côté , promirent au roi de lui prêter mainforte dans la guerre de Naples, alors allumée entre la France et l'Espagne, et de prolonger pour huit mois l'ambassade de George d'Amboise, ce qui attira entièrement ce cârdiiial dans leur parti. Ces promesses, jointes à des insinuations adroites, firent plus sur l'esprit du roi que toutes les plaintes des princes ligués contre les Borgia. Dans une entrevue à Milan, Valentin acheva de gagner tout à fait les bonnes grâces et l'appui de Louis XII, qui resta sourd à toutes les réclamations et protestations des confédérés. Après le départ du roi, la guerre la plus acharnée éclata enti'e les Borgia et les princes italiens. Les Orsini , entre autres , perdirent tous leurs biens, et le cardinal Orsino fut empoisomié dans un cachot (1).
Divers accidents qui faillirent coûter la vie au pape lui firent croire qu'il était protégé du ciel. Ainsi, pendant qu'il se promenait un jour dans la grande galerie de la basilique de Saint-Pierre , une grosse barre de fer, un des principaux soutiens du clocher, ayant percé la voûte, vint tomber aux pieds d'Alexandre. Le lendemain, lin accident du même genre, mais beaucoup plus grave , eut lieu dans une des chambres du Vatican. «Un nuage épais s'éleva tout à coup, obscurcit le ciel, et Fut bientôt suivi d'un vent impétueux, accompagné de pluie et de grêle d'une grosseur extraordinaire. Le pabe voyant venir l'orage ordonna qu'on fermât les fenêtres de l'appartement ; et le cardinal avec le chambellan ne se furent pas plutôt mis en devoir d'exécuter ces ordres, qu'une cheminée tomba sur le plancher qui était au-dessus d'eux, et enfonça nonseulement une partie, mais entraîna encore deux gî'osses poutres qui le soutenaient. Le cardinal et le chambellan n'eurent que le temps de sauter sur l'embrasure de la fenêtre pour éviter d'être ensevelis sous les ruines ; mais ils crurent qire le pape en avait été écrasé , parce que la plus grande partie était tombée au milieu de la chambre où ils l'avaient laissé. Dans cette pensée, ils appelèrent à haute voix les portiers qui étaient de l'autre côté de l'appartement, et leur dirent que le pape était mort. Ce bruit se répandit bientôt dans le palais et dans la ville, et y causa l'agitation qu'on peut s'imaginer. Lorsque la poussière fut un peu tombée, le cardinal et le chambellan descendirent de la fenêtre, et allèrent vers l'endroit oii ils croyaient trouver le pape. Ils virent un homme mort, tout étendu sous les ruines; c'était un gentilhomme siennois, nommé Laurent Mariana Ghigi : deux autres malheureux expiraient près de lui. Ils avaient tous les trois défoncé le
(i)T. Tomasj, p. 280.
plancher de la chËiùbve de dessus. Enfin ils trouvèrent sous les ruines le pape assis sur une ' chaise; ils l'appelèrent deux ou trois fois, mais il ne réponditpomt : la peur et les blessures qu'il avait reçues lui avaient ôté la parole et la connaissance. Ce qui lui sauva la vie filt qu'imc des poutres en tombant s'était rompue par le milieu, de façon que l'un des bouts étant resté en haut faisait, avec celui qui était rompu, une espèce d'équerre au-dessus de lui ; c'est ce qui empêcha que le reste des décombres ne lui tombât sur la tête. Il ne laissa cependant pas de recevoir deux confusions causées par la pointe de quélqiie clou ou de quelque éclat de bois ; il fut aussi blessé à la main droite, et surtout au doigt du milieu, où il avait l'anneau pontifical ; son bras droit fut percé d'un clou. Cependant il put encore se traîner jusque dans la chambre voisine, où on lui prodigua tous les soins nécessaires (1). »
Depuis cet accident , la santé du pape s'altéra visiblement. Aux souffrances physiques il fallait joindre le chagrin de voir les affaires de son fils prendre une tournure peu favorable , faute d'argent pour solder les troupes. Afin de remplir les coffres vides, Alexandre créa, le jour de la fête de Saint-Pierre 1503, neuf cardinaux, choisis d'entre les plus riches de tous les prélats de sa cour. Voici ce qui arriva aussitôt après la cérémonie ( nous laisserons ici parler Gordon , s'appuyant des autorités de Tomasi, de Paul Jove, du cardinal Bembo et d'autres écrivains contemporains) : « Le pape et son fils Borgia, poussés par leur avarice insatiable, concertèrent entre eux les moyens d'empoisonner nonseulement les neuf cardinaux , mais encore quelques citoyens des plus opulents de Rome. Pour mieux accomplir leur iniquité, voici la manière dont ils s'y prirent : Ils invitèrent ces cardinaux à souper dans une certaine vighe près du Vatican, laquelle appartenait au cardinal Adrien de Corneto , qui , A cause de ses grandes richesses , avait été destiné au poison comme les autres. Valentin, pour accomplir son projet infernal, envoya au sonunelier du pape, qui devait servir au souper, quelques bouteilles de vin où il avait mis un poison qu'on appelle cantarelle. C'était une espèce de poudre blanchâtre qui ressemble en quelque manière à du sucre, et dont ils avaient fait l'épreuve sur un grand nombre de pauvres innocents qu'ils avaient fait mourir dans un misérable état (2). Ce poison était des plus subtils, et n'avait encore jamais manqué de produire soû effet, qui était la mort. Valentin défendit expressément au sommelier que personne ne goûtât de ce vin, à l'exception de ceux qu'il désignerait luimême. Ainsi le 10 août, vers la fi-aîcheur du soir, le pape et César se rendirent à la vigne où ils devaient souper. Selon quelques écrivains, Alexandre portait ordinairement sur lui une hostie
(1) Gordon, t. II, p. 79.
(2) Ce poison était cviderament l'arsenic (acide arse* Dieux ).
eonsacrée.dans une boîte en or, parce qu'un certain astrologue lui avait dit qu'une sainte hostie l'empêcherait de mourir : c'est pourquoi il avait grand soin d'en porter toujours une avec lui; mais il l'avait ce jour-là oubliée dans son appartement au Vatican, et dès qu'il s'en aperçut il dépêcha incessamment Caraffa pour la lui chercher. Tandis que Caraffa y allait, Alexandre, altéré par la chaleur excessive qu'U faisait, demanda, avant de souper, àboire. Le sommelier en chef, qui avait reçu les ordres de Valentin touchant le poison , était allé au Vatican pour y chercher des pêches qu'il y avait oubliées. Le sous-sommelier, voyant six bouteUles mises à part dans un coin , s'imagina que ce fût là le meilleur vin : il versa un ^'and verre de cette liqueur empoisonnée, qu'il Hvra à l'échanson , et celui-ci à Sa Sainteté, qui, n'ayant l'esprit occupé que du tour abominable dont il attendait l'exécution, avala avec avidité la liqueur et la mort. Valentin en but aussi un verre plein , ne soupçonnant point, non plus que son père, qu'il y eût du danger. Aussitôt qu'Alexandre se fut mis à table pour souper, le poison commença à opérer avec tant de force qu'il tomba tout d'un coup de dessus sa chaise en convulsion, et qu'il en fut relevé comme mort. Valentin ne fut pas exempt des effets terribles du poison qu'il avait lui-même préparé : il se sentit sur-le-champ saisi des mêmes agitations que son père; soit que le poison fût plus fort qu'à l'ordinaire , ou que îa chaleur de l'air en hâtât l'action , on s'aperçut d'abord qu'il faisait le même effet sur le père et sur le fils. Le pape revint un peu à lui-même; il fut saigné, on lui donna un vomitif et tous les remèdes qui pouvaient contribuer au rétablissement de sa santé. Mais tout fut en vain -. la fièvre et la douleur que lui causa ce poison furent si violentes qu'il mourut immédiatement, après avoir reçu les sacrements de l'Église. Depuis le moment qu'il eut avalé le poison jusqu'à sa mort, on ne l'entendit jamais parler de son fils César ou de sa fille Lucrèce, ces deux indignes instigateurs de ses crimes , par lesquels il avait ébranlé toute la chrétienté (1). «
Telle fut la fin d'Alexandre VI. Il mourut le 18 août (2) 1503, à l'âge de soixante-douze ans. On lui appliqua ces vers :
Neque est 1er jv.itior itlla
Quam. necis artifices arle perire siia
Aucun prêtre ne voulut assister aux funérailles d'Alexandre. Son corps, exposé devant le grand autel de la basilique de Saint-Pierre, était im objet d'horreur; « il était devenu si noir, si
(Ij T. Tomasi , p. 292 ; Paul Jove , lib. VIII, p. 203 ; Platlna, p. 2%; Gordon, t. II, p. 296 et suiv. — Bembo, Uist. ^enet., l\b. V, p. 218.
(2; C'est la date admise par Panvinius , Cicarelli et d'autres. Jlais , suivaiil T. Tomasi, le pape fut empoisonné le 2 août, et ne mourut que le 10. On peut parfaitement concilier ces deux dates, en admettant que l'une est dans le stylo ancien (calendrier julien), et que l'autre porte la correction gri^goricune.
ALEXANDRE (Papes)
difforme et si prodigieusement enflé , qu'il n'était presque pas reconnaissable : il coulait de son nez une matière toute putréfiée ; sa bouche était ouverte d'une manière effroyable, etc. (1). » Il ne se rencontra point d'homme assez hardi pour lui baiser la main , selon l'usage ; et le cercueil s'étant trouvé trop court, les crocheteurs et le charpentier, chargés de le porter, y firent entrer le cadavre à grands coups de poing, et en jetant des éclats de rire. Jamais corps de pape ne fut plus profané.
Tout ce que l'on peut dire pour disculper Alexandre VI des crimes qu'il a commis ( sans chicaner sur leur nombre), c'est qu'il eut le malheur d'avoir pour oncle Calixte III. Ce pape fit naître en son neveu des idées d'ambition qui l'ont entraîné à des actions contraires aux lois divines et humaines. Sans cette circonstance, Alexandre aurait sans doute suivi la carrière militaire, et aurait été probablement un excellent père de famille ; car il aimait ses enfants jusqu'à la frénésie. Mais les qualités qu'il pouvait avoir comme homme privé, et même comme prince temporel (2) ne doivent pas servir d'excuse au vicaire de Jésus-Christ. Aussi la mémoire de ce pontife estelle abandonnée même par les défenseurs les plus ardents de l'Église et delà papauté; et cela aurait dû faire tomber d'avance toutes les déclamations de mauvais goût.
Quatorze ans après la mort d'Alexandre VI , Luther afficha ses thèses contre la papauté. C'est bien moins Savonarole et Luther, que les scandales de Rome, qui enfantèrent le protestantisme. L'Église elle-même, dans différents conciles, avait reconnu la nécessité des réformes ; mais elle ne sut pas les faire à temps, ni dans la mesure convenable : les réformateurs qui vinrent ensuite dépassèrent toute mesure. N'est-ce pas là l'iiistoire de toutes les révolutions .î"
Paul Jove. — Dachène , Hist. des papes. — Gnichar- <i\n,Hist., t. I. — P.ipyre iVlasson, I/e épis. Vrtiis. — Grégoire Leti, Fita de C. Borgia. — Platina e Panvi- Dio, f^ita dei Pontifici. — Muratori, Armait d'italia. — Tomasi, Fita di Cesare Borgia. — Burchard, Spécimen historiag arcanœ, s. anedocta do vita AlexaU' dri FI , édit. de Cotifried IFilàelm Leibnitz; Hannov., 1697, in-4°. — Alexander Gordon, Life of pape Jlexander yi and his son César Borgia; Lond., 1729, in-fol.; ibid., 1730, 2 vol. in-8°, trad. en français ; Amsterdam,
(1) Gordon, t. II, p. 309.
(2) .rif?noreoù l'auteur de l'arliclc Alexandre ^/(dans la Biographie de Micliaud) a vu que ce pape n employa beaucoup de fermeté et de vi(vncnr à la répression dubripandaRe et au rétablissement de la jusiicc; » car cette opinion est formcllenjcnl contredile par les paroles suivanti'S d'un témoin orulaire irrécusable, le cardinal Gilles de Viterbe : Numquam in civitalibiis sacra; ditionis, sedilio iniqtiior, nitmqvam direptio crcbrior, numquam cœdes crwntior, nvmqvam in vils grassalorwn vis Hbcrior, numquam in vrbe plus malonnn fuit, nunu quam delulorvm copia, sicariorum licerUta, latronum vel numcrus vel audacia major, ut portas iirbis prodire fus non esset , urbcm ipsam incolere non Uceret, pro eodem nunc halntam majestatem. Itvdcre, liostem habcre , auri avt formosi aliquld domi coliibere; non, dniDi , non in cubiculo, non in turri tutus ; nihil jus, nihil fas : auriim, vis et renus imperabunt. (Tom. To^ inasi , p. 290.)
1732, vol. in-12. — B.... ( D... ) , Vies des papes Alexandre FI et Léon X, Lond,, 1751, in-12. —Etienne-Michel Masse , Histoire du pape Alexandre VI et de César £orgia; Paris, 1830, in-8=. — F. de la Fontaine, X^pape Alexandre VI.
ALEXANDRE VII, pape, né à Sienne le 13 février 1599, mort le 22 mai 1667. H fut d'abord cardinal, sous le nom de Fabio Chigi. Il devint successivement vice-légat à Ferrare, nonce à Cologne et au congrès de Munster, en 1 648 ; à son retour à Rome , il fut nommé cardinal-ministre, et succéda le 7 avril 1655 à Innocent X. Il avait eu d'abord contre lui dans le conclave une faction puissante , à la tête de laquelle étaient les cardinaux Barberini et de Retz. Mais il vint à bout de les gagner en feignant un grand zèle pour la doctrine de saint Augustin, à laquelle ils le croyaient opposé. Le cardinal de Retz, qui dirigeait le parti le plus influent, avoua plus tard qu'il en fut complètement la dupe ; aussi, à la cérémonie de l'adoration, le nouveau pape lui dit : « Seigneur cardinal, voilà votre ouvrage. »
Alexandre commença par réformer divers abus administratifs; il fit un accueil magnifique à la teine Christine de Suède, qui venait d'abjurer le luthéranisme. Dans la même année 1656, les États de l'Église furent ravagés par la peste, qui fit périr, dit-on, plus de cent soixante mille hommes. Le 16 octobre 1656, il confirma par une bulle le décret d'Inoncent X contre les cinq propositions de Jansénius. En 1659, le 21 août, l'inquisition rendit, en présence d'Alexandre vn , un décret contre Y Apologie des Casuistes, composée par le P. Pirot, jésuite , pour répondre aux Provincial les de Pascal. En 1 66 1 , Alexandre eut un démêlé grave avec la France : l'ambassadeur de cette puissance, duc deCréqui, avait refusé de seconformer à la loi qui abolissait le droit d'asile attaché à la demeure des ambassadeurs, et dont des criminels, sujets romains , faisaient un grave abus. Le duc de Créqui fut insulté par le garde corse Papeli , qui tira sur le carrosse de cet ambassadeur et tua im de ses pages. Après avoir fait de vains efforts pour obtenir réparation de cet outrage, il quitta les États d u pape, et se reti ra à Florence. Louis XIV exigea une répai'ation éclatante : elle fut accordée en partie au bout de quatre mois. Mais le roi la trouvant insuffisante , résolut d'y suppléer lui-même. En conséquence la ville et le comtat d'Avignon furent saisis, et réunis à la couronne par arrêt du parlement de Provence en date du 26 juillet 1663. On fit passer des troupes en Italie , en même temps que la Sorbonne publia des thèses pour établir que les papes, loin d'être infaillibles en matière temporelle, ne l'étaient pas même en matière spirituelle. Après avoir vainement sollicité l'assistance des princes catholiques , Alexandre prit le parti de contenter le roi de France. L'accommodement se fit à Pise le 22 février 1664. Le cardinal Chigi, neveu du pape, vint à la cour de Versailles faire des excuses de la conduite des Corses ; et le roi de France le força encore à rendre Castro et Ronciglione au
ALEXANDRE {Papes) 904
ducdeParme,età donner des dédommagements au duc de Modène pour ses droits sur Commachio. La garde corse fut licenciée , et une pyramide fut élevée à Rome avec une inscription qui contenait l'outrage et la satisfaction (1). Avignon et ses dépendances furent rendus au pape le 15 février 1665. Alexandre promulgua en France le fameux Formulaire qui devait servir à distinguer les jansénistes des orthodoxes. Le 25 juin suivant, il publia une bulle contre les censures que la faculté de théologie de Paris avait faites des doctrines du carmélite Jacques Vernant et du jésuite Guillaume de Moia. Le parlement rendit, le 29 juillet , un arrêt contre cette bulle, sur les conclusions des avocats du roi. Dans cette même année , Alexandre canonisa François de Sales , et peu de temps avant sa mort il publia ime bulle par laquelle il défendit d'écrire sur la matière de l'attrition. — On a reproché à ce pape plusieurs inconséquences. Ainsi il s'était d'abord déclaré contre le népotisme , et il créa, en 1658 , son neveu Agostino Chigi prince de Farnèse , et son autre neveu , Flacio , cardinal. C'est ce qui faisait dire à Benaldi , ambassadeur du grand-duc de Florence à Rome : Habbiamo unpapa che non dice mai unaparola di verilà ( Mém. du card. de Retz ). A sa mort, dit Muratori, Alexandre laissa ses parents bien enrichis, et peu de regrets de sa personne parmi le peuple de Rome, qu'il avait écrasé d'impôts. Pour être juste, il faut dire qu'une grande partie de ses revenus furent employés à l'embellissement de Rome : il acheva le collège de la Sapience , commencé par Léon X sur les dessins de Michel-Ange; il fit exécuter la belle colonnade de la place Saint- Pierre , et la chaire de bronze de cet apôtre, derrière le grand autel de l'église du Vatican ; il élargit le palais des papes sur le mont Quirinal , construisit la belle place Chigi , orna les rues de larges trottoirs , déblaya la place du Panthéon , employa Bernini à décorer la porte del Popolo, assainit la mare ou lac de Baccano par un canal conduisant les eaux au Tibre , et bâtit un arsenal à Civita-Vecchia. Enfin, il fit équiper plusieurs navires pour seconder les Vénitiens et l'empereur dans la guerre contre les Turcs. La veille de sa mort, il prononça , devant ses cardinaux réunis, un discours sur la vanité des choses de ce monde.
Alexandre VU fut un pape instruit, et ami des lettres. Ses poésies latines , œuvre de sa jeunesse, ont été pubfiées à Paris en 165G. Ses bulles se trouvent dans Cherubini Bullarium. Il eut pour successeur Clément IX.
Mémoires historiques. — BaggaHa, Vita di Alessandro VII, continuation de Panvinio, Vies des Papes. — Botta , Storia d'Ilalia. — Miiratori, Annali d''ltatia. — Levin Nicolas Moltke, Conclave in qiio Fabius Clngitts ( mine dictus Alexander Vil ) summus pontifcx creaip/s;Slesvigi, 16B6, in-S". — François-Scrapliini Kegnier- Desmarais, Histoire des démêlés ( en 1662) de la (^ur de
(1) Cette pyramide fut abattue, du consentement de Louis XIV, sous le pontificat de ClômentlX.
905 ALEXANDRE (Papes
France avec la cour de Rome {Alexandre VII) au sujet de l'affaire des Corses ; Paris, 1707, in-4°. — N.-IV. Sforza Pallavicino, Délia vita diAlessandro Vlllibri F; Prato, 1840, 2 vol. in-8'.
ALEXANDRE VIII , pape, né à Venise le 19 avril 1610, mort le 1^'' février 1691. Cardinal Ottoboni, il succéda, le 16 octobre 1689, à Innocent XI. II avait fait ses études à Padoue et à Rome, et fut successivement évêque de Bresce et de Frascati. Après son avènement , il rétablit avec la France la bonne harmonie qui avait été troublée sous son prédécesseur. Au moyen de quelques concessions réciproques, Louis XTV rendit au pape l'Avignonais, et renonça aux privilèges de son ambassadeur à Rome. Ce dernier point ne fut cependant accordé qu'avec réserve, parce que le pape avait exigé que les évêques français rétractassent, comme contraires à l'autorité du saint-siége, les quatre propositions fondamentales de l'Eglise gallicane , signées en 1682. — Alexandre poussa avec activité la guerre contre les Turcs ; il fournit aux Vénitiens de l'argent, des hommes et des vaisseaux, et donna une magnifique épée à Morosini, le conquérant de la Morée. — Ce pape fut contraire aux jésuites , et condamna successivement plusieurs de leurs doctrines. La bibliothèque du Vatican lui doit l'acquisition de la magnifique collection de livres et de manuscrits de la reine Christine de Suède. En mourant, il distribua à ses neveux tout ce qu'il avait amassé d'argent , ce qui fit dire à Pasquin « qu'il aurait mieux valu poui* l'Église être sa nièce que sa fille. »
Bluratori, Annali d'Italia. — Tiraboschi, Storia délia letteratvra italiana. — Botta, Storia d'Italia.
rv. Les Alexandre saints et patriarches.
ALEXANDRE {saint) , évéque de Cappadoce, ensuite évêque de Jérusalem, mort en 25 1 de J.-C. Au rapport d'Eusèbe (Chronicon, p. 172), il souffrit pour la foi chrétienne les persécutions de l'empereur Septime- Sévère, et écrivit, en 211, plusieurs lettres de sa prison. L'année suivante , après sa mise en liberté , il vint à .Jérusalem , où l'évêque Narcisse , âgé de cent seize ans , lui céda son siège épiscopal au milieu d'une assemblée de fidèles. Alexandre fit élever à Jérusalem une bibliothèque où Eusèbe puisa des matériaux pour son Histoire ecclésiascique. Saint Clément d'Alexandrie lui dédia son livre sur la Règle ecclésiastique. Sous l'empereur Décius , il fut de nouveau persécuté et mis en prison, où il mourut. Eusèbe nous a conservé plusieurs fragments de lettres de saint Alexandre aux habitants d'Antioche, d'Antinopolis, en Egypte , à Origène , etc. L'Église latine honore sa mémoire le 18 mars.
Eusèbe , Nistoria ecclesiastica , Vî. — Dupin, Histoire des écrivains ecclésiastiques , liv. VI, ch. xix. — Hieronymus , De viris illustribus.
ALEXANDRE (saint) , patriarche d'Alexandrie , mort le 26 février 326 , succéda à saint Achillas en 313. Arius, qui avait eu l'espérance d'obtenir ce siège , conçut une vive jalousie et
, saints et patriarches) 906
attaqua Alexandrie dans sa docti'ine, ne pouvant l'attaquer dans sa vie privée. Le saint évêque épuisa toutes les voies de douceur et de persuasion pour le ramener à l'Église orthodoxe ; mais n'ayant rien pu gagner sur lui , il le fit comparaître devant un concile composé de tous les évêques d'Egypte, réunis au nombre de près de cent à Alexandrie en 320. Arius y fut excommunié avec ses sectateurs , et saint Alexandre notifia ce jugement au pape saint Sylvestre , et à tous les évêques catholiques , par une lettre circulaire. Saint Alexandre, quoique fort âgé, assista au concile général de Nicée , où il se fit accompagner par saint Athanase , qui n'était encore que diacre , et qu'il avait désigné pour son successeur. Il mourut à son retour. On trouve dans Théodoret sa lettre adressée à Alexandre de Byzance , contre les évêques qui avaient reçu Arius à leur communion, après qu'il avait été excommunié au concile d'Alexandrie. Socrate nous a conservé la circulaire dont il a été fait mention, et Cotelier a publié, dans ses notes sur les constitutions apostoliques, une troisième épitre de ce saint prélat.
Théodoret, Hist. Ecoles., I, 4. — Socrate, Hist. Ecoles.
— Cave, Historia litteraria.
ALEXANDRE (saint), patriarche de Constantinople, mort en 340. Il succéda en 317 à Métrophane dans le siège de Byzance. En 322, saint Alexandre d'Alexandrie lui écrivit pour lui faire part de la condamnation qu'il venait de prononcer contre l'hérésiarque Arius. En 325, il assista au concile de Nicée , dont il fit publier à son retour les actes dans les Oes Cyclades. Il en conserva la doctrine, et la défendit en toute occasion. Sa fermeté parut avec éclat l'an 336, lorsque l'empereur Constantin voulut l'engager à recevoir Arius dans son église : Alexandre s'y opposa fortement, sans être effrayé des menaces qu'on lui fit. Arius mourut subitement, la veille du jour que ses partisans avaient destiné pour le mener en triomphe à l'église. Alexandre, suivant Tillemont, cessa de vivre la même année, vers le mois d'août. Mais, selon le P. Pagi, les BoUandistes et le P. le Quien, il ne mourut qu'en 340.
Saint Athanase, Epist. ad Solit. — Saint Grégoire de Nazianze, Orat., 27. — Socrate, let II. — Sozomène, III.
— Théodoret, I. — Rnffin, I. — Baronius, Annales.
ALEXANDRE (saint), fondateur des acémètes, mort en 430, dans un couvent qu'il avait fait construire sur les bords du Pont-Euxin. Natif de l'Asie Mineure, il remplit quelque temps une charge à la cour d'Orient. Dégoûté du monde, il distribua ses biens aux pauvres, et se retira dans les déserts de la Syrie. H fonda un monastère sur les bords de l'Euphrate , et vit sa communauté s'accroître jusqu'à quatre cents religieux : il s'y trouvait des Syriens, des Égyptiens, des Grecs , des Latins. Il les divisa en six chœurs qui veillaient à tour de rôle (d'où le nom d'àxotjj./)Toi , acémèles, qui ne dorment pas) pour chanter les louanges du Seigneur, chacun dans
ALEXANDRE (Saints)
sa langue. Ce système de psalmodie perpétuelle et polyglotte se répandit dans tout l'Orient. Alexandre reAnnt à Constantinople, et y fonda un monastère semblable à celui qu'il avait fondé sur les bords de l'Euphrate (1).
ALEXANDRE 1'=', patriarche d'Antioche, né vers le milieu du quatrième siècle, mort en 421. Il succéda à Porphyre dans le siège d'Antioche , et éteignit le schisme de cette église en ramenant les eustathiens à la foi orthodoxe. 11 fit célébrer la mémoire de saint Chrysostome. A l'amour de la paix il joignait une grande charité. Nicéphore ne lui donne que cinq ans d'épiscopat ; mais, selon Boilandus, Noris, Pagi et le Quien, il ne mourut qu'en 421.
Tliéodoret, liv. V, chap. xxxv. — Innocent J, in Epist. — Karonius, Annales, ann. 403 et 4U.
ALEXAKORE II, patriarche d'Antioche suivant les BoUandistes , fut le successeur du patriarche Théophane. Les mêmes auteurs pensent qu'il mourut l'an 686. C'est apparemment le même qui est appelé Thomas par Eutychius.
Actu sanctorum.
V. Les Alexandre célèbres dans les lettres, les arts et les sciences, depuis l'antiquité jusqic'ati seizième siècle (par ordre chronologique).
* ALEXANDRE, peintre d'Athènes, dont le
nom ('AX£?av5po; 'AOYivaïoç iypa'^/Ev) se trouve écrit sur l'une des quatre tablettes de marbre découvertes en 1746 à Herculanum, et qui sont maintenant au musée de Naples. Les peintures sont monochromes (rouges ) , et leur style dénote une époque de peu antérieure au premier siècle avant J.-C. On en a tiré des gravures.
Le AntlcMtà d'Erecolano, t. I, planches 1-4.
* ALEXANDRE L'ÉTOLIEN ( AXé^avSpoç AîtmXoç), poète grec, mis au nombre de la Pléiade tragique , vivait sous le règue de Ptoiémée-Philadelphe (vers 250 avant J.-C). Il était natif de Pleuron en Étolie , et ami d' Antigène Gonatas. H paraît s'être distingué dans le genre épique et élégiaque. Athénée nous a conservé les titres et des fragments de quelques poésies d'Alexandre. D en reste aussi quelques épigrammes. Tous ces fragments ont été recueillis par A. CapeUmann, et publiés sous le titre : Alexandri yEtoli fragmenta •,'KQme,, 1829, in-8°.
Fabricuis, Bibtiot/i. grœca , II Pt IV. — Osann, Beitràge ziir Griech. und Mômischen Literatur-Geschichte, I,p. 298. — Diintzer, Die Frar/mente der epucken Poésie der GriecJien, 11 , p. 7.
* ALEXANDRE MVNDius, naturaliste grec, vivait probablement dans le second siècle avant
(1) Quelques auteurs ont mal à propos confondu les acémèles avec les moines scylhes, qui prctendaient f;iire approuver la proposition Vnvs de Trinitate passus est. Les acémètes, au contraire, voulaient la faire condamner, ce qui les fit regarder comme favorables à Nestorius; tandis que les moines soytties étaient suspects d'eufycliianisrae. Il est à' croire que les unset les autres étaient Orthodoxes dans le fond, mais qu'ils disputiiicnt trop et s'entendaient trop peu. { Dictionnaire de Fcller, édition de 1847.)
J.-C. Il est souvent cité par Athénée et d'autres écrivains anciens : ses ouvrages , dont il ne nous reste que de faibles fragments , avaient pour titre : Ilcpl Trjç xwv Trxrivwv iaxoptaç (Histoire des oiseaux); — Ilepi xtîqvwv ou Çwwv (Histoire des animaux ).
Ménage et d'autres critiques pensent que cet auteur est le même qa'Alexon Myndius, auquel Diogène attribue un ouvrage de mythologie ( (auôixà) , et qu'il faudi-ait changer Alexon en Alexandros. Mais comme nous ne savons rien de la vie de ce naturahste grec , la question reste indécise.
Plutarque, Marins, 17. — Diogène Laërce, I, 29. — Schweighaeuser, édit. û'Xihéaée {Index auctorum). — Vossius , De historicis grsscis, p. 382, note,29, de l'édition de Westermann.
ALEXANDRE (Comélius), surnommé Polyhistor, à cause de sa vaste érudition, philosophe, géographe et historien grec , natif de Milet, selon Suidas, ou d'Aphrodisias, selon Etienne de Byzance (au mot Aphrodisias), vivait à Rome vers l'an 80 avant notre ère. Il était disciple de Cratès le Philosophe. Dans la guerre de Sylla en Grèce , il fut fait prisonnier, et vendu comme esclave à Cornélius Lentulus , qui lui confia l'éducation de ses enfants, et l'affranchit en lui donnant le nom de Cornélius. Il périt à Laurentum, dans l'incendie de sa maison; et sa femme Hélène se pendit de désespoir.
Alexandre Polyhistor avait écrit quarante-deux ouvrages, particulièrement sur l'histoire et la géographie, dont il nous reste quelques fragments peu importants. Etienne de Byzance cite ses Traités sur la Bithynie, la Carie, la Syrie, l'île de Chypre, l'Egypte, la Paphlagonie, lu Libye, le Pont-Euxin et l'Europe. Afliénée fait meation d'une Description de la Crète, et Plutarque, d'une Histoire des musiciens phrygiens. Diogène Laërce lui attribue deux ouvrages intitulés : 1° De l'ordre dans lequel les philosophes se succèdent; — 2° Commen taire du Pythagore. Saint Clément d'Alexandrie (I, Strom. ) cite ce dei-nier ouvrage sous le ■aomàe Symbole de Pythagore, et faitmentioa en outre d'zm traité sur les Juifs , dont on trouve des extraits dans le Syncelle, etqu'Eusèbea reproduits dans sa Préparation évangéliquc (IX, c. XVII ). Pline cite très-souvent Polyliistor; et saint Cyi'ille (IX, Âdvers. Jiciian. ) rapporte son opinion sur le déluge et la tour de Bab^. Suidas cite également cinq livres de cet historien sur la ville de Rome. — Alexandre Polyhistor est probablement le même que cite Stabon, XÏV, p. 642 (édit. Casaub. ).
Etienne rie Byzance. — Athénée. — Eusébc. — Suidas. — (lément d'Alexandrie. — Diogène La«rce. — Vossius, De historicis (jrsecis, p. 187, édit. Westermann. — Kumpf, Commentatio de Jlexandri Polijhisloris vita et scriptis; Hfeidelherg, 1845, in-4°. — C. Millier, Fragmenta historlcorum gnecorum, t. UI, p. 206 (collection des classiques grecs d'Ambr-Firmin Didot).
*ALEXANDRE (Alexandcr), fils de Marc- Antoine et de Cléopàtre, reine d'Égjiite, naquit
909 ALEXANDRE {Lettres
eu 40 avant J.-C, avec une sœur jumelle portant le nom de sa mère. A l'époque où ce triumvir salua Cléopâtre du titre de « reine des rois, « il donna à son fils Alexandre le nom de Hélios (Soleil), et à sa fille celui de Sélène (lune). En marchant conti-e l'Orient, il conçut ( en 34 avant J.-C.) le projet de donner à son fils Alexandre, en royaume indépendant, l'Arménie et les pays situés à l'est de l'Euplu-ate. Après la mort d'Antoine et de Cléopâti-e, en 29 avant J.-C, leurs enfants furent conduits à Rome pour oAer le triomphe d'Octavien. Octavie, femme légitime d'Antoine, les accueillit dans sa maisop et les éleva connue ses enfants. On ignore l'époque de leur mort.
Dion Cassius , XLIX, 82, 41 ; L, 25 ; LI, 21. — Plutarque , Antoine, 36, S4, 87. — Tite-Ûve, Èpit. CXXXI.
ALEXANDRE ( Tiberius), préfet {prociirator) de la Judée en 46 de J.-C. D était fils d'un Juif converti au paganisme , et neveu du célèbre Phi- Ion , dont il nous reste quelques écrits. Pendant son administration, Jacques et Shnon, fds de Judas le Galiléen , essayèrent de répandre les doctrines de leur père ; mais leur tentative fut promptement réprimée pai- Alexandre, qui fit crucifier ces nouveaux apôtres. 11 fut ensuite nommé préteur de l'Egypte par Néron. Dans une révolte des habitants d'Alexandrie, il fit périr sous le glaive des soldats romains plus de cinquante mille Juifs et Grecs , et mit en cendres un quartier de cette ville populeuse. A l'avènement de Vespasien , il se déclara le premier pour cet emperem-, auprès duquel il fut en gi-ande faveur. Alexandre commandait un corps d'armée sous Titus , et assista à la prise de Jérusalem.
Josèphe, Antiq. jud., XX, 4; Bellum Jud., II, 15. — Tacite, Annales, XV, 28; Hist., I, 11. — Suétone, f^espasien, 6.
ALEXANDRE d'É(/ée ('Alé^oLvopoc, 'Aiyaîoç)} philosophe péripatéticien , vivait dans la première moitié du premier siècle de notre ère. Il fut précepteur de Néron, et peut-être le même £[ui aida Jules-César dans la réforme du calendrier. Dans ce cas , Alexandre était un élève de Sosigène. Suidas lui attribue ce mot : « Néron est uiue masse de boue, pétrie de sang, w Mais Suétone met ces mêmes paroles dans la bouche de Théodore de Gadara, et les applique à l'empereur Tibère.
Suidas, aaraot 'A)i?avôpoç 'Aiyaioç. —Suétone, Tibère, S7. — Fabricius, Mblioth. grœca, t. III, p. 460.
* ALEXANDRE, sm'nommé Lychnus (k<)yyo^), rhéteur et poète grec , vivait probablement vers le miUeu du premier siècle avant l'ère chrétienne. Strabon lui attribue une histoire et plusieurs poèmes didactiques en hexamètres, où il décrit' le ciel et les trois grandes parties du monde alors connu, l'Europe, l'Asie, l'Afrique. Chacune de ces parties était l'objet d'un poème spécial. Etienne de Byzance nous en a conservé quelques fragments, aux mots Awpo;, Auppâx,tov, 'Epxùviov.
cicéron, ad JUicuni, II, 20, 22. — Strabon , VI, p. C07 ( de l'édit. de Casaub.). — Scbol., ad Vionys. feriegct., f07. — Naeke, Schedœ criticœ, p. 7; Halle, 1812.
j arts, sciences, etc.) 910
* ALEXANDRE, surnommé PhUalèthe {qui aime la vérité), médecin grec, vivait probablement vers la fin du premier siècle avant J.-C. Il est mentionné par Strabon connne successeur de Zeuxis dans la direction d'une célèbre école en Phrygie. Cette école avait été fondée par des sectateurs d'Héropliile , entre Carcora et Laodicée, dans le village de Men-Carus, où il y avait des eaux thermales et un fameux temple d'Esculape ( Cramer, Asia Minor, vol. I, p. 43 ). On ne sait rien de la vie de ce médecin , si ce n'est qu'il était disciple d'Asclépiade et maître d'Aristoxène. Il est plusieurs fois cité par Galien, qui donne sa définition du pouls ; et Soranus le met au nombre des médecins qui soutenaient qu'il n'y a, dans les maladies des femmes , aucun cal'actère spécifique qui exige un traitement spécial. C'est probablement le même Alexandre que cite Cœlius Aurelianus ( Morb. acut., El, 1, p. 74, édit. Amman. ) sous le nom à'Alexander Laodicensis. Il ne reste de lui aucmi ouvrage.
strabon, Xn, p. 680, édit. Casaub. — Octavius Hora tianus, Ber. med., lib. IV, p. 102, éd. Argentorat., 1532. — Galien, i)e différent. i'ids.,lib. IV, cap.iv, t. VJil, p. 746, édit. de Kiihn. — Soranus, De arte obsteti'., cap. XGii, p. 210, édit. de Uietz.
* ALEXANDRE NDMÉwius , rhéteur grec, vivait dans la première moitié du second siècle de J.-C, sous le règne d'Adrien. On a de lui : llspi
Ttov triç ôiavoiaç ayr[]}.é.xix>-^ v.aX Ttept t(ôv Trjç \ifewç axw'^'^'^"^ 5 ouvrage dont Aquila Romanus et Rufinianus ont donné un abrégé sous le titre Defiguris sententiarum et elocutïonis, publié par Normann; Upsal, 1690, in-8°. On le trouve aussi dans les Rhetores grœci d'Aide Manuce et de Walz , vol. YHI. — Quant à l'ouvrage Uspi £7ri5£ixTwv , que l'on attribue à Alexandi-e Numénius , il appartient certainement à un rhéteur plus récent.
Julius Rufiniamis, p. 195, édit. Euhnken. — Westerm^an. Histoire de l'éloquence grecque {en allemand), § 95, n" 13, et § 104, n° 7.
* ALEXANDRE, surnommé Pc'^o^/a^on ('AÀé- Çavôpoç nviXoTtXàTwv ), rhéteur grec, natif de Séleucie en Cihcie , fut secrétaire de l'empereur Antonin le Pieux vers 150 de J.-C. Il était célèbre pour sa beauté et son talent oratoire. H visita la Grèce, l'Italie, l'Egypte et l'Étliiopie. Il se fit connaître surtout par sa polémique avec le célèbre rhéteur d'Athènes Hérode-Atticus. Il reçut d'un Corinthien, avec lequel il avait engagé une lutte de paroles , le sobriquet de Péloplaton {Platon de boue). Philostràte nous a consei-vé quelques fragments des discours de ce rhéteur.
Pliilostrate, Fitx scphistarum , II, 5. — Westermann, Ceschichte der griechischcn BeredsamJceiHH'Kloirc de l'éloquence grecque), § 94.
* ALEXANDRE le PapJilagonien , fameux imposteur, natif d'Abonoteichos en Paphlagonie, vivait vers le milieu du second siècle de notre ère, sous le règne des Antonins. « Il avait, dit Lucien qui l'avait vu , ime taille belle et majestueuse ; ses yeux étaient très-vifs , s'a voix douce et agréable, ses facultés intellectuelles très-dé»
911 ALEXANDRE {Lettres
veloppées ; aie voir ou l'entendre parler, on l'aurait pris pour un très-brave homme. >- Alexandre, né de parents pauvres, fut adopté fort jeune par un riche médecin, qui l'initia dans les secrets de son art. Après la mort de son patron, il se fit passer pour un descendant du demi-dieu Persée , et s'associa avec un charlatan de Byzance , nommé Cocconas, pour exploiter la crédulité du public. A la mort de son associé , il revint dans sa contrée natale, où il se fit passer pour prophète, voulant sans doute faire mentir le proverbe. Dans ses accès frénétiques, déterminés, dit-on, par une herbe qu'il mâchait et qui rendait la salive écumeuse , il prédisait l'avenir. Mais voici comment U parvint à se faire des partisans : Les Paphlagoniens devaient élever un temple d'Esculape. Alexandre prit un petit serpent et le mit dans un œuf d'oie , qu'il déposa dans l'emplacement du temple; puis il annonça à ses compatriotes qu'Esculape allait naître dans leur ville. Accompagné d'une foule immense, il se rendit à l'endroit désigné , ramassa l'œuf et en fit sortir le serpent, qu'il montra au peuple étonné. Le récit de ce miracle fit affluer à Abonoteichos une multitude considérable de tous les pays de l'Asie Mineure. Ce serpent, appelé Glycon, fut déclaré fils de Jupiter; Alexandre lui forma une coiffe ou tête artificielle , et s'en servit pour dire des oracles sur les places publiques , et donner des consultations aux malades. D gagna de grandes richesses, et sa renommée se répandit dans tout l'empire. On venait de la Grèce et de l'Italie pour le consulter, et jamais imposteur n'eut tant de vogue. H fut à son apogée pendant la peste qui, en 166 de J.-C, ravageait l'empire. H en existe même des médailles, frappées à cette époque, sur lesquelles on lit le nom du dieu Glycon.
Lucien, Mexandre, c. lviii.
* ALEXANDRE, médecin et martyr, natif de Phrygie, mort en 177. Pendant la persécution des églises de Lyon et de Vienne , il fut exposé, avec un autre chrétien , à être dévoré par des bêtes féroces dans un amphithéâtre. Pendant ce supplice atroce les martyrs ne firent , dit-on , entendre aucun gémissement ni plainte. La mémoire d'Alexandre est célébrée le 2 juin, en même temps que celle des autres martyrs de Vienne et de Lyon.
Eusèbe, Hist. ecciés., V, 1. — Bzo\ius, Nomenclator sanctorumprofessione medicorum. — Acta Sanctorum, 2 juin.
ALEXANDRE l' Aphrodisien ou d' Aphrodisias ('AXÉçavôpo; 'Aeppoôitjeuç) (I), célèbre commentateur d'Ai'istote, né à Aphrodisias, ville de la Ci-
' (1) Le mot à' JpJirodisée, donné par Moréri, Michaud, et presque tous les biographes, est inexact ; car la ville où naquit ce pliilosopiie s'appelait Aphrodisias, 'Aippo- SlOia? TTÔXii; KlXtxiaç (Etienne de Byzance, p. 144, édit. AmstPi-d , 1678, in-fol. ) ;ct je ne sache pas que la terminaison iiû» des noms propres se change en sée.W y avait aussi un bourg du nom d'Aphrodisias près d'Alexandrie.
, arts , sciences , etc.) 912
licie, vivait vers la fin du deuxième etaucommen* cementdu troisième siècle de notre ère. A en juger par un passage de sa Métaphysique, il enseignait la philosophie péripatéticienne à Atliènes, sous les règnes de Septime-Sévère et de son fils Antonin- Caracalla. 11 dédia à ces empereurs son premier ouvrage , le livre Sur le Destin, composé entre 199, année où Caracalla fut associé par son père à l'empire, et 211 de J.-C, année de la mort de Septime-Sévère. Dans un passage de celiwe, il semble remercier ses hauts patrons de n'avoir pas fixé son séjour à Rome. 11 eut pour maîtres Herminus et Aristote de Messènc, péripatéticiens. Voilà tout ce que l'on sait de la vie de ce célèbre commentateur. — Alexandre exposa les doctrines d'Aristote dans toute leur pureté, sans y mêler, comme Alexandre d'Egée et ses disciples, les préceptes d'autres écoles. Il fut surnommé de préférence VExégète ( ô 'E|yiyïit^ç ), et devint le chef d'une secte particulière d'interprètes d'Aristote, qu'on désigna sous le nom d'alexandrins.
Les ouvrages d'Alexandre d'Aphrodisias furent en grande estime chez les Arabes, qui en traduisirent la plupart dans leur langue. ( Voy. Casiri, Bibl. arab. hisp., tom. I ). Voici la liste de ceux qui ont été publiés jusqu'à ce jour : 1° Du destin et du libre arbitre, Ilepl Eî(xapti.Évïi; xai ToOsç' :rinîv. L'auteur y combat avec beaucoup de sagacité la doctrine des stoiciens, comme contraire au libre arbitre , et destructive par conséquent de toute morale. Eusèbe (Prœparat. Evang., VI, 9 ) cite un long passage de ce livre , et parle de l'auteur comme d'un pliilosophe distingué. Victor Trincavelli le publia le premier avec Themistius, Venise (Paul Manuce) , 1534, infol.; U le réunit ensuite à son édition des Questions naturelles d'Alexandre, qui parut à Venise en 1536, in-fol. On le réùnprima en grec et en latin à Londres, 1658, in-12, et dans Grotius, Opéra theolog., vol. VIII; Amsterdam, 1679, in-fol. La dernière édition est de J.-C. Orelli ; Zurich, 1824, in-8°; — 2" Commentaire sur le premier livre des premières Analytiques d'Aristote (TTtôjj.vïipLa elç xô a' tôv TTpOTEpwv 'AvaXu- Tixwv) : André d'Asola publia la première édition de ce commentaire à Venise, 1520, infol. Jean-Bern. Felicianus en donna une traduction latine, Venise, 1560, in-fol.; nouv. édit. par Spengel, Munich, 1842, in-8°; — 2>° Commentaire ('rTc6(ji,vri[Aa) sur les huit livres des Topiques d'' Aristote, édité par Marc Miisurus ; Venise, 1513 et 1526, in-fol., traduit en latin par J.-B. Rosarius; Venise, 1563, 1573, in-fol. Dans ce commentaire, ainsi que dans les autres. Alexandre corrigea plusieurs erreurs de copistes qui se sont glissées dans les manuscrits d'Aristote;— 4° Commentaires {''kTio's-f\\j.z\.ù>azic,) sur les Elenchi Sophistici d'' Aristote, édités par Hercule Gyriandus; Venise (Aide), 1520, in-fol., traduits en latin par Gasp. Marcelius; Venise, 1546 et 1559, in-fol.* — 5° Commentaire sur
913 ALEXANDRE (le^/m
les douze livres des Métaphysiques d'Aristote, publié (texte grec) par M. A. Brandis dans Scholia in Aristoteîem ; Berlin, 1836, vol. I, p. 513. Mais Brandis n'en a donné que les cinq premiers livres, regardant les autres comme apocryphes. Sepulvedade Cordoueen a publié à Rome, 1527, in-fol., une ti-aduction latine, qui a été réimprimée plusieurs fois ; — 6° Commentaire sur les Sensations et les choses sensibles (TTiôjjLvrjjjia sic TOTtepî aloOiQffswç xal alaeriTwv), édité par François d'Asola avec le commentaire de l'ouvrage de Simplicius sur le livre d'Aristote -De rame, ettrad. en latin par Lu cillus Philalèthe, avec les scholies de Michel d'Éphèse sur les Parva naturalia d'Aristote ; Venise , ^544, 1549, 1559 et 1573, in-fol.; Venise, 1527, in-lol.; — 7° Commentaire sur les Météorologiques d'Aristote (TTrôfAVïHAa eî; xà MeTEwpoXoyixà, édité pa\ François d'Asola ; Venise, 1527, in-fol., avec le commentaire de Jean Philoponus sur le livre de la Génération d'Aristote. H en existe une traduction latine par Alexandre Piccolomini ; Venise, 1556 , in-fol. Dans un passage du commentaire siu- le troisième livre , l'auteur nomme Sosigène comme son maître. Si ce Sosigène est celui que Jules-César employa à la réforme du calendrier, ce commentaire doit être plus ancien qu'Alexandi'e d'Aphrodisias , à moins d'admettre un Sosigène plus jeune. C'est ce qui rend probable l'hypothèse de ceux qui l'attribuent à Alexandre d'Egée ; — 8° Du Mélange des corps ( Ilept [xî^swç ), dirigé contre la doctrine des stoïciens sur la pénétrabilité de la matière et l'âme du monde. Cet ouvrage a été imprimé avec le précédent , Venise , 1527, et traduit en latin, entre autres, par J. Schegk ; Tubiugue, 1840, in-8°; — 9° Be l'Ame (Ilepl t]/uxriç), en deux livres, cpai sont autant de traités particuliers sur le même sujet : le premier renferme des discussions curieuses sur la nature des quatre éléments, sur la vision , et sur la lumière. Ces deux ti-aités ont été imprimés en grec, dans l'édition de Trincavelli du Destin, 1534 ; le F îmier a été traduit en latin par Jérôme Donatus, Venise, 1502 in-fol.; et le second, par Angelo Canini; ibid., 1555, in-fol.; — 10° Quatre livres de propositions difficiles et leurs solutions stcr des objets naturels ( «tuCTixtiûv crxoXiMV aTiopiwv xal Xuaewv PtêXt'a ô'), édité par Trincavelli; Venise, 1536, m-fol. (texte grectrès-incorrect). H y en avait plusieurs traductions latines; Bâle, 1520, in-4°; Venise, 1541, 1548, 1555. On lui attribue aussi des problèmes de médecine et de physique ( Problematum medicorum et physicorum libri duo , dans l'édition de Sylburg des Œuvres d'Aristote), et un traité sur les Fièvres {Libellus de febribus, latine, Georg. Valla interprète; Venise, 1488). Voy. Alexandre de Traites.
Tous ces livres sont assez rares. Beaucoup d'autres, encore inédits, se h'ouvent dans les bibliothèques de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. On y rencontre des détails du plus haut
, arts, sciences, etc.) 914
intérêt pour l'histoire des sciences physiques. C'est ainsi que M. de Humboldt a signalé un passage où il est question de la distillation, procédé dont on avait attribué la découverte aux Arabes. <c On rend, dit le commentateur d'Aristote, l'eau demer potable enlavaporisantdansdes vases placés sur le feu , et en recevant la vapeur condensée sm- des couvercles « (récipients) (1). En philosophie, Alexandre n'est pas éloigné d'admettre l'appel au sens commun, pour arriver à la connaissance de la vérité. Il défend Aristote contre ceux qui l'accusaient d'avoir dit que la providence n'était pas un attribut essentiel de la Divinité. Il regarde l'âme (J/u/vi ) comme inséparable du corps, qu'elle vivifie; elle n'a pas une existence par elle-même (oùcrt'a); elle est comme le cachet ou la forme (elSoç ), imprimé au corps organisé. Il nie donc l'immortalité de l'âme, en tant que séparée du corps. L'intelligence ( voOç ) peut être distincte du corps : elle se suffit à elle-même, et peut se passer d'organes matériels pour percevoir les objets (voO(jt£va). Elle n'est pas, comme l'âme, une émanation de la Divinité , et conséquemment périssable. Alexandre d'Aphrodisias est au nombre de ces commentateurs qui ont cherché à concilier le système d'Aristote avec les doctrines nouvelles qui commençaient alors à régner.
Fabricius, BiUioth. Grœca, V, p. 630. — Ritter, Geschichte der Philosophie , IV, p. 24.
* ALEXANDRE (Sulpice) , historien, vivait au quatrième siècle de notre ère. H paraît avoir été Gaulois ou Franc. H écrivit , selon Grégoire de Tours , ime histoire dans laquelle il avait inséré plusieurs traits touchant la nation des Francs. Il ne parlait cependant nulle part de leur premier roi. Saint Grégoire, qui avait lu cet ouvrage, s'est borné à rapporter quelques fragments tirés du 3^ et du 4^ livre. Ces fragments commencent à la défaite du tyran Maxime près d'Aquilée en 388, et finissent à l'accord que le tyran Eugène fit avec les rois des Francs et des Allemans. Cet Eugène fut tué en 394 , après avoir envahi l'empire en 392 ; de sorte cpje ces fragments ne nous font connaître que ce qui s'est passé en moins de six ans. Alexandre donne le titre de roi aux ducs qu'il avait dit auparavant avoir d'abord gouverné les Francs. Comme saint Grégoire ne cite plus cet historien dans la suite, il nous donne à entendre qu'Alexandre n'avait pas poussé plus loin son histoire , et qu'ainsi il écrivait vers la fin du quatrième siècle. C'est ce que paraît montrer aussi le style de cet historien , autant qu'on en peut juger par ce qui nous reste de son ouvrage.
Histoire littéraire de la France, 1. 1, p.irt. H, p. 429. — Grégoire de Tours, Hist.fr., liv. II, n» 9, p. 57-67.
(1) Quidqiiid ex ipsis evuporans in aperculis coUigi- Uir. yinum et alia quœ humorum aut succiim hahent alqne évaporant, ex transmutatione rursus vapuris in hnmidum, aqua flunt. ( Comment, in Meteorotou. lib. Il , p. 19 verso, edit. Piccoloinicci. — Voy. Uoefer, Histoire do la Chimie, t. I, p. 19S,
ALEXANDRE {Lettres, arts, sciences, etc.)
* ALEXANDRE de Lycopolis , dans la haute Egypte, écrivain grec, vivait probablement vers le milieu du quatrième siècle de notre ère. Il parait avoir été évêque de Lycopolis. On a de lui un ouvrage contre les doctrines des manichéens (tlpôç Tàç Mavixaîwv ôôSa;). L'auteur y insiste particulièrement sur la simplicité de la religion chrétienne, rendue accessible à toutes les inteUigences, et très-propre à exciter la vertu.
Cave, De Scriptoribus Ecciesiœ incertœ œtatis , p. 42. — Fabricius, Biblioth. Grœc., 111, 56.
ALEXANDRE DE TRALLES ( 'AXé|av5jiOi;
TpaX)viav6ç ), célèbre médecin grec, natif de Tralles en Lydie, vivait probablement au sixième siècle de notre ère. Il était de peu postérieur à Aëtius, qu'il cite (Ub. XH, c. viii), tandis qu'il est lui-même cité par Paul d'Égine et par Agathias, qui écrivait en 565. Selon cet historien, Alexandre avait quatre frères, tous distingués dans leurs professions ; et celui qui se nommait Etienne ( Stephanus ) , était aussi médecin. On n'a pas d'autres détails sur sa vie. On sait seulement qu'il visita la Gaule et l'Espagne, et se fixa à Rome , où il acquit la réputation d'un praticien éminent. On croit qu'il était chrétien : ce qu'il y a de certain, c'est qu'il partageait les croyances religieuses de son temps, et qu'il recommandait les amulettes et les formules magiques. Ainsi il prescrivait, contre l'épilepsie, de lier autour du bras droit un morceau de voile enlevé à un navire naufragé, et de le porter pendant sept semaines ( hb. I , c. xx ) ; contre la colicpae, il préconisait le cœur d'une allouette, attaché à la cuisse gauche ( VI, 6 ) ; contre la fièvre quarte, quelques poils arrachés à la barbe d'mi bouc. Dans les douleurs néphrétiques, il conseillait de faire usage, soit d'une pierre sur laquelle était représenté Hercule terrassant un lion, soit d'un anneau de fer sur lequel était écrit d'un côté, «ï'eviYe, cpsOys, îoO jp\r\ (Fuis, fuis, bile du venin), et sur l'autre, le diagramme des gnostiques (1). Cependant, comme pour s'excuser, il ajoute que, de son temps, les malades riches ne voulaient se soumettre à aucun traitement rationnel, et que, pour les contenter, il fallait recourir à des moyens réputés plus expéditifs, tels que les amulettes, etc. (YIII, 7, iO).
(1) Le fameux diagramme des gnostiques, que l'on voit souvent sur les abraxas ou amulettes, se compose de deux triangles équilatéraux, entrelacés. C'est le Trutenfuss des magiciens allemands, le sceau de Salomon daus le Faust de GreLlie, le symbole des francs-maçons, l'enseigne de nos brasseurs alsaciens. Sur les pierres abraxas ou talismans, que l'on portait suspendus au cou, se trouvaient ordinairement gravées des divinités égyptiennes ou persiques (scarabées, figure à tête de lion ou d'épervier, serpent, etc.), avec des emblèmes zuroastrico-judaïques, et des inscriptions mystérieuses, telles que lao (abbréviation de lehova), Jbraxas ( anagranjme de noms impliquant le mystère de la Trinité), Chnoiibis t.inubis? ) et Seines (nom cophte du soleil, assimilé à Jésus-Christ). Cette dernière circonstance explique pourquoi oa exigeait des partisans de Carpocrate et de Basilide, ou des gnostiques qui voulaient rentrer dans le giron de l'Église, cette formule d'abjuration : « Je renie ceux qui disent que le Cbrist est le Soleil. »
Le principal ouvrage d'Alexandre de Tralles a pour titre : Biêlia. îaxptxà SuoxaîScy.a (Livres de médecine en douze livres ) ; il traitede toutes les maladies, depuis celles de la têtejusqu'à celles du pied. L'auteur nous apprend lui-môme qu'jl le composa à un âge qui ne lui permettait plus de supporter les fatigues de la pratique. Dans le premier livre il parle de la chute des cheveux , des affections cutanées de la tête, des différentes formes de la céphalalgie, de la frénésie , de la léthargie, de diverses espèces de paralysies et de la mélancolie. Le second livre est consacré aux maladies des yeux; le troisième, aux affections de l'oreille, du nez et des dents; le quatrième comprend les diverses espèces d'angines ; le ciaqtiième, les maladies des poumons; le sixièjue, la pleurésie; le septième , les maladies de l'estomac; le huitième, celles du foie, de la rate et du canal intestinal ; le neuvième, les différentes espèces d'hydropisie , les affections des voies urinaires et des organes génitaux ; le dixième , les coUques ; le onzième, la goutte ; etle douzième, les différentes espèces de fièvre. Cet ouvrage fut d'abord traduit ( d'après une version arabe? ) et publié en latin par Fr. Fradin, sous le titre : Alexandri iatros practica, cum expositione glose (glosae) interlinearis Jacobide Partibus et Januensis in margine posile (positae); Lyon, 1504, in-4''; Paris, 1512, in-8°; Turin, 1520, in-8°; A''enise, 1522, in-8°; l'original grec fut imprimé par Robert Estienne, et édité par Jacques Goupil avec Rhazae de Pestilentia libellus, ex Syrorum lingua in grascnm translatus; Paris, 1548, in-fol. (I). Albanus de Turia (Taurinus) retoucha l'ancienne traduction latine , mais sans consulter le texte grec , et la l'éimprima sous le titre : De singularum corporis parlium, ab hominis coronide ad imum, calcaneum, vitiis , segritudinibus , injuriis , libri quinque ;Bâle, 1533, in-fol., suivi, en 1541, d'im commentaire sur tous les livres de ce médecin. Le texte grec , avec la traduction latine de Jo. Guinter ou Gonthier d'Andernach, fut publié par H. Petrus; Bâle, 1556, in-S". Cette nouvelle traduction latine a été plusieurs fois réimprimée , et se trouve aussi dans Henri Estienne : Medicse artis principes ; Pavis, 1567, in-fol., et dans la collection deHaller, Lausamie, 1772, 2 vol.in-8°.
Alexandre de Tralles est un des meilleurs médecins grecs depuis Hippocrate; il met dans ses descriptions un ordi-e méthodique, que Paul d'Égine et beaucoup d'autres ont deims imité. Son style, quoique moins pur que celui d'Arétée, ne manque pas d'élégance et de clai'jté. L'auteur lui-même (liv. XII,ch. i ) a soin de nous dire qu'il s'est servi d'expressions commîmes , non recherchées, afin de mettre son livi'c à la portée de tout le monde. Ce procédé seul était
(1) Ce fut le P. nucliûtel, évèquc de Mûcon cl grand aumônier de France, qui communiqua les manuscrits de ce médecin grec à Goupil.
ALEXANDRE {Lettres
une véritable réforme. Ce qui distingue surtout Alexandi-e des médecins de son temps , c'est qu'il ne s'en tient pas aveuglément à l'autorité de Galien, et se permet d'en différer sur plusieurs points. Il critique même ( ce qu'on n'avait pas encore osé faire) les règles curatives de Galien comme indéterminées, et souvent tout à fait fausses ( liv. X, ch. i). En se détachant ainsi de l'autorité du maître par son indépendance et son langage populaire, Alexandre de Traites a pris un rang à part : Sprengel le préfère avec raison à tous les nouveaux médecins de la Grèce.
Cependant ses connaissances anatomiques ne dépassent pas encore celles de Galien, et, dans la production des maladies , il fait également jouer un grand rôle au strïctum et au laxum, ainsi qu'aux qualités froides, humides, sèches ou chaudes des humeurs, ce qui prouve qu'il est bien difficile de se débarrasser entièrement des liens d'une théorie dominante. — Dans sa méthode curative , quand il recommande à ses confrères de porter toujours leur attention sur l'âge , sur les forces de la nature, sur la constitution individuelle , sm- la manière de vivre du malade, sur les agents atmosphériques, il fait preuve d'un véritable esprit d'observation et d'un grand tact médical. Ses idées sur la dyssenterie, l'hydropisie, l'épilepsie, la mélancolie, ainsi que sur l'action de certains médicaments , tels que l'opium, le castoréum, les métaux, la rhubarbe { qu'il paraît avoir le premier mentionnée ) , Vhermodactyle (1), etc., sont le résultat d'une longue expérience. Son traitement de la goutte, qui a été souvent employé depuis, repose sur un régime sévère, longtemps prolongé, et dicté par la conviction que cette maladie est la suite d'une vie luxueuse et sédentaire.
Outre l'ouvrage cité, on a du même auteur un petit traité sur les vers intestinaiix ( nepl £),[j.îv6wv ) , écrit sous forme de lettres , et dont Al. Sprenger (2) mentionne une traduction arabe. Il fut d'abord publié en grec et en latin par Jérôme MercuriaUs; Venise, 1570, in-4". On le trouve aussi dans Fabricius, Bibliotheca &rxca, t. Xn, p. 602, ainsi que (texte grec ) dans Ideler, rliysict et medici grxci minores, Berlin, 1841, et ( traduction latine ) dans la collection de Haller. Parmi les vermifuges qu'on y voit énumérés , se trouve le cunun noir, les huiles , les noix , et le fiel de bœuf. Quant au traité sur la pleurésie et au traité sur les maladies des yeux ( llspl TÔJv h) 6qi6a>,[;.oÏ!; jtaôwv), qui a été, selon Sprenger, traduit en arabe, ce ne sont probable-
'1) L'herniodactyle , qu'il recommandait surtout dans la goutte, paraît êliCj non pas l'aristolocÎK', mais le colcliique {colchlcwii autumnale), qui s'emploie encore aujourd'hui avec succès dans les affections rhumatismales. Déraétriiis Papagoméne composa un traité spécial sur l'eflicaeité du hermodactylus dans le traitement de la Koutte, d'après les principes d'Alexandre de Tralles. L'eau médicinale d'Husson, qui a joui d'une si grande vogue contre la goutte, avait pour base le eolcliique.
(2) De ori(j. medic. ; Lugd. lîatav., 18W, iu-8°, p. 24.
, arts, sciences, etc.) 918.
ment que des chapiti'es de l'ouvrage principale
Enfin on a attribué tantôt à Alexandre d'Aphrodisias, tantôt à Alexandre de Tralles, un Recueil de problèmes de médecine et de physique ('latptxà xal çuffiKà upo^XïifAaTa), en deux livi'es, dont Mercurialis, Gataker, Sprengel, Choulant,et d'autres, regardent Alexandre de Tralles comme le véiitable auteur. On y lit, entre autres assertions curieuses, que l'étincelle qui paraît sortir de l'œil, lorsqu'on reçoit un violent souiïlet, provient de ce que le spiritus visorius s'enflamme, et que les insectes meurent dans l'huile, parce que leurs spiracula s'obstruent. On y trouve aussi l'hypothèse de Platon sur la préexistence de l'âme, pour expliquer comment on endort les enfants par le chant. Cet ouvrage fut d'abord publié en latin par George Valla ; Venise, 1488, in-fol. Le texte grec se trouve dans l'édition aldinedes œuvres d'Aristote, Venise, 1495, in-fol.; et dans l'édition de Sylburg , Francfort , 1585, in-8°. Les deux textes ont été publiés par J. Davion; Paris, 1540-1, in-12. Voyez aussi Ideler, dans le recueil cité. — Quant au Traité des fièvres ( Depl TrupsTôv ), qu'on a également attrilDué à Alexandre de Tralles , il appartient peut-être à un médecin antérieur à celui-ci. Il a été traduit en latin par G. Valla, Veoise, 1498 , in-fol., et publié en grec, d'après un manuscrit de Florence par Démétrius Schinas, dans Muséum criticum, Cambridge, vol. II, p. 359-389. On le trouve aussi dans le recueil d'Ideler, et dans Fr. Passow, Opuscula academica; Leipzig, 1835, in-8°,p. 521.
Ed. Milward, Trailianus reviviscens ; London, 173'ii, in-8". — Fabricius, Bib. Gr., t. Xll. — Freind, Hlst. of Physic.— Sprengel, Hist. de la méd., t. IL— Haller, Bibl. medic. pract., I. — M. Daremberg, Plan de la publ. des méd. grecs.
* ALEXANDRE , évêque de Lincoln , né à Blois, mort en 1147. II fut élevé dans la maison de son oncle Roger, évêque de Sallsbury, et sacré évêque le 22 juin 1123. Ayant porté ombrage au roi Etienne, qui craignait qu'il ne pi1t parti pour l'impératrice Mathiide , ce monarque confisqua les propriétés de l'évêque , l'assiégea dans son château deNewmark, et le retint quelques mois prisonnier. Le roi, cité par son propre frère l'évêque de Winchester devant un tribunal ecclésiastique, se justifia mal, et rendit les biens confisqués. L'an 1142, Alexandre alla à Rome : il en revint avec le titre de légat, et le pouvoir d'assembler un synode pour régler les affaires de l'Église. Il fit im second voyage à Rome en 1147, et mourut en France pendant les chaleurs de l'été. Ce prélat, surnommé le Magnifique, aimait beaucoup le fasle , ce qui lui attira une réprimande de saint Bernard. 11 fit construire deux monastères ; et la cathédrale de Lincoln ayant été bi-ûlée par le feu du ciel, il en fit construire une nouvelle, qu'il mit à l'abri d'un semblable accident au moyen d'un toit de pierre : c'est un des édifices les plus remarquables d'Angleterre.
Diographia Britannica, — Henry orilunlingdon, JJis-
ALEXANDRE {Lettres,
toria apud Scripfores post Bedam, lib. VII et VIU. — Godwjn, De prœsuUbus Angliœ.
ALEXANDRE de Bemmj, poëte français, natif de Bernay en Normandie (diocèse de Lisieux), vivait vers le milieu du douzième siècle. Il fut surnommé de Paris, par le long séjour qu'il fit dans cette ville. Il se fit d'abord connaître par le roman à'Athis et de Prophilias (ras. 7191 de la bibliothèque Richelieu), et par ceux à' Hélène, mère de saint Martin et de Brison, fait à la requête de Loyse , dame de Créqui-Couaples. Mais son principal ouvrage est la continuation de V Alexandriade , commencée par Lambert Li- Cors, c'est-à-dire le Court, natif de Chastaudun. Voici le passage sur lequel on se fonde :
La vérité de l'istoire si com li roys la fist
Un clerc de Chasdiaudun, Lambert li cors l'escrit.
Qui du latin la treste et en romant la mist...
Alixandre nous dit que de Bernay fii nez,
Et de Paris refu ses surnoms appelez
Qui ot les siens vers o les Lambert mêliez.
Ce roman, peut-être le plus ancien de la langue française , est écrit en vers de douze syllabes , appelés depuis alexandrins.
L'opinion qui faisait d'Alexandre de Bernay l'inventeur du vers alexandrin était générale parmi les littérateurs des trois dernifers siècles. Elle a été partagée par Bernier, par Pasquier, par Ménage , par Goujet , par les auteurs du Dictionnaire de Trévoux , par la Monnoye , par Massieu, etc. Mais l'invention de cette mesure est im peu antérieure à Alexandre de Bernay ; la Ravaillère a montré qu'elle fut employée pour la première fois vers 1140.
Le roman d'Alexandre est un cadre ingénieux dans lequel le poëte a fait entrer une partie des faits relatifs à ce qui se passa à la fin du règne de Louis VU et au commencement de celui de Philippe -Auguste , et il fut publié peu avant 1 184. Cet ouvrage eut plusieurs suites, qui furent ajoutées par Simon le Clerc, Pierre de Saint- Cloost, Jehan Li-Nivelois ou Le Vénélois, etc. n a été traduit de rime en prose par un écrivain nommé Jehan Fauquelin, qui Horissait vers le commencement du quinzième siècle. Cette version a été imprimée sous ce titre : Histoire du roy Alexandre le Grand, jadis roy et seigneur detout le monde, et des grandes prouesses qu'il a faictz en son temps ; Paris , Jehan Bonfons , in-4° goth., s. d. Ce poëme est très-bien écrit pour le temps où il parut ; il renferme unassezbon nombre de vers harmonieux et pleins de sens ; les descriptions en sont animées, les récits naturels.
Le roman d'Athis et de Prophlias commence par ces mots :
Qui saiges est de sapience
Bien doit espandre se science-
Que tex la puisse recoillir
D'au boins essanples puisse issir.
Oez del savoir Alixandre,
Qui por ce fist ses vers espandre.
Quant il sera del siegle issuz
Qu'as autres fust amanteuz.
Ne fut pas saiges de clergie
Mes des auctors oï la vie,
Molt retint bien an son mémoire.
arts, sciences, etc.) 920
Voyez une analyse détaillée de ce roman dans le t. XV, p. 179 et suivantes de V Histoire littéraire de la France.
De la Eue, Essais historiques sur les Bardes, etc. — Fauchet, livre II.— Du Tillet, Parnasse français. — Roquefort, Glossaire de la langue romane, t. II, p. 765.
ALEXANDRE, dit Célésinus OU Telesinus, historien sicilien , abbé du monastère de Saint- Sauveur de Ceglio, vivait vers 1160. Il a écrit l'histoire de Roger II , roi de Sicile ( de Rébus gestis Roger ii filii ab anno 1130 tisque ad 1152, librilV), que Dominique de Portonari a publiée à Saragosse en 1578. On la trouve encore dans le tome X du Recueil de Grsevius , dans le tome V de la Collection de Mui»tori, et dans le in'= volume de ÏHispania illustrata, d'André Schott et Pistorius.
Fabricius , Biblioth. latin, méd. et infim. œtatis.
* ALEXANDRE d'Ashby, en latin Alexander Essebiensis, prieur du monastère d'Ashby dans le Northamptonshire , vers l'an 1200 de J.-C. Il a laisséplusieurs ouvrages manuscrits, dont Tanner a donné la liste dans sa Bibliotheca Brïtannicohibernica. Dans ces ouvrages , qui mériteraient d'être imprimés, on remarque : Historiée Britannix epitome , cité par Twyne dans Antiquitatis academias Oxoniensis apologia, p. 212; — De f as lis seu sacris diebus, cité par FuUer, Church history, t. H.
Biographical Dictionary.
*ALEXANDRE de Cautorbéry (en anglais Canterbury), bénédictin anglais, mort vers 1220. H fut, en 1206, envoyé par le roi Jean pour apaiser le différend qui s'était élevé entre ce roi et le pape. Il répandit ensuite la bulle qui devait excommunier Louis, roi de France, dès que celui-ci mettrait le pied sur le sol anglais. Sa fidélité à son roi devait plus tard lui coûter cher : il fut excommunié par Pandulphe, légat du pape, et privé de ses biens ecclésiastiques. Alexandre a laissé plusieurs ouvrages manuscrits, parmi lesquels on cite : De Ecclesim potestate; De potestate vicaria; De cessatione papatus.
Tanner, Biblioth. Brit.-hib. — Plts, De rébus Anglicis.
* ALEXANDRE de l'Isle, en latin Alexander Insulanus, chroniqueur, vivait au commencement du treizième siècle. Il était, selon Paullini , moine de Corbie ou Corvey en Westphalie (et non de Corbie en Picardie), et descendait des comtes de Insula ( de l'Isle ), dont le domaine était dans le voisinage de la ville de Hildesheim. Il continua, vers 1210, leBreviarium rerum memorabilium , d'Isibord ab Amelungen , également moine de Corbie. Le manuscrit de cet abrégé ou Breviarium fut confié avec beaucoup d'autres , vers la fin du dix-sqv tième siècle, à Paullini, médecin à Eisenach, qui l'a publié dans les Acta curiosorum naturx, année IV; Nuremberg, 1686, in-4°. Cependant il crut devoir faire un choix parmi les Choses mémorables qu'avaient recueillies Isibord et Alexandre. Le Breviarium, tel que l'a publié Paullini, contient soixante-six chapitres ou ob-
ALEXANDRE {Lettres, arts, sciences, etc.)
servations. C'est moins un récit de choses mémorables que de choses merveilleuses, de cures incroyables et de prétendus secrets dans les arts. Ici on lit l'histoire d'un curé qui se ti'ouYC guéri de la goutte, parce qu'il est tourmenté toute une nuit par des fom'mis ; là celle d'une fille de seize ans qui, au lieu du sang menstruel , expulse de petites grenouilles ; tantôt l'histoire d'une femme qui met au monde des chiens ; d'une auti'e femme très-dévote qui accouche d'un enfant portant sur le sein l'empreinte d'un crucifix. Enfin on y lit l'histoire d'une poule qui , ayant été effrayée par la vue d'iyi milan , fit , en couvant ses œufs , éclore de petits milans. Le plus souvent ce sont des miracles pieux qu'Alexandre consigne dans son recueU. On y voit, par exemple, un chien plein de dévotion chasser tous les autres chiens de l'église qu'il fréquentait , se prosterner à la messe ou se lever sur ses pattes, lorsque les fidèles avaient coutume de se lever ou de se prosterner. Ailleurs , Alexandre de l'isle raconte très-sérieusement que l'abbé de son couvent , voulant un jour se laver les mains , tira son anneau de ses doigts : un corbeau apprivoisé, qui rôdait autom' de l'abbé, déroba très-subtilement l'anneau; l'abbé, ne sachant à qui attribuer le vol, frappe à tout hasard le voleur, d'une excommunication. Bientôt on vit le corbeau tomber dans la ti'istesse , et dépérir de jour en jour. Un domestique de l'abbaye s'imagine alors que c'est là le voleur, et qu'il éprouve l'effet des foudres lancées. En effet, on retrouve la bague dans le nid du corbeau. L'abbé lève l'excommunication, et l'oiseau revient aussitôt à sa première gaieté. Ce sont les ouvrages de ce genre qui font, mieux que toutes les dissertations, connaître l'esprit du moyen âge.
Paiillini, Jeta nat. cîir., an. IV. — Histoire littéraire de la France, t. XVI, p. sis. — Buccelin, Germana sacra et profana, t. Il, p. 281. — Fabricius, Bibliotheca Latina médise et inftmae œtatis.
ALEXANDRE rfe VïUedieu, &n\s.im. Alexancler de Villa Del, écrivain du treizième siècle, natif de Villedieu , petite ville de la basse Normandie. Il tint avec Rodolphe et Yson une école à Paris, et composa en 1209 (comme l'indique un manuscrit de la bibliothèque d'Helmstàdt ) un Doctrinale puerorum , qui est une grammaire en vers. L'auteur y a suivi , dans la disposition des matériaux , l'ordre qu'avaient adopté , pour leurs leçoas , ses deux anciens collègues. Au reste , la base de la grammaue d'Alexandre de Villedieu, ainsi que toutes celles qui parurent en ce temps, soit en vers, soit en prose, se trouve dans les écrits de Priscien, grammairien de Césarée au sixième siècle. Elles en sont tantôt une copie , tantôt ime paraphrase.
Dans les trois livres de son poëmc ( si l'on peut donner ce nom à un ouvrage de cette espèce), il est toujours froid, sec, ne réveille jamais l'imagination par quelque métaphore, par quelque brillante comparaison. Il est vrai que la plupart de ses vers sont du genre de
ceux qu'on appelle léonins. C'est ime inutile difficulté de plus que l'avjteur s'était imposée , et que s'imposaient assez généralement les auteurs de ce siècle.
On voit par un passage du Doctrinal , que dès lors on avait établi en système que l'on ne pouvait pas accentuer les mots à la manière des anciens ; et il ne faut plus être étonné que les poètes latins du moyen âge violent si souvent les règles de la prosodie. Voici le comjnencement de ce passage :
Accenlûs , normas legitur posuisse vetustas, Nam tamen has credo servandas tempore nostro. Si sit naturâ monosyllaba dicto longa , Circumllectatur, si brevis est, acuatur; Si teueat primam dissyllaba dictio longam Sitque suprema brevis , vcterum si jussa sequaris, Circumflectatur, prior in reliquis acuatur. Servabit legem polysyllaba dictio talein, Si sit correpta penuUtma qua; prîEit illi, etc.
Alexandre de Villedieu termine son poème aussi pieusement qu'il l'avait commencé, par des actions de grâce à la Divinité. C'était alors un usage dont on retrouve des traces dans la plupart des productions de ce temps.
Il paraît que le succès du Doctrinal , à l'époque même de sa première publication, fut prodigieux : tous les étabhssements scolastiques s'empressèrent de l'adopter, et bientôt aussi on y ajouta des notes , des commentaires , et même des suppléments en vers et en prose. Henri de Gand qui fut contemporain de l'auteur, puisqu'il est mort en 1 295 , à l'âge de soixanteseize ans , a écrit que de son temps on faisait dans les écoles un usage continuel du Doctrinal d'Alexandre , à qui il donne le surnom de Dolensis (de Dol en Bretagne), et non celui de Villadel. Et ce n'était pas seulement en France que le Doctrinal était accueilli avec tant de faveur : les écrivains d'Italie et d'Allemagne le citent sans cesse avec éloges, comme un livre nécessaire dans les écoles. Il en est fait une mention très-honorable dans la pièce de vers que Beccari , poëte italien , ami de Pétrarque , composa sur le bruit de la mort de ce prince des poètes italiens.
De cette vogue qu'eut dès l'origine le Doctrinal d'Alexandre de Villedieu , de l'emploi que l'on fit de ce hvre dans toutes les écoles, il est résulté qu'il s'en trouve aujourd'hui des manuscrits en nombre presque incalculable dans toutes les bibliothèques de l'Europe , et que presque tous sont surchargés de notes et d'additions. Dans la seule BibUothèque nationale de Paris, on possède ce poème dans neuf à dix manuscrits au moins , et toujours avec des gloses et des notes. A l'époque de l'invention de l'imprimerie, ce fut aussi un des premiers ouvrages dont on multiplia les copies par ce moyen, alors nouveau. Il serait difficile de compter toutes les éditions ([ui parurent à la fois en Italie , en Allemagne et en France. Les moins rares sont de 1501 et 1514.
Cette espèce d'engouement des professeurs de grammaires et belles-lettres pour le Doctrinal
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d'Alexandre de Villedieu dura jusqu'en 1514, année où des docteurs assemblés à Malines ayant décidé que l'on expliquerait désormais dans les écoles les rudiments de Despautère, le Doctrinal perdit toute prééminence dans les établissements scolastiquôs. Cependant il en parut encore plusieurs éditions postérieures à cette date ; et l'on en trouve même qui contiennent réunis et les rudiments du grammairien flamand, et la grammaire Tersifiée d'Alexandre de Villedieu.
Si l'on en juge d'après les autres ouvrages qui nous restent de l'auteur du Doctrinal, sa manière fut toujours de choisir, pour sujets de ses vers, des matières auxquelles répugne ordinairement la poésie. C'est ainsi qu'U s'avisa de restreindre les sujets de chacun des chapitres de la Bible en deux cents douze vers hexamètres, qui seraient inintelligibles, si l'on ne plaçait au-dessous de chaque vers le véritable sommaire en prose. Cette espèce de poëme n'en fut pas moins trèsvanté dans son temps ; et Jean de la Haye crat devoir en enrichir l'édition qu'il donna de la Bible en 1660. C'est là qu'on peut le trouver, sous le titre de Divinge Scripturse compendium, 212 versibus hexametris comprehensum.
Un troisième poëme d'Alexandre de Villedieu, qui a pour titre : Massa compxiti , a dû être d'un ti-avail moins difficile ; mais il n'offre guère plus d'intérêt que le précédent. L'auteur y traite des douze mois de l'année, et commence ainsi :
Prima dies jani, qui janua dlcitur, anni
Ternarium retinet, etc.
Pais viennent , dans leur ordre, les fêtes mobiles et autres de toute l'année. Dans cette description froide et aride de nos fêtes religieuses , on ne découvre rien qiai rappelle les Fastes du poëte de Sulmone.
Deux autres ouvrages , toujours en vers , méritèrent à Alexandre de Villedieu les qualifications de philosophe , d'astronome , de mathématicien , que lui prodiguent d'anciens biographes : ce sont ses poëmes De sphxra et De arte numerandl. Dans l'un ni dans l'autre il ne se montre pas plus habile en astronomie et en arithmétique qu'on ne l'était de son temps; et il n'a d'autre mérite que de surmonter quelquefois assez heureusement les difficultés d'un tel travail. Nous ne croyons pas que ces deux poëmes aient jamais été imprimés. C'est en considération de ces trois derniers ouvrages d'Alexandre de Villedieu, que Vossius a cru devoir lui donner place parmi les mathématiciens ; mais, ajoute-t-il, nullo œque claruit quam Dnctrinali puerorum, sive arte grammatica , guœ ante sesquiseculum regnare in scholis solet.
Histoire littéraire de la France , XVIII , p. 202 et suivantes. — Possevln , Jpparatus sacer. — Wadding , Annal, minor. — Fabricius, Bibliotheca Latina mediœ et infimie œtatis, î, p. 177.
ALEXANDRE défrayés ou4^ès,enlatinlZej;ffn- ^er Halensis, célèbre théologien, surnommé le
es, arts, sciences, etc.) 924
Docteur irréfragàble,n\ort\& 11 août 1245. Archidiacre d'une église d'Angleterre dans le Glocestershire, il vint, comme beaucoup d'autres Anglais de ce temps, fréquenter les écoles de Paris, y prit le titre de docteur, et y donna lui-même des leçons de philosoplîie et de théologie. II était déjà un professeur très-renommé en 1222 , lorsqu'il entra subitement dans l'ordre des frères mineurs. Pour expliquer cette vocation, Albert Crants, chroniqueur du quinzième siècle, raconte qu'Alexandre de Halès avait fait vœu de ne rien refuser de ce qui lui serait demandé au nom de la Vierge Marie, et qu'une femme, bien informée de ce vœu secret, en instruisit d'abord les cisterciens, puis les frères prêcheurs et les franciscains. Les cisterciens n'en tinrent pas compte : les dominicains se rendirent chez Alexandre, et le pressèrent d'embrasser leur profession; mais ils prolongèrent un peu trop leur entretien, réservant pour dernier moyen celui qui devait être irrésistible. Ds ne l'avaient pas encore employé, lorsqu'un frère mineur, qui demandait l'aumône à la porte, fut introduit, se jeta aux pieds du docteur, le conjura de se faire franciscain pour l'amour de la sainte Vierge , et le fit ainsi entrer dans l'ordre séraphique. Ce récit, que l'on a traité de fable , a été reproduit par Wadding, par du Boulay et par d'autres. "Wadding permet de le regarder comme fabuleux , quoique accepté déjà par Jean Pits et d'autres biographes ; mais il réclame des égards pour les relations de ce genre , et lui-même il rapporte qu'Alexandre de Halès , fatigué des rigueurs du noviciat, songeait à rentrer dans la vie séculière quand saint François lui apparut en esprit, chargé du poids énorme d'une croix massive. Le docteur s'étant précipité pour en partager lo fardeau, le saint le repoussa en lui adressant ces paroles : « Quoi ! misérable, tu ne peux soutenir la croix légère que tu as voulu t'imposer, et tu porterais celle qui m'accable ! » Il n'en fallut pas davantage pour raffermir le novice dans sa vocation, et pour le prémunir à jamais contre les tentations d'inconstance.
Nous rentrerons dans la véritable histoire en disant que Jean de Florence, deuxième général des franciscains, avait interdit aux religieux dé son ordre le titre et les honneurs du doctorat, comme incompatibles avec la profonde humilité dont ils faisaient une profession particulière. Alexandre de Halès ne consentit point à perdre dans le monde son titre de docteur : il est le premier frère mineur qui en ait porté le nom ; il donnait un exemple que plusieurs de ses confrères se sont empressés de suivre, malgré les avis des rigoristes de leur ordre et les vives réclamations des professeurs séculiei's de l'université. Sa plus grande célébrité correspond aux années 1230 et 1240 , sous les règnes de Frédéric II en Allemagne, de Henri ITI en Angleterre, de Louis IX en France. Alexandre de Halès devait ses éclatants succès à des travaux assidus au-
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tant qu'à ses talents naturels : il ne sortait jamais de son couyent ; il menait, plus qu'aucun autre frère mineur, une Tie solitaire et studieuse. Parmi ses nombreux disciples on cite Guillaume Guarrou, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, et Dims Scot. Mais le fait le plus mémorable de la vie d'Alexandre de Halès, c'est la composition de ses ouTi-ages, parmi lesquels nous devons citer, comme le principal et le seul authentique, sa Somme de théologie (Sttinma universa theologix). Voici à quelle occasion fut écrit ce hvre. Alexandre et Jean, et deux autres franciscains nommés Richard et Robert de Bastia, composèrent, en 1242, une commission chargée de rédiger une déclaration ou explication de la règle de Saint-François. Ce travail, auquel Alexandre avait eu la principale part, fut adressé au chapitre général qui se tenait à Bologne. Innocent TV, qui, élu pape en 1243 , avait conçu une haute idée des leçons du théologien de Haies, lui ordonna d'en former un corps de docti'ine à l'usage des professeurs et des étudiants. L'auteur n'a-vait plus qu'à metti-e en ordre les éléments de ce grand ouvrage , qui prit le nom de Summa , et fut soumis à l'examen de soixante-dix docteurs. Il obtint leur approbation ; et Alexandre IV , dont le pontificat ne commence qu'en 1254, le recommanda et l'imposa même à toutes les écoles de la chrétienté. Alexandre de Halès mourut en 1245. Thomas de Cantimpré nous conte qu'au milieu d'une prédication Alexandre perdit tout d'un coup la parole, resta une heure entière sans mouvement et sans voix, reprit ses sens et son visage serein , dit adieu à ses auditeurs, et expira. Ce grand théologien fut enterré dans l'église du couvent des Cordeliers de Paris, où il avait passé les vingt-trois dernières années de sa vie.
La Somme de théologie est divisée en quatre parties. La première, après des observations générales sur la théologie , traite des attributs divins et de la sainte Trinité. Elle offre un développement de la doctrine de Pierre Lombard relativement à la génération du Verbe , à la procession du Saint-Esprit, à la prescience, la puissance et la volonté de Dieu. Le second livre commence par des matières générales sur les causes et les effets. II traite ensuite de la création, de l'œuvre des six jours, des diverses classes de créatures, angéliques, spirituelles, corporelles. L'auteur s'arrête à la question de savoir s'il y a un ciel empyrée ; et, sans avoir recours aux autorités et aux traditions , il soutient l'affirmative par des raisonnements d'école. Les questions suivantes concernent la nature de l'âme raisonnable, le premier état et la chute d'Adam, le mal physique et moral, le péché, les moyens d'assurer et d'étendre les vertus religieuses. Alexandre ne veut pas qu'on laisse les clirétiens sous la domination des infidèles, ni qu'on tolère les hérétiques déclarés; il est d'avis qu'on les dépouille de leurs biens; il délie de tout serment
, arts, sciences, etc.) 920
de fidélité les sujets d'iui prince indocile aux lois de l'Église ; et si on lui oppose l'autorité de saint Ambroise , il répond par celle de Grégoire VII. L'incarnation est le principal sujet de la troisième partie. Il y est dit que la sainte Vierge a été sanctifiée avant sa naissance, mais non au moment de sa conception ni auparavant. En traitant de la loi mosaïque, de la loi évangélique, de la foi , de la grâce , l'auteur enseigne, avec
j Hugues de Saint- Victor, que la puissance spirituelle, qui bénit et sacre les rois , serait par cela même supérieure à tous les pouvoirs temporels , si elle ne l'était pas évidemment par la dignité de sa nature et par son antériorité. Elle a le droit de les instituer et de les juger , tandis que le pape n'a que Dieu pour juge. Ces assertions étranges sont remarquées par Fleury, qui , à l'égard du quatrième et dernier livre, s'exprime en ces termes : « Alexandre de Halès traite des sacrements , et, en parlant de l'Eucharistie , il dit que presque tous les laïques communient sous la seule espèce du pain. Parlant des indulgences à l'occasion de la pénitence , il dit que le pape peut remettre toute la peine ; mais qu'il ne le doit faire que pour grande cause, comme pour la croisade de la terre sainte. Sur le jeûne, il préfère celui des Latins , qui ne faisaient qu'un seul repas , à celui des Grecs, qui en faisaient plusieurs petits : il en marque l'heure à nones , mais il prétend que l'heure n'est pas de précepte. A l'occasion de l'aumône, il traite la question de la mendicité volontaire des nouveaux religieux par les mêmes raisons qui furent employées depuis, ce qui montre que dès longtemps on agitait cette question ; on s'échauffa encore plus après sa mort. Et comme on disputait aux religieux mendiants la faculté de prêcher et d'ouïr les confessions, même par concession du pape , il insiste particulièrement sur son autorité , et soutient fpi'elle est pleine, absolue, et supérieure à toutes les lois et les coutumes ; enfin, que le pouvoir des prélats inférieurs est émané du pape comme du chef qui influe sur les membres non-seulement suivant l'ordre de la hiérarchie , mais selon qu'il juge à propos pour l'utilité de l'Église ; sur quoi l'auteur allègue plusieurs chapitres de Gratien, la plupart tirés des fausses décrétales. »
La Somme de théologie d'Alexandre de Halès est à peu près son seul ouvrage bien authentique et bien connu (1). Mais il a suffi pour lui acquérir dans son siècle une renommée littéraire qui s'est prolongée durant les quatre siècles suivants. En rendant hommage à la force de son génie métaphysique , Mosheim le compte au nombre des scolastiques qui employaient les subtilités de la dialectique et de
(1) Guillaume do Mt'litan passe pour y avoir mis la dernlùre main en 12d2, par ordre d'Innocent IV. Il y a beaucoup d'articles dont on rctrnnve la substance, quel- (|uefois môme le texte, soit dans la Sutnme de saint ïliomas, soit dans le Spéculum inorale de Vincent de Beauvals.
l'ontologie à expliquer les livres saints. Selon Deslandes , son ouvrage offre beaucoup plus de vaines subtilités que de vraie science , et la méthode scolastique du moyen âge en rend la lecture insupportable aujourd'hui. Andrès en critique non moins sévèrement le fond et les formes, la métaphysique argutieuse et le style syllogistique : il condamne cette application continuelle de la philosophie naturelle aux dogmes révélés ; il pense que cet amalgame a dû nuire également à l'une et à l'autre étude. H s'en faut donc que les doctrines d'Alexandre de Halès aient conservé jusqu'à nos jours l'autorité dont elles jouissaient encore au quinzième siècle, quand Louis XI la proclamait irréfragable, dans une ordonnance du 1" mars 1473 (1474, avant Pâques). Le nom de ce théologien s'y trouvait à côté des noms d'Averroës, de saint Thomas, de saint Bonaventure , de Gilles de Rome, et de Scot ; ses écrits et les leurs devaient présider à l'enseignement des écoles. Les progrès des saines études pendant les trois derniers siècles ont moins affaibli la renommée de ces docteurs que restreint l'usage de leurs livres. La Somme d'Alexandre de Halès demeure im des grands faits de l'histoire littéraire de son temps. Les principales éditions sont de Bâle, 1502; Nuremberg, 1482; Venise, 1576; Cologne, 1622, in-fol. Outre quelques écrits théologiques et des commentaires sur la Bible , on attribue encore à Alexandre de Halès De origine, progressu et fine Mahumetis et quadruplici reprobatione prophétise ejus, imprimé à Strasbourg, 1550, et à Cologne, 1551, in-8°. Mais ce livre a pour auteur Jean de Guales ou de Wales , franciscain anglais du treizième ou quatorzième siècle. — Le Commentaire sur la Métaphysique d'Aristote,Yeïàse, 1575, in-fol., qu'on lui attribue, a probablement pour auteur un certain Alexandre d'Alexandrie.
Wadding, Annales ord. min. — Du Boulay, Hist. de l'Université de Paris, t. I. — Fleury, Hist. ecclésiast., t. XX. — Oudin, Comment, de script, eccles. — Histoire littéraire de la France, t. XVI II, 312 et suiv. — Fabricius, Bibl. Lat. mediw et inf. œtat., t. I, 1.
YI. Les Alexandre modernes, classés par ordre alphabétique de prénoms, sauf les vivants.
*ALEXANDRE d'Arles, en latin Alexander Arelatensis , capucin de la province de Saint- Louis , vivait à la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle. On a de lui : Histoire de la fondation du monastère de la Miséricorde de la ville d'Arles, Aix, 1705, in-8°, et 1707, in-12 ; dédiée à François de Mailli, archevêque d'Aix.
Bernardus a Bononia, Bibliotheca Capucinorwm. — Le Long , Bibliothèque historique de la France.
ALEXANDRE ( Charlcs-Louis ), ancien membre du tribunal, mort en 1820. Il embrassa dans sa jeunesse la cause de la révolution , et prit une part très-active aux mouvements populaires , et particulièrement à la journée du 10 août 1792, OÙ il se distingua à la tête d'un bataillon des
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Gobelins, dont Santerre, son ami, l'avait fait nommer conunandant. Étant à l'armée des Alpes, il fut proposé par Barrère pour être ministre de la guerre , en remplacement de ^ chotte; mais Billaut de Varennes et s'opposèrent à cette nomination. Il co service aux armées jusqu'en l'an V époque où il fut porté comme candidat au toire exécutif, concurremment avec Barthéi qui fut nommé. Lors de la crise du mois de s tembre 1799, qui écaka Bernadotte du miniî. tère de la guerre, Alexandre remplaça Choudieu, comme chef de la f® division de ce ministère. Après le 18 brumaire, il devint membre du tribunal; et, en mars 1800, il y fit un rapport sur les bourses de commerce , et sur la nécessité d'établir des agents de change ou courtiers pour fixer légalement le cours des effets publics. Après la suppression du tribunal, il fut fait chef de division des droits réunis, puis inspecteur général de la même administration. Après le retour de Louis XVIII, il fut nommé directeur des contributions directes dans le département du Haut-Rhin, et mourut quelque temps après.
Biographie des Contemporains. — Biographie des Hommes dti jour.
* ALEXANDRE le Franciscain ou de Francisas, rabbin converti, natif de Rome, mort vers 1600. Son nom juif était Rabbi Elischa. Il se convertit de bonne heure à la foi catholique, entra dans l'ordre de Saint-François , et se distingua tellement par son talent de prédicateur, que le pape Clément VHI le choisit pour son chapelain , et le nomma évêque de Forli le 4 mai 1594. Trois ans après, il résigna ses fonctions épiscopales , pour se retirer dans un couvent à Rome , et prêcher l'Évangile à ses anciens coreligionnaires. H écrivit en hébreu des Commentaires sur les livres de la Genèse et l'Exode, que l'on trouve en manuscrits à la bibhothèque du Vatican.
Bartolocci, Biblioth. magna rabUnica, I, 218. — Wolf, Biblioth. Hebrsea, I, 184; 111,118. — Ughelli, Italia sacra, t. Il, p. 629. — Quétit et Échard, Biblioth. script, ord. Prœdicatorum , t. II, 326.
* ALEXANDRE ( Guillaume), littérateur écossais, mort en 1640. Après la mort de son père, il fit d'abord valoir ses propriétés dans les contrées de Clackmannan et de Perth en Ecosse, et voyagea ensuite sur le continent avec le comte d'Argyle. A son retour en Ecosse en 1603, il publia The tragedy of Darius, qui fut, l'année suivante, suivie de deux autres tragédies : Jules-César et Crésus. Ces pièces , étant moins destinées à la simple lecture qu'au théâtre , ne sont remarquables que par les scoticismes dont elles fourmillent. Elles ont été réunies en un volume, et publiées sous le titre : Monarchicke tragédies, London, 1607, in-8"; réimprimées en 1616et 1637. Ces tragédies ont été fort diversement appréciées : les ims , surtout les contemporains , comme David de Hereford, ont placé leur auteur au-dessus de
Shakspeare, et ont comparé sa gloire à celle d'Alexandre le Grand ; les autres l'ont complètement dédaigné : Edouard Phillips , neveu de MOton , n'en fait pas même mention dans son Theatrum poetarum. En 1626, Alexandre fut nommé secrétaire d'État pour l'Ecosse , et reçut plus tard le titre de comte ( earl ) de Stirling , avec de grands privilèges, entre autres celui de frapper de la petite monnaie et de gouverner d'une manière absolue la Nouvelle-Ecosse, colonie qui fut plus tard vendue à la France. Outre les ouvrages cités , on a de lui : il Parœnesis to the prince •y'Loiiàon, 1604, in-8°; et Doomsday, poëme publié dans l'édition de 1637 des tragédies d'Alexandre.
Urquhart, Discovery of a most exquisite Jewel, etc., 1652. — Langbaine, Dramatic poets. — Biographlcal Dictionary.
ALEXANDRE ( Guillaume ), médecin anglais, mort à Edimbourg en 1783. D étudia la médecine et la chirurgie à Edimbourg , et pratiqua quelque temps son art à Londres. On a de lui : expérimental essays on the external application of antiseptics in putrid diseases, etc.; Édimb., 1768, in-S" ; London , 1770, in-8" ; — Tentamen medicum de cantharidum historia et usii; ibid., 1769, in-S"; — An expérimental enquiring concerning the causes which hâve been said to produce putrid fevers ; London, 1771, m-8° ; — Directions for the use ofthe Harrowgate waters; London, 1773, in-8°; — The history of women from the earliest antiquity to the présent time; London, 1779, 2 vol. m-4°; 1782, 2 vol. in-8°.
Watt, Bibliotkeca Britannica.
AiiKXAJiDRB. (Gnillaume), graveur anglais, né à Maidstone en 1768, mort en 1816. Il accompagna en 1792 lord Macartney en Chine, et fit la plupart des dessins de l'ouvrage de G. Staunton , contenant la relation de l'ambassade de lord Macartney. Il fut plus tard nommé conservateur des antiquités du Musée britannique , et publia les Costumes de la Chine, en quarante-huit plan» ches coloriées , Londres, 1805, texte de John Barrow ; et les Gravures des antiquités égyptiennes du Musée britannique , accompagnées d'un texte exphcatif.
Florillo, Gesckichte der Mahlerey, vol. V, — Pilkington , Dictionary ofpainters, édit. 1829.
ALEXANDRE OU ALLEXANDRE (dom Jacques ), savant bénédictin, de la congrégation de Saint-Maur, né à Orléans le 24 janvier 1653, mort le 23 juin 1734. H fit profession dans l'abbaye de Vendôme le 26 août 1673, et fut ensuite envoyé à Orléans dans le monastère de Bonne-Nouvelle , où il remplit pendant plus de quarante ans des fonctions temporelles qui ne l'empêchèrent point de se livrer à l'étude des sciences exactes. Il mourut sous-prieur de son monastère.
Alexandre a publié sur l'horlogerie l'un des premiers ouvrages qui aient été imprimés en langue française. Cet ouvrage a pour titre : Traité général des horloges ; Paris, 1 734, in-S", avec des
NOUV. BIOGR. UxNlVERS. — T. I.
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planches. On lui doit aussi un Traité du flux et du reflux de la mer, où l'on explique d'une manière nouvelle et simple la nature, les causes et les particularités de ce phénomène , et qui a remporté le prix au jugement de l'Académie de Bordeaux, le l"mai 1726; Paris, 1726, in-12, 176 pages, avec figures. Unextrait de cet ouvrage, sous le titre de Dissertation sur les causes naturelles du flux et du reflux de la mer, fut imprimé à Bordeaux en 1726, in-12, 36 pages. — Le traité général des horloges, composé en 1720, c'est-à-dire avant les belles inventions de Graham et de Harrison, est nécessairement incomplet au point de vue de la pratique; mais son auteur a traité avec succès le calcul des mouvements des coi-ps célestes, la construction des méridiennes et des cadrans solaires, et celle des horloges astronomiques; sous ces rapports cet ouvrage a peu vieilli, et peut être encore consulté avec fruit.
Alexandre a fourni d'excellents matériaux à l'histoire de l'horlogerie. Thiout en 1741 dans son Traité d'horlogerie, Lepaute en 1755 dans son Traité d'' horlogerie, Berthoud en 1802 dans son Histoire de la mesure du temps, et tous les auteurs subséquents , lui ont fait de nombreux emprunts.
En 1698 Alexandre avait déposé à l'Académie des sciences une horloge à équation de temps, et une notice sur le même objet. C'est à peu près vers la même époque que fut exécutée pour le roi d'Espagne une horloge de ce genre : celle-ci est de 1699 ou 1700, au rapport de Sully, horloger anglais. Ainsi Alexandre peut être considéré comme l'un des inventeurs des horloges à équation. Le moyen employé par lui était d'ailleurs fort ingénieux , bien qu'il n'ait pas généralement prévalu. Pour le comprendre, il faut se rappeler que dans son mouvement apparent autour de la terre le soleil n'avance pas toujours d'une manière régulière, et que la course de cet astre varie pendant l'intervaUe de vingtquatre heures entre cinquante-sept et soixante et une secondes de degi'é; cette variation, jointe à celle qui résulte de l'obliquité de l'écliptique, entraîne une inégalité dans la durée des jours sidéraux ; elle entraîne aussi des différences notables entre le moment où une horloge bien réglée indique midi , et celui où le soleil passe au méridien. Cette différence constitue le temps moyen et le temps vrai. Le temps moyen est celui qu'indique à tous les jours de l'année une horloge bien réglée; le temps vrai est celui qu'indique la marche du soleil, calculée sur son passage au méridien. L'heure moyenne et l'heure vraie ne se rencontrent à peu près exactement semblables qu'à quatre époques de l'année, le 15 avril, le 15 juin, le 31 août et le 24 décembre. Les variations ou les différences les plus considérables s'élèvent jusqu'à treize secondes d'avance pendant certains jours du mois de juin, à trente secondes d'avance en décembre, à vingt secondes
ALEXANDRE {Modernes)
de retard en septembre, et à vingt-deux secondes de retard en j uin. L'ensemble de ces variations amène à certains jours de l'année jusqu'à seize minutes dix-sept secondes de différence entre le TTiidi moyen ( celui indiqué par une bonne horloge ) et le midi vrai ( celui indiqué par le passage du soleil au méridien). C'est ce qui arrive les !"■, 2, 3 et 4 novembre. En ces jours, au moment où le soieil passe au méridien, une horloge bien réglée doit indjquer onze heures quaranteti'ois minutes quarante-trois secondes du matin. Les 1 0, 11 et 1 2 février, au moment du passage de l'astre au méridien , l'horloge doit indiquer zéro heure quatorze minutes trente-lTois secondes du soir; les 14 et 15 mai, c'est onze heures cinquante-six minutes du matin; enfin les 25, 26 et 27 juillet , c'est zéro heure six minutes dix secondes du soir.
Or, il était nécessaire pour l'exactitude des observations astronomiques de posséder des horloges qui indiquassent exactement l'heure vraie, celie résultant de la marche du soleil. Voici le moyen employé par Alexandre pour obtenir ce résultat :
Dans les horloges, la mesure exacte du temps est déterminée par le nombre des vibrations du pendule ; et la durée de celles-ci est déterminée par la longueur du pendule lui-même. Ainsi un pendule de trois pieds huit lignes six dixièmes donne quatre-vingt-six mUle qualité cents vibrations par vingt-quatre heures de temps moyen. Une des principales propriétés du pendule est d'osciller avec d'autant plus de lenteur ou de rapidité que le pendule est plus long ou plus com't ; il suffit donc d'allonger ou de raccourcir le pendule dans des proportions déterminées, pour accroître ou diminuer la durée du temps pendant lequel l'aiguille d'une horloge aura parcouru les divisions du cadran. C'est en accourcissant ou allongeant le pendule de son horloge, {{u'Alexandre obtenait l'heure asti'onomique. Un exemple le fera facilement comprendre. Nous savons que, le 25 décembre, le soieil avance de ti'ente secondes relativement au jour précédent; si nous voulons qu'une horloge ordinau'e nous indique exactement ce qu'on appelle l'heiure vraie le 25 décembre, il nous suffira, poiu: obtenii' ce résultat , d'accourcir le pendule de cette horloge, le 25 décembre à minuit, de toute la quantité nécessaire pour la faire avancer de trente secondes. Si nous voulons obtenir de la même horloge l'heure vraie le 15 juin, comme ce jour-là le soleil retarde de treize secondes, nous devrons, le 15 à mùmit, allonger le pendule de toute la quantité nécessaire pour faire retarder l'horloge de tx'eize secondes. Il suffirait donc , pour obtenir chaque jour, d'une horloge ordinah'e , l'heure astronomique , de modifier chaque matui à minuit la longueur du pendule, suivant la durée du jour sidéral. C'est ce qu'avait fait Alexandre au moyen d'une roue qui accomplissait sa révolution dans le cours d'une
•année asti'onomique (365 jours 5 heures 48 minutes 58 secondes et |^^ de seconde). Cette roue portait un disque non pas parfaitement rond, mais taillé en ellipse; sur ce disque s'appuyait un levier qui, obéissant à l'impulsion de l'ellipse et correspondant à la suspension du pendule, allongeait et accourcissait celui-ci de manière à faire avancer ou retarder alternativement l'horloge, et à lui faire marquer l'heure astronomique. Ce mécanisme fort ingénieux et très-simple avait un inconvénient : l'horloge à laquelle il était adapté n'indiquait pas le temps moyen; c'est pour cela que les astronomes lui ont préféré les horloges à équation et à double aiguille : ces horloges indiquent à la fois, au moyen d'une roue annuelle et d'une ellipse réglant les évolutions du cadran astronomique , le temps moijen et le temps vrai. On trouve au Conservatoire des arts et métiers de Paris plusieurs beaux échantillons de ces horioges, construites par Gudin, par Robin , par Ferdinand Berthoud, etc. Outre le Traité général des horloges et le Traité du flux et du reflux de lamer, Alexandre a écrit treize ouvrages qui sont demeurés inédits, et qui sont relatifs aux mathématiques, à l'horlogerie, à la métallurgie, à la fonte des cloches. Ces manuscrits , reliés en un volume infolio, ont été déposés à la Bibliothèque de Bonne- Nouvelle d'Orléans.