CHASLES
trouve une sorte de résumé de ses travaux jusqu'en 1837 dans un livre qu'il fit paraître alors sous le titre d'Aperçti historique sur l'origine et le développement des méthodes en géométrie , particulièrement de celles qui se rapportent à la géométrie moderne, suivi d'un mémoire sur deux principes généraux de la science, la dualité et l'homographie ; Paris', in-4°. Cet ouvrage, auquel a donné lieu la question suivante, proposée par l'Académie de Bruxelles : « On demande un examen philosophique des différentes méthodes employées dans la géométrie récente, et particulièrement de la méthode des polaires réciproques «, avait été couronné par cette académie en 1830; mais son auteur ne le livra à l'impression qu'après y avoir fait de nombreuses additions. Aussi Y Aperçu historique n'est pas seulement une histoire savamment écrite des différentes méthodes géométriques employées jusqu'à nos jours; dans trente-quatre notes qui l'accompagnent (p. 271 à 571 ), M. Chasles aborde d'importantes questions : il donne une extension considérable à la théorie de l'involution de six points qui prend son origine dans un théorème de Desargues; il établit les bases d'une nouvelle théorie des sections coniques et des surfaces du second degré; etc.
Avant M. Chasles le champ de la géométrie pure se trouvait restreint dans un grand nombre de cas. Malgré les efforts tentés par Carnot dans sa Géométrie de position , toutes les fois qu'une question était susceptible de recevoir l'appUcation du principe des signes, l'analyse seule pouvait établir la généralité de la proposition. Mais la certitude de cette généralité était souvent acquise au prix d'une complication qui rendait certaines questions presque inabordables. C'est qu'il fallait alors recourir dans ces questions à des éléments qui ne s'y trouvent pas placés naturellement , c'est-à-dire à im système de coordonnées. Par un ingénieux algorithme, M. Chasles est parvenu à introduire le principe des signes dans la géométrie pure, et même à y faire entrer sans la moindre difficulté la considération des imaginaires. Il a ainsi créé une nouvelle branche des mathématiques caractérisée par l'uniformité de la méthode. Pour en donner une faible idée , il nous suffira de dire que nonseulement M. Chasles déduit immédiatement d'un principe unique toutes ces belles propriétés des sections coniques connues sous les noms de théorèmes de Pappus, de Desargues, de Pascal, de Newton, de Carnot , de Brianchon, etc., mais encore qu'U en établit une foule d'autres , à l'aide de ce même principe et d'une certaine loi de corrélation. En 1841 M. Chasles avait été nommé professeur d'astronomie et de mécanique apphquée à l'École polytechnique. Les brillantes découvertes que nous venons de signaler ne tardèrent pas à faire sentir le besoin d'une chaireconsacrée à leur enseignement. Cependant,
ce n'est qu'en 1846 qu'elle fut créée à la Faculté des sciences, sous le nom de chaire de géométrie supérieure. M. Chasles, naturellement appelé à la remplir, coordonna alors les éléments de cette science, dont il a publié la première partie dans un Traité de géométrie supérieure; Paris, 1852, 1 vol. in-8°. Quoique ce livre suffise pour exposer la généralité de la méthode, il ne renferme pas encore les applications aux sections coniques que le savant professeur expose dans son cours, et qui, publiées en partie dans différents mémoires, feront sans doute l'objet d'un second volume. Du reste, M. Chasles ne s'arrêtera pas à ces courbes ; car il a déjà montré par deux notes insérées dans les Comptes- Rendus de l'Académie des sciences (30 mai et 29 août 1853 ) que sa méthode peut atteindre les lignes des degrés supérieurs.
Par ses recherches historiques M. Chasles a rendu d'autres services à la science. Dans YAperçu historique , on remarque des idées nouvelles sur la signification des poi'ismes d'Euclide, et une explication de la partie géométrique des ouvrages des Hindous , qui annoncent chez leur auteur une profonde érudition. Dans ce même ouvrage et dans une Histoire de l'arithmétique; Bachelier, in-4°, 1843, extraite des Comptes-Rendus de l'Académie des sciences , en s'appuyant sur un passage de Boèce et en analysant plusieurs traités de YAbacus , principalement celui de Gerbert , il a établi l'origine pythagoricienne de notre système de numération, que l'on croyait exclusivement emprunté aux Arabes. M. Librilui ayant opposé quelques citations tirées de YArénaire d'Archimède, M. Chasles répondit par un savant commentaire sur ce traité , dans lequel il démontra que «aucune des considérations arithmétiques qui se trouvent dans YArénaire n'autorise à penser qu'Archimède n'a pas connu le^systèmede numération décrit par Boêce sous le nom d'Abacus. »
M. Chasles est depuis 1851 membre de l'Académie des sciences. La même année il s'est démis de ses fonctions à l'École polytechnique, pour se livrer tout entier aux travaux que réclame la chaire qu'il remplit à la Faculté des sciences. E. Merlieux.
Dictionnaire de la conversation, 2"= édition. — Notice des travaux mathématiques de M. Cliasles (Bachelier).^
* CHASLES DE LA. TOtTCHE ( Tkéodore-Gaston-Joseph ), historien et littérateur français, né à Teil(Ille-et-Vilaine), le 19 février 1787, mort dans la ville de Palais, à Belle-IIe-en-Mer, le 13 avi-il 1848. Il consacra à la culture de l'histoire et des lettres les moments de loisir que lui laissaient ses fonctions administratives de maire et de membre du conseil municipal de Palais. On a de lui : Notes sur quelqxies momiments de la Bretagne; dans, le Compte-Rendu des travaux de la Société des sciences, arts et belleslettres de Mdcon, 1823, p. 107 et suivantes; — la Langue Celto-Kimrique est celle que par-
CHASLES — CHASSAIGNON
laient tous les habitants de la Gaule ; dans les Mémoires de l'Académie de Dijon (1843-1844) ; — Considérations sur les services que les Grecs ont rendus aux lettres depuis la fondation de Constantinople par Constantin, en 328, jusqu'à sa prise par Mahomet II, en 1453; dans le Lycée armoricain, t. VJI, p. 341-376. 11 a laissé plusieurs travaux manuscrits , entre autres un long mémoire relatif à la Bretagne, et particulièrement à l'histoire de BelIe-Ue. Ce mémoire, dont il s'occupait lorsque la mort est venue le frapper, était presque terminé ; il pourrait facilement l'être à l'aide des matériaux qu'il avait rassemblés. La publication de ce travail, désirée des Bretons , serait im juste hommage à la mémoire de son auteur. P. Levot.
Impartial de Dinan du 30 Juin 1848.
CHASOTOU CHAZOT DENAKTIGNY (Louis),
généalogiste français, né à Saulx-le-Duc ( Bourgogne), en août 1692, mort le 29 décembre 1755. Il vint de bonne heure à Paris, et fut chargé de l'éducation de plusieurs jeunes seigneurs. Il cultiva l'étude de l'histoire et surtout la science de la généalogie. En 1749 il fut chargé de la partie généalogique du Dictionnaire universel de Moréri. 11 mourut aveugle. On a de lui Tablettes géographiques, contenant un abrégé des quatre parties du monde, un dictionnaire géographique, etc.; Paris, 1725, in-12 ; — Généalogies historiques des anciens patriarches, rois, empereurs et de toutes les maisons souveraines jusqu'à présent ; Paris, 1736-1738, 4 vol. in-4° (ouvrage inachevé); — Tablettes historiques, généalogiques et chronologiques ; Paris, 1749-1757, 8 vol. in-24; — Tablettes de Thémis; Paris, 1755, 2 vol. in-24; — Abrégé de la généalogie des vicomtes de Lomagne , avec une dissertation sur la branche de Caudale; Paris, 1757, in-12.
Chaudon et Delandlne, Dictionnaire universel. — Quérard, la France littéraire. — Leiong, Bibliothèque liist. de la France, éd. Fontctte.
chassagne(La.). Voy. La Chassagne.
^ CHASSAIGJSAC (E...), médecin français, né à Nantes, en 1805. Eeçu docteur à Paris en 1835, il a été successivement agrégé et pvosecteur à la Faculté, vice-président de la Société anatomique, et chirurgien du bureau central des hôpitaux. On a de lui : de la Structure dic col du fémur, étudiée spécialement sous le point de vue de Vanatomie pathologique; Paris, 1835, in-S"; — de la Circulation veineuse; Paris, 1835, in-8°; — le Cœur, les artères et les veines, leur texture et leur développement ; Paris, 1836, in-8'' ; — Œuvres chirurgicales complètes d'Astley Cooper, traduites de l'anglais ( avec M. Richelot) ; Paris, 1835-1837, fort vol. in-8° ; — Appréciation des appareils orthopédiques ; Paris, 1841, in-8°; — des Plaies à la tête; Paris, 1842, in-8°. On a encore de M. Chassaignac des mémoires Sur la distribution des nerfs dans le système musculaire ; — Sur tes ruptures de l'utérus; — Sur le tissu fibreux;
sur le système fibreux ganglionnaire, etc. Il fut aussi au nombre des collaborateurs que s'était adjoints M. Cruveilhier pour la rédaction de soa Traité d'anatomie.
Sachallle, tes Médecins de Paris — Ch. Louandre et Bourquelot, supplément â la France littéraire.
CHASSAIGNON (Jean-Marie) , littérateur français, qui se fit remarquer à la fin du dix-huitième siècle, par des ouvrages bizarres, produits d'un cerveau en délire, naquit à Lyon, en 1735, et mourut à Thoissey, département de l'Ain, en 1795. Sa famille était connue à Lyon pour so livrer, de toute ancienneté, au commerce de l'épicerie, dont les bénéfices lui avaient procuré une certaine aisance. Il fit d'excellentes études au collège des Jésuites de Lyon ; nous trouvons dans un chapitre de son ouvrage principal (1) quelques détails, non déjwurvus d'intérêt, sur son séjour au pensionnat de la compagnie. Les succès classiques qu'il obtint lui montèrent l'imagination, et l'entraînèrent de bonne heure dans une voie bien différente de celle que les traditions de famille lui tenaient ouverte. Il nous a tracé lui-même (2) le tableau des tristes vicissitudes que les aberrations de son esprit lui firent essuyer. Après avoir fui de la maison paternelle pour se rendre à Genève , et s'être fait arrêter comme voleur, il fut placé par son père dans plusieurs maisons religieuses, dont il s'échappa encore pour errer dans les campagnes. On parvint néanmoins à le faire recevoir au séminaire de Saittt-Sulpice ; mais la mobilité de ses impressions ne lui permit pas de persister dans cette éphémère vocation : il revint s Lyon, où il prit le seul parti qui convint à ses dispositions naturelles et à la trempe de son esprit : il se fit écrivain , dans l'intention de réformer les défauts de son siècle et de gourmander les vices des particuliers. Ses premiers pas ne furent point heureux; jl s'avisa de lancer un pamphlet contre deux prêtres et un magistrat, qui avaient, selon lui, méconnu les devou-s de leur état. Décrété de prise de corps pour ce libelle diffamatoire, il fût obligé de se réfugier en Savoie. Mais , après un exil plus ou moins long, il parvint, pour un peu d'or, à obtenir son absolution. Il se rendit ensuite à Paris, pour y découvrir le prophète, ou le régénérateur, dont certains illuminés, tels que Saint-Martin, Mesmer, etc., avaient annoncé la venue. Après bien des recherches dans les églises et quelques conventicules, il ne trouva point ce régénérateur. La révolution qui éclata bientôt après se chargea de la mission ; mais il ne voulut point lui reconnaître ce caractère. Balancé entre ses penchants pour la cause de la liberté et son horreur pour les crimes dont elle avait été le prétexte, ce dernier sentiment l'emporta, et c'est sous cette inspiration qu'il écrivit im livre
(1) Cataractes de l'imagination, t. III, p. 81. Ce chapitre est intitulé : Ma confession; mon horoscope, scènes inouïes.
(2) Les nudités, ou les crimes du peuple;Pans et Lyon, 1793, ln-8°. p, 234,et suivantes.
CHASSAIGNON — CHASSÉ
plein d'une énergie sauvage, qu'il intitula, les Nudités, ou les ^crimes du peuple; Paris et Lyon, 1793, in-8°. C'était, dans sa pensée, une espèce d'antidote au fameux ouvrage de La Vicomtei'ie sur les crimes des rois. Il s'y élève aussi contre les persécutions dont le clergé dissident était l'objet, et contre les moteurs des troubles révolutionnaires de Lyon, et notamment Chalier. Mais comme les sentiments les plus divers se combattaient dans son cœur, il prit la défense de ce même Chalier, qui avait été son condisciple , lorsque celui-ci, ayant comblé la mesure de ses excès révolutionnaires, fut traduit devant le tribunal criminel de Rhône-et -Loire. — JO offrande à Chalier, ou idées vraies et philosophiques tracées à la hâte, et offertes à son défenseur, par un homme libre et un ami des hommes ; (Lyon), 1793, in-8" de 30 p., ne put préserver le disciple de Marat de la condamnation capitale <iui fut prononcée contre lui et exécutée. Peutêtre cet écrit apologétique sauva-t-il Chassaignon d« l'application des mesures acerbes qui furent Çi'ises ensuite contre les malheureux Lyonnais. Après la mort de son père, il s'était retiré dans un modeste domaine, situé à Thoissey, département de l'Ain, dont il avait hérité, et il y faisait habituellement son séjour, sans cesser d'avoir un domicile à Lyon. Il ne fut pas moins porté sur la Kste des émigrés. Cette circonstance donna lieu à une pétition très-originale, qu'il adressa aux représentants Charlier et PochoUe , et dont M. Breghot du Lut nous a conservé le texte (1). « Comme on sait, dit le réclamant, que les pen- « seurs ont l'âme cosmopolite, les affections va- "t gabondes, les conceptions vastes, l'imagination « ailée et émigrante , on s'est diverti à mettre » mon nom sur la liste des émigrés, et celte pe- (( tite malice ne tend à rien moins qu'à me faire « mourir de faim et de soif. » Cette citation suffit déjà pour donner un aperçu de l'ordi-e d'idées (lui règne dans son principal ouvrage, et des formes extraordinaires de style employées par l'auteur , nous voulons parler des Cataractes de l'imagination , déluge de la scribomanie, vomissement littéraire, hénwrrhagie encyclopédique, monstre des monstres ; par Épiménide l'inspiré, dans l'antre de Trophonius, au pays des visions ; 1779, 4 vol. in-12. Ce titre seul caractérise suffisamment une œuvi-e de délire, où les sujets les plus disparates sont traités avec une originalité de conception qui est encore effacée par celle du style. L'auteur déclareavoir voulu marclier sur les traces de Montaigne; mais il ne lui ressemble que par la fréquence des citations. L'examen et la critique des écrivains célèbres du siècle de Louis XIV et du dix -huitième siècle forment en grande partie le fond do la composition. VÉpiménide, mal inspiré, se complaît à découvrir des taches dans Boileau , Racine, etc. ; en revanche , il fait tous ses efforts
(3) Mélanges biographiques et littéraires relatifs à l'histoire de Lyon,- Lyon, 1828, in-8°, p. 400.
pour élever Pradon, Chapelain et Scudéri au rang des grands poètes. Il tombe à bras raccourci sur les auteurs contemporains, tels que Marmontel, La Harpe, etc. ; tantôt il exalte Voltaire, tantôt il le déchire. Les amateurs de livres bizarres recherchent un ouvrage qui à ce genre de mérite joint celui de la rareté, ayant été sup primé. On cite parmi les autres écrits de Chassaignon : Éloge de la Brotrade ( poème de Julien Pascal), par un enthousiaste; Genève, (Lyon), 1779, in-12; — les États généraux de Vautre monde, vision prophétique; — le Tiers État rétabli pour jamais dans tous ses droits par la résurrection des bons rois et la mort éternelle des tyrans; Langres (Lyon), 1789, in-8° ; — Étrennes à messieurs les rédacteurs du Courrier de Lyon ;Autun (Lyon), 1790, in-8" ;
— les Ruines de Lyon; Ode (1794), in-S", de 7 pag. « Ces ouvrages, dit M. Breghot du Lut, « sont devenus fort rares, et contiennent la plu- « part, au milieu de beaucoup de folies, des « choses ti-ès-sensées et très-spiiituelles. » — Chassaignon avait laissé beaucoup de manuscrits, parmi lesquels se trouvait une tragédie de Cromvjell ; mais son frère, épicier à Lyon, les fit servir à envelopper les marchandises de son com merce, J. Lamouredx.
Breghot du Lut, Mémoires biographiques et littéraires; 185&, in-8^. — GoU'.on, Ilisioire du siège de Lijon; 2 vol. in-S". — Cataractes de l'imagination. — Les nu dites, ou les ciHmes du peuple.
CHASSANÉE. Voy. ChASSENEUX.
CHASSANiON ( Jean DE ) , historien français, né à Monistrol ( Velay), vivait en 1595. Il était protestant. On a de lui : de Gigantibus eorumque reliquiis atque iis quas ante annos aliquot nostra œtate in Gallia reperta sunt; Bâle, 1580, in-8° ; Spke, 1587, in-8°; — Histoire mémorable des grands et merveilleux jugements et punitions de Dieu; 1586, in-8°;
— Histoire des Albigeois, touchant leur doctrine et leur religion, contre les faux bruits qui ont été seines d'eux; Genève, 1595, in-8".
Lelong , Bibliothègue historique de la France ( (îd. Fontelte),HetIV.
CHASSANis (Charles), moraliste français, né vers 1750, à Nîmes, mort en 1802. Après avoir fait de bonnes études, il suivit la carrière de sa famille, le commerce, et consacra ses loisirs aux lettres. On a de lui : La Morale universelle, tirée des livres sacrés, rédigée pour la jeunesse, avec des citations; Paris, 1791, in-8°; — Essai historique et critique sur l'insuffisance et la vanité de la morale des anciens, comparée à la morale chrétienne , traduite de l'italien de don Gaétan Sertor; Paris, 1792, in-12 (traduction supposée); — du Christianisme et de son culte, contre une fausse spiritualité; Paris, 1802, in-12.
Quérard, la France littéraire.
CHASSÉ ( Claude-Louis-Dominiqûe de ) ,
seigneur du Ponceau , chanteur français , né à
' Reunes, en 1^98 , mort à Paris,, Je 27 octobre
CHASSÉ — CHASSEL
1786. En 1720 , il entra dans les gardes du corps ; mais son père ayant été ruiné par le système de Law et l'incendie de Rennes, Chassé, que la nature avait doué d'une taille avantageuse, d'une figure agréable et d'une belle voix de basse, se décida à débuter à l'Opéra, en août 1721. Faible chanteur, mais acteur excellent, il eut bientôt effacé ses prédécesseurs ; et le rôle de Roland, qu'il créa avec une supériorité incontestable, mit le sceau à sa réputation. Il était si pénétré de ses rôles , qu'un jour, ayant fait une chute sur la scène , il cria aux soldats qui le suivaient : « Marchez-moi sur le corps. « En 1738 Chassé abandonna le théâtre, et se rendit en Bretagne, dans l'espoir d'y rétablir la fortune de sa famille; mais n'ayant point réussi, il rentra à l'Opéra en juin 1742, par le rôle à'Hylas dans Issé. On fit alors sur lui cette épigramme :
Avez-vous entendu Chassé
Dans la pastorale d'/sse ?
Ce n'est plus cette voix tonnante,
Ce ne sont plus ces grands éclats,
C'est un gentilhomme qui chante
Et qui ne se fatigue pas.
Néanmoins, J.-J. Rousseau dit de lui : « Cet es.celleut pantomime, on mettant toujours son art au-dessus de lui , et s'efforçant toujours d'y exceller, s'est mis ainsi lui-même fort au-dessus de ses confrères : -icteur unique et homme estimable, il laissera l'admiration et le regret de ses talents aux amateurs de son théâtre, et un souvenir honorable de sa personne à tous les honnêtes gens. »
En 1757 Chassé prit définitivement sa retraite. Il jouissait depuis 1736 de la pension de musicien de la chambre du roi ( 100 livres) que Louis XV lui avait accordée d'office. On a de lui un Recueil de chansons bachiques, publié à Paris.
Chaudon et Dclandlne, Dictimmaire historique nniversel. — Fétis, Biographie universelle des musiciens. — .1 -J. Rousseau, Correspondance. — Watkins, Nouveati dictionnaire universel, trad. de l'anglais par L'Écuy ; Paris, 1803.
* CHASSÉ {David-Henri, baron), général hollandais, né à Thiel (Gueldre), en 1765, mort à Bréda, en mai 1849. Son père, major au service de l'évêque de Munster, avait, comme protestant, quitté sa patrie pour s'établir, en Hollande. Chassé, reçu an service des Pays-Bas en 1775, fut nommé Heutenant en 1781, et capitaine en 1787. Lors de la révolution hollandaise, il prit parti pour les patriotes, et se réfugia en France quand ce parti succomba, par suite de l'intervention prussienne. Il prit du service en France , et fut nommé en 1793 lieutenant-colonel. En 1795 il rentra dans sa patrie avec l'armée de Pichegru , qu'il quitta pour servir de nouveau la Hollande, et prit part, en 1796, à la campagne d'Allemagne sous le général Daendels. Lorsque, cette même année, les Anglais tentèrent un débarnuement sur la côte de la Hollande, Chassé résista, à la tête d'un <
régiment de chasseurs, pendant plusieurs heures à des forces anglaises supérieures. Il prit part ensuite de nouveau à la campagne d'Allemagne, se trouva au siège de Wurtzbourg , enleva une batterie autrichienne , et dans le combat du 27 septembre 1800 fit prisonnier un détachement de 400 hommes. En 1803 il fut nommé colonel, et enfin, en 1800, major général. Dans la guerre d'Espagne il se distingua par beaucoup d'habileté et de courage : comme il avait une prédilection pour l'attaque à la baïonnette, les soldats l'appelèrent le général baïonnette. En 1808 , le roi Louis-Napoléon lui confia le commandement des troupes hollandaises destinées à l'armée d'Espagne. Malgré de nombreuses difficultés et la défense opiniâtre que fit la Biscaye, il se fraya un chemin jusqu'à Madrid. Il se distingua ensuite à la bataille d'Almonacid de Zorita. La part glorieuse qu'il prit à différentes victoires, et notamment à celle d'Ocana , lui valut le titre de baron et une dotation de 10,000 fr. de rente annuelle. Par sa bravoure il sauva un corps d'armée du général d'Erlon, qui s'était laissé enfoncer dans un col des Pyrénées. En 1813, s'étant joint à la grande armée, il combattit le 27 février, à Bar-sur-Aube, contre les Prussiens, et fut grièvement blessé. Après les événements de 18^14 , Chassé retourna dans sa patrie, où Guillaume P" le nomma lieutenant général des troupes des Pays- Bas. A la bataille de Waterloo, il se montra reconnaissant de cette distinction; il sauva, de concert avec le général Van der Smissen , une batterie anglaise que déjà la vieille garde avait fait taire, et contribua au dénouement de la bataille par une vigoureuse attaque à la baïonnette. Alors il fut investi du commandement de la quatrième division militaire des Pays-Bas, dont Anvers était le siège, et ce fut à ce poste qu'il signala encore sa fidélité, sa courageuse résolution et son expérience de la guerre. La ville s'étant déclarée pour la révolution qui venait de s'accomplir à Bruxelles, le baron Chassé se retira dans la citadelle, qu'il défendit d'abord contre les Belges ( 27 octobre 1830 ) , par un bombardement dont on lui a fait un crime, mais que ses devoirs militaires lui commandai2ni, et ensuite (du 29 novembre au 23 décembre 1832) contre les Français. Pour récompenser son courage, le roi des Pays-Bas le nomma général en chef de l'infanterie. Après la prise de la citadelle, le baron Chassé resta prisonnier des Français , qui rendirent hommage à sa conduite ; il fut interné à Dunkerque. Une convention conclue le 21 mai 1833 mit fin à sa captivité. Depuis ce moment, il vécut dans la retraite jusqu'à sa mort. [ Enc, des g. du m., avec addit. ].
Conversations- Lexicon. — De Beaumont-Vassy , Histoire des États européens ( Belgique ). — 3Ioniteur universel. — Lesur, ^nn. kist. univ. — Van Hasselt , Belgique et Hollande. — Rabbc, Boisjolin, etc., Biographie portative des contemporains.
CHASSEL (Charles), sculpteur, né à Nancy,
CHASSEL — CHASSENEUX
en 1612 , mort à Paris, dans un âge avancé. Il excellait surtout dans la sculpture en petit, et on cite comme son chef-d'œuvre un crucifix de bois conservé au musée de Nancy. Par ordre d'Anne d'Autriche , il exécuta une armée entière , infanterie , cavalerie , artillerie et machines de guerre pour servir à l'éducation militaire du jeune Louis XIV ; ce singulier travail lui valut le brevet de sculpteur du roi. E. B — n. Nagîer, JVeues Allgemeines Kûnstler-Lexicon. CHASSEL (Remi-François), sculpteur français, petit- fils du précédent, né à Metz, en 1666, mort le 5 octobre 1752. Dès l'âge de dix ans, il vint à Paris, étudier sous Lecomte, sculpteur du roi. Il travailla à Versailles avec Boulogne, Coustou et Desjardins. De retour en Lorraine, le duc Léopold r^ le nomma professeur à l'Académie de peinture de Nancy. Chassel composa un grand nombre d'ouvrages , qui ont presque tous disparu, et dont les principaux étaient : aux Minimes de Nancy, le monument funèbre du président Cueillet; — dans l'église des Cannes de la même ville, une Piété et une Charité; — dans l'église des dames du Saint-Sacrement, le mausolée de François-Josias Bousmard ; — le Génie des beaux-arts , groupe destiné à une fontaine publique ; — le Christ formant le devant''d'autel devla chapelle ducale, dans l'église des Cordeliers de Nancy. Presque tous les ouvrages de Chassel étaient en marbre blanc ou en pierre de Savonnières.
Dora Calmet, bibliothèque lorraine, p. 871. — Temple des Messins, 144. — Liojinals , Histoire des villes vieille et neuve de Ncmey, II , p. 301. — Bégin , Biographie deHa Moselle.
CHASSELOUP-LAUBAT ( François , mar- (piis), général français, né à Saint-Sornin ( Charente-Inférieure), le 18 août 1754, mort à Paris, le 6 octobre 1833 (1). Lieutenant d'artillerie à sa sortie de l'École des Mézières (1774), i\ passa en 1781 dans le corps du génie, se trouva en 1792 aux affaires de Givet; il fut chargé de la direction des travaux de Montmédi lors du siège de cette place par les Prussiens. Lieutenant colonel en récompense des talents qu'il avait monti'és à Ja bataille d'Ai'lon, Chasse- Îoup-Laubat se rendit à l'armée de Sambre-et- Meuse pour prendre le commandement du siège de Maëstricht. Les services qu'il rendit lui valurent le grade de colonel. Appelé à l'armée d'Italie, il fut chargé de la direction des sièges de Milan et de Mantoue , ainsi que de la réparation des fortifications de Pizzighitone. Les champs de bataille du Conato , Castiglione , Solpherino , Rivoli et Arcole, où il déploya autant de talent que de courage, rélevèrent au rang de général de brigade. Pendant que les pléni-
(1) Un de SCS ancêtres , Jean-Nathanael Chasseloup- Laubat,né enlCGO, qui avait fait les campagnes de Flandre, sous le maréchal de Luxembourg , eut une jambe emportée à Nerwinde; en 1693. Son fils, Jean, né en 1711 , se distingua, sous le maréchal de Sase , à Fontenoy, à Eaucoux, à Lawfeld.
potentiaires français et étiangers négociaient à Rastadt une paix dont les préliminaires avaient été signés à Lèoben, Chasseloup-Laubat s'occupa de tracer les limites de l'Autriche et des nouveaux États créés en Italie; et, de retour en France, il établit la ligne de défense du Bas- Rhin, depuis Mayence jusqu'à Nimègue. En 1799, il retourna en Italie, et prit le commandement en chef du génie. L'armée française, commandée par Schœrer, accablée par cent mille Austro-Russes , se voyait forcée de se replier derrière l'Adda, et il ne restait qu'un seul moyen d'empêcher l'ennemi de pénétrer en France: c'était d'occuper l'Appennin et de couvrir Gènes. Mais des difficultés sans nombre s'opposaient à cette exécution : il fallait faire trente lieues dans les montagnes et par des routes irapraticables. Chasseloup-Laubat fit tracer en dix I jours ime route de neuf lieues à travers l'Appcnin ; et l'armée, dont Moreau venait de prendre le commandement, put opérer sa retraite en bon ordre. Cette action lui valut ( 19 décembre 1799) le grade de général de division. Appelé (1806) à la grande armée qui marchait contre la Prusse, il rendit les plus grands services, par les travaux immenses qu'il fit sur les bords de l'Elbe, de l'Oder , de la Vistule, aux têtes de pont de Praga , de Sicrock, de Modelin , et par la direction qu'il donna à ceux du siège de Dantzig. Envoyé de nouveau en Italie ( 1808), il porta tous ses soins sur les fortifications de plusieurs places importantes , et il reçut en récompense (30 juin 1811 ) le grade de grand-officier de la Légion d'honneur et la charge de conseiller d'État en service ordinaire ( section de la guerre ). Après avoir fait partie de l'armée de Russie ( 1812), il fut appelé au sénat ( 5 août 1813 ), et fut chargé de l'inspection des places fortes de ntahe. Se sentant trop âgé pour reprendre du service pendantles Cent-Jours, Chasseloup-Laubat, qui avait adhéré à la déchéance de Napoléon, fut élevé (4 juin 1814) à la dignité de pair de France par Louis XVin. Appelé à faire partie de la commission qui devait juger le maréchal Ney, il se prononça contre la condamnation. Ce général, qui était grand' croix de l'ordre de la Réunion, commandeur de l'ordre de Saint- Louis, et grand-cordon de la Légion d'honneur (5 aoilt 1813) obtint le titre de marquis m 1818, et mourut aveugle, à l'âge de soixante-dixneuf ans. Son nom est gravé sur l'arc de triomphe de l'Étoile, côté sud. A. S... y.
Son fils, le comte Justin-Napoléon-Samuel, ancien ministre de la marine , est aujourd'hui membre du corps législatif.
Archives de la guerre. — Dictionnaire des çcncraux français. — Fictoires et conquêtes, t. II. VI, XIII, XV, XVI.XVIÎ.XXI.
CHASSENEVZ (Barthélémy de ),^ seigneur de Prelay, jurisconsulte et magistrat, né à Issy-l'Évêque , près d'Atttun, en août 1480, mort à Aix, en avril If)'! 1 . Il avait étudié le droit
CHASSENEUZ — CHASSIGNET
à DôIe, puis à Poitiers , et enfin à Turin, sous Claude Seyssel. Il fiit, à l'âge de vingt-et-un ans, nommé maître des requêtes du cardinal Charles d'Amboise, que Louis XII avait envoyé dans le Milanais pour y commander, et l'année suivante il prit à Pavie le gi-ade de docteur en droit. De retour en France, Chasseneuz reçut de Guy de Rochefort des lettres de maître des requêtes honoraire ; mais après la mort de ce chancelier, il se retira en Bourgogne, y exerça la profession d'avocat, devint en 1508 avocat au bailliage d'Autun, en 1531 conseiller au parlement de Paris, et l'année suivante, premier président ou plutôt unique président du parlement de Provence. Ayant été accusé de malversation par l'avocat général Laugier, son innocence fut reconnue, en 1535, par la commission devant laquelle il avait été renvoyé. La même année le roi l'appela dans son conseil, afin d'y travailler à l'ordonnance donnée à Issur-Tille pour la réformation de la justice. Il était encore à la tête du parlement d'Aix lorsque fut rendu, le 18 novembre 1540,1e fameux arrêt qui condamnait au feu par contumace un certain nombre d'habitants de Cabrières et de Mérindol , confisquait leurs biens , bannissait leurs femmes et leurs enfants du royaume , et ordonnait la ruine de leurs maisons. C'était un reste des anciens Vaudois, que la fermentation causée par les doctrines de Luther avait rendus suspects. Chasseneuz obtint un ordre du roi portant que ces infortunés seraient entendus ; mais, après sa mort, le président d'Oppède, son successeur, fit exécuter l'arrêt dans toute sa rigueur. Les plus horribles cruautés furent alors commises par les troupes royales.
Les ouvrages de Chasseneuz ont pour titres : Commentaria in consuetudines ducatus Burgundiss principaliter, et totius fere Gallias consécutive; Lyon, 1517, in-4'', goth. ; Paris, 1534, in-4°; Genève, 1649, ,in-fol.; la dernière édition est de Paris, 1717, in-4°; — Catalorjus gloriep, mundi ; Lyon, 1529, in-fol. ; goth. ( dédié au chancelier Duprat ) ; Francfort, 1579, édition moins correcte; Genève, 1649, in-fol. Cet ouvrage , tombé dans un oubli profond , règle les rangs et les préséances , et contient des recherches sur les offices , dignités et charges de la couronne; — Consilia; Lyon, 1531-1638 , in-fol.; ce sont des consultations sur des matières de jurisprudence. Chasseneu? est auteur des vers latins dans les Épitaphes des rois de Fiance qui ont régné, depuis le 7'oi Pharamond jusques au roi François I" de ce nom, etc.; Bordeaux, sans date, in-12. Le P. (Lelong lui attribue à tort l'ouvrage entier. Les vers français qu'il renferme ont été imprimés à Poitiers, 1531, in-4°, sous le nom de Jean Bouchet, qui en est le véritable auteur. E. Regnard.
De Thou , mstoria, lora. I, lib. VI , p. 189, édlt. de Genève. — Bouche, Histoire de Provence, tom. Il, p. 6U
et suiv. — Bouhier, Histoire des commentateurs de la Coutume du duché de Bourgogne, en tête de ses OEuvres de jurisprudence, édit. de Dijon, 1787. — Nicéron, Mémoires, tom. III et X.
CHASSEPOL ou cHASsiPOL (François de). Cet auteiu", sur lequel on manque de détails biographiques, paraît avoir été c!iargépar Colbert d'un travail sur les finances publié sous le titre de : Traité des finances et de la fausse monnaie des Romains, suivi delà Manière de discerner les médailles antiques de celles qui sont contrefaites, par Guillaume Beauvais ; Paris, 1740,4n-12. On attribue au même Chassepol deux romans intitulés : l'Histoire des grands vizirs, Paris, 1677, 3 vol. in-12, et YHistoire nouvelle des amazones; Paris, 1678, 2 vol. in-12.
Journal des savants,'. 1740, p. 231; — Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes. — Briinet, Manuel.du libraire — Quérard, la France littéraire.
* CBASS1E.T (Char les- Antoine, comte), homme politique français, né à Villefranche, le 25 mai 1745, mort vers 1830. Avocat et maire à l'époque de la Révolution , il fut nommé membre de l'Assemblée constituante , fit décréter la suppression des dîmes , et fut envoyé avec le général Custine et Régnier en mission dans les départements du Haut et du Bas-Rhin et des Vosges. En 1792 il devint membre de la Convention nationale, vota, dans le procès de Louis XVI , la détention pendant la guerre et le bannissement après la paix , et ensuite se prononça contre le sursis. Après le 31 mai 1793 , il sortit de France , devint aide-chirurgien sur un vaisseau anglais, et aide-chirurgien à Toulon pendant l'occupation anglaise. En 1795, il rentra en France, où il venait, quoique absent, d'être nommé membre du Conseil des Cinq- Cents. Il fit ensuite partie du Conseil des Anciens; et à l'époque du 18 brumaire an vu (1799) il s'attacha au parti du général Bonaparte, ce qui lui valut son admission au sénat conservateur, le titre de commandeur de la Légion d'honneur, la dignité de comte de l'empire et celle de comte litulake de la sénatoreiie de Metz. Après la seconde restauration, il fut compris dans la loi du 12 janvier 1816, au nombre des conventionnels dits votants; mais il obtint peu après l'autorisation de rentrer en France.
Biographie moderne. — Galerie des contemporains. — Le Bas, Dictionnaire encyclopédique de la France.
CHASSJGNET (Albert), historien français, vivait dans le dix-septième siècle. Il était bénédictin, et a composé V Histoire de tous les monastères du comté de Bourgogne, restée manuscrite; — YHistoire des maisons de l'ordre de Cluni; du Prieuré de Vaux-sur-Poligny , etc.
Lelong , Vibl. hist. de la Fr. ( éd. Fontette ), 1, 11,632, 11,783, 12,924.
CHASSIGNET {François, baron de), homme d'État autrichien, d'origine française, né à Besançon, en 1651, mort vers 1716. Il entra au service de l'Autriche, où il s'éleva jusqu'au grade de général. L'emperewr Léopold lui confia l'éducation
âl
CHASSIGNET — CHASTAINE
de son fils aine ( depuis Joseph r" ). En juillet 1701 il fut envoyé à Naples pour exciter une révolte contre la domination de Philippe V, roi d'Espagne, et contre les Français, ses alliés. Une conspiration redoutable fut organisée par les soins de Chassignet : son explosion, fixée au 19 septembre, fut différée au 'i octobre. Ce retard la fit découvrir : le duc de Medina-Celi, alors viceroi pour l'Espagne, prit aussitôt toutes les mesures nécessaires pour faire avorter le plan des conspirateurs. Ceux-ci, se voyant prévenus, appelèrent le peuple à l'insurrection, mais sans succès. Chassignet fut arrêté, transporté à Paris, et écroué à la Bastille; il en sortit en 1714, par la paix de Rastadt ; l'empereur Charles VI le nomma conseiller d'État.
RenncvlUe, IHstoire de la Bastille, l", lU, et H, 40i.
CHASSIGNET {Jean- Baptiste), poète français, né à Besançon, vivait en 1620 ; il eut pour maître le savant Huet, et il puisa dans les leçons de ce guide éclairé un grand amour pour les lettres. Ses poésies sont en général empreintes de mélancolie. On lui doit, entre autres, deux poèmes intitulés : Mépris de la vie et consolations contre la mort; Besançon, 1594, in-12; — Paraphrases sur les cent cinquante Psaumes de David; Lyon, 1613, in-l2. Ces compositions ne sont pas sans quelque mérite, et rappellent le genre de Malherbe.
Ooujet, Bibl. franc.
* CHASSiN (/eaw-Simon), marin français, né à nie-Dieu, en 1754, tué le 16 nivôse an vi. Il monta comme matelot, en 1778, à bord de la gabarre le Compas, et fut nommé capitaine de frégate le 10 pluviôse an v, après avoir gagné tous les grades intermédiaires par des actions d'éclat ou des missions importantes. Le 16 nivôse an VI, Chassin escortait sur la corvette le Chéry un convoi se rendant de Rochefort à Brest, lorsqu'il fut attaqué par plusieurs bâtiments anglais. Accosté par la frégate Pomon ; il n'hésita pas à combattre, malgré l'infériorité de ses forces. Après une vive canonnade , il tomba mortellement atteint; mais son équipage, électrisé par son exemple, continua une défense héroïque, qui ne cessa que lorsque les batteries du Chéry furent submergées. Pendant ce temps le convoi, forçant de voiles, échappa aux ennemis. Les Anglais, ne pouvant sauver la corvette française, recueillirent son équipage, et, par une exception honorable pour les deux nations, le mirent en liberté, après avoir rendu les honneurs funèbres à son commandant. Bonaparte , premier consul , accorda une pension à la veuve de Chassin. Cet officier était auteur de : Relevé des côtes de la ci-devant Bretagne et moyens faciles de les mettre en état de défense; Rochefort, an m, in-8°, avec cartes ; — Essai sur la construction et l'armement des bâtiments destinés à la course ; Brest, an v, in-8° ; — de r Utilité des pièces dites de chasse et des moyens d'assurer leur tir; Rochefort, ibid.; et
plusieurs autres ouvrages sur la science navale restés manuscrits ou déposés aux Archives de la Marine.
I-e Bas, Dictionnaire encpclop. de la France. — Van Tenac, Histoire de la marine.
CHASSIPOL,. Voy. Chassepol.
CHASSIUON {Pierre-Matthieu-Martin, de), littérateur français, né en 1704, à l'île d'Oléron, mort à La Rochelle, en 1767. Il fut trésorier de France, et conseiller d'honneur au présidial de La Rochelle. On a de lui : Réflexions sur le comique larmoyant ; Paris, 1749, in-12 : cet ouvrage fit quelque sensation à l'époque où il parut. L'auteur blâme le goût de ses contemporains pour le comique larmoyant, et veut les ramener aux traditions classiques de l'ancienne comédie. On doit encore à Chassiron l'Histoire des tror vaux de l'Académie de La Rochelle, dont il fut l'un des fondateurs. On la trouve en tête du premier recueil des Mémoires de cette société ; Paris, 1747, in-8°.
Les trois siècles de la littérature française. — Quérard, la France litt.
CHASSIRON {Pierre-Gharles-Martin , baron de), économiste français, fils du précédent, né à La Rochelle, le 2 novembre 1753, mort à Paris, le 15 avril 1825. Il fut maître des requêtes et trésorier au bureau des finances de sa ville natale. Partisan des réformes promises par la Révolution , il en adopta les principes , mais il en blâma les excès. Arrêté comme suspect, il ne dut sa délivrance qu'au dévouement de sa femme. En 1797 , le département de la Charente-Inférieure l'envoya au Conseil des Anciens. Au 18 brumaire, Chassiron fut admis dans la commission législative, et passa ensuite au Tribunat, où il appuya les divers projets présentés par le gouvernement, et réclama vivement des lois protectrices de l'agriculture. A la dissolution du Tribunat, il devint conseiller à la cour des comptes. On a de lui : Lettres sur l'agriculture du district de La Rochelle et de ses environs ; 1796, in-12; — Deux Lettres aux cultivateurs français sur les moyens d'opérer un grand nombre de dessèchements par des procèdes simples et peu dispendieux; Paris, 1800, in-8°; — Richard converti, ou entretiens sur les objets les plus importants du code rural; ibid., 1801, in-8° — Essais sur la législation et les règlements nécessaires aux cours d'eatt et rivières non navi(ja.btcs et flottables , ainsi qii'aux dessèchements à faire ou à conserver en France; ibid., IslS, in-8°. Chassiron a aussi inséré plusieurs articles dans le Nouveau cours complet d'agriculture et dans la nouvelle édition du Cours d'' agriculture de Rozier.
Silvcstre, Éloge de Chassiron, dans les Mémoires de la Société d'agriculture de 1826.
* CHASTAINE {Léonard), chirurgien français, né à Mussidan, dans le Périgofd, le 24 novembre 1715. Après avoir étudié dans sa ville natale, puis à Bordeaux et à Paris, il fut envoyé en 1738 à l'hôpital de Lille, où il devint aide
CHASTAINE — CHASTEL
chirurgien-major en 1744. Il servit ensuite au même titre dans les armées françaises, et fut nommé correspondant de l'Académie decliirurgie. On a de lui : Lettres à M. Cambon, premier chirurgien de la princesse Charlotte de Lorraine, pour servir de réfutation à une lettre de Van der Gradit , chirurgien et pensionné pour la ville de Lille; sans indication de date ni de lieu d'impression;— Lettres sur la Lithotomie ; Paris, 1768, in-8°.
Éloy, Dict. de la méd.
CHASTE ( ... DE ), gouverneur français, vivait dans la seconde moitié du seizième siècle. Il fut gouverneur de Dieppe et d'Arqués. Catherine de Mcdicis l'envoya, en 1583, avec une compagnie d'infanteiie dans Tile de Tercère, pour y soutenir les intérêts d'Antoine, prieur de Crato, i-écemment élu roi de Portugal. Cette expédition ne fut pas heureuse. En 1603, de Chaste forma à Rouen une compagnie pour continuer les découvertes déjà faites au Canada. Il mourut au moment où il se disposait à partir lui-même pour cette contrée. La relation du Voyage à Tercère, par de Chaste, fait partie du deuxième volume du recueil de Thévenot.
Thévenot, Kclation de divers voyages curieux.
: *CHASTEAU, en itah'en CASTELLI (Guillaume), graveur français, né à Orléans, le 18 avril 1635, mort à Paris, le 15 septembre 1683. Il étudia à Paris les principes du dessin, et fit ensuite son toitr d'Italie. Il parcourut successivement GÊnfis; Parme , Venise et Florence. A Rome, il se lia d'amitié avec Fiédéiic Greuter, qui le détermina à renoncer à la palette pour le burin. Les portraits de prélats et de pontifes et les estampes qu'il a gravées en Italie sont'signés de son nom italianisé, Castelli. Il séjourna quelque temps à Lyon, avant son retour à Paris, où il fut protégé par Colbert , qui le pensionna et le fit entrer à l'Académie de peinture. Il a gravé surtout d'après Le Poussin et les maîtres italiens. On cite parmi ses gravures : le Ravissement de saint Paul, d'après Poussin; — l'Assomption de la Vierge, d'après Annibal Carrache ; — la Manne au désert; — Saint Paul recouvrant la vue, d'après P. de Cortone; — le Martyre de saint Etienne, d'après, Carrache ; — la Guérison des deux aveugles de Jéricho, d'après Poussin ; — le jeune Pyrrhus soustrait aux recherches des Molosses qui avaient tué son père JEacide, d'après le même ; — la Mort de Germanicus , d'après le même ; — quelques tableaux d'après Lebrun. Ses estampes à l'eau forte sont préférables à ses griavures burinées : sa manière y est plus libre, plus pittoresque, et il est à regretter qu'il ne se soit pas exclusivement livré à ce genre. C. Brâinne.
Basan, Dictionnaire des graveurs..
CHASTEL ou CHATFX (Jean), régicide, né en 1575, mort le 29 décembre 1594. Il était fils d'un marchand drapier de Paris, On sait qu'U
attenta à la vie du roi Henri IV. Voici comment L'Estoile, très-explicite sur cet événement, le raconte, à la date du 27 décembre 1594. " Le mardy 27 de ce mois, comme le roy, revenant de son voyage de Picardie, fust entre tout botté dans la chambre de madame de Liancour, aïant autour de lui le comte de Soissons, le comte de Saint-Pol et autres seigneurs , se présentèrent à sa majesté, pour lui baiser les mains, messieurs de Ragni et de Montigni. Ainsi qu'il les recevoit, un jeune garçon, nommé Jean Chastel , âgé de dix-neuf ans, ou environ; fils d'un drappier de Paris, demeurant devant le Palais, lequel avec la troupe s'estoit glissé dans la chambre et avancé presque auprès duroy sansestre aperceu, tascha avec un Cousteau qu'il tenoit d'en donner dans la gorge de sa majesté. Mais pour ce que le roy s'inclina à l'heure, pour relever ces seigneurs qui lui baisoient les genoux, le coup, conduit par une secrète et admirable providence de Dieu, porta au lieu de la gorge , à la face, sur la lèvre haute du costé droit, et lui entama et couppa une dent. A l'instant le roy, qui sesentist bles^sé, regardant ceux qui estoient autour de lui, et aïant advisé Mathurine, sa folle, commença à dire, « Au diable soit la folle ! elle m'a blessé ». Mais elle, le niant, courust tout aussitost fermer la porte, et fut cause que ce petit assassin n'eschaspast. Lequel aiant esté saisi, puis fouillé, jetta à terre soncousteau, encorestout sanglant, dont il fut contraint de confesser le fait sans autre force. Alors le roi commanda qu'on le laissast aller, et qu'il lui pardonnoit ». Le même jour, Henri annonça aux villes du royaume, dans les termes suivants, le danger auquel il venait d'échapper. « Un jeune garçon, nommévJean Chastel, fort « petit, et âgé de dix-huit à dix-neuf ans, s'étant « glissé dans la chambre, s'avança sans être quasi « aperçu, et nous pensant donner dans le corps « du Cousteau qu'il avoit, le coup ne nous a porté « que dans la lèvre supérieure du côté droit, et « nous a entamé et coupé une dent. Il y a. Dieu « merci, sfepeu de mal, que pour cela nous ne « nous mettrons pas au lit de meilleure liciu'e. » Lorsque le roi fut informé que Chastel avait été élevé par les jésuites, il s'écria : « Fallait-il « donc que les jésuites fussent convaincus par « ma bouche ! » On les accusa en effet d'avoir inspiré ce forfait, auquel Chastel aurait été poussé par le curé de Saint-André, en expiation des honteu x désordres de sa vie. Mais, interrogé le lendemain 28 décembre, « il deschargea du tout les jésuistes, dit encore L'Estoile, mesme le père Guéret, son précepteur, dit qu'il avoit entrepris le coup de son propre mouvement et que rien ne lui avoit poussé que le zèle qu'il avoit à sa religion, de laquelle Henry de Bourbon (car il appeloit ainsi le roy ) étoit ejinemi ; qu'il n'estoit en l'église jusques à ce qu'il eust l'approbation du roy «. L'exécution (le Chastel eut lieu le surlendemain de l'attentat. Nous laissons encore parler l'auteur du Registre journal de lien-
ri rV: « Le jeudi 29 Chastel, après avoir esté mis à la question ordinaire et extraordinaire , qu'il endura sans rien confesser, fist amende honorable, eust le poing couppé, tenant en sa main l'homicide cousteau duquel il avoit voulu tuer le roy, puis fust tenaillé et tiré à quatre chevaux en la place de Grève à Paris, son corps et ses membres jettes au feu et consommés en cendres, et les cendres jettées au vent ». Comme cela se pratiquaitd'après la législation d'alors, la famille du régicide fut enveloppée dans la procédure.
L'Estoile, Mém. et Jourrml, — De Thou, Bist. — Slsinondi, Bist. des Fr., XXI.
CHASTEL ( François - Thomas ) , littérateur français, né à Pierrefitte, dans le Barrois, le 30 janvier 1750, mort au commençaient de notre siècle. Il se rendit de bonne heui'e en Allemagne, et devint professeur de langue française à l'université de Giessen. On a de lui : VOracle, ou essai d'une méthode pour exercer l'attention de la jeunesse par des jeux en demandes et en réponses, par madame de Laûte , traduit du français en allemand ; Offenbach, 1771, in-8°; — Petit recueil de fables , contes et petits drames, avec une table alphabétique des mots, termes et expressions contenus dans ce livre, et les remarqties nécessaires sur la syntaxe et le génie de la langue; Giessen, 1778, 1784, in-S°; — Chansons de table, d'après Claudius et le comte de Stolberg, et deux petites pièces de Biirger, mises en vers français avec l'original; ibid., 1785,in-8°; — Introduction à la lecture des ouvrages en vers français , suivie d'utiles et d'agréables rapsodies recueillies sur le Parnasse français, avec les éclaircissements nécessaires, en allemand; ibid., 1788, 3 vol. in-8°; — Essai d'une grammaire , augmentés du traité de Vétymologie et de la syntaxe ^française , avec des tables; Francfort et Leipzig, 1792, in-8°; — Alphabet d'histoire naturelle; Offenbach, 1792 , in-8" ; — Tu as cessé de souffrir, infortuné monarque, etc. , complainte allemande sur les malheurs de Louis XVI, traduite en français; Giessen, 1793,iin-8°; — Recueil de petits mémoires sur les sciences , arts et métiers les plus nécessaires , en allemand et en français; Francfort, 1794, in-8°.
Aulobiographic, Aans l'Histoire littéraire de la Hesse, par Strieder.
ci\xs,TVX\{Pierre-Louis-Aimé, baron), général français, né en 1774, à Vergi, dans le Chablais, mort à Genève, le 16 octobre 1826. Il s'enrôla, en 1 792 , dans la légion des Allobroges , prit part aux diverses actions qui eurent lieu dans les Alpes , sur la Durance , puis sous les mufs de Toulon. A la paix de Campo-Formio , Chastel, qui avait fait preuve de bravoure à l'armée des Pyrénées-Orientales et en Italie, fut envoyé en Egypte. Ce fut dans une des excursions auxquelles nos généraux furent entraînés par la poursuite de Mourad-Bey , que Chastel découvrit le fameux zodiaque de Denderah, qui
CHASTELAIN se
fut plus tard transporté en France, et devint l'objet d'une si vive polémique. Revenu en Europe avec le grade de chef d'escadron , digne prix de ses services, il assista aux journées d'Ulm, d'Austerlitz , fit les campagnes de Prusse et de Pologne, déploya dans toutes les rencontres une rare capacité et un courage à toute épreuve, fut fait colonel , et appelé à l'armée d'Espagne. Créé général de brigade sur la demande du maréchal Soult, il se distingua à la bataille de Wagram, et fut élevé en 1812 au grade de général de division. L'empereur, à qui le mérite militaire du baron Chastel n'avait pu échapper, lui confia le commandement d'une division de cavalerie forte de quatre mille hommes, à la tête de laquelle il poussa des reconnaissances lointaines, et se distingua dans plusieurs occasions, notamment à la bataille de la Moskowa, où les charges qu'il exécuta ébranlèrent le <;orps du général Doktorow, et à Goerlitz, en Saxe, où le corps d'armée de Murât, dont il faisait partie , eut à lutter contre 25,000 cavaliers, 40,000 hommes d'infanterie et une artillerie nombreuse. La présence de l'ennemi sur le territoire français sembla doubler l'énergie de Chastel. Il rassembla sous les murs de Paris tout ce qu'il put trouver de troupes disponibles dans les dépôts, et combattit avec sa valeur ordinaire. Sa division et celle du général BordesouUe, faisant partie du corps du duc de Raguse, furent repoussées jusqu'à la barrière de Ménilmontant. En 1815, Chastel fit partie du deuxième corps de l'armée, qui combattit en Belgique avec un courage digne d'un autre sort. Rentré dans la vie privée après les Cent- Jours, il vivait au sein de l'étude et entouré d'une société choisie, lorsqu'en 1820, on ne sait par quelle manœuvre, il fut signalé comme étant à la tête d'un complot qui aurait eu pour but l'enlèvement du duc d'Angoulême à son passage dans les environs de Lons-le-Saulnier. A cette occasion , le baron Chastel dirigea une poursuite en calomnie contre \& Drapeau blanc, dont l'éditeur responsable fut condamné par jugement rendu sur appel à Bourg, le 18 mai 1820. Il vécut depuis lors dans la retraite à Ferney- Voltaire*
Le Bas, Dict. cncyclop. de la France. — De Conrcellcs, Vict. des généraux français. — Victoires et conquêtes.
CHASTEL (du), foy. BvClîkTEL.
CHASTELAIN (Gcorgcs) , dit VAdventureuXy chroniqueur et littérateur bourguignon, né en 1403, mort le 20 mars 1475. Georges, fils de Jean Chastelain, extrait de la noble maison de Gavre et de Mamnes , vit le jour, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, « en l'impérial comté d'Alost en Flandres (1) »• A l'âge de sept ans il commença des études littéraires, qu'il interrompit pour suivre la carrière des- armes. Trèsjeune encore, il fit son entrée dans le monde, et servit comme écuyer. Georges , alors et plus
(1) Chronique (édition Buchon.), Panthéon Wt., 1837, page 4 et passim.
tard, visita la France et l'Angleterre; il suivit les grands événements de cette époque , sur les lieux mômes qui leur servirent de théâtre, et fut personnellement lié avec des principaux acteurs. C'est ainsi qu'il connut Charles Vil, les seigneurs de son sang ou de sa cour, la Pucelle et la plupart des personnages considérables de son temps. Le duc de Bourgogne , Philippe le Bon , son suzerain , se l'attacha pai-ticulièrement. Vers 1443, Georges quitta le service militaire, et vécut désormais dans l'intimité de ce prince, avec le titre de pannetier, puis d'orateur ou littérateur, puis enfin de chroniqueur officiel de la maison de Bourgogne. La cour de Philippe le Bon était alors sans rivale , même en France, pour la pompe, le luxe, la richesse extérieure; pour le nombre et le talent des officiers , littérateurs et artistes qui en relevaient l'éclat. La triple qualité dont Georges Chastelain y fut revêtu indique assez déjà l'estime et la renommée dont il jouissait. Personnellement attaché au grand duc de l'occident , il le servait de sa parole et de sa plume en plus d'une circonstance. Tantôt il dirigeait les représentations dramatiques destinées à l'amusement I du prince (1) et des courtisans, qu'il charmait luimême par des compositions nombreuses et très- ! goûtées. Tantôt il s'employait en négociations ; politiques et diplomatiques, auprès du roi de ! France (2) et d'autres souverains. Tantôt il se livrait , dans sa demeure , à la rédaction de '. la Chronique officielle (3). Vers 1455 , Georges ' Chastelain publia un opuscule en vers, dont le \ titre n'est pas connu , mais dont le texte nous a été conservé (4). Bien que conçu dans des ' termes fort graves et surtout très-obscurs , cet écrit , empreint de la morgue et de la hauteur bourguignonnes, fut regardé en France comme ; attentatoire à la dignité du souverain et de la noblesse. L'indignation , toute politique du reste, qu'il suscita faillit mettre en péril la sûreté personnelle de l'auteur, et le contraignit à se j justifier par une sorte de réplique en prose (5).
; •• (1) « A Georges Chastelain pour convertir et employer
! en certains habillements pour aucuns jeux par person-
! nages que Icelui seigneur (Pliilippe le Bon ) a fait jouer
par-devant lui en la ville de Nevers, 13 livres. »
; (Comptes des dépenses du duc, pour Tan 1454; dans les
Ducs de Botirgogne , par M. Léon de Laborde, 1849,
ln-^° ; preuves, tome I^'', page 417, n° i500.)
(2) « A Georges Chastelain, esculer, pannetier de monseigneur (le duc), pour reste d'un voyage par lui fait en France, pour les besognes et affaires de mon dit seigneur... ex livres viu sols. » (Comptes de l"an 1459, Ibid., n» 1836. )
(3) « A Georges Chastelain , dit de Mamlnes , chro- \ niqueur de mon dit seigneur, la somme de vingt livres, ' en considération de certaine maladie qui \v\ est na- ' guère survenue, et ainsi aidler à se défraier de la dite I ville de Bruxelles et s'en retourner avec mon dit seii gneur en la ville de Gand. » ( Comptes du 1^' octobre
1460 au 30 septembre 1461, Ibid., n° 1844. )
(4) II se trouve reproduit dans le morceau intitulé Exposition de Georges Chastelain sur vérité mal prise. ( Voyez les OEuvres de Chastelain, dans le Panthéon iitt., pag. 51S et suivantes.)
(5) Ibidem.
C'est à la même époque également , et sur la requête de Philippe le Bon , qu'il commença de rédiger son grand monument historique (1). Charles le Téméraire, qui succéda à son père en 1467, continua au chroniqueur en titre sa confiance et ses bonnes grâces ; il se plut même à augmenter en sa faveur les effets de cette libéralité. En 1473 , le duc tenant à Valenciennes un chapitre de la Toison-d'or, conféra la chevalerie à Georges Chastelain, avec le titre d'indiciaire y « comme à celui qui démonstroit par escripture authentique les admirables gestes des chevaliers et confrères de l'ordre (2) ». Dès le commencement du nouveau règne de ce duc, Chastelain s'était retiré â Valenciennes. Là, dans cette même ville qu'avait illustrée la plume de Froissart, en compagnie de Jean Molinet, son disciple et son continuateur, Georges Chastelain poursuivit son œuvre commencée (3). Il y joignit de nouvelles productions, telles que le Panégyrique de Philippe le Bon (4); le Temple de Boccace , ou consolation adressée à une reine d'Angleterre infortunée (Marguerite d'Anjou); la Récollection des merveilles advenues en nostre temps (5), et d'autres ouvrages restés interrompus. Il mourut dans cette même ville , et fut inhumé en l'église collégiale de Notre- Dame de la Salle-le-Comte, où il avait fondé, au prix de quatre livres tournois de rente , la solemnité de Saint-Georges, à Vhonneur de tous chevaliers (6).
Nous allons donner ci-après un relevé, aussi exact que possible , des œuvres littéraires et historiques de Cliastelain, en commençant par les premières.
Œuvres littéraires : — les Épitaphes de Hector et d'Achillès , avec lé jugement d'A^ lexandre le Grand (7) ; — Louanges de la
(1) Chronique de Chastelain , volume cité, Intraduo tion, page 4.
(S) Histoire de f^alenciennes, par Simon Le Roucq, manuscrit de la bibliothèque de cett« ville ; dans Bu chon, OEuvres de Chastelain {Panthéon Iitt. ), page cxii, y".
(3) Voyez le manuscrit de la Bibliothèque impériale n° 8349, fol. CXIJ, v°.
(4) « A Jehan Chenebaut, serviteur de Georges Chastelain , la somme de soixante sols, quand il a naguères apporté à mon dit seigneur ( Charles le Téméraire ) , en la ville de Brouxelles, ung livret de par son dit maistre, touchant le trespas de feu de très- noble mémoire monseigneur le duc Philippe, fait le xix° Jour du dit mois de juillet...» (Compte de 1467; Luborde , ouvrage cité. Ibid., n° 1926.)
(5) Dernière strophe.
(6) Panthéon, volume cité, page s lU, Le manuscrit 8349 de la Bibliothèque Impériale, qui contient un fragment de la grande chronique de Chastelain, est orné au feuillet cxij, verso, d'une vignette exécutée avec un talent des plus remarquables. La ligure placée à droite, et au premier plan de cette composition , nous montre Georges Chastelain présentant son livre au nouveau duc, et nous offre peut-être un portrait ressemblant du chroniqueur. Elle a été reproduite dans Gaignières, JU oisons étrangères, 1. 1, p. 84.
(7) Manuscrit de la Bibliothèque Impériale n» 7686. foL sa et suivants. Cet ouvrage a été Imprimé deux fols
très-glorieuse Vierge (1); — les douze Dames de Rhétorique (2) ; — Cent épistres ; — les deux Félicités ; — le Livre des trois divers Nobles ; — le Livre des humaines grâces ; — le Livre des Périls du monde (3) ; — le Livre du père à son fils; — le Livre du faux amoureux; — le Livre de la cause des infortunes ; — le Livre des abusements de cour (4); — le Livre de la trangtiillité des courages (5) ; — Vépitaphe de messire Jacques de Lalaing (6) ; — Le mystère, par personnages, de la France présentée au deffunt rotj Charles VW de ce nom (7) ; — Épistre (8) à Castel (religieux de Saint-Denis, chroniqueur officiel de Louis XI ) ; — le Lion bandé, panégyrique en vers de Philippe le Bon (9) ; — le Mirouer des nobles (iO); — VOultre d'amour (11); — Ballades , rondeaux, poésies diverses (12).
vers 1525. (Voyez Panthéon litt., volume cité, page xxxviij, noie I. )
(1) Manuscrit 300o de la Biblloth. impér., imprimé à Valcnciennes, vers 1500; in-l° de quelques feuillets. Un exemplaire de cet opuscule rarissime, vendu, Heber, 18 livres sterling 10 slicllings, se trouve à Paris, dans la bibliollièquc de M. Jérôme Piction, sous ce litre : S'ensuivent les chansons Ceorçiines. (Voyez Brunet, Manuel, 1842, torae I, page 642. )
(2) Manuscrits de la Bibliotlièque impériale de Paris 7892 (delà Grutliuse) cl 208 {voyezBachon, Payitheon litt., volume cité, page xxxvi, et manuscrit n" 783, Gérard, de la Bibliothèque de La Haye ; imprimé par M.Louis Balissier, Moulins, 1838, grand in-4°, figures. [,es principaux auteurs de cet ouvrage sont Jean Robertet et Montfcrrand , correspondants littéraires et Ici collaborateurs de Chastelain.
(3) On connaît une ancienne compcsition intitulée les Périls ou les douze Périls d'Enfer. Voyez dans cette biographie (Blondel [Robert] ), tome VI, col. S50), et Paulin Paris, Manitscrits français, etc., tome IV, page 1C4.
(4j Un autre contemporain de Georges Chastelain, le roi René d'.\njou, est l'auteur d'une composition intitulée l'abusé en cour.
(5) On ne connaît des articles 4 à 13 de la présente cnuméralion, que ces titres, mentionnés par Chastelain lui-même (voye.z Panthéon litt., volume cité, page 523). Jean Molinet indi^iue aussi comme étant de son maître à' innumé râbles canliquej, métrés vircjiHens, chans'.'ns orphcynes (ou georgines, voyez ci-dessus, Louanges, etc.), provei-bessalomoniques; tragédies, comédies ci sentences prosaïques. " Grand plenté de ses oeuvres », ajoutot-il « sont demeurées imparfaites i> {Panthéon litt., volume cité, page xxij).
(6) Manuscrit de la Bibliothèque royale de La Haye, Gérard, n° 783; imprimé plusieurs fois, à la suite de la Chronique de Lalaing, notamment dans l'édition de cette chronique faisant partie du Panthéon litt., i8i2, volume de Comines, etc., page 72(5.
(7) Manuscrit Gérard 783 ; publié par M. .K. Jubinal, Lettres à M. le comte de Salvandy sur la Bibliothèque de La Haye, etc.; Paris, 184C, ln-8°, pages 50,218 et siiivantrs.
(8) Manuscrit de la Bibliothèque impériale de Paris, Céleslins, n° 47, fol. 8V et suivants , avec la réponse de Castel. Manuscrit de la Bibliothèque royale de La Haye, Gérard, n" 783. Foy. Reiffenberg, Notice sur Chastelain (indiquée à la fin de cet article), page 110.
(9) Manuscrit, Bibliothèque impériale, 9337, 14 ( Delamarre), à la lin ; manuscrit de la Bibliothèque de La Haye, Gérard. n° 783.
(10) Manuscrit Gérard 783. Cf. Buchon, Panthéon litt., volume cité, page xxiv.
(11) Voyez Buchon , Ibidem.
<I2) iManuscrits, Bibliothèque impériale, Céleslins, 47, col. 80, 7C86; supplément français, n° G07, fol. 12î; voir
Œuvres historiques : — Exposition de Georges sur vérité mal prise (1) ; — le Temple de Boccace, ou d'aucuns nobles malheureux (2); — Opuscule en prose sur le traité de Péronne, passé en 1468 (3) ; — Déclaration de tous les hauts faits et glorieuses adventur es du duc de Bourgogne, suivie de V Éloge de Charles le Hardy (4) ; — Récollection des merveilles advenues en nostre temps (5); — la Grande chronique de Georges Chastelain, ou livre de tous les haulz et gransjaits de la chrétienté, souverainement de ce noble royaulme de France et de ses dépendances, depuis l'an vingt (1420) jusques à maintenant (1474), etc. (6).
Georges Chastelain fut en littérature une de CCS renommées aujourd'hui complètement éclipsées et dont l'éclat non-seulement est devenu un mystère, mais peut encore passer pour un problème. Salué des applaudissements sans réserve de ses contemporains, il semble que Chastelain n'ait pas même connu parmi eux de rivaux. Meschinot et Jean Robertet, autres
aussi les numéros 7383, S417 et 10,025 b; Bibliothèque de La Haye, Gérard, no 783 ; Voyez Jubinai, Lettres citées , page 50. — On trouvera daus les Lunettes des princes, Paris, Bignon, 1539, in-)2, page signée H 6 et suivantes, parmi les œuvres de Jean Meschinot, vingtcinq princes ou canevas de ballades, composés par Georges Chastelain. On attribue à notre auteur le livre de l'Instruction du jeune prince ( Ms. 19 de la Biblioth. roy. de Bruxelles ; imprimé en 15i7, à la suite du Tt'tnple, etc.), et le Passe-temps Michault, qui paraît être de Pierre Chastelain. A'oy. Noticede M. Reiffenberg déjà citée, page 229, et le Manuel du Libraire, 1842, tome 11, page 643, tome III, page 386.
(1) Manuscrit de la Bibliothèque roysie^de.Bruïeiles, signalé par M. Buchon (sans le numéro), Panthéon litt., OEuv. de Chastelain, page xvxil ; imprimé dans ce même volume, pages 513 et stiiv.
(2) Désigné aussi sous ce titre : le Livre de l'inconstance de Fortune; manuscrits de la Blbl- imp. de Paris, 7,427, 7,385;; imprimé avec d'autres pièces sous le titre: le Temple lehan Boccace ; Paris, Galliot-Dupré, 1517, in-ful. A'oy. Buchon, Panth. litt., OEuvr. de Chastelain, pages xxvti à xxxvi.
(3) Man'oscrit unique et inédit de la Bibliothèque de Tournay. yoy. Buchon, ibidem, pages xvi, xx, xxt, et 120, note 1.
(41 Manuscrit de la Bibl. Imp. n° 9,837, li, Dclamarre. M. Buchon a donné une courte notice de ce manuscrit dans le volume cité du Panthéon, pages xxxiv et xr.rr. l\ en a pnblié le texte dans le même volume, page 503 et suivantes.
(5) Lorsque cette pièce parut en France, elle n'y fut reçue qu'avec des corrections, ù cause de l'esprit 6o!/rguignon qui l'avait inspirée. 11 en exi'ite une dou-ble version, l'une originale et- entière, l'autre corrigée dans l'esprit /raîifais. Le texte complet delà première se trouve dans les manuscrits de la bibliothèque royale de Bruxelles n" (ii7 B, 5620 et autres. Ce texte a de publié par M. Reiffenberg dans le tome X de sou édition des Dites de /Jourgogne, par M. de lîarante. M. J. Plchon possède uu exemplaire imprimé de la clironique militaire et nfûciellc de Charles VII, par le liéraiilt Hcrrg, Paris, François Regnault, 1528, infol. .\ la fin du volume se trouve une version //'nîiçaisc manuscrite de la Becollection. M. Buchou l'a publiée à la suite de la version orlsio;.le, dans le volume du Panthéon qui contient les OEuvres de Chastelain, page xi.v et suivaiHes.
(C) Nous consacrerons ci-après à cet ouvrage quelques développements bibliographiques. — On a* fautivement attribué à Chastelain la Chronique de Lalaing, qui appartient à Charrolois, le Hérault et le Chevalier délibère, dont le véritable auteur est Olivier de la Marche.
oracles de leur temps tout à fait oubliés de nos jours, mettent simplement Georges le poëte audessus de Térence et au rang d'Homère (1). Afin que le lecteur puisse apprécier à son tour la valeur de ces éloges, nous extrairons des oeuvres poétiques de Chastelain un court spécimen , que nous choisirons avec impartialité : Ballade.
Souffle, Triton, en ta bucce argentine !
Muse, en musanl en ta douce musette,
Donne louange et gloire célestine
Au dieu Phébus, à la barbe roussette,
Qaand du vergier où crolst mainte noisette.
Où fleurs de Ij's yssenl par millions,
Accompaignc de mes petits lyons,
Ay combattu l'universel araigne
Qui m'a trouvé, par ses ri'bellions,
Lyon rampant (2) en croppe de tuontaigne (3).
Ces rapprochements faits par Jean Robertet peuvcut sembler actuellement incroyables; ils ne prouvent cependant que deux choses : la première, c'est qu'en 1470 l'éducation littéraire de nos aïeux, connue sous le nom mérité àerenaissance, n'était point encore accomplie; la seconde est que dans tous les temps les exagérations et les défauts les plus choquants , chez les hommes de talent et d'esprit une fois en possession de la célébrité, ne suscitent pas de la part de la foule une vogue moins suivie ni un engoûment moins passionné que leurs quahtés les plus véritables.
Georges Chastelain en effet était homme de talent et d'esprit. 11 l'a prouvé surtout ailleurs que dans ses œuvres de pure imagination. Aussi laisserons-nous ces dernières (et nous pensons en agissant ainsi servir sa mémoire) au sein de l'éternelle paix qui leur est due ; nous réserverons à sa Chronique, à son véritable titre d'honneur devant la postérité, l'espace restreint
(1) Entre les vifs en obtiens la eonronne Pour escripre soit en prose on en vers. Sur la terre que la mer environne Nul autre escript au tien, cler, ne foisonne.
Rn toy reluist la satyre de Perse, De Juvénal , aussi celle d'Orace ; Ton élégant parler Térence pe?'se (perce?)
Ton excellent, exquis et joyeux stille Qui n'est de riens plus bas que de Virgille
Tu ressarables Gorgias Léonin,
En oraison Pline second ou Tulle,
En histoire Tite l.ive ou Justin
Et Saluste, qui fit le Jiigurtin;
Pour commenter te rens équal à Jule ;
Nul autre escript le tien point ne recule;
Avec les bons, soit Lactance ou Homère,
Te puis logier, car fils es de leur mère.
( J. lîobertet à G. Chastelain, dans les Douze dames de rhétorique, 1838, in-/,° ; feuilles 3, 6, 7. ) Jean Mescliinot s'exprime ainsi :
O Georges, des autres le maistrc En la Rhéthorique scienre, etc.
(Les Lunettes des princes, ibidem, L. iiij.)
(2) Le lion rampant est la principale pièce héraldique des nombreux quartiers qui composaient l'écu de Philippe le Bon.
(3) Foy. la pièce entière, dans le volume cite du Panthéon, p. XXXTI.
que nous pouvons ici lui consacrer. On a vu que Georges Chastelain avait été requis par son maître de dresser ime sorte de mémorial universel de leur temps (1420-1474). Georges répondit activement à cette prescription ; et le peu qui nous est resté de son ouvrage est propre à nous faire concevoù* pour la partie perdue des regrets égaux à l'estime que nous inspire la partie conservée. Son histoire , à en juger par ses débris, fut tracée dans des proportions colossales. Au lieu de se borner, comme la plupart des chroniqueurs ses contemporains, à écrire sous la dictée d'un seul maître, ou de recopier servilement une semblable dictée, Georges Chastelain, on le voit (1), n'avait réuni ces documents partiels que comme de simples matériaux qu'il devait fondre et combiner avec le produit de ses explorations personnelles, et qu'il devait contrôler à l'aide de son intelligence et de sa crit!C[ue. Aucun écrivain du quinzième siècle ne lui est comparable sous ce premier rapport. Quant à l'impartialité (lui-même ne prétendait pas à l'indépendance) de ses jugements, Chastelain à cet égard ne se fit faute, et nous voudrions le croire sur parole (2), ni de sincères efforts, ni d'habiles protestations. Serviteur d'un potentat redoutable et sensible aux compliments, doué d'un talent remarquable pour l'éloge, et sans pair pour la satire, Georges Ciiastelain, en faisant brûler pour Philippe le Bon un perpétuel encens, se livra carrière aux dépens du roi de France : double jeu d'un profit certain, car cette seconde manière de flatter n'était pas, à coup sur, la moins goûtée du duc de Bourgogne. Georges avait d'ailleurs pour auxiliaires eu cela jusqu'à ses défauts littéraires. Le miel épais de sa rhétorique lui servit à merveille pour édulcorer le sel de véritables pamphlets ; et grâce aux phs traînants de son style, à la fuis pompeux et confus , il sut envelopper et faire pénétrer jusque sous les yeux du souverain (3) qu'il attaquait ses diatribes politiques. D'une autre part, le chroniqueur bourguignon s'assu rait ainsi la faveur de la postérité, toujours avide de révélations et -même de médisances. Qu'on nous permette, à l'appui de ces observations, de citer un fragment encore peu connu. C'est le portrait de Charles Vil, tracé par cette main de maître ;
« Cestuy Charles septiesme , de qui les hystùires entre les autres ses devanciers sont à
(1) Volume du Pantbéoa, /'foes7ne,"page 4.
(2) « Si requiers et supplie aux lisans , de quelque party qu'ils soient, François, Bourgoingnons ou Anglois, que de sur moy leur plaise oster toutes partialilés, suspicions et faveurs,; et en juger tel que me proteste : léal François avec mon prince , osant prononcer vérité contre mon maistre où besoing sera, et non me faingnant (feignant", de meismes contre François ny Anglois, desquels la gloire n'est à estaindre pour l'ung party ny l'autre, mais A chascun garder sa porcion selon l'advenir ( l'aventure ) et fortunes des cas. « ( Introduction, page 4 de l'édition du Panthéon littéraire.)
(3) Voy.. l'erposltinn 'le Georges sur veritc mai prise
esmerveaier pour les choses qui en son temps furent inopinables , à proprement le descripre au vif selon que Nature y avoit ouvré, pas n'estoit des plus espéciaulx de son œuvre; car moult estoit linge , et de corpulence maigre. Avoit feble fondacion et estrange marce, sans porcion; visage avoit blemme, mais spécieulx assez; parolle belle et bien aggréable et subtille, non de plus haulte oye. En luy logoit ung très-beau et gracieux maintien. Néantmoins aucuns vices soustenoit, souverainement trois : c'estoit muableté, diffidence, et au plus dur et le plus, c'estoyt envye pour la tierce.... Or, est vray que cestuy roy Charles, en ses jeusnes jours , se trouva inportuné beaucoup et moult oppressé de ses ennemis, tellement que les derrenières bornes de son réanime luy estoient ostées; es quelles encore Fortune lui estoit escharsse assez, et luy tenoit moult aigre l'esperit par maintes diverses tribulacions et adversitez, tous les jours nouvelles , tant du lez de ses ennemis Burgugnons et Anglez , qui aigrement le comprimoient , comme de ses propres gens mesmes. Routiers, Escotz, Espagnolz, Lombars, qui donnoient sur ly par haussage. En quoy, dévot à Dieu alors se montra assez, mes corrigé peut estre de la volunté de I>ieu d'aucuns ses délitz... II parvint en la fin plus haiiltement que pieça n'avoit fait roy, mes non pas tant seullement en clarté de ses vertus, mes par adjoustance aucune de ses vices, qui luy rend oient fruict et féhcité par inconvénient ; comme on pourroit dire que sa malheure et que ceulz qui gouvernoient son fet estoient cause de sa successive malédiction en r,alut , entendu que de diverses mains et par diverses natures d'ommes sa gloire a esté bastie et mise sus, et que de sa personne luy mesmes n'estoit pas homme belliceux. N'estoit l'obusle ny animeux homme pour faire de main propre , ne cerchoit mesmes l'estour ny rencontre ; ains , non asseuré entre cent mille, se fut espoventé d'un homme seul non congneu. Mais avoit des grâces à rencontre , que de sages et vaillans s'accompagnoit voulontiers et s'en souffroit conduire, aus quelz par dessus leur sens continuellement il adjoustoit nouvelle invencion : par quoy ce qu'il perdoit en vaillance, que naturellement n'avoit de luy mesmes, ce recouvroit-il en sens. De quoy il prouffitoit aux vaillans , et estoit vraysemblable que le sens qu'avoif de nature lui avoit été renfforcé encore au double , en son estroicte fortune par longue constraincte et lîérilleux dangiers qui forcément luy aguisèrentles esperits(l). »
On ne connaît jusqu'à présent que trois fragments de la chronique de Chastelain , qui devait remplir six gi'ands volumes in-folio. La première s'étend de 1419, et même, en comprenant une sorte de liminaire, elle remonte à l'année
(1) Fraijments inédits publies dans la Bibliothèque de
l'ccolc des chartes, tome IV, p. 77.
1407, puis s'arrête à 1422. La seconde reprend à 1461, et se pour<suit, avec des lacunes ou mutilations graves, jusqu'en 1474. Ces deux extrémités laissent entre elles un grand vide , qui correspond exaç1;ement au règne de Charles VII (1). La matièi-e qui les compose a été successivement (2) éditée par M. Buchon. En 1839 , M. Paul Lacroix a signalé (3) dans le manuscrit 176 de la Laurentienne de Florence une nouvelle portion de l'œuvre de Chastelain, qui paraît identique pour le fond, quoique dissemblable par des variantes graves , avec le contenu du manuscrit 256 de la Bibliothèque d'Arras, découvert par M. J. Quicherat, en 1841. Autant qu'on en peut juger par l'analyse critique (4) due à ce dernier écrivain, ces fragments i)réseatés par les deux manuscrits d'Arras et de Florence se rapportent heureusement au règne de Charles VU, et peuvent servir à diminuer la vaste lacune qu'on déplore. Mais il ne paraît pas qu'ils forment un récit complet et suivi, ni surtout qu'ils puissent combler totalement cette lacune.
Vallet de VmiVILLE.
Mss. 8348 et 8349 de la Bibliothèque impériale de Paris (5); 2S6 de la Bibliothèque d'Arras; 176 de la bibliothèque Laurentienne de Florence. — Buchon, collection des Chroniques nationales et du Panthéon littéraire. — Lacroix , Dissertations sur l'histoire de France, t. vn. — Quicherat , Bibliothèque de l'École des chartes. — Pontus Ileuterus , Rerum burgundicarum libri FI ,■ La Haye, 1639, in-S». — Goujet, Bibliothèque française,' tome IX, page 896. — Reiffenberg, Notice sur Georges Chastelain, à la suite des Ducs de Bourgogne; Bruxelles, i836, ln-8°.
CHASTELAIN ( Claude ), liturgiste français, né à Paris, vers 1639, mort dans la même ville, le 20 mars 1712. Il fut chanoine de la cathédrale de Paris. Il fit une étude spéciale de la liturgie, des rites et des cérémonies de l'Église, et voyagea dans ce but en France, en Italie, en Allemagne, étudiant partout avec soin les usages de chaque église, et visitant tout ce qu'il y avait de curieux dans les lieux, où il passait. On a de lui : Vn vocabulaire hagiologîque , dans le Dictionnaire étymologique de Ménage; — Une Vie de saint Chaumont ; Paris, 1699, in-12; — le Martyrologe romain, tra-
(1 ) Tout porte à croire que des raisons politiques contribuèrent à prohiber en France, pendant et après le règne de ce prince, la chronique bourguignonne. Ciest donc hors de l'ancienne France, et dans les riches trésors littéraires ayant appartenu à la maison de Bourgogne- Autriche, que l'on peut espérer de découvrir et que l'on a coiuiiicncé de retiouver les parties qui manquent de ce précieux ouvrage.
(2) CoUeclions des Chroniques nationales, 1887, in-S", et du Panthéon littéraire, 1837, gr. in-8^.
(3) Dissertations sur quelgttes points curieux de l'histoire de France, in-8° ; Paris, Techener, tome VII. Réimprimé dans les Mélanges de K, Champolllon-Flgeac, collection in-4° des documents inédits, etc., tome lit, page 307 et suivantes.
(4) Bibliothèque de l'École des chartes, tome IV, p. 62 et suiv. La Société de l'histoire de France possède une copie du manuscrit d'Arras, préparée pouf l'impression par feu M. Buchon et qu'elle se propose de publier.
(5) Ils contiennent les fragmenta de 1407 à 1422 , pnis de I '.Gi à T^74.
duit en français, avec des notes ; ibid., 1705, in-4° ; ouvrage non terminé ; — le Martyrologe universel, avec des additions et des notes ; ibid., 1709, 10-4°; — Relation de Vabbaye d'Orval , insérée dans l'Histoire des ordres monastiques, du P. Hélyot. Chastelain est l'auteur principal du Bréviaire de Paris, publié en 1680. Ce livre ayant été l'objet de quelques critiques, il y répondit par un écrit intitulé : Réponse aux remarques, etc.; Paris, 1681, in-S":
Richard et Giraud, Bibliothèque s^aerée. — Gonjet, Bibliothègue des auteurs ecclésiastiques du dix-huitième siécle,lt. I.
CHASTELAOf ( Jeon ) , médecin français , natif d'Agde, mort en 1715. Il fut professeur de médecine à Montpellier. On a de lui : Traité des convulsions et des vapeurs ; Paris, 1691, in-12.
Carrère, Uibl. litt. de la médecine.
CHASTELAIN ( Jean-Claude ) , conventionnel français, né le 4 décembre 1747 , mort à Subligny, en octobre 1824. Député à la Convention par le département de l'Yonne, il se fit remarquer par la modération de ses opinions , vota dans le procès de Louis XVI pour la détention et le bannissement à la paix , et dans le dernier appel, se prononça pour le sursis. Arrêté et mis en prison, comme l'un des signataires de la protestation du 31 mai 1793, il recouvra la liberté après la mort de Robespierre, devint membre du Conseil des Cinq-Cents, et fut nommé juge au tribunal de Sens, après le 18 brumaire. On a de lui : Pacte social combiné sur l'intérêt physigue, politique et moral de la nation française et autres nations; Paris,
Petite biographie convent.
CHASTBLARD ( Pierre de Boscosel de ) , poète français, né vers 1540, mort -en 1563. Il était de| la famille du| chevalier Bayard , et originaire du Dauphiné. D'abord page du connétable de Montmorency, il fut attaché ensuite à la maison du maréchal Damville. Il eut les défauts et les qualités des gentilshommes de son temps : spirituel, courageux, duelliste, indifférent en matière de religion et poète à ses moments d'amour et de loisir. « Chastelard, dit un de ses historiens, M. Dargaud , était un des héros du Pré- aux-Clercs ; et en ce temps-là c'étaiUun grand prestige à la cour et à la ville , auprès des femmes de quahté et des princesses. » 11 eut aussi l'amitié du grand poète de l'époque, Ronsard, qui encouragea ses débuts dans la langue des muses. Il apporta à la reine Marie Stuart , revenue en Ecosse , les regi'ets de son maître en poésie, et se chargea du présent d'un buffet de vaisselle d'argent , du prix de deux niille écus , envoyé par Marie à Ronsard , avec cette inscription : « A Ronsard , l'ApoUo françois. » Malheureusement Chastelard ne se contenta pas de ce rôle inoffensif d'intermédiaire ; subissant l'influence irrésistible de Marie Stuart,
NOUV. EIOGR. CNIVERS. — T. X.
il devint amoureux ae cette princesse ; et, légèreté inexcusable, puisque cet amour était sans issue, Marie encouragea le jeune gentilhomme. Celuici lui adressa des vers qui recèlent une passion profonde et comme un pressentiment de martyre. Il en est quelques-uns qui méritent d'être reproduits. Après l'invocation d'usage, Chastelard continue en ces termes :
O déesse, Ces buissons et ces arbres Qnl sont entour de moy.
Ces rochers et ces marbres Sçavent bien mon émoy ; Bref, rien de la nature N'ignore ma blessure,
Fors seulement Toi, qui prends nourriture En mon cruel tourment.
Mais s'il t'est agréable De me voir misdrable
En tourment tel , Mon malheur déplorable Soyt sur moy Immortel.
« Marie répondit à ces vers, dit l'historien que nous avons déjà cité; elle embrasa les sens, elle exalta l'imagination du pauvre gentilhomme , elle lui donna la fièvre et le délire. Chastelard, éperdu, décidé à tout, se cacha sous le lit de la reine, dont les dames le découvrirent. « Marie pardonna ; elle alla plus loin, elle encouragea de nouveau cet imprudent amour, et Chastelard s'oublia jusqu'à la folie. H se glissa dans le cabinet de toilette , et de là, pour la seconde fois, jusque sous le lit delà reine d'Ecosse, à Burnt-Island. Il fut encore découvert par Marie elle-même, selon les uns, et de nouveau par les femmes de la princesse, selon d'autres. Cette fois Marie sacrifia à l'opinion publique ce malheureux, dont elle avait causé l'égarement : elle se refusa à toutes les instances qui lui demandaient la grâce de Chastelard ; elle n'accorda même pas une commutation de la peine de mort prononcée contre Chastelard ; et pour comble de cruauté, cette femme, qui plus tard eût eu besoin qu'on usât de clémence envers elle, fit effacer, dit-on, les deux vers suivants, qju'une main inconnue avait gravés sur mi des lambris do sa chambre .:
Sur front de roy Que pardon soit.
Chastelard fut conduit à la Tolbooth. C'est en vain qu'Erskine, un de ses amis, tenta de le faire évader. Quant à lui , il se résigna à son sort, et fut courageux jusqu'à la fin. « Si je ne suis pas sans reproche, comme mon aïeul, disait-il, comme lui du moins je suis sans peur. »
<c Le jour venu, dit Brantôme, Chastelard ayant été mené sur l'échafaud , avant de monrir print en ses mains les hymnes de monsieur de Ronsard , et pour son étemelle consolation se mit à lire tout entièrement l'hymne de la Mort^ qui est très-bien fait et propre pour ne point abhorer la mort , ne s'aidant autrement d'aucun autre livre spirituel ni de ministre ni de confesseur. »