BTJB AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15. A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
Droits de reproduction et de traduction réserves,
A M, l'abbé barbe.
» ;i8i8) Mon cher ami,
Je pense sans cesse à toi; et, étant aussi séparé de mes parents, je ressens plus que jamais le besoin d'un ami, et je n'en puis trouver tel que toi. Je ne puis me rappeler sans une douce sensation ces petites promenades que nous faisions sur le sable, et qui nous délassaient si agréablement le corps et Fesprit. La pension où je suis ^ est, au moins, semblable à celle de M. Blériot; mais le fils du maître de pension est un excellent jeune homme et ne manque pas de connaissances. Je suis bien content que tu
1, L'institution Landry, à laquelle Sainte-Beuve avait gardé un inaltérable souvenir.
ne m'aies pas oublié, et je te prie, dès que tu auras fini la lettre, de la remettre à la maison, car j'aurai bien du plaisir à la lire. J'aime beaucoup notre professeur du lycée 1 ; je crois qu'il est impossible de mieux faire une classe que lui. Nous expliquons, en grec, Homère, IP livre de VIliade ; Vie de Cicéron, par Plutarque, et les Évangiles ; en latin, Salluste, Gwem de Jugurtha; les Pensées de Cicéron, et Yirgile, III^ livre, Énéide.
Je te donnerai sur notre classe de plus grands détails une autre fois, lorsque je répondrai à ta lettre. Je te conseille de ne pas trop travailler et de te reposer un peu, cette année, des fatigues de la dernière.
B..., qui est avec moi, travaille très bien et a l'air d'aimer l'étude. G..., que nous avons manqué de perdre, commence à se rétablir. Présente mes respects à tes parents et embrasse pour moi tes frères. Je me propose de t'écrire par M. G... et de te souhaiter une heureuse année.
Je t'embrasse; pense quelquefois à ton fidèle ami.
AU MÊME
Paris, -il janvier i819.
Cher ami,
Si j'ai tardé si longtemps à répondre à ton aimable lettre, n'en accuse pas ma paresse, encore moins mon cœur;
1. M. Gaillard, avec lequel Sainte-Betive resta lié au sortir de ses classes, comme on le verra bientôt par la suite de cette Correspondance.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 3 mais, malgré les fréquents congés qu'on a eus, je n'ai pu satisfaire mon désir.
Je suis charmé de voir que M. Haffreingue ^ sache apprécier tes connaissances, et qu'il te donne le rang que tu mérites. J'espère que tu profiteras, comme tu me l'as promis dans ta dernière lettre, du loisir que tu pourras avoir, et que tu n'oublieras pas un ami qui t'est aussi fidèlement attaché. Je commence à m'habituer à l'absence de ma chère maman; ce n'est pas que je n'en ressente tout le prix ; mais, quand je considère avec quelle rapidité ces trois premiers mois se sont écoulés, je m'engage à la patience, dans l'attente que les suivants se passant avec la même vitesse, je pourrai bientôt les embrasser ^ et revoir des amis que je ne puis retrouver nulle part ailleurs.
La religion est ce qui contribue beaucoup aussi à me consoler; à la maison, quand j'avais quelques petits chagrins, je les déposais dans le sein de mes bons parents, ou dans le tien, cher ami; car tu étais digne de cette confiance. Aujourd'hui, au contraire, je n'ai personne à qui je puisse les confier; alors je prie intérieurement le bon Dieu, et, par là, je m'ouvre une ressource pour dissiper ma peine.
J'observe le plus exactement que je peux tous mes devoirs, et ton exemple est toujours trop présent à mes yeux pour que jamais je m'écarte des bons principes que j'ai reçus. Je me trouve aussi très heureux d'avoir un aussi bon profes-
1. Chef d'institution préparatoire aux études ecclésiastiques, à Boulogne-su r-Mer .
2. Embrasser sa mère et sa tante, avec lesquelles il vivait à Boulogne-sur-Mer, et qui l'avaient élevé.
seur, et qui me soit aussi attaché : après M. Cloiiet c'est, je crois, celui qui m'a montré le plus d'affection et prodigué le plus de soins. Aussi je fais tous mes efforts pour le contenter et me conserver son amitié. Quand tu m'écriras, tu auras la bonté de médire, si tu le^sais, quels sont ceux de mes anciens camarades ou de mes connaissances qui ont le plus de succès; j'y prendrai toujours part, et ça me fera le plus grand plaisir. Ne crains pas, cher ami, de faire tes lettres trop longues ; tu ne saurais trop t*entretenir avec moi. Je voudrais pouvoir moi-même t'en dire davantage; mais mon cœur te parle assez, et le temps ne me permet pas de m'éteadre plus longuement. Embrasse pour moites frères, et présente mes respects à tes bons parents. Je t'aime et serai, pour la vie, Ton fidèle ami.
AU MÊME
Mon cher Barbe,
Quoique je sois en vacances, je n'ai pas grand temps à moi, continuant de prendre des leçons de mathématiques, et jouant de mon reste pour la littérature; c'est-à-dire profitant de ces quelques jours de loisir pour lire des ouvrages agréables qui me seront désormais interdits.
1. Un de ses professeurs à la pension Blériot, de Boulogne-sur- Mer. Parmi les livres de classe ayant appartenu à Sainte-Beuve, il s'en trouve un certain nombre qui portent un ex-libris ou un ex-dono^ signé de ce nom-là.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 5 Parmi ces derniers, je te citerai les Mémoires relatifs à la révolution française, qui sont recueillis d'une manière impartiale ; ceux de madame Campan avec ceux de madame Roland ; ceux de Ferrières avec ceux de Bail! y ; ceux de Lally-Tolendal avec ceux de Rabaut-Saint-Etienne, etc. Il y, a aussi ceux de Riouffe que tu as lus les vacances dernières, et dans lesquels il y a une imagination si jeune et si exaltée. C'est une chose bien digne de remarque et de réflexion que les récits différents et même contradictoires, faits des mêmes événements par des témoins oculaires, sur la bonne foi desquels on est, d'ailleurs, assez d'accord. Et si, pour les faits publics et ostensibles, il y a tant d'obscurité, qu'est-ce donc quand il s'agit des causes qui sont cachées? comment tirer d'un tel chaos d'autre vérité que celle-ci : qu'il y a eu bien des intrigants, des criminels, des corrupteurs et des corrompus; et que ce peuple, qui avait donné tant à espérer d'abord, est descendu, par la faute de ses flatteurs, à un degré d'immoralité tel, qu'on n'en retrouve d'exemple qu'à Rome, sous l'Empire ?
Quand les premières fureurs furent passées, et que la Convention eut légué la France au Directoire, c'est alors qu'on vit, ce me semble, tout ce qu'il y a de plus impudent dans le vice. La perversité avait gagné jusqu'aux plus basses classes delà société; et Pigault-Lebrun, dans ses romans scandaleux, n'a fait que peindre sans exagération les mœurs du pays où il vivait. Au milieu de tout ce hideux tableau il y avait de grands caractères, des Thraséas, des Helvidius, qui consolent un peu par le contraste de leurs vertus ; mais le commun de la société était flétri.
Vraiment, c'est un bien triste spectacle que celui que présente cette époque ; on doit y puiser des raisons pour en aimer davantage le temps où nous sommes venus. Je m'en félicite comme toi. Cependant, pour te parler franchement comme tu me parles, je te dirai, mon cher ami, qu'un passage de ta lettre ne m'a pas paru tout à fait d'accord avec mes idées, si toutefois j'ai le droit d'en avoir en ces matières si douteuses et si difficiles. Tu me dis que le gouvernement est un pouvoir servi par des ministres, ce qui est très juste; et tu ajoutes: « Pouvoir émané de Dieu seul, » etc. Sans doute, ce pouvoir vient de Dieu, en ce sens que tout en vient et qu'il est la source de tout ; mais je crois qu'il est une source plus prochaine et immédiate du pouvoir, et je vais tâcher de t'exposer mon sentiment.
Les hommes sont en société, c'est un fait ; ils ont des droits, et par conséquent des devoirs les uns envers les autres; c'en est un autre. S'ils étaient parfaits, ils se respecteraient mutuellement, et il n'y aurait pas besoin de gouvernement, de pouvoir qui maintînt l'ordre, puisque l'ordre existerait naturellement, dans notre hypothèse. Mais les hommes sont loin d'être parfaits ; ils le sentent euxmêmes. Pour obvier au désordre, ils nomment d'abord des juges, des magistrats, des gérontes ; voilà un commencement de gouvernement dans une petite société. Agrandis la scène ; imagine un groupe immense, joins-y la consécration du temps, et tu auras le gouvernement tel qu'il peut nous paraître.
Tu me diras, peut-être, que le premier père est le premier roi; et, alors, il serait vrai que la monarchie est
immédiatement divine. Mais, si un fils obéit à son père jusqu'à Fâge de raison, lorsqu'il a atteint cet âge, il n'obéit plus de la même manière; il a de la déférence pour le vieillard qui l'aime ; mais il examine son conseil, et se réserve de le suivre ou de ne pas le suivre. Si, tant qu'il obéit aveuglément, ou du moins sans hésiter, il peut paraître faire comme le citoyen à l'égard de la loi, certes, ce n'est plus quand il discute le conseil du vieillard et se permet quelquefois d'en écarter sa conduite.
Je crois que tu dois saisir mon idée, bien que mal exprimée. Elle me semble juste et non en contradiction avec ce qu'il y a de plus rigoureux dans nos croyances religieuses. — Observe bien, aussi, que de cette idée ne sortent pas toutes les conséquences désastreuses qu'on a voulu en tirer contre les gouvernements. Car, si les hommes ont créé un pouvoir, c'est qu'il était nécessaire ; s'il est nécessaire à une petite société, il l'est bien plus à une grande...
Je vois assez souvent M. Bousson^, qui est notre voisin ; il veut bien me donner les renseignements dont j'ai besoin et me traiter presque en camarade.
Adieu, mon cher ami; conserve-moi ton affection et écris-moi quelquefois tes réflexions, en attendant que nous puissions nous revoir.
1. M. Bousson, d'abord maître de philosophie chez' M. Haffreingiie, professait alors la même classe au collège Stanislas. Il fut plus tard professeur de philosophie à Charlemagne.
AU MÊME
Mon cher Barbe,
Je profite de roccasion annuelle pour te donner de mes nouvelles et t'en demander des tiennes. Je commence par te dire que j'ai publié mes deux volumes ^ et que je te les aurais envoyés, si j'en avais dans ce moment à ma disposition; il ne m'en reste aucun exemplaire, et ce sera, si tu le permets, pour plus tard. Je souhaiterais bien te les remettre moi-même, pour beaucoup de raisons ; j'aurais peur que, sans mes explications verbales, mon livre, fort sérieux et modéré sous tous les rapports pour nous autres littérateurs du monde, ne te parût, à toi solitaire religieux, bien frivole et bien profane. Tu en verras, au reste, une annonce dans la Quotidienne, du moins à ce que m'a promis l'un des rédacteurs de mes amis.
J'ai presque vu, il y a quelques mois, l'abbé de la Mennais chez Victor Hugo, mon voisin et mon ami bien cher. J'eusse été heureux de faire la connaissance de l'illustre écrivain, et je ne désespère pas que l'occasion s'en représente encore. Bien des événements se sont passés depuis que je t'ai écrit. Tu dois comprendre que la question est
1. Tableau historique et critique de la Poésie et du Théâtre français au XVI® siècle^ et Œuvres choisies de Pierre Ronsardy avec notice, notes et commentaires, 2 vol. iii-8'.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 9 plus compliquée qu'elle ne te paraissait d'abord ; que ce ne sont pas tout simplement la religion et Timpiété, la légitimité et la révolution, le bien et le mal qui sont en présence. — Ou plutôt, tu finiras, j'espère, par comprendre, au point où en sont venues les choses, que la question s'est simplifiée, et que, aujourd'hui, j'en suis certain dans mon âme et conscience, ce sont (à part quelques hommes de bonne foi et abusés) quelques intrigants, très violents, très indifférents en matière de croyance, mais avides du pouvoir, et furieux de le voir échapper, qui cherchent à troubler le pays et à remuer des cendres. Le temps, en passant sur les libéraux^ a frappé les vieux incorrigibles, qui sont de moins en moins nombreux, et a communiqué à tous ceux qui avaient quelque sens une modération qu'ils n'ont pas toujours eue. On s'est attaché sincèrement à la dynastie avec les garanties de la Restauration; on s'est entendu avec les royalistes-ultra, mais honnêtes gens, que l'âge et l'expérience ont aussi tempérés ; et il en est résulté une union forte, qui s'enracine de plus en plus, et promet stabilité à l'ordre de choses existant. — Au reste, sur tout cela, il y aurait tant à dire que je crains d'en avoir trop dit sans développements. Seulement, persuade-toi bien qu'il y a mille choses dont, en province, on ne peut avoir qu'une vue incomplète ; et suspends, le plus que tu pourras, ton jugement.
Je vais faire un petit voyage en Angleterre; mais je ne sais si j aurai le temps de repasser par Boulogne ; dans ce cas, tu serais sûr de ma visite.
Dis-moi comment tu vas, ce que tu fais, comment tu vis; rien ne saurait m'être indifférent de toi. Pour mon
compte, quoique je voie assez de monde et des gens distingués que j'aime et qui ont de la bonté pour moi ; quoiqu'il semble qu'avec un peu de constance et d'activité une carrière assez belle peut enfin s'ouvrir pour moi, j'ai souvent et même toujours un grand vide, de grandes défaillances d'âme, des ennuis, des désirs. Les doutes religieux y sont sans doute pour quelque chose ; et, quoique cet étal d'esprit tienne aussi à d'autres causes presque impossibles à analyser, les grandes et éternelles questions y interviennent fréquemment. C'est le lot de l'humanité. Mille amitiés.
Mes respects, à tes parents, et mes souvenirs à tes frères.
AU MÊME
Ce 3 janvier 1829.
Mon cher Barbe,
Je suis bien fâché de n'avoir pas reçu de tes nouvelles, cette année, par le retour de nos Boulonnais ; il y aura eu de leur faute ; ils n'auront pas été prendre tes commissions et tu n'auras pas voulu me répondre par la poste. J'espère qu'au moins tu auras eu une lettre de moi par G... Mais, cette fois, je t'en prie, ne me laisse pas sans réponse. Dismoi ce que tu fais, ce que tu penses ; ces communications, toutes rares et incomplètes qu'elles sont, nous tiennent toujours un peu au courant l'un de Tautre. J'espère, d'ailleurs, que cette année 1829 ne se passera pas sans que j'aie revu Boulogne, toi surtout... J'étais un peu trop pressé, à mon
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 11 retour d'Angleterre, pour passer par Boulogne, et surtout pour y rester comme il Faurait fallu. Aussi ai-je repris le chemin du Havre et de Rouen. J'avais, d'ailleurs, un nouveau volume sur le métier, qui est fini maintenant et va s'imprimer!. Mais je te porterai tout cela à la fois; c'est trop profane pour être envoyé de loin, sans explication et commentaire de vive voix ; d'ailleurs très inoffensif, sois-en sûr, pour la religion et la monarchie : c'est purement littéraire.
Je te dirai que, depuis la chute du ministère Yillèle, je vois les choses comme ceci : quoique le nouveau ministère soit mou, indécis, sans principes arrêtés, vivant, au jour le jour, de concessions et de restrictions, il n'est pas mauvais; et, s'il dure quelque temps encore, tout me paraît sauf; y compris, bien entendu, la dynastie et la religion, que l'autre ministère compromettait étrangement et d'une manière coupable au dernier degré. Un bon esprit modéré tend à s'établir et a déjà gagné la majorité des esprits; l'esprit constitutionnel pur, l'esprit de la monarchie selon la Charte. Car demande-toi de bonne foi si les gens, très estimables et très convaincus peut-être, dont tu peux connaître quelques-uns, voudraient et auraient voulu de la Charte? — La main sur la conscience, — non. — D'un autre côté, les vieux révolutionnaires, les plus convaincus, les plus intègres, gens estimables comme les autres, selon moi, auraient-ils voulu, voudraient-ils encore de la dynastie, sinon de la monarchie? — La main sur la conscience, — non. — Or, ce qui est à souhaiter, pourtant; ce qui est le