‹ Nouvelle correspondanceChapitre 10 sur 188 · A M. LOUIS NOËL · texte numérisé non relu

A M. LOUIS NOËL

Paris, 18 décembre 1835.

Monsieur,

Yous n'aviez pas besoin de tant de précautions pour me rappeler un souvenir amical qui ne m'était pas du tout échappé. J'ai souvent demandé de vos nouvelles à l'un de nos amis communs, Bussière, que j'ai l'avantage de connaître par vous, mais qui se plaint lui-même de vous avoir perdu de vue (non de pensée). J'ai su dans le temps les traverses et les malheurs qui vous étaient arrivés, et j'y ai pris part, appréciant quelle est votre sensibilité et votre qualité morale. Après ces années données à la douleur et

1. Ancien disciple de Victor Hugo en 1830, et qui avait connu Sainte-Beuve chez le poète des Orientales^ — devenu plus tard professeur au lycée de Saint-Omer.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 33 à rabattement, vous faites bien de vous reprendre : à votre âge, on ne donne pas ainsi sa démission de toute activité dans la vie. Même dans Tisolement et dans la province, il est bien des commerces consolateurs qui sont à votre main. Vous aimez l'étude, la poésie; la lecture seule des Anciens, des philosophes ou poètes, vous serait, j'en suis sûr, d'un grand charme. Entremêlée de quelques lectures modernes, elle redoublerait pour vous de saveur et d'à-propos. La composition reviendrait en son temps, si elle doit revenir. Les vers que vous m'adressez sont purs et sentis ; ils ont l'harmonie d'un cœur qui se plaint; mais leur intérêt tout particulier, et certaines difficultés d'insertion qui se renouvellent ici chaque fois qu'il est question de vers non signés par un des deux ou trois noms en crédit, font que je ne les proposerais à aucune des deux Revues. Mais continuez, monsieur, et ne vous abandonnez plus. La vie des personnes mômes qui semblent ou heureuses ou glorieuses est, à la bien prendre et à la voir de près, si triste, que celle des personnes malheureuses et opprimées du sort doit se trouver plus égale et plus tolérable.

Vous vous êtes fait, je crois, un peu d'illusion dans le temps sur Hugo, et vous vous en faites dans un sens contraire aujourd'hui. IL n'était pas tel autrefois que l'amitié le rêvait; il n'est pas tel aujourd'hui que certaine rumeur injuste le ferait être. Peu de personnes savent exactement ces choses intimes et vraies des hommes célèbres. Après avoir été plus que personne sous le premier charme, j'en suis venu à savoir bien le vrai sur ce caractère; je me trouve aussi être du très petit nombre qui sait au juste ce qui en est de sa vie et des causes qui l'ont mené là. Je

dois vous dire que c'est en ce que tant de gens blâment si haut en lui que je le trouve le moins blâmable. Son plus grand tort est dans l'orgueil immense et l'égoïsme infini d'une existence qui ne connaît qu'elle : tout le mal vient de là. Quant aux autres faiblesses, elles appellent l'indulgence tant qu'elles ne sont que des faiblesses. Mais c'est assez vous parler d'un sujet obscur et qui ne doit pas être un obstacle aux personnes qui, comme vous, l'aiment et lui ont quelque obligation d'autrefois, de lui garder un sentiment affectueux et désintéressé. Nous nous sommes tous fait, en entrant dans la vie, des idoles, une maîtresse, un poète; nous avons tracé en lettres d'or un idéal d'avenir et comme un programme à l'usage de ces personnes admirées; elles n'ont pas rempli notre programme; elles vont à leur guise, à notre désappointement. Ne leur en veuillons pas trop de nous être trompés sur elles et de ce qu'elles agissent sans nous consulter.

Agréez, monsieur, l'assurance de mon affectueuse estime.

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