A JEAN-JACQUES AMPÈRE
15 juillet i8o6.
Mon cher Ampère,
M. Lenormant m'a donné hier des nouvelles de la colonie de Dieppe et de l'agréable vie que vous y menez, des chants deux fois divins de Milton que vous y entendez, du travail de chacun (j'ai bien songé au vôtre qui, j'espère,
s'inaugure sous ces belles influences). Tout cela doit être, en effets si charmant de près, si enviable et regrettable de loin que, ne pouvant en jouir que par Timagination, . je veux du moins y être en quelque chose près de vous, y être mêlé du moins par mon nom prononcé, par un souvenir, et c'est vous que je charge de me rappeler un moment à votre illustre et aimable compagnie.. . B.. . et Fauriel sont les seuls de nos amis que j'aie vus, et nous avons dîné ensemble. Fauriel a déjà imprimé à peu près un volume de son Histoire ^, et il est dans les transes quand il pense aux trois autres volumes qui le menacent encore. B. . . n'a aucune de ces inquiétudes, il sort d'un volume, un autre sera prêt dans quelques jours et deux autres dans un mois; il est dans Taplomb du sage, heureux, et va voyager vers le Rhin. On a songé, à l'Abbaye, pour remplacer Fauriel cette année qui vient (si les trois volumes le tiennent trop), à Quinet, après en avoir, toutefois, déféré à Magnin ; mais il aurait fallu ou il faudrait que Quinet consentît à descendre à' Ahasvérus ou de Bonaparte à un essai de critique, d'histoire littéraire qu'on pût présenter comme échantillon à la Sorbonne, qui agrée les suppléants, et il s'est cabré à cette idée J'en ai parlé à M. Fauriel, qui craint que, si Quinet ne s'y prête pas, ce ne soit impossible; mais de meilleures influences qui ne cessent de favoriser notre ami errant amèneront peut-être à bon terme ce projet, qui
est encore un secret.
Gorcelle est venu à Paris l'autre jour. Lui et la famille
sont déjà très occupés de la publication des Mémoires du
1. Histoire de la Gaule méridionale sous les conquérants ger-* mains.
général Lafayette, qu'on prépare et qui paraîtront dans peu de mois. Mérimée, qui est revenu d'Angleterre et qui achève d'imprimer un Rapport sur tout ce qu il a visité dans le Midi de la France, repart pour la Bretagne avant peu. Voilà le maigre bulletin d'ici. Mieux vaut vivre comme vous le faites dans cette jolie Dieppe entre l'Océan et le paradis, ramassant des coquillages ou causant par le menu de nos fabuleuses conspirations et de nos comiques évasions. Il n'y a que la nalure, la solitude et l'amitié choisie qui soient sérieuses; le reste n'est qu'une mauvaise plaisanterie, aigre, criarde, desséchante et salissante. Adieu, cher Ampère, replongez -vous dans votre jeunesse, à loisir, ravivant par Tart ces émotions qu'on n'a qu'une fois. Encadrez dans votre Rome magnifique ces nuages du Nord qui ont passé sur les âmes de tous les neveux de Werther et de René; réalisez enfin pour tous ce que vous nous avez bien des fois raconté, ou à quelques amis intimes, ou à ces nuages mêmes qu'il faut ressaisir. ^ — M. Ballanche n'est-il pas le plus infatigable promeneur d'entre vous, comme il était ici le plus mondain ? Tâchez qu'il nous donne quelques belles pages; rappelez-lui que c'est à Dieppe, dans un cimetière, je crois, qu'il a lu, pour la première fois, cette Vision d'Hébal que nous relisons. Serrez-lui tendrement la main pour moi. — Dites à M. de Chateaubriand combien nous sommes assurés que ses ennuis de traduction nous vaudront un nouveau et unique monument ; remerciez-le aussi des particulières bontés dont il m'a honoré dans tous ces temps, et dont je demeure si touché. Je le Qirai également pour madame Récamier, qui me fait bien tort quelquefois en paraissant douter de la profonde et respec-
DE G. -A. SAINTE-BEUVE. 37 tueuse affection que je dois à cette bonté gracieuse qui fait époque dans la vie; mais non, et c'est un devoir même de cette bonté délicate de ne pas douter de ce qu'elle inspire.
Adieu, cher Ampère ; aimez-moi toujours un peu.
A MADAME PÉLEGRIN.
13 août 1836.
Madame et amie,
Au moment oii je devrais être chez vous à reprendre les douces habitudes auxquelles vous m'avez déjà si bien et si avant établi, je suis tout surpris et mécontent d'être encore ici et d'y devoir rester deux ou trois ours encore. Je me suis laissé charger de petites notes et corrections d'articles pour la Revue des Deux Mondes qui était en détresse et qui paraît lundi. J'ai voulu aussi chercher un livre que je n'avais point trouvé jusqu'ici pour un article que je projette sur madame de la Fayette; je n'ai trouvé ce livre que hier et je veux en prendre extrait avant de repartir. Voilà, madame, mes seules excuses pour n'être point encore de retour auprès de vous et de madame Gaillard et de toute votre paisible et douce maison...
Paris est tout tranquille et solitaire même. 11 n'y a aucun signe politique, et tout ce qui est grave est en Espa^ine comme vous pouvez le voir. Mais ce qu'il y avait pu avoir ici d'émotion à l'époque des fêtes est passé et s'est trouvé être peu fondé...
J'espère, madame, que vous avez repris un peu de bienêtre; il me tarde de me remettre au courant des nouvelles de Précy, des miracles du rebouteur, des conflits des docteurs, etc., etc.; il me tarde surtout de me retrouver près de votre fauteuil à jouir de votre conversation affectueuse. J'ai fait, dimanche dernier, cinq lieues à pied jusqu'après le confluent des deux routes. Vers deux heures environ, et commençant à avoir un peu chaud, j'ai rencontré la voiture qui venait de Beaumont, et elle m'a mis à Paris à cinq heures et demie.
A lundi, madame, ou à mardi au plus tard (car, lundi étant fête, je ne sais s'il y aura voiture) . — Offrez bien mes respects à madame Gaillard, à M. Gaillard, et croyezmoi
Yotre bien reconnaissant et dévoué.
Ma mère, qui a bien fait quelque chose pour me tenir cette semaine, vous dit mille choses.
A LA MÊME
C,Q mardi, %i septembre ^836.
Madame et amie,
Il m'en coûte beaucoup d'être ici à vous écrire cette lettre au lieu de vous porter moi-même ce que j'ai à vous dire et de revenir tout aussitôt dans votre douce hospitalité.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 39 Yoilà aujourd'hui le premier beau jour de soleii que nous ayons depuis que j'ai quitté Précy ; et je crains qu'il n*en *ait été de même pour vous, malgré l'exception habituelle du lieu. Ce froid humide s'est fait sentir à moi, et je suis véritablement soufïrant, sans aucune force, depuis huit jours. Je les ai passés à travailler, faute de mieux, et j'achève en ce moment ce que j 'aurais mieux aimé continuer là-bas.
J*ai vu M. Gaillard hier soir : il avait pris la peine de venir chez ma mère et je le croyais le lendemain à Fontainebleau, suivant ce qu'il m'avait dit, quand je l'ai rencontré le soir avec M. Viguier^, que je croyais en Hollande. 11 avait fait le projet de voir Fontainebleau avec MM. Leclerc et Hallays : la mort de M, de Jussieu a fait remettre la partie au lendemain. J'espère qu'à son retour nous dînerons avec lui et M. Yiguier.
N'hésitez pas, madame, pour vous, pour vos amis, à venir cet hiver, et, comme l'hiver commence tôt cette année, à venir en octobre à Paris et à vous laisser diriger de près et avec suite par vos médecins. Je vous dis cela avec grande conviction.
Je dirai dans deux ou trois jours à M. Gaillard si je partirai avec lui, ou si je resterai encore un peu de temps avant d'aller jouir près de vous de quelques dernières bonnes heures, de ces heures qu'on n'a point dans Paris, hélas! et il ne m'est point encore arrivé jamais, je crois, d'y rire comme à Précy.
l.Voir sur M. Yiguier, Nouveaux Lundis^ t. XI, l'article nécrologique qui lui est consacré.
Présentez tous mes respects et amitiés à madame Gaillard, pour qui j'ai le Rousseau de Musset-Pathay. A vous, madame, de cœur et de respect.
A M. l'abbé barbe.
Ce 1er octobre (i836).
Mon cher Barbe, J'ai été bien contrarié de ce contretemps qui m'a privé de te voir, toi qui venais de si loin. Pourquoi un petit mot d'avance ne m'a~t-il pas prévenu ? Je serais revenu de la campagne un jour plus tôt; nous nous serions remis à cette conversation de Tan dernier. Il faut désormais venir à Paris dans tes vacances ; ma mère trouvera moyen de te loger, si tu consens à te gêner un peu ; et ce nous serait très doux de t'avoir. J'étais allé aux champs, à une dizaine de lieues, pour me remettre un peu de fraîcheur dans l'esprit et pour y travailler, d'ailLurs, avec un peu de liberté: ce que j'ai fait, autant qu'on le peut dans six semaines. Mon Port-Royal^ h quoi je n'ai pas cessé de songer, et dont j'ai de plus en plus mûri la connaissance, n'est pourtant pas, à beaucoup près, terminé. J'ai toujours tant de choses à faire en travers de la principale , tant de nécessité que de caprice. Ainsi j'ai fait à la campagne des vers qui, dans mon idée, sont la mise en train d'un nouveau développement qui me demandera bien une année. Je suis dans l'âge de la production, et je sens qu'il me faut
DE C.-A. SAÎNTE-BEUVE. 41 travailler de tontes mes forces pour réaliser ; car, plus tard, la force diminue, même la pensée demeurant.
Je suis, d'ailleurs, assez triste, mon cher ami, au milieu même d'une vie fort occupée et assez régulière. Humainement, je suis triste de n'avoir pas plus de résultat ni de perspective matérielle de position, de fortune. En effet, je suis, sur ce point, comme au premier jour de mon début ; mon indépendance y gagne, et je sens, de plus en plus, qu'il est bon de voir les hommes, même supérieurs, avec une déférence libre et, autant qu'on le peut, d'égal à égal. Mon ambition, pourtant, et le sentiment de certaines forces inoccupées et sans application me font souffrir. Au reste, c'est encore là un fonds d'inspiration : l'observation s'aiguise à ce rôle, malgré soi contenu. Religieusement et spirituellement, je souffre aussi de l'absence de foi, de règle fixe et de pôle; j'ai le sentiment de ces choses; mais je n'ai pas ces choses mêmes, et bien des raisons s'y opposent. Je m'exphque pourquoi je ne les ai pas, j'analyse tout cela ; et, l'analyse faite, je suis plus loin de les avoir. C'est là une souffrance, et qui se redouble de la précédente. Une foi bien fondée serait une guérison à tout. Plus j'y pense, plus (à moins d'un changement divin et d'un rayon) plus donc je ne me crois capable que d'un christianisme, si je l'osais dire, éclectique ; choisissant dans le catholicisme, le piétisme, le jansénisme, le martinisme. Mais que faire sous ce grand nuage sans limites; et comment s'y guider, les jours oii le soleil de l'imagination ne l'éclairé pas et où tout devient brouillard ? Je sais tout ce qu'on peut m'opposer ; mais, pourtant, je-ne me sens pas capable jusqu'ici d'aller sincèrement au delà.
Voilà, mon ami, ce dont il faudrait s'entretenir avec toi ; et puis nous causerions des hommes que je connais trop bien la plupart, pour le malheur de mon enthousiasme. Les ayant abordés presque tous par le côté de Fadmiration et de la louange, je suis allé vite au fond, et je sais, par malheur, toute Thistoire de leur secrète vanité. Gela n'empêche pas^ je le sais, qu'ils n'aient grand talent et valeur; car le propre des choses d'ici-bas est ce mélange, cette contradiction, le faux à côté du vrai, le petit dans le grand, Fun n'empêchant pas l'autre; énigme, raillerie burlesque ou sanglante, qui n'a de solution grave et protonde que dans le christianisme.
Il est aussi des douleurs, une douleur qu'en causant avec toi il me serait difficile de ne pas toucher; je la toucherais seulement, ô mon ami, respectant ta profession grave et scrupuleuse ; je la toucherai pourtant, et tu me le pardonneras, car elle est le fond de mon cœur, et puis la douleur, religieusement gardée, consacre, purifie, expie beaucoup*.
A MADAME PÉLEGRIN,
Ce 26 août (1837)-
Chère madame, Votre aimable lettre m'est arrivée quand je quittais Paris,
1. Il y a ici (dans cette fin de lettre) comme un commencement de chapitre de Volupté.
DE G.-A. SAINTE-BEUVE. 43 et elle est venue me donner un regret de n'y pouvoir répondre aussitôt, et surtout de la manière qui m'aurait convenu, en me rendant à votre bonne invitation. J'ai passé les deux derniers mois dans une grande réclusion de travail et même de tristesse d'esprit; je croyais bien n'aller nulle part, et déjà les quinze premiers jours de mes vacances s'étaient écoulés dans cette idée, lorsque je me suis trouvé amené à une excursion que je ne comptais pas faire. Toute la disposition de mon temps va s'en ressentir ; en retournant dans quelques jours à Paris, je vais retrouver mille petites affaires et occupations accumulées, et cet arriéré, je le crains, me prendra les derniers jours de mes misérables vacances, qui finissent au 15 septembre. Si je pouvais pourtant y rogner quelques jours, ce serait avec un vif plaisir que je reverrais Précy et ses aimables hôtes, et que j'y ressaisirais des souvenirs qui, pour se faire déjà anciens, ne me sont que plus chers et plus présents.
J'ai vu que M. Gaillard avait passé à Paris, et il m'a laissé trace de son passage; mais c'était la veille même de son départ, et je n'ai pu chercher à l'atteindre. Veuillez, chère madame, lui dire mes amitiés, offrir mes affectueux hommages à madame Gaillard, donner un baiser au cher petit 1, et recevoir pour vous-même la somme de tout cela et de toute sorte de respects encore que je serais très heureux d'aller vous renouveler de vive voix dans votre aimable et doux pays.
1. M. Jules Gaillard, actuellement conseiller général de l'Oise, qui a bien voulu nous communiquer ces lettres.
A LA MÊME
Lausanne, ce 17 mars 1838.
Je suis bien en retard, madame, pour vous remercier de votre si aimable souvenir. C*est que je ne suis plus un homme de loisir, mais monsieur le professeur comme on dit. Je suis fatigué de plus, sans être malade, mais la tête est toute à ce travail inaccoutumé, et il faut faire taire le cœur, qui, d'ailleurs, est assez misérablement saignant. Je vis ici ne voyant personne à la lettre, qu'en masse à mon cours. J'ai eu rhonneur de voir une fois mademoiselle Pauline Gely au commencement de mon séjour : je rencontre plus fréquemment l'actif M. Gely. On avait eu la bonté de m'inviter chez eux à une soirée, mais il m'a fallu refuser. Quand j'ai une fois vociféré mon heure durant, je suis hors d'haleine jusqu'à mon heure du surlendemain. Grâce h tous ces soins, je m'en tirerai. Je ne quitterai pas Lausanne sans avoir acquitté votre petite dette.
Mais vous, madame, comment êtes- vous? où en est votre marche? et madame Gaillard et monsieur, et M. Yiguier, et tous? je n'ose y porter ma pensée; car, si je vivais un peu de ce côté de Paris, je ne tiendrais pas ici, et j'ai encore un long bout de sillon devant moi.
J'ai contracté ici de grandes obligations pour l'accueil et la bienveillance sérieuse et si soutenue. Je ne me flatte pas trop pourtant de ce genre de succès. On est curieux,
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 45 on aime assez à se distraire, et, faute de distraction plus vive, Port-Royal durant une heure remplit quelquefois l'objet.
— On dit qu'il y a ici de fort belles dames et qu'il en vient à mon cours. Comme j'ai de mauvais yeux, j'ai le regret de ne pas pouvoir discerner l'une de l'autre. C'est un ensemble rouge et blanc que je vois, et je parle devant.. .
Veuillez, madame, offrir mes plus vives affections dans le respect à madame Gaillard, à M. Gaillard, et les agréer pour vous-même, et vous dire que ce sera un jour heureux pour moi que celui où je me retrouverai à Précy, près de vous qui cheminerez enfin, sinon bien vite, dans quelque allée du jardin.