A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU SIÈCLE
15 août 18S8.
Je lis dans le Journal des Débats du 13 août un article conçu daas des termes tellement offensants et tellement erronés au sujet d'un homme honorable dont je suis Tami, M. Monnard, député du canton de Vaud à la Diète helvétique, que je crois devoir en relever la souveraine injustice. D'autres pourraient aussi bien que moi rectifier ce qui s'y trouve d'information inexacte sur un homme de si estimable caractère. M. Duchâtel, dont M. Monnard était le précepteur dès les années 1811 et 1812, pourrait apprendre au rédacteur de cet article inconvenant quel est le mérite modeste et le désintéressement moral du citoyen suisse traité d'ici avec cette hauteur pour avoir osé exprimer chez lui une opinion consciencieuse. M. Thiers, do' t M. Monnard fut pendant des années l'ami intime; M. Rossi, dont il fut le collègue en Diète; M. Dubois (du Globe) et ses collaborateurs, avec qui M. Monnard entretenait dha-
1. Le Siècle du 15 août 1838 inséra cette lettre en la faisant précéder de ces lignes :
ce Nous nous faisons un devoir de publier la lettre suivante, qui nous est adressée par un homme de talent et de cœur, et qui venge noblement un des membres les plus érainents de la Diète helvétique des railleries inconvenantes dirigées contre lui par les feuilles du Château. »
bituelles communications de littérature et de politique, seraient sur son compte d'une autorité supérieure à la mienne. M. Monnard a combattu dans son pays pour la liberté de la presse et pour la liberté de conscience, pendant que Ton combattait ici plus glorieusement, mais non plus courageusement, pour la même cause. Lui aussi, en ces années (1820-1830), essuyait des procès, encourait des condamnations, des suspensions, et aidait par la pratique à la conquête pénible des libertés que le contre-coup de notre révolution de 1830 assura enfin à son canton. Mais il est tout à fait inexact de dire que M. Monnard soit radical. M. Monnard, sans rompre avec ses principes ni avec ses opinions professées du temps de la lutte, ne les pousse pas aujourd'hui et ne les a jamais poussés à ce degré de vivacité et de rigueur qui constitue le radicalisme. Honnête homme avant tout, subissant souvent dans son propre pays les attaques de cette presse dont il a, Tun des premiers, enseigné le libre usage, il exprime les opinions que sa droiture lui dicte et ne cherche à flatter aucun parti ni aucune doctrine systématique. Bien que Suisse et citoyen de rhumble canton de Vaud, M. Monnard n'a pas une telle simplicité républicaine (selon l'expression de l'article des Débats)., que de croire que toute la France aies yeux sur lui : il s'inquiète beaucoup moins de ce qu'on loue ou de ce qu'on blâme, et beaucoup plus de ce qu'il croit juste. C'est là son caractère notoire dans son pays, et rien n'est plus fait pour y aigrir les esprits dans le conflit présent, rien n'est plus irnpolitique de la part d'un journal semiofliciel que de telles injures si mal trouvées. J^ai cru devoir, monsieur, moins encore à M. Monnard,
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 49 qui est au-dessus de cela, qu'à moi-même et à la vérité dont je me trouve informé sur son compte, de relever ce qu'il a plu à quelque bel esprit en belle humeur de débiter sur lui d'un ton aussi leste qu'outrageant.
A M. ARSÈNE HOUSSAYE
Ce 15 novembre i838.
Monsieur,
Ce n'est que d'hier que M. de Mars, par hasard, m'a appris que je pourrai vous attendre. J'ai été bien sensible à vos strophes sur cette Italie que j'ai moins vue que vous ne croyez, mais que j'ai entrevue du moins et emportée en mon cœur, bien que je l'aie presque saccagée, comme faisaient les Barbares pour Rome, en huit jours. Il en reste du moins de beaux lambeaux que répare ensuite avec lenteur le souvenir.
Votre vieille ballade me plaît beaucoup : j'attendais, pour parler poésie dans la Revue de Paris^ que Bonnaire, absent depuis tout ce temps, fut de retour, il ne l'est pas encore. Durant son absence, c'est Buloz qui tient les renés, et, pour la queslion poétique, j'aime mieux m'adresser à Bonnaire, plus débonnaire vraiment à la Muse.
Croyez à mes très cordiales sympathies.
À M. MONNÂRD,
Ce 25 août 1858.
J'ai moi-même été bienheureux de votre lettre , monsieur et bien cher ami. 11 y a longtemps que j'avais à vous répondre, à vous remercier pour un témoignage d'amitié que j'avais deviné entre les mains du directeur de la Revue des Deux Mondes et que la Revue du Nord m'a confirmé.
Sans vouloir parler politique, j'y prends bien part par mon sentiment. J'ai regretté beaucoup de ne pas m'être bien informé, lorsque j'étais à Lausanne, du détail des faits dans les relations de la France avec la Suisse depuis cinq ou six ans, et des griefs tant pour le fond que pour les procédés et le ton. Je n'ai rapporté qu'une impression que je sais bien être juste, mais que je ne puis démontrer. Cette dernière affaire (du prince Louis i) ne peut s'isoler, ce me semble, du reste et de tout l'ensemble des procédés de notre gouvernement. S*il ne vous était pas trop ennuyeux de me résumer avec précision l'ensemble des griefs depuis cinq ou six ans, tant pour le ton que pour le fond, et si cela n'était pas trop long, j'aurais à en faire usage à coup sûr, ne fût-ce que dans des
1. La France avait demandé l'expulsion du prince Louis- Napoléon à la Suisse, qui la refu*a.
conversations. J'apprends avec plaisir les nouvelles de votre aimable famille et ce qui va s'y ajouter de bonheur Si trop d'occupation et de fatigae m'a si souvent privé de jouir, comme je l'aurais voulu , du voisinage de madame Monnard et de ses charmantes filles, je n'ai pas moins été à tout moment des vôtres par le cœur durant ces sept mois ^ .
Je reçois ce matin même des nouvelles de nos amis Olivier, qui sont à Aigle et dont la destinée (académique) a encore une incertitude qui me peine; j'espère que cela ne durera plus longtemps.
Je n'ai pas revu M. Michelet depuis son retour, mais je sais bien de qui nous causerons tout d'abord avec plaisir. Yous l'aurez dédommagé de ceux qu'il n'aura pas vus.
J'ai repris ma vie d'ici ; mais elle est si diverse et si tiraillée, que j'en suis bien las déjà et que je me tourne de tous côtés pour voir où je pourrai goûter quelque repos, au moins durant une quinzaine d'automne. Mon Port- Royal commence à s'imprimer, mais avec toutes les leateurs d'un début. J'ai vu, depuis mon retour, assez peu de nos connaissances communes; j'ai causé avec M. Rossi, que j'ai rencontré un soir. Tous les autres sont aux champs ou en voyage.
Offrez mon souvenir à ceux de nos amis que vous verrez, à M. Vulliemin bien particulièrement. On dit M. Manuel 3 assez mal!