A MADAME
Ce dimanche 29.
Il vous dictait en souriant,
Vous écriviez sans le comprendre;
Ainsi, sans inconvénient,
On peut écrire un billet tendre...
Le vôtre, hélas! n'est que charmant.
Si nous étions au temps de Voltaire et de Saint-Lambert, je pourrais continuer longtemps sur ce ton dégagé sans paraître impertinent; mais tout le progrès de ce temps-ci, nos mœurs et nos rimes sévères, surtout nos âmes mélancoliques et moroses, ne permettraient pas de s'ébattre ainsi
sans se compromettre. Il faut donc, madanrie, vous répondre tout platenient que j'aurai grand bonheur à me rendre à votre invitation aimable pour lundi soir sept heures et demie; car, n'est-ce pas, c'est bien cela?
Pourtant, pour ne pas demeurer trop en reste envers tant de bonne grâce, je vous mets ici le sonnet de notre ami Guttinguer, qui vous sourira mieux que moi. — C'est en renvoyant à une dame les œuvres de Voiture :
Voici votre Voiture et son galant Permesse : Quoique guindé parfois, il est noble toujours. On voit tant de mauvais naturel de nos jours Que ce brillant monté m'a plu, je le confesse.
On voit (c'est un beau tort) que le commun le blesse, Et qu'il veut une langue à part pour ses amours; Qu'il croit les honorer par d'étranges discours ; C'est là de ces défauts où le cœur s'intéresse.
C'était le vrai pour lui que ce faux tant blâmé: Je sens que volontiers, femme, je l'eusse aimé. Il a d'ailleurs des vers pleins d'un tendre génie :
Tel est celui, charmant, qui jaiUit de son cœur : Il faut finir mes jours en V amour d/Uranie, Saurez-vous comme moi comprendre sa douceur?
C'est dans ces sentiments, madame, de notre ami Guttinguer, de Voiture (ce décorateur de la Guirlande de Julie)^ du seigneur et de quelques autres encore, qu'il faut bien que vous me permettiez de me dire aussi votre bien respectueusement et fidèlement dévoué.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE