A M. MONNARD
Ce mercredi, 7 novembre (l8o8)> Mon cher monsieur et ami,
J'apprends que M. Miçkiewicz est à Lausanne et qu'ii postule une chaire dans votre nouvelle Académie. Permettezmoi de vous recommander aussi vivement que je puis un homme si honorable et si intéressant. Poète de premier ordre, autant que je l'ai pu entrevoir à travers le voile des traductions, le Byron de son pays, mais un Byron moral et chrétien, il a en lui, dans ses destinées et dans celles de son pays malheureux, de quoi mériter toutes les sympathies, et depuis longtemps il a toute mon admiration. Sa vie ici a toujours été très retirée, et conforme à l'austère pudeur de la pauvreté, du génie et du malheur. Je l'ai trop peu connu personnellement, mais c'est là l'idée que tout m'en a donné, c'est celle qu'en ont ses amis, M. de Montalembert, le statuaire David. Je serais heureux de vous induire à la partager, et à la faire partager à ceux de vos collègues dont la déci.sion peut fixer son sort errant et lui donner une patrie.
J'écrirai bientôt à M. Vinet dans le même sens : soyez assez bon pour le prévenir, en lui disant toutes mes amitiés.
Je ne vous ai pas remercié de votre lettre de Lucernc;
charmant et digne d'è'ivQ cité, s'il n était trop long. C'est toute une figiiro littéraire, remise en lumière.
elle m'a été utile et je l'ai fait lire à ceux qu'elle concernait le plus. Mais ne revenons pas sur ces tristes choses, et puissent-elles s'effacer un jour des esprits le plus justement blessés !
Tâchez que mon souvenir ne s'efface pas tout à fait parmi vous, cher monsieur et ami; rappelez-le, s'il vous plaît, avec mes hommages, à madame Monnard, à mesdemoiseUes vos -filles; mais mademoiselle Clara est peut-être mariée déjà. Un mot de bonjour à nos chers Olivier, à qui j'écris bientôt.
J'ai pris une part bien sensible à la perta de ce bon M. Manuel. Que d'événements déjà, depuis le peu de mois que je vous ai quittés ! Surtout il y a le fossé profond de cette mort.
Croyez à mes sentiments les plus attachés et dévoués.
AU POÈTE MIÇKIEWICZ.
Jeudi, 28 novembre 1888.
Monsieur,
Je reçois une lettre de mes amis Olivier. L'Académie de Lausanne vient de prendre une décision à votre sujet. Elle a décidé, à Tunanimité et avec acclamation, de demander au Conseil d'État de vous appeler à un cours provisoire aux meilleures conditions et avec le maximum d'appointements. Vous voyez, monsieur, que, si le rayon de poésie perce un peu tard, il perce pourtant. Acceptez, je vous y engage.
DE C,-A. SAINTE-BEUVE. 55 Lausanne est un pays excellent, vous y trouverez (oserai -je dire?) une patrie... comme tant d'exilés! Une jeunesse morale, dévouée, patriotique, vous y entourera de liens affectueux. Entre tous, je vous recommande, comme un trésor de poésie, d'affection, de toutes les vertus aimables, le foyer de nos chers amis Olivier. Nulle part, vous ne pourriez vous appuyer plus fortement; si madame Miçkiewicz vous accompagnait, vous trouveriez de ce côté tout ce qui pourrait aider, alléger. Enfin, monsieur, je désirerais bien vivement, pour vous, pour Lausanne, que vous y élussiez séjour. Répondez donc, répondez vite : soit à M. Monnard, recteur de l'Académie, soit à Olivier, qui demeure rue Marteray (vous le savez).
Croyez à tous mes sentiments de respect et d'affection.
AU MÊME
21 décembre 1838.
Monsieur,
Je reçois une lettre de M. Olivier qui m'apprend que la lettre officielle de Lausanne a da vous être adressée; mais il craint qu'elle ne vous parvienne pas, car vous avez négligé, à ce qu'il paraît, d'indiquer une adresse précise. Il semble convaincu de la nécessité d'une réponse prompte de votre part, avec Penvoi du programme. M. Monnard m'envoie un mot également pour m'informer que le Conseil d'instruction publique attend, avec impatience, acceptation
et programme de vous. L'ouverture de l'Académie a lieu le 8 janvier : et tous vos amis de là-bas (et vous en avez beaucoup) paraissent souhaiter vivement que vous y soyez pour cette solennité d'installation.
En vous informant à la hâte de cet état des choses, je n'ai que le temps, monsieur, d'y joindre les expressions de mes vœux, pour la santé de madame Miçkie\vicz,-et de mes sentiments bien profonds envers vous.