‹ Nouvelle correspondanceChapitre 16 sur 188 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

A M. l'abbé barbe.

Ce 13 janvier 1839.

Cher Barbe,

Je voulais t'écrire depuis longtemps; j'ai laissé, à mon grand regret, partir M. HafFreingue sans avoir eu l'honneur de le voir : je n'ai rencontré, en allant chez lui, que M. A. G... Si j'ai été si inutile dans cette affaire qui vous était chère, et qui importait à tout Boulogne, j'ai besoin de t'en dire mes raisons.

Je ne suis rien, je n'ai aucune position sociale fixe; et, comme j'ai avec cela beaucoup de fierté et d'indépendance, je suis obligé à bien des ménagements de conduite pour ne pas donner à faux.

M. de Salvandy avait été obligeant et même empressé pour moi, à son arrivée au pouvoir. J'ai éludé ses offres; je l'en ai remercié en monnaie de poète, pour adoucir le refus. Mais, hors de là, je l'ai plutôt évité, pour ne

DE C.-A. SAINÏE-BEUVE. 57 pas m'exposer à de nouvelles offres^ auxquelles je n'étais pas plus disposé à céder : chaire de faculté en province, etc., etc.

Quant à Villemain, c'est un si chatouilleux et si vain personnage, que toute ma relation avec lui est une perpétuelle coquetterie. Entre nous, chaque bonne grâce de sa part, pour mes amis, me coûte une louange littéraire qu'il lui faut payer. Or je suis à bout de cela, et décidé (pour une quantité de petites raisons trop longues à déduire) à lui tenir un peu rigueur et stricte justice à l'avenir.

J'ai parlé à Cousin, qui m'a dit franchement que tout cela dépendait du maire, M. Adam; que, si celui-ci insistait, il finirait par obtenir. Personne ici dans le pouvoir ni ailleurs, même dans la presse opposante, n'a l'idée du droit et de la liberté. Il n'y avait d'autre mo}'en de réussir qu'en éludant, ajournant, amoindrissant la question. J'aurais voulu que M. HatTreingue vît M. Molé, homme sage, conciliant et désireux d'accommoder, lequel aurait arrangé la chose avec M. de Salvandy, homme loyal et chaleureux, mais extravagant et sans cesse ébouriffé. — Où en êtes-vous?

Si j'étais député, je parlerais ; j'exigerais de telles choses qui sont justes; je saurais me montrer. Mais, encore un coup, je ne suis rien, je n'ai aucune position imposante ni menaçante; et je dois tâcher de maintenir, par beaucoup de discrétion vis-à-vis de ces messieurs puissants, ma position d'homme du monde, poli, respectueux, mais si indépendant que, sauf la forme, je les côtoie d'égal à égal. Si je leur demandais aujourd'hui telle chose, ou je

serais traité sans conséquence et comme un homme sans crédit, et je leur répondrais une sottise; ou on me raccorderait, et, demain, il me faudrait payer, par ma conscience, sur ce qu'on jugerait à propos de me demander en retour.

Je tenais, mon cher ami, à te bien exposer ma situation vraie, pour que tu en dises ce que tu jugeras à propos à M. Haffreingue, en manière d'excuse.

Parle-moi un peu de toi et de tes travaux qui, j'espère, n'auront reçu aucune secousse notable de tout ce tracas pourtant inquiétant. Moi, depuis mon retour de Lausanne^ en juin dernier, je me suis laissé reprendre aisément à la vie de Paris. Je travaille; mais surtout je regarde, je vis en me dissipant, en tâchant toutefois de faire tourner à Fexpérience des hommes et des choses ces perpétuels écarts. Mon Port-Royal^ terminé sous une forme de cours, a besoin d'être revu pour devenir un livre; et je m'y mets par instants, mais à de trop lents intervalles pour être prêt cet hiver. Cela sortira, pourtant, quelque jour : nous verrons bien.

Ma mère se porte à merveille et te dit bien des souvenirs. Dis les miens à ton frère; aime-moi toujours et suismoi d'une pensée fidèle à travers ces vagues ou ces brouillards, oii tu me perds quelquefois de vue, mais d'où m.a pensée aussi te va fidèlement rejoindre.

Adieu, et écris»moi, mon cher Barbe.

E C.-A. SAINTE-BEUVÊ.

XXXlï.

A M. A.-S. GHAUDESAIGUES.

Mon cher Chaudesaigues,

J'avais à vous remercier, dès Lausanne, de l'article que j'y ai lu et dans lequel vous m'avez si indulgemment et amicalement traité. Je ne puis insister sur ce remerciement comme je le voudrais, parce que vous me diriez que vous avez exprimé votre pensée; mais, à travers la pensée même dont je ne me permets pas de vous remercier, il y a le ton, il y a le sentiment sympathique, et vous ne pouvez éluder pour cela ma reconnaissance. Quant au fond même des idées, il en est du moins dont je puis vous dire que vous avez rencontré tout à fait la mienne, par exemple quand vous avez considéré les Critiques et Portraits comme une dépendance de la partie élégiaque et romanesque, bien plutôt que comme des critiques exprès^ ses. Gela est tout à fait vrai, et à tel point que si, en réimprimant un jour les Critiques et Portraits^ on les rangeait par l'ordre chronologique des sujets que j'y traite, on ferait un contre sens; le véritable ordre est celui dans lequel je les ai écrits, selon mon émotion et mon caprice, et toujours dans la nuance particulière où j'étais moi-même dans le moment.

De même, il est très vrai que le roman de Volupté est comme un entre-deux et un arrière-fond mélangé de

Joseph Delorme et des Consolations : c'a été tout à fait ma

pensée.

Je pourrais vous dire encore bien des points où (louange à part et seulement comme indication critique) vous avez touché juste dans mes doigts le fil de revers de la tapisserie. Mais ce serait trop paraître juger moi-même un si flatteur jugement. Laissez-moi seulement vous redire la profonde gratitude de votre dévoué.

xxxin.

A MADAME LA COMTESSE MARIE d'AGOULT.

6 février -1840.

Voici un petit mot pour mademoiselle de la R..; si j'ai le plaisir de 1^ rencontrer chez vous ce soir, il est mieux qu'elle Tait auparavant. Comme je suis très obéissant, j'ai pensé à ce sonnet pour le petit cabinet ^; il m'est venu un peu au rebours de votre intention, je le crains ; aussi, si on l'inscrit quelque part, il faudra que ce soit, non pas à la porte d'entrée, mais à Fautre porte qui mène au petit divan turc, lequel, dites-vous, n'a pas été et ne sera jamais achevé. Enfin le voilà :

Petit boudoir auguste ! ô chapelle de gloire,

Qu'un goût noble et sévère a composée exprès,

Où tous les dieux mortels, gravant leurs simples traits,

Ressortent en airain sur la bordure noire,*

1. Petit cabinet servant de bibliothèque où madame d'Agoult avait groupé un certain nombre de médaillons de David d'Angers.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

Où les vivants aussi, déjà vieux de mémoire, Couronnés de renom bien avant le cyprès, Sous Gœthe leur Homère, et les plus grands plus près, Des lambris au plafond accomplissaient 1 histoire;

Et dans ce lieu pourtant presque religieux, Qui du boudoir n'a rien qu'un jour mystérieux Et qu'un parfum secret de déité suprême,

Assis à regarder, il m'est venu souvent

Que le mieux ne serait d'être incrusté là même,

Tandis que deux heureux causeraient au-devant.

A vous, madame.

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