‹ Nouvelle correspondanceChapitre 166 sur 188 · A M. E. BENOIST, PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE NANCY · texte numérisé non relu

A M. E. BENOIST, PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE NANCY

Ce 9 juillet i869.

Je vous remercie, cher monsieur, de toute cette peine que vous avez prise. Je viens d'arranger tout le passage sur Wagner, et j'espère que, cette fois, il ne sera pas mécontent. Je me suis procuré, depuis, cette troisième édition. J'ai Ribbeck, j'ai Peerlkamp, j'ai bien des choses sur Virgile, et vous suppléeriez amplement à ce que je n'ai pas.

Je ne puis cependant croire que le progrès sur ces textes soit indéfini. Il y a un moment où tout est vu, et où l'on ne peut plus guère renchérir qu'en raffinant i. Quand toute rAUemagne, tout le Nord se déclarerait pour la ponctuation de Danaum, etc., je ne céderais point. Je n'ai pas bien saisi vos observations sur les coupes de vers : tout ce que

1. Dans sa lettre du 12 août, Sainte-Beuve revient sur (^ettc opinion, et corrige ce qu'elle seiuble avoir d'excessif. Voir celte lettre et la note qui l'accompagne. (G. L.)

je sais, c'e^t que Virgile est le meilleur interprète musical do Virgile. Plus je le lis, moins je rencontre d'exemples d'une telle dislocation et interversion de mots que celle dont Peerlkamp a eu l'idée pour ce passage. Un élève de rhétorique qui arrangerait ainsi une phrase avec son Banaum manu me paraîtrait devoir manquer le prix. Je ne saurais jamais croire qu'un Italien, un Espagnol, un Portugais ou un jésuite de la bonne latinité française eût jamais eu l'idée que ringénieux et subtil Hollandais voudrait faire prévaloir. Vous voyez, cher monsieur, que je me livre à vous avec toutes mes faiblesses et mes opiniâtretés traditionnelles.

On ne s'aime un peu que quand on dispute beaucoup.

CCGXX.

A M. LOUIS ULBAGli.

Ce 26 juillet 1869.

Mon cher ami,

Vous savez ce que je pense de la pribon ou de la réclusion appliquée à des délits de presse: c'est une infamie, c'est un reste de barbarie, c'est une manière de dire aux gens: « Je ne puis vous torturer physiquement par des instruments et des ustensiles visibles ; mais je vous torturerai imperceptiblement, d'une manière non moins sûre, dans votre régime, dans votre hygiène, dans votre tempérament, dans tout le fond de votre organisme. — Je vous ôterai, sans en avoir l'air, des jours ou des années de vie. »

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 363 Trompez de votre mieux ces anodins torturers en vous promenant beaucoup dans le jardin du docteur et en multipliant Fexercice dans les mêmes allées.

J'ai lu le portrait Princeps, Le début en est très éloquent. Toute cette scène de Champagne est vivante, parlante et vraie. Depuis lors, l'acteur principal semblait avoir changé, et on ne saurait nier qu'il a rencontré quelquefois l'éclair et l'à-propos. Je crains qu'il ne les ait de nouveau perdus, et que nous n'en soyons revenus au tâtonnement et au silence. — Toute la suite du portrait est très habilement faite. Tout votre développement analytique joue et serpente en quelque sorte autour de ce mot d'une mère « Mon doux entêté ». Littérairement (et c'est le seul point de vue que je me permette), il y a eu là un tour de force d'habileté et une extrême difficulté vaincue.

Je vois chaque semaine notre ami d'Alton^; mais, depuis ces grandes chaleurs, je me sens bien bas, et j'ai un besoin de repos immense.

Courage ! de l'exercice ! beaucoup d'exercice !

Tout à vous.

1. Le comte d'Alton Shée, qui est le dernier qui ait occupé la plume de Sainte-Beuve, avec lequel il était parent. Le journal la Cloche, fondé par M. Louis Ulbach, publia, après la mort de Sainte-Beuve, un article inachevé sur le comte d'Alton Shée, qui a été recueilli depuis dans le tome XIII et dci nici' des Nouveaux Lundis.

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