‹ Nouvelle correspondanceChapitre 20 sur 188 · LETTRE DE M. TÔPFFER A M. PHILARÈTE CHASLES · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. TÔPFFER A M. PHILARÈTE CHASLES

Conservateur à la Bibliothèque Mazarine, à Tlnstitut.

Monsieur,

Sans M. Sainte-Beuve, qui m'y encourage par un amical avis, je n'aurais pas osé vous adresser mes ouvrages, car ils sont peu dignes de vous être offerts. Mais quelquefois, en voulant être modeste, on risque de sembler tout le contraire, et c'est une chance qu'il ne faut pas courir.

Je prie donc M. Cherbuliez, mon libraire, de vous faire parvenir mon hommage, que je vous supplie d'accepter pour ce qu'il est, monsieur : un hommage pas ambitieux, et qui s'honorerait infiniment déjà d'être accueilli par vous avec une indulgente et familière bonté. Ces pauvres enfants, vous n'en doutez pas, ne se savaient pas destinés à passer un jour sous vos yeux.

Mais voici qu'en faisant mon paquet, je ne sais trop qu'y mettre, trop qu'en retrancher. Au fond, ce sont de drôles d'ouvrages que les miens, je veux dire étrangement bigarrés et qui, assemblés, ont l'air d'une pacotille de je ue sais quoi.

Pour ne point vous laisser dans le cas d'y chercher un ordre ou un lien, je fais une série de romans, nouvelles et mélanges, — une de quelques opuscules, relatifs aux beaux-arts, — une enfin d'albums autographiés. Et parmi ces derniers, je me permets de glisser une ou deux relations de voyages à l'intention de

A UN COMPATRIOTE

22 août [iSki],

Monsieur,

Je reçois avec beaucoup de reconnaissance les ouvrages que vous me faites Fhonneor de m'adresser, et la lettre flatteuse que vous voulez bien y joindre.

Votre publication sur Leulîette ^ m'intéresse particulière-

quiconque autour de vous pourrait y trouver quelque récréation. Ce sont des voyages d'écoliers en vacances, avec incidents personnels et noms propres : aussi serai-je reconnaissant, si vous voulez bien ne pas vous dessaisir de ces deux cahiers. C'est sur cette pacotille que M. Charpentier s'est choisi de quoi faire une contrefaçon. J'ai considéré sa piraterie comme un succès bien plus certain pour moi que pour lui, et je ne me serai point trompé, monsieur, si c'est à ce petit livre que je dois l'honneur d'être connu de vous, et de vous exprimer ici directement mon admiration pour vos écrits et ma vive sympathie pour les doctrines et les principes que vous y professez. Agréez, je vous prie; l'expression du dévouement sincère et respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être,

Votre très obéissv^nt serviteur,

R. TÔPFFER.

Genève, ce 30 mai 1841.

1. Leuliette, écrivain boulonnais, fils d'un serrurier, et tout d'abord serrurier lui-même, joua un rôle important et honorable sous la Révolution, Il a laissé une renommée inattaquable et de sévère probité. Son compatriote et biographe, M. François Morand, qui a recueilli ses Lettres, lui a rendu pleine justice. Nous renvoyons à cette intéressante publication , qui a pour titre : Lettres écrites pendant la Révolution française^ par J.-J, Leuliette, et publiées sur ses manuscrits pour faire suite à ses Œuvres, par

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 71 ment. J*ai beaucoup entendu parler de lui; j'ai lu, de bonne heure, ses écrits, depuis V Eloge de Mirabeau jusqu'à la Réponse à Lally-TolendaL il n'est pas exact, pourtant, que j'aie jamais exprimé le dessein d'écrire sur lui avec développement. M. Daunou^, avec qui j'ai souvent causé de Leuliette, l'aura supposé ou désiré. Je vous dirai très franchement les assez petites raisons qui ont, peut-être, empêché l'idée de naître en moi.

Dans ce genre de Portraits que j'ai tâché de me faire, j'ai toujours choisi, autant que possible , des personnages qui eussent un certain côté poétique, ou, du moins, un certain charme plus ou moins légitime. Leuliette ne m'a rien paru offrir de tel. On me l'a trop raconté par le côté physique; ma mère, alors jeune fille. Ta beaucoup rencontré dans la maison Cavilliers ^ et on le raillait. Il était très

M. François Morand (une brochure in-S" de 69 pages, Paris et Boulogne-sur-Mer, — Parmi les livres de Sainte-Beuve,

qui lui venaient de son père, et qu'il avait conservés, nous avons retrouvé un Éloge funèbre d'Honoré-Riquetti, ci-devant Mirabeau, prononcé dans une séance du club des Amis de la Constitution^ après le service solennel, le 4^ avril 4791 ^ par J.-J. Leuliette, serrurier, soldat de la garde jiationale de Boulogne-sur-Mer ; — un Discours prononcé devant MM. les Députés chargés de souscrire au Pacte fédératif\ au nom du Régiment national de Boulognesur-Mer, par M. Leuliette, soldat dans ledit Régiment • mais le plus important ouvrage de Leulietie est son livre : Des Émigrés français, ou Réponse à M. de Lally-^Tolendal, un vol. in-8% Paris, an V (1797). — Il élait né en 1767 ; il mourut à Paris, en 1808', des suites d'un accident de voiture.

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