‹ Nouvelle correspondanceChapitre 33 sur 188 · AU DIRECTEUR DU CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DU CONSTITUTIONNEL

Ce mardi, 16 avril 1850.

Mon cher monsieur,

Permetlez-moi de m'étonner et de me plaindre.

Si l'article de lundi avait été remis au lendemain, rien de plus simple, quoique ce soit légèrement désagréable quand on fait tout pour être exact, et qu'on crève ses chevaux pour arriver à temps.

Mais cet ajournement me paraît inexplicable dans Tordre de nos relations habituelles. 11 vous était si aisé de me tâter d'un mot là-dessus.

Je suis blessé du procédé à plusieurs titres :

A titre de réticence singulière entre nous : la lune de miel évidemment est passée ;

En ce que cela me donne un tort d'inexactitude envers mon public, et qu'ici la bande de relâche est toute du fait du directeur ;

En ce que je me trouve frappé par là arbitrairement d'une retenue de cent vingt-cinq francs, dans une affaire où jamais la question d'argent n'a été soulevée comme difficulté de ma part.

Le genre de travail que j'avais entrepris au Constitutionnel ne pouvant se continuer qu^au moyen de la plus cor-

diale entente, vons me permettrez de trouver que je ne la

reconnais pas icL

Voici une lettre ci-jointe qui est pour le public, et que le Constitutionnel insérera, je Tespère, mais qui sera imprimée dans tous les cas.

L'article Pline ne passera pas, je le retire, et j'en dispose.

J'irai aujourd'hui, à quatre heures, au Journal, pour y toucher ce qui m'est dû, et dont j'exigerai qu'on défalque le prix de composition de l'article Pline, Il est juste que je supporte les frais de ma susceptibihté.

A M. ADOLPHE CAZALET.

J'ai bien à m'excuser d'être si en retard avec vous. Le Constitutionnel en est cause. Vous voudriez que j'y parlasse de M. Vinet et de M. Adolphe Monod. Vous pouvez croire que ce n'est pas la bonne volonté qui me manque. Mais je suis obligé de tenir compte du public à qui je m'adresse, et le choix de mes sujets est toujours concerté à l'avance entre la direction et moi. J'ai parlé bien incomplètement jusqu'ici de M. Vinet, mais j'en ai parlé deux fois, et j'ai jusqu'à un certain point acquitté ma dette, du moins la française, c'est-à-dire sans épuiser le sujet. Pour M. Monod, je sais tout son talent, bien que je ne Taie pas entendu; mais

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 123 un prédicateur aussi protestant^ aussi chrétien, calvinistement et augustiniennement parlant, me paraît à peu près impossible à être présenté aux lecteurs du Constitutionnel ; car nous sommes et nous resterons catholiques en France, même quand nous ne serons plus du tout chrétiens.

Cro3''ez, monsieur, à ma reconnaissance sincère pour vos aimables sentiments.

LXXYIl.

A MADAME ARSÈNE H OUSSAYE.

Ce 22 décembre (18S0).

Madame,

Je serais ingrat envers ma mère si je laissais à un autre le soin douloureux de vous annoncer que j'ai eu le malheur de la perdre le 17 novembre; elle est morte presque subitement, étant à peine indisposée de la veille et semblant déjà remise; elle a passé dans les bras de sa domestique. — Vous aviez été si parfaitement aimable et gracieuse pour elle, et elle me parlait encore de vous en ce sens, si peu de temps avant sa fin, que j'ai voulu vous exprimer ici moi-même ma douleur avec ma reconnaissance.

Je serre la main à Houssaye, et vous prie, madame, de recevoir l'expression de mon hommage.

LXXYIIL A M. l'aBBK barbe.

Ce 25 décembre (1850).

Mon cher ami,

J'ai été touché de ton bon souvenir et de ton témoignage de sympathie; tu ne m'aurais pas écrit que je n'en aurais pas douté davantage. Cette mort de ma pauvre mère, bien que prévue à son âge, a été encore un coup inattendu pour moi, tant elle a été prompte. Elle allait aussi bien que son grand âge le permettait : sa tête n'était pas affaiblie ; elle n'éprouvait que des douleurs de rhumatisme, de goutte. Elle avait éprouvé, la veille, une syncope, avec douleur à la région du cœur : cette douleur avait cédé aux remèdes ; elle était presque remise, et je la quittais, gaie et riante, à six heures et demie. — Une demi-heure après, la douleur revenait plus vive, et suspendait en un clin d'œil la circulation et la vie. — Je me croyais seul auparavant; et je m'aperçois, d'aujourd'hui seulement, que je suis vraiment seul et que je n'ai plus personne derrière moi.

Je n'ai, non plus, personne devant Tnoi, ayant laissé passer la saison du mariage et de ces liens qui renouent avec l'avenir. Je me suis jeté plus que jamais, depuis ces derniers temps, dans le travail : c'est une manière de tromper la vie ; et si, aux yeux de ceux qui, comme toi.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 125 ont la haute croyance, c'est un palliatif seulement, c'en est du moins le plus honorable et le moins préjudiciable qu'on puisse choisir. — Le travail auquel je me suis assujetti est si acharné, que je n'ai pas une minute pour les relations agréables de la vie, et à peine pour les devoirs indispensables de la société. D'ici à quelque temps, je verrai à détendre cette vie de manœuvre, et à me procurer un peu de loisir. Le premier loisir que j'aurai, j'aimerais à le consacrer à une petite visite au pays natal. Mais ce n'est là encore qu'une étoile à l'horizon.

Adieu, mon cher Barbe; garde-moi ta bonne amitié, et offre mes compliments à ton frère.

Tout à toi.

A M. JULES JANIN

Ce lundi 29 (-1850 ou 1831).

Mon cher Janin,

Vous m'écrivez mille bonnes choses ; je n'en veux prendre que ce qui vient en preuve de votre amitié. Vous me l'avez déjà prouvée en plus d'une occasion, et j'en suis resté touché comme je l'ai dû. Je vais vous lire avec l'intérêt que Fauteur et le sujet m'inspirent à tant de titres. — Croyez que je n'ai jamais mieux apprécié tout ce que vous valez et pouvez que depuis que j'essaye de ce même métier dont vous faites votre plaisir et le nôtre depuis

vingt ans déjà. — Je vais causer de vous avec la direction du Journal, avec qui je concerte d'ordinaire mes sujets, et il ne tiendra pas à moi que tout n'advienne selon ce que vous voulez bien désirer et ce que je désire aussi» Tout à vous, mon cher camarade.

■A M, ARSÈNE lïOUSSAYE.

Ce 23 (iSol).

Cher poète,

J'ai tant publié autrefois, dans la Revue de Paris, de mes vers tirés du portefeuille d'Amaury^ que je ne sais plus bien ce qui est sûrement inédit.

Je crois bien que les quelques vers {A une jeune fille) dans un des petits cahiers, Paroles^ vœux d'un cœur amoureux et timide, sont tout à fait inédits. — Je ne sais pas bien si la chanson Dans des coins bleus parsemés d'or n'est pas inédite. Je n'oserais vous en répondre.

Ces deux pièces de vers (Dans des coins Ueus, et Paroles, vœux d'un cœur, etc.) sont toutes deux dans la nouvelle édition des Poésies ; mais cette nouvelle édition est à peine en vente depuis quelques jours, quoique imprimée depuis plusieurs mois ; et vous pourriez les donner simplement comme tirés de la nouvelle édition.

DE C,-A. SAINTE-BEUVE. 1^7 Enfin, mon cher poète, tout ce que vous ferez ou ne ferez pas sera bien, et reçu avec reconnaissance. A vous.

J'ai reçu une lettre de Desplaces, qui est perdu et ennuyé dans la Béotie berrichonne : il me dit avoir fait une • pièce de vers, le Mal de Rousseau^ dont il est content.

AUMÊME.

Ce i®*" février 1852,

Mon cher Houssaye,

Ce n'est pas ici une recommandation ordinaire que je viens vous faire : un de mes jeunes et charmants amis, M. Octave Lacroix (qui n'est rien aux autres Lacroix), vient de faire la plus jolie petite pièce en vers, en un acte. C'est dans le genre Musset, Augier, Barthet^ mais sans imitation et avec une grâce naturelle. Je ne doute pas que cela, bien joué, ne fasse plaisir. Je viens vous prier de lui donner occasion de lire sa pièce; je ne puis m'adresser à Lireux en ce moment, et, dans tous les cas, vous sentez comme j'aime mieux avoir affaire directement à vous. Voulez-vous que M. Lacroix passe un jour vers trois heures au Théâtre-Français pour savoir de vous ou de M. Verteuil ce qui serait à faire ? Je suis sûr que, si vous aviez entendu la pièce, vous seriez gagné, Lacroix a écrit à mademoiselle Augustine Brohan qu'il connaît un peu, mais

elle n'a pas encore répondu. Je vous supplie, mon cher Houssaye, d'être en cette circonstance ce que je vous ai toujours trouvé pour moi.

Tout à vous.

A M. ADOLPHE CAZALET.

Paris, 21 février 1852.

. , . Vous vous faites une idée peu exacte de la façon de vivre à Paris et de la mienne en particulier, je vis dans ma chambre, travaillant, ne voyant personne au pied de la lettre, allant très peu à TAcadémie ; c'est une vie de misanthrope peut-être, mais elle est assez innocente, puisqu'il n'y entre aucune malveillance ni générale ni particulière. . .

Si je ne vous ai pas nommé dans mon article sur les poètes, ce n'est pas que je n'aie pensé à vous; mais j'ai craint, même en accordant une louange mêlée de critique, d'émouvoir une susceptibilité que je croyais connaître. En louant les sentiments affectueux qui s'épanchent dans vos vers,' la place m'aurait manqué d'ailleurs pour vous y démontrer ce que je considère comme des taches de goût. J'ai donc gardé le silence qui ne saurait être une injure quand on ne prétend parler que de quelques-uns^. . .

1. M. Adolphe Cazalet, olTicier d'Académie, ancien inspecteur des écoles, venait de publier, en 1852, un recueil de vers, Heures poétiques^ dont il avait fait hommage à Sainte-Beuve. — L'article

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