‹ Nouvelle correspondanceChapitre 34 sur 188 · A M. PHILARÈTE CHASLES · texte numérisé non relu

A M. PHILARÈTE CHASLES

Mon cher Ghasles,

Laissons, je vous prie, et oublions ce qui s'est passé. Je voudrais pouvoir causer avec vous froidement, sensément, de votre situation académique. Encore une fois, elle n'est pas mauvaise, si vous ne Faigrissez pas. Nous avons tous passé par là, par cette sorte d'attente d'antichambre très impatientante. Musset vient d'y passer lui-même. Une fois entré à l'Académie, bien des choses se calment et s'adoucissent; c'est de l'huile d'olive, socialement parlant. Mais, encore une fois, silence tant qu'on est candidat ; patience, pas d'irritation : « Nommez-moi, ou je pars pour Boston )>, n'est pas une manière de se présenter. « Nommez-moi, ou je reste et je reviens à la charge tant que vous ne m'aurez pas fait justice et bonne grâce », voilà la formule. La dignité n'est pas intéressée dans cette ambition

dont il est question dans le fragment de lettre ci-dessus a pour titre : De la poésie et des poètes en iSùS; (9 février 1852). Il a été recueilli, depuis, dans les Causeries du Lundis t. V. Au moment où il parut dans le Constitutionnel^ nous dit M. Cazalet, « ayant eu l'occasion d'écrire à Sainte-Beuve, je lui en fis mes humbles compliments et lui demandai pourquoi il ne m'avait pas logé en cette compagnie d'élite. C'était pure plaisanterie; mais, comme les lettres, les belles-lettres étaient un vrai culte pour Sainte- Beuve, et qu'il ne plaisantait pas, lui, en telle matière, il prit la chose au sérieux, me crut fâché, et se fit un devoir de m'exposer la raison de son silence ».

130 jNOUVELLE CORRÉSPONDAJNGE

toute littéraire et courtoise. En un mot, mon cher ami, détachez-vous de vos préoccupations (bien concevables), mais laissez-vous faire comme nous avons tous fait à ce moment où l'on n'est pas son propre pilote : c'est une entrée de port, et il faut des marins du cru pour que les meilleures mains franchissent la passe.

LXXXIY.

A. M. ERNEST RENATS.

Ce 29 août (4852).

Monsieur,

J'ai voulu, avant de répondre à votre aimable et beaucoup trop flatteuse lettre, avoir commencé du moins à vous lire. Je l'ai fait avec le plus grand plaisir et le plus grand profit. Cette méthode d'étudier l'esprit humain historiquement, et de découvrir les régularités mêmes qu'il observe dans ses mirages, est bien celle que je considère comme la vraie méthode philosophique. Mais que de science réelle il faut pour l'appliquer à des époques si éloignées et à des doctrines si ardues ! Votre Âverroës m'a instruit autant qu'intéressé : je m'étais toujours douté qu'il y avait des esprits forts, même du temps de saint Louis. Ce n'est jamais si difficile d'être esprit fort. Mais il ne suffit pas du coup de poing de la nature brutale qui rompt la cloison : ce coup de poing porté au christianisme a eu lieu, même avant saint Louis. Tout homme brutalement naturel, (aut

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 131 qu'il était en santé, ne manquait pas de raisons, de gros bon. sens pour justifier ses passions. Cest la grosse incrédulité du diable. Mais Tincrédulité raisonnée a été un peu plus difficile à inventer et à retrouver. Que vous montrez bien ce double rôle d'Averroës, devenu prétexte autant que cause d'incrédulité I Les orthodoxes ardents et parfois ébranlés du xiii^ siècle lui en voulaient comme Pascal à Montaigne. C'était leur Satan secret qui les tentait. D'autres qui penchaient pour lui ou qui allaient même au delà lui prêtaient de leurs hardiesses, comme les philosophes de la seconde moitié du xvm^ siècle mettaient sur le compte des Fréret leurs irréligions.

Je traduis en images qui me sont commodes ce que vous montrez dans la juste mesure. J'ai imaginé même que, parmi les réfutateurs d'Averroës, il y en avait qui le réfutaient exprès faiblement, contents d'avoir introduit les objections contre la religion, et faisant en sorte de se laisser battre. Plus on étudie l'histoire, plus on trouve que les hommes et les choses se sont beaucoup ressemblé sous les différences de forme et de costume. Ce que j'aime dans vos écrits, monsieur, c'est qu'en touchant à fond à ces questions philosophiques, vous ne vous y embarrassez pas et que votre esprit est hbre de la glu. Vous avez de grands desseins et tout ce qu'il faut pour les exécuter. Personne ne vous suivra avec plus d'intérêt que moi. Je voudrais pouvoir vous promettre de répéter quelques-unes de vos idées dans le Constitutionnel : mais Averroës est un bien gros sujet pour notre public, et il faudrait, pour l'introduire, je ne sais quel biais que je n'entrevois pas encore. Je ne perdrai pas de vue l'occasion si elle passe.

Laissez-moi aujourd'iiui seulement vous remercier de vos marques si honorables d'attention et de bienveillance, et croyez au retour de tous mes sentiments bien sincères.

A M. FORT CUL, MINISTRE DE l'instruction PUBLIQUE.

Ce 6 septembre 1852. Lundi.

Mon cher ministre, J'ai beaucoup réfléchi à la proposition que votre amitié m'a faite, la dernière fois que je vous ai vu : j'y ai réfléchi comme si je n'avais pas eu tout d'abord une réponse intime instinctive. Quand vous lirez mon article de ce matin au Constitutionnel^^ vous saurez cette réponse, car je n'attaquerais pas ainsi par son faible un homme à qui il me serait réservé de succéder. C'est pour le coup qu'on aurait droit de dire :

Hérite-t-on, grands dieux! de ceux qu'on assassine?

Je ne l'assassine pas, mais je le frappe, et, pour que je le puisse faire en tout honneur, il me faut être^ à son endroit, parfaitement désintéressé et indépendant.

1. L'article dont il est question ici, inséré depuis dans les Causeries du Lundi, à la date du 6 septembre 1852, est consacré à Rernardin de Saint-Pierre. C'est dans cet article qu'il faudrait chercher et retrouver la personnalité à laquelle Sainte-Beuve fait allusion. Dans tous les cas, il ne fut nommé professeur de Poésie latine au Collège de France qu'en 1854, en remplacement de M. Tissot.

DE C.-A. SAir^TE-BEUYE. 133 Je ne suis pas né pour la parole publique ; j*ai pu m'y plier par nécessité en deux circonstances, mais mes nerfs en crient encore; j'ai le front tendre (frontis mollities), non le front d'airain de l'orateur. Ma force et ma sécurité ne sont pas là. Je ne suis complètement moi que plume en main et dans le silence du cabinet. Si je puis rendre quelque service un peu étendu, c'est dans cette voie en y suivant volontiers mon moment et mon caprice.

Le professorat, au nom de l'État, demande un passé sans aucune légèreté, même poétique, une certaine gravité habituelle et actuelle que je n'ai jamais songé à secouer, mais qu'aussi je ne suis pas accoutumé à revêtir. Laissez moi donc, mon cher ministre, continuer à servir en volontaire la cause des lettres, en les rattachant, selon l'occasion, à cette cause que je considère comme celle de la société, de l'ordre et du bonheur pratique. — Il me reste dé tout cela un sentiment très cher de votre estime et une reconnaissance de votre amitié.

Tout à vous.

A M. JULES GUILLEMIN; A. MERVANS^

Pciris, 15 mai -i8o3.

Monsieur,

Je suis touché de votre attention flatteuse et de votre poétique envoi. Yous me dites que je suis trop absorbé

1. M. Jules Guillemiii avait eiivo^véà Sainte-Beuve un volume : Pi édes [Cliaion-sur-Saoïie, 1853).

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dans de hautes études pour lire des vers; mon regret me reporte vers les jours où je rêvais longtemps à la poésie, où je m'occupais d'un sonnet ou d'une chanson toute une matinée, et je ne crois pas que j'étais alors moins sérieux pour cela. Vos Lilas ont de la fraîcheur ; vos sonnets, dans leur irrégularité, ont de la grâce. Vous touchez à Béranger et à Méléagre. Il y a là de quoi charmer des journées et je vous les envie.

Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude et de ma considération distinguée.

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