A HIPPOLYTE LUCAS
Ce décembre 1860.
Mon cher ami,
Votre article si détaillé et si bienveillant me comble, et k Siècle, vraiment, fera de moi quelque chose.
J'ai à vous remercier du coup de main que vous donnez à ces volumes oii j'ai risqué beaucoup.
Votre cœur de Breton a dû protester plus d'une fois, et pourtant je n'ai été grisé, je vous assure, que par le désir de creuser mon sujet et d'amasser alentour toute sorte de documents précis et originaux. L'admiration littéraire est ce qui surnage et ce dont je crois ne m'être pas départi, quoiqu'on puisse tirer des volumes autre chose que ce que j'ai tiré moi-même. Sur un point, vous me permettrez une remarque. Je. ne crois pas, mon cher ami, que, s'il y a quelque ridicule dans l'alfaire des cent francs^, ce ridicule retombe sur moi. Quoi! des amis intimes, ou presque in-
1. Hippolyte Lucas avait rendu compte, dans le Siècle, des deux volumes de Chateaubriand et son groupe littéraire sous VEmpire, qui venaient de paraître. Il faut se reporter, pour l'intelligence de cette lettre, à la Préface de cet ouvrage, dans laquelle Sainte- Beuve explique que sa démission, en 1848, de conservateur à la Bibliothèque Mazarine provient de ce que, au lieu de le défendre contre une accusation odieuse et ridicule, et, de tous points indigne de son caractère, on y chercha plutôt des prétextes et des palliatifs.
times, sont portés par un coup de lame au Ministère, et ces amis, sans aucun droit, se mettent à m'interroger sur le passé, à me demander des . comptes ; ils croient (ou ils crient) à des chiffres fabuleux, et eux, qui ont prêté Poreille à la délation, ils n'ont ni assez d'attention, ni assez de pouvoir, ni assez de critique, pour vérifier ce fait, pour examiner et voir ce qui est. Supposez-les à ma place, supposez que j'aie ainsi interrogé MM. Carnot ou Jean Reynaud sur leur passé; qu'auraient-ils senti? Est-ce que je ne suis pas aussi honnête homme qu'eux, aussi délicat et aussi susceptible en fait de délicatesse? Il faut avouer (qu'on soit républicain ou non), que dans cette petite affaire ils ont été fort légers et ont eu la herlue. Je n'ai pas prétendu montrer autre chose. Quant à du fiel, mon cher ami, je puis vous assurer que je n'en avais que ce qu'il faut à Phonnête homme pour ne pas se laisser détremper et amollir. J'ai passé en Belgique l'année la plus laborieuse, la plus paisible, sans avoir les nerfs aigris le moins du monde, et beaucoup moins qu'on ne les avait ici. C'est là que j'ai amassé les matériaux de la plupart de mes Causeries du Lundi. J'insiste sur ce point parce que, véritablement, je vous ai trouvé un peu moins ami sur ceci que sur tout le reste. Mais je sais les exigences des milieux, et vous avez déjà tant fait, et avec tant de bonté et de bonne grâce, que j'ai moins bonne grâce moi-même à ne pas vous remercier purement et simplement* Tout à vous*
Excusez ce griffonnage*
DE G.-A. SAINTE-BJEUVE.
A M. PREVOST-PARADOL
Ce 28 décembre 1860 Je trouve, monsieur, mon nom cité d'une manière toute bienveillante et flatteuse dans votre article d'aujourd'hui. Je saisis cette occasion de vous remercier et de vous dire combien j'ai regretté de n'avoir pas en vous le juge que je désirais, pour ce livre de Chateaubriand. Croyez que c'était moins des éloges que j'attendais de vous, que le jugement d'un homme d'autant d'esprit, voulant bien me discuter et, au besoin, me contredire, mais répandant sur sa critique même de cet agrément qu'il met dans tout ce qu'il écrit. Il me semble que nous nous connaissons depuis longtemps, ^/et qu'à travers des dissidences même, il y a des points de réunion. C'en est un où je me rencontre avec tout le monde que de vous goûter.
Agréez, je vous prie, avec l'indulgence d'un ancien élève de l'École normale, les sentiments d'un professeur tout nouveau, mais qui aime à renouer^ autant qu'il le peut, la chaîne.
A M* POULET-MALASSIS
Ce 13 avril 1861.
Mon cher monsieur, Nous voilà donc en vente, mais j'entrevois qu'il y aura un peu de lenteur dans la mise en train. Quantité de pe-^
tites raisons, qu'il serait trop long d'énumérer, sont de nature à nous ralentir. Le prix d'abord, ces mots de première partie mis très en vue et puis mes lecteurs habituels ne sont pas accoutumés à m'aller chercher chez vous; il faut le temps de les en avertir. Comme je tiens pourtant à ce que votre obligeance envers moi ne vous soit pas trop onéreuse, je vous demande de remettre jusqu'à votre arrivée ici (car votre absence est le plus grand obstacle) l'effort et le coup de collier que nous donnerons de concert. Nous verrons ensemble les moyens d'obhger les principales trompettes de l'opinion à s'occuper de notre revenant % qui est chargé d'un bagage à moitié nouveau, dussent-elles sonner en partie contre moi. Ce qu'il vous faut, c'est du bruit. Attendons et résignons-nous à traîner un peu jusqu'à votre arrivée.
Agréez mille compliments affectueux.