‹ Nouvelle correspondanceChapitre 45 sur 188 · A M. JULES GAILLARD · texte numérisé non relu

A M. JULES GAILLARD

Ce ii mai -1860.

Cher ami,

Bien que je sache combien les paroles sont inutiles en ces moments douloureux, et que je n'en connaisse pas qui puissent consoler, je dois à l'amitié que vous m'avez toujours témoignée et à celle de madame Gaillard, de vous dire combien j'ai été frappé du coup qui vous a si rudement consternés. Je perds en votre excellent père un ami et un maître, le plus ancien qui me restât, puisque cette amitié qu'il eut, comme maître, pour moi encore enfant et arrivant à Paris, date de 1818, et elle m'a toujours suivi et accompagné depuis. Je lui ai dû, après son mariage, et dans des années qui étaient pleines pour vous de soleil, quelques-unes des meilleures saisons de ma vie et de ces souvenirs qui ne s'en vont qu'avec nous. Émancipé si à l'improviste par cette perte cruelle, vous n'oublierez jamais tout ce qu'il exigeait de vous, et que, s'il vous aimait dans une autre direction quelquefois que votre digne et incomparable mère, il ne vous aimait pas moins, et que c'est en combinant ce que tous deux vous demandent et vous demandaient, que vous serez tout à fait le jeune homme accompli et selon leur cœur. Vous sentez tout cela, cher ami, vous le démêlerez au milieu de votre douleur, mieux que je ne puis

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 161 vous le dire. Je ne voulais aujourd'hui que vous prier d'offrir à madame Gaillard et d'agréer pour vous la part bien grande que je prends dans votre affliction.

GX.

A M. POULET-MALASSIS

Ce 42 mai 1860,

Gher monsieur,

Puisque vous ne venez pas, il faut biea que je vous écrive. Ginq minutes d'entretien nous auraient fait tomber d'accord. On vous a envoyé des titres non corrigés, non revus par moi, et qui n'étaient pas plus à ma guise qu'à la vôtre.

Puisque pièces de vers i ne vous va pas, et que poèmes n'est pas exact, je mettrai tout simplement : « Nouvelle édition très augmentée. ))

Quant à l'épigraphe, laissez-moi la placer où je désire et comme je désire. Ge n'est pas une épigraphe de Joseph Delorme ; aussi ne doit-elle pas être au titre même de ce dernier. G'est moi, M. Sainte-Beuve, qui, professeur et déjà vieux, prends ma précaution et qui avertis, avant le

1. Il s'agissait d'une nouvelle édition des Poésies de Sainte- Beuve, dont l'éditeur Poulet-Malassis publia seulement la première partie. La deuxième partie parut plus tard chez Michel Lévy, qui racheta même l'édition de Poulet-Malassis pour avoir les deux volumes.

livre et en regard du livre, que ce sont des folies de jeunesse. Laissez-moi donc arranger cela (ce qui n'est pas aisé) avec les imprimeurs, qui ne Font pas encore mise comme je veux.

J'avais été content de cette imprimerie, à une publication précédente. Cette fois, je l'ai été moins. C'est mal tiré et mal imprimé. Quantité de" détails sont sans goût, et il est arrivé de petits accidents au tirage, par négligence ; notamment page 228.

Enfin, avec une copie abondante, ils ont trouvé moyen de faire un volume des plus minces, en tassant les pièces les unes sur les autres, et mettant des épigraphes en caractères imperceptibles.

Si nous faisons la deuxième partie, nous choisirons mieux.

Tout à vous.

A M. DE LESCURE

15 mai 1860.

Cher monsieur, J'ai lu votre spirituelle revanche de tous les Lui et Elle^, J'ai pu me faire une juste idée de votre sagacité à démêler le vrai à travers le romanesque ; car je sais les choses de ce temps-là, et cette chose en particulier autant que per-

1. Eux et Elles ^ Histoire d'un scandale^ Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1860, in-18 (à propos de Elle et Lui, par George Sand; Xwi, par madame Louise Colet ; Lui et Elle ^ par M. Paul de Musset.)

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 163 sonne, ayant eu l'honneur d'être le confident des deux, au moment même, et avant tout arrangement littéraire. Je vous assure que les choses sont plus touchantes et plus à la décharge de tous deux qu'elles ne se présentent dans ces apologies contradictoires et agressives dont vous vous êtes fait le rapporteur et le vengeur.

Tout à vous.

GXIL

A M. JULES JANIN

Ce 2 septembre 1860.

Mon cher ami,

Je ne suis pas ingrat ; j'ai été pris seulement et obéré de travail, la pire des dispositions pour lire ce léguer Horace, même quand vous nous y aidez si bien. Vous avez fait là une rude gageure : — rendre Horace dans tout son vif et comme s'il était Français, comme s'il était homme de journal, ayant fait ses satires, épîtres et art poétique en feuilletons, — ce qu'il eût fait probablement s'il eût vécu de nos jours. Vous y avez souvent réussi; vous avez entraîné Horace bras dessus, bras dessous; c'est enlevé : nous avons maintenant l'Horace-Janin ; Horace y a consenti et s'y est prêté avec beaucoup de bonne grâce, sûr qu'il était de rencontrer chez son compère bon sens et légèreté. — Pour les odes, je ferais quelque réserve, et je serais davantage pour le calque, — même pour Cass-Robine. Vous savez que nous avons gardé ce coin de romantique. Mais tout ce qui est naturel, causerie littéraire et fine, c'était affaire à vous.

A vous de tout cœur.

CXIH.

A M. ERNEST RENAN

Ce 9 septembre {-1860).

Cher confrère,

Je vous ai remercié, mais c'est vous féliciter aussi que je veux. Vous avez fait pour ce sujet ce que vous faites pour tout ce que vous traitez : il est élevé, vous l'avez élevé encore. Votre second article i ouvre des vues et achève des jugements. Port-Royal est un canton de plus, désormais, dans ce vaste domaine qui est vôtre et où vous promenez le coup d'œil tranquille et suprême de vos méditations comparées. Je vous ai procuré le thème et le prétexte. Voilà mon honneur. Je l'apprécie, et, depuis que vous avez ainsi parlé de moi, j'ai conscience d'être quelque chose de plus qu'auparavant pour le public, je parle du pubhc des juges.

J'irai vous voir avant votre départ , mais j'avais déjà trop tardé à vous redire et à vous dire cela.

Tout à vous.

1. Les articles sur Port-Royal au Journal des Débats sont des 28 et 30 août 1860.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

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