A M. GUSTAVE REVILLIOD
Ce 21 mars -1863.
Monsieur,
J'attendais, pour avoir l'honneur de vous remercier, d'avoir reçu le précieux volume annoncé. Comme il tarde cependant, et que maître Aubry paraît l'avoir oublié, je viens vous remercier à l'avance, en vous priant de lui faire réparer ses négligences. Laissez-moi vous dire, monsieur, combien je suis sensible à toutes ces marques de votre docte et bienveillante attention ; il fut un temps oi^i je vous aurais dit que je serais allé vous en exprimer de vive voix ma reconnaissance, en passant à Gonève, mais je ne passe plus nulle part, et je reste cloué oh je suis.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus obligés et les plus distingués.
1. Le savant et généreux Genevois, protecteur des sciences et des lettres»
NOUVELLE CORRESPOJNDANC
GLl.
A M. PHILARÈÏE GHASLES.
Ce 29 mars i86o.
Mon cher Ghasies,
Permettez-moi de vous parler en toute franchise. Vous n'avez pas à me faire de visite. J'aurais plutôt à vous en faire, car vous êtes d'un an ou deux, je crois, mon ancien. Yos titres ne sont pas en question : ce n'est à mes yeux qu'une affaire de possibilité, et j'agirai en conséquence.
Maintenant, comme je suis franc, je vous dirai que, dans votre cours du mardi 12 janvier de l'année dernière, vous vous êtes permis, à propos de Bonstetten, à qui vous m'avez fait rhonneur de me comparer, de faire rire votre auditoire à mes dépens. Vos propres termes ont été ceux-ci :
(c Bonstetten... un Genevois, inconnu aujourd'hui, qui était l'ami de madame de Staël, un homme qui avait plus d'un trait de ressemblance avec l'écrivain ondoyant, le plus ondoyant de notre époque, notre brillant ami M. Sainte-Beuve, qui sait si bien s'assimiler, prendre toutes les teintes, toutes les doctrines, qui est si fluide, si ondoyant, dis-^je, qui s'assimile admirablement les idées philosophiques, littéraires, politiques aussi (rires et applaudissements). Mais ne touchons pas à la politique, c'est chose trop délicate. »
Voilà ce que vous avez dit, il n'y a pas de négation possible ; vous le nieriez, à moi parlant, que je n'en croirais pas un mot; car j'admets volontiers que vous ne pensiez
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 203 pas à mal et que vous étiez ce matin-là un peu en pointe.
Mais je n'accepte point de tels éloges de la part de mes amis. Il vous arrive quelquefois de réclamer pour ce temps ci non des idées^ mais des caractères. Cela me fait sourire et vous me paraissez demander précisément le contraire de ce que vous possédez le mieux. Quis tulerit Gracchos...? Je crois avoir autant de caractère que vous, mon cher ami ; mais, en revanche, beaucoup moins d'idées.
J'ai évité de vous voir depuis ce jour-là; je l'éviterai encore. J'aurais à vous reprocher d'avoir, ce jour du 12 janvier, manqué à toutes les convenances envers un homme qui appartient nominalement encore au Collège de France, et qui est par conséquent votre collègue. Que diriez-vous donc et que feriez- vous, si j'étais une fois votre confrère?
Tout à vous, sans autre rancune.
CLÏI.
AU PRINCE NAPOLÉON
Ce 8 avril 1865.
Monseigneur,
En réfléchissant à l'entretien que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'accorder, je sens le besoin de vous remercier plus vivement encore de tant de bonté et d'attention de votre part pour ce qui me concerne, et de vous exprimer, plus nettement que je ne Tai fait sans doute en paroles, l'état vrai de mon esprit.
Lorsque, il y a quinze ans, j'ai pris parti spontanément et par ce que je crois avoir été du simple bon sens et du patriotisme pour le prince président, je n'ai fait que suivre l'impulsion de mon esprit, et, en me rangeant comme un volontaire zélé et presque seul entre les gens de lettres alors en vue sous le drapeau du prince, bientôt empereur, je n'ai songé qu'à me satisfaire, je l'avoue, et à rendre, à ma manière, le sentiment qui éclatait dans toute la France.
J'ai dû à l'empereur de travailler pendant quinze ans en paix et sécurité, sous un régime oh il est permis à chacun de développer ses facultés, de vaquer aux ti'avaux qui lui sont utiles ou chers : n'est-ce donc rien?
J'ai aujourd'hui soixante et un ans, dont quarante et un de carrière littéraire et vingt et un d'Académie. J'ai pu, durant ce laps heureux des quinze dernières années, acquérir, dans cette France restaurée et gouvernée par lui, un accroissement de réputation dans la voie modeste et moyenne que j'ai embrassée. Ce serait être ingrat que de ne pas lui en être, de ne pas lui en rester reconnaissant.
Cependant, l'idée d'obtenir quelque jour un témoignage particulier de l'estime du souverain ne pouvait m'être indifférente : ce témoignage, j'en conviens, il m'eût été doux de l'obtenir, puisque c'était à son service et, je puis dire, dans les cadres du régime consacré de son nom, que j'avais pu accroître mes titres à l'estime publique.
Une aussi haute récompensée que le Sénat n'était point entrée- d'elle-même dans ma pensée, et vous savez mieux que personne, monseigneur, à quelle occasion et par qui cette idée a pu d'abord m'être présentée.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 205 Je ne suis porté à me surfaire en rien : je sais la médiocrité du genre où je m'exerce ; j'ai cherché à l'étendre ; mais, même en me laissant dire que j y ai en partie réussi, je suis loin de m'exagérer la portée du succès. Seulement il appartient à uq souverain de mettre la dernière main aux choses et aux hommes, de prêter un peu à qui le sert et d'agrandir ce qu'il touche, de le consacrer dans l'opinion.
Depuis plusieurs mois, cette pensée bienveillante de l'empereur avait transpiré : je n'ai été pour rien dans cette divulgation ; je n'ai pu m'y opposer, mais je n'ai cessé de parler de cette haute faveur comme douteuse. Le public, cependant, qui aime à jouer avec les noms, s'est emparé de ce bruit ; l'opinion littéraire avait paru y applaudir. J'ai cru savoir, à un moment, qu'il en avait été réellement question. Le retard, Pajournement — comment dirai-je, n'osant dire le rejet ? — de cette bienveillante pensée, m'a laissé dans une autre situation qu'auparavant.
Après avoir touché à un but, j'ai paru en être écarté. La marque de la plus haute estime de la part du souverain a semblé souffrir des obstacles, des objections, des réserves. Je n'ai pu empêcher que cette situation nouvelle ne fût agitée, discutée, par amis et ennemis. — Je dis ennemis^ car j'ai eu l'honneur d'en acquérir quelques-uns par la ligne que j'ai suivie.
Personnellement, est-il besoin, monseigneur, de vous dire que je n'ai pu avoir qu'une pensée, qu'un désir sincère : me taire, éviter des explications que, d'ailleurs, je n'aurais pu donner qu'incomplètes (n'étant pas même bien informé); rester fidèle à mon passé, c est-à-dire à mon
dévouement connu pour un régime dont j'ai dès l'abord accepté et embrassé le principe et dont je désire avec tous les bons citoyens l'affermissement et la gloire : ce sont là mes sentiments ; m'en supposer d'autres serait ne pas me connaître. L'empereur, que j'ai eu si peu l'honneur d'approcher, peut croire que, quoi qu'il fasse ou ne fasse pas à mon égard, je demeure un de ceux qui. parmi les hommes d'étude, lui sont le plus dévoués, ainsi qu'à son régime, qui nous assure une France honorée et paisible.
J'ajouterai encore, monseigneur, que, du moment qu'une marque de sa haute estime a été envisagée par moi comme possible et prochaine, il a du m'être pénible de la sentir comme retirée ou remise en question; mais ce sentiment même que je ne dissimule pas en ce moment est de ceux que je puis confesser à vous, monseigneur, et que je confesserais à l'empereur lui-même. La bienveillance que Ton m'assure qu'il a gardée à mon égard l'a, d'ailleurs, adouci déjà et presque effacé.
Quelques mots que Votre Altesse m'a dits dans l'entretien de ce matin m'ont paru exiger ce surplus d'explications. Excusez-en la longueur, monseigneur, et daignez croire à la profonde reconnaissance que'j'ai pour vos bons offices en une affaire qui m'intéresse si fort,
Et à mon respectueux attachement.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
CLin.
A M. l'abbé barbe.
Mon cher Barbe,
Tu penses bien que j'ai été très touché de ta bonne lettre. Je n'aurais pas reçu tes félicitations que je n'y aurais pas moins cru ^ . Nos liens sont de ceux que le temps et les années ne sauraient atteindre. J'ai reçu ton présent intellectuel > ton traité de V Immortalité. Il me paraît des mieux faits, clair, simple, sans déclamation aucune; tous les faits, toutes les raisons, toutes les autorités sont rassemblés. Les beaux mots des sages anciens ou modernes, philosophes ou chrétiens, donnent à cette lecture un agrément sévère.
Si tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts ou au bord de la mer, je t'avouerai qu'après plus de quarante ans, j'en suis encore là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire; je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des arguments bien fermes ; mais, enfin, je n'ai jamais pu parvenir à me former, sur ce grave sujet, une foi, une croyance, une conviction qui subs'sle et ne s'ébranle pas le moment d'après. Ton livre me fait repasser méthodiquement par ces mêmes chemins. Je te sais gré de cette promenade élevée que te doit mon csprir, qui ne laisse pas d'être un peu fatigué et dégoûté bien souvent. J'espère te revoir encore, et renouer l'entretien