‹ Nouvelle correspondanceChapitre 53 sur 188 · CXLV · texte numérisé non relu

CXLV

A M. DE LESCURE

Ce Mi août 1864.

Vous me rendez moi-même, mon cher ami, un peu malheureux de ne pas faire tout comme vous désirez et comme je le voudrais. Mais d'abord, soyez tranquille, je ne suis pas si prêt de dételer que vous semblez le croire. J'ai déjà servi deux fois sept années comme le patriarche, et je continuerai de servir encore, du?sé-je n'avoir ni Rachel ni Lia ; et, quand bien même je les aurais, je ne renoncerais pas pour cela à mon métier. Ainsi vous y viendrez. Seulement, je cherche mon assiette à votre sujet; et ce ne peut guère être que Mathieu Marais i.

Vous devez voir, par le développement même de mes jugements sur des personnages que vous avez également traités, combien nous avons encore à faire pour nous entendre. Votre livre du Panthéon démoli m'a, je l'avouerai, reculé à votre égard.

Je vous jure, en mon âme et conscience, que ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, quand on parle des hommes de ce temps-là, ou bien on est soi-même l'homme d'une Vendée, d'une guerre civile, et ia guerre continue.

La France n'a pas à se repentir, même quand elle a eu des

1. M. de Lescure avait donné une édition de Mathieu Marais, à laquelle Sainte-Beuve a consacré deux articles, (l^ouveawv lundis, tome IX.)

torts; un peuple qui va son chemin et qui marche dans le sens de ses destinées ne se repent pas. Il n'y a rien de plus impitoyable que Thistoire; et, si Ton veut qu'elle s'attendrisse un peu, ce n'est qu'en se tenant dans les sentiments généraux de l'humanité.

Mais oui, vous avez une physionomie, et une physionomie brillante, animée, accentuée ; vos pensées et vos saillies vous sortent irrésistiblement; votre œil aFétincelle; je ne voudrais pas vous apaiser ni vous refroidir, même quand je le pourrais. Et cependant je voudrais vous rendre aussi juste et aussi raisonnable que je vous ai trouvé sur le compte de Senac de Meilhan et de Rivarol.

Se peut-il que, quand on a goûté du fruit et (pour parler tout bas) du poison de ces deux éminents esprits, on ne soit pas guéri désormais de toutes les ivresses, sauf à respecter toutes les religions ?

Vous me forcerez un jour à vous dire de ces impertinences-là en public. Mais vous Taurez voulu.

Tout à vous.

GXLYl.

A UN COMPATRIOTE

Ce 30 octobre i864.

Cher compatriote,

Il y a bien des choses dont j'aimerais à causer avec vous. Ma vie ne s'annonce pas comme devant s'alléger, ni me

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 197 procurer plus de loisir. L'idée de revoir Boulogne n'était liée, dans ma pensée, qu'à ce rêve d'un loisir final.

J'aurai, en retour, un renseignenient, et, peut-être, un service à vous demander. Je suis né en décembre 1804; mon père s'était marié et est mort en cette même année. Or, par suite de la négligence qui accompagne trop ordinairement la naissance d'un orphelin, les témoins de cette naissance, bien que gens de loi..., n'ont pas pris la peine de me faire inscrire sous le nom exact de mon père. Il en résulte que des coupons de rente, provenant de ma mère, qui avait pris le nom de son mari, de Sainte-Beuve^ ont passé entre mes mains et sont inscrits à un nom qui n'est pas régulièrement le mien, et ne peuvent être réunis aux coupons pris par moi en mon propre nom, Sainte- Beuve tout court.

Qu'y a-t-ii à faire pour régulariser et pour constater légalement l'identité ? On me dit qu'il ne faut pas moins qu'un arrêt du tribunal rectificatif de l'acte de naissance. Auriez-vous la bonté de me donner votre avis sur cette difficulté ?

Agréez, cher compatriote, l'expression de mes sentiments dévoués.

CXLYIJ.

AU PRINCE NAPOLÉON

Ce 29 janvier -1865.

Monseigneur,

Je viens solliciter toute votre indulgence si je ne puis me rendre à l'invitation de Votre Altesse, et laissez-moi, puis-

que vous avez daigné me témoigner un intérêt personnel

bien flatteur, m'ouvrir cette fois à vous.

Un changement longtemps retardé était devenu indispensable dans mon régime de vie. Je ne suffisais plus, dt^puis quelques mois, qu'à grand'peine au travail et au monde. Il m'a fallu opter. Je cesse en partie ma tâche de journaliste hebdomadaire, mais ce n'est que pour m'imposer une autre charge, celle d'un livre à faire. L'engagement en est pris, et je dois m'y mettre sans plus de délai 1. J'ai besoin pour cela de rassembler toutes mes forces, et, comme le moral se ramène au physique, il me devient impossible de concilier la vie du soir avec le travail du jour. Les espérances que de bienveillants et augustes amis (je puis leur donner ce nom) m'avaient fait entrevoir un moment, sont devenues vaines par leur durée même. J'ai dû y renoncer par bon sens et sagesse, et aussi en vertu d'un autre sentiment qui tient de trop près à la dignité intérieure et à l'estime de soi-même pour que Votre Altesse ne l'apprécie pas et puisse la blâmer. Dorénavant donc, je suis plus que jamais cet ouvrier littéraire que je me suis amusé un jour à décrire^ non seulement avec mon esprit, je puis vous l'assurer, monseigneur, mais avec ma conviction intime et ma propre expérience. Je n'y aurai aucun regret si vous voulez bien admettre et agréer mon

1. Sainte-Beuve avait reçu vingt mille francs de Mi\L Pereire, pour faire un ouvrage en deux volumes, devant servir d'Introduction à une Encyclopédie nouvelle. Ce vaste projet ayant été ensuite abandonné par MM. Pereire, Sainte-Beuve rendit par acomptes l'argent reçu. Les derniers cinq mille francs ont été remboursés après sa mort par son légataire universel.

2. Dans ses articles sur M. Le Play, Nouveaux Lundis, tome IX.

DE C.-A. SÀTNTE-BEUVE. 199 excuse. La Commission^ dont j'ai l'honneur de faire partie, sous votre présidence, nous est, grâce à vous, monseigneur, d'un travail trop agréable et trop facile, pour que j'y renonce, si ce n'est à la dernière extrémité. Il ne me reste, monseigneur, qu'à vous prier de donner grâce à ces explications bien familières, et à vous offrir l'expression de mon respectueux et sincère attachement.

A M. WILLIAM L. HUGHES

Ce -13 février 186».

Cher monsieur et ami.

Me permettez-vous de vous consulter sur le sens des premiers mots dans la citation suivante? C'est David Hume, qui écrit à la comtesse de Boufiflers à l'occasion du bruit, accrédité dans la société, que le prince de Conti, son ami (son amant depuis des années), allait se décider à l'épouser:

(( / was told of a man of superior sensé, no wise connected with you, who maintained in a public company that, if the report was true, nothing could give him a higher idea of the laudable and noble principles of your friend. The exécution of his purpose, he said, could not only be justified, but seemed a justice due to you. »

Il s'agit pour moi de savoir s'il faut mettre : « j'ai entendu

1. La Commission pour la publication (Je la Correspondance de Napoléon P%

'parler d'un homme de grand jugement, etc. », — ou bien, si le sens exact est : « j'ai entendu dire à un homme, etc. », cet homme parlant devant David Hume lui-même.

Comme c'est là un idiotisme, je ne vois que vous, cher monsieur et ami, pour m'éclairer en toute certitude.

Agréez d'avance mes remerciements et mes vieilles amitiés.

AU MÊME

Ce a mars -1863.

Cher monsieur,

Je vous remercie de la lecture que vous m'avez fait faire de l'article sur César. 11 m'a paru très intéressant et assez vrai dans l'enthousiasme. Ce n*est pas sur l'admiration pour César qu'on peut différer, c'est sur la manière de motiver cette admiration.

Je voudrais pouvoir donner mon nom au projet de votre ami. Mais je suis un grand sceptique en matière de semblables projets. Je doute fort que ce qui a réussi en Angleterre puisse réussir chez nous. Voyez ce que les livres deviennent dans les cabinets de lecture : que deviendraientils dans une librairie circulante? J'aimerais mieux vous dire que vous écrire ce que je pense de nous, de nos habitudes, de notre légèreté et de notre humeur destructive et gaspillante. Je ne voudrais pas décourager votre ami, mais

DE C.-A. SAINÏE-B.EUVE. 201 je ne puis prendra sur moi de l'encourager non plus. Estce que vous ne voyez pas ce que sont déjà devenues les Lectures qui réussissent si bien dans la société de Londres? Nous en avons fait ces Conférences^ où la iurie française s'est donné carrière et qui sont une fièvre de saison. Excusez-moi donc, cher monsieur, auprès de M. Yapp, et croyez qu'il faut que j'aie une répugnance bien motivée pour- ne pas céder en ceci à votre désir.

Tout à vous.

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