De George Sand
2. Roman alsacien, par Louis Lavater, c'est-à-dire M. Louis- Adolphe Spach, archiviste du Bas-Rhin de 1847 à 1853.
A M. l'abbé barbe.
Ce février 1835..
Mon cher Barbe,
J'apprends, par un de mes amis, qu'une lettre de Boulogne et d'une personne demeurant chez M. Haffreingue a du m'être remise; et, comme aussi je présume qu'elle ne peut être que de toi, je ne veux point ajouter à mon silence, déjà si long, un nouveau silence qui te semblerait un tort réel envers notre ancienne et toujours bien durable amitié. Car, quoique je ne t'écrive pas, mon cher Barbe, je ne songe pas moins fréquemment à toi et à tous les souvenirs qui nous sont communs et qui acquièrent encore plus d'autorité en s'éloignant. Des travaux interrompus, beaucoup de liens de tous les jours, mille gênes qui se sont succédé m'ont empêché de quitter Paris depuis plus de quatre ans ; et je n'ai pas, durant tout ce temps, passé, en tout, plus de trois semaines à la campagne, même dans les environs. C'est pour te dire que, si je ne suis pas allé à Boulogne, où tu es certainement la personne qui m'attirerait le plus, ce n'est pas que j'aie donné la préférence à d'autres lieux ni à d'autres objets d'une date moins ancienne dans mon cœur. Nous aurions tant à causer, mon cher ami, soit sur les remparts, dont le contour ne suffirait pas aux circuits et aux longueurs de nos conversations; soit du côté de cette vallée du Denacre où nous
• DE C. -A. SAINTE-BEUVE. ^7 avons cheminé tant de fois ; soit aux bords de la mer que nous aimions à côtoyer au loin dans nos après-dînés du jeudi ! Des lettres ne peuvent en rien suppléer à ce que la parole directe rendrait seule, au gré de notre promptitude et de notre abondance; et c'est, en grande partie, pourquoi je ne f écris pas, considéraat que ce que je te pourrais dire en quelques lignes n'est rien, au prix de ce que nous désirons et de ce dont est véritablement affamée notre amitié si longtemps sevrée.
Ma situation littéraire extérieure s'est beaucoup plus améliorée que ma situation matérielle. Je te l'avouerai, je ne vis que de ce que j'écris; et, sans ma mère, qui y met beaucoup du sien, je ne suffirais pas aux dépenses croissantes et cependant modérées auxquelles je suis par degrés porté. C'est une des causes, je te le dis bien bas, de moa peu de voyages hors de Paris; et, quoique ce ne soit pas la seule, ce n'est pas la moindre. Je n'ai pas, d'ailleurs, à me plaindre, et j'ai prospéré plus que je n'aurais osé prétendre. Il me reste maintenant à bien employer les moyens et instruments littéraires dont je dispose, à faire de mon temps et de mon esprit une application de plus en plus bonne ; c'est à quoi je tâcherai. Je m'occupe, en ce moment, d'une histoire littéraire de Port-Royal et des solitaires qui s'y rattachent; c'est une belle part de l'histoire littéraire du xvii® siècle, la plus belle peut-être, en y faisant rentrer Racine, Despréaux même, madame de Sévigné un peu, et en parlant, par occasion, de Bossuet et Fénelon, qui eurent des rapports, de contradiction, il est vrai, avec le jansénisme. J'espère, à la fin de l'année, être avancé dans ce travail, dont je suis pourtant trop souvent distrait par d'autres travaux
secondaires de Revue ou autres. Quant aux journaux, je les ai tout à fait quittés, et n'y rentrerai pas.
Mes sentiments, mon ami, sur les points qui nous touchent le plus et que nous traitions déjà, il y a tant d'années, le long de nos grèves en vue de la mer (comme saint Augustin ou Minutius Félix à Ostie), mes sentiments sont toujours avoisinant le rocher de la foi, s'y brisant souvent comme des vagues, plutôt qu'y prenant pied comme un naufragé qui aborde entîn. Je ne m'écarte pourtant guère de cette vue plus ou moins prochaine. Si tu as reçu un volume de poésies de ma part, qui a dù te parvenir, tu auras pu lire, aux dernières pages, l'expression de cet état d'âme. 11 y a dans ma vie quelques circonstances réelles qui tendent à le faire durer; mais le papier ne peut souôrir ceci.
Adieu, mon cher Barbe; écris-moi de toi, de tes occupations et de tes sentiments, tout simplement par la poste et sans affranchir, bien entendu : je reçois, de la sorte, tant de lettres insignifiantes et sottes, qu'une de toi, du moins, me dédommagera. Mille amitiés à tes frères, et crois-moi toujours ton affectionné.
Ma mère va bien et te dit beaucoup de choses.