‹ Nouvelle correspondanceChapitre 8 sur 188 · A M. HIPPOLYTE DE LA MORVONNAIS · texte numérisé non relu

A M. HIPPOLYTE DE LA MORVONNAIS

Ce 28 (mars ou avril 1835).

Monsieur et amr,

J'apprends par un mot de M. Quemper l'affreux malheur qui vient de vous frapper, au moment même où un aimable projet allait vous amener vers nous; et dans la situation où vous êtes, et où, je le sais bien, toutes paroles sont inutiles, je sens le besoin de vous dire combien j'y prends part et combien j'entre, ainsi que tous vos amis, dans l'excès de votre douleur. C'est dans des moments comme ceux-là surtout qu'on éprouve le désir, la nécessité d'être croyant, pour avoir le droit de proférer à celui qui souffre les seuls mots qui valent la peine de lui être dits, les promesses d'immortalité et de future rencontre avec les êtres

1. Lettre communiquée par M. Frédéric Saulnier, ami du poète Turquety, et qui a déjà fourni de si précieux documents, tant au nom de son ami qu'au sien, dans le premier volume de cette Correspondance. — M. Saulnier, en nous envoyant celte nouvelle lettre, qu'il tient de l'obligeance de M. de la Blanchardière, conservateur des hypothèques à Saint-Malo, gendre du poète Hippolyte de la Morvonnais, a bien voulu y joindre la ■note suivante : « Hippolyte-Michel de la Morvonnais, poète distingué, auteur de la Thébàide des Grèves, et philosophe aux larges idées, plus connu par les lettres et le journal de Maurice de Guérin, son ami, venait de perdre sa femme (23 mars 1835). Né en 1802, M. de la Morvonnais est mort en 1853. (Voir quelques pages de Sainte-Beuve où il parle de lui à l'occasion de Maurice de Guérin, Causeries du Lundi, t. XV, et sur ses Poésies, Premiers Lundis, t. II.) »

m NOUVELLE CORRESPONDANCE

qu'on a perdus, et de présence perpétuelle de leur esprit au milieu de nous. Mais ces promesses, vous vous les êtes déjà dites, monsieur, et elles se sont parfois éteintes en murmures confus dans ce premier orage de votre douleur ; elles vous reviendront plus distinctes aux instants plus calmes, et le temps, en n'apaisant rien de ce qui est profond en votre deuil, vous les laissera pourtant de plus en plus écouter. Au moment où j'apprenais votre malheur, j'en apprenais un autre bien grand aussi, arrivé à l'un de nos amis, M. M...; un vent de colère a soufflé en une nuit sur votre Bretagne. Ce que je vous dis de lui, ignorezle si vous ne le savez pas; ne vous en informez en rien; le propre de ces malheurs-là est d'avoir besoin d'être secrets. Les autres, du moins, peuvent supporter les regards; rintelligence du cœur se fait en silence de celui qui soulfre à celui qui sympathise; il y a encore de quoi bénir

Lorsque vos plus amères semaines seront passées, il me semble, monsieur et ami, que vos amis de là-bas devront vous amener ici et vous forcer à quelque activité ; car il vous faut bien, même en mémoire de ce que vous avez perdu, recommencer sérieusement à écrire.

C'est dans cette espérance de vous voir et de vous serrer la main, que je suis votre bien dévoué et affectionné.

1. [Jn ami commun de Sainte-Beuve et de la Morvonnais avait été frappé d'aliénation mentale, accès passager qui a seulement paralysé momentanément une belle intelligence.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

A MADAME PÉLEGRIN.

Ce 25 (novembre 1835).

Madame,

J'ai reçu par l'obligeance de madame Gaillard tout le cadeau friand que votre amitié a songé là-bas à me destiner. J'ai été bien sensible à cette marque de bon souvenir, moi qui ai pu vous paraître si négligent à le cultiver en n'allant pas cette année à Précy. J'en avais pourtant un vif désir, et je comptais bien renouveler mon excursion (non pas à pied du moins) de l'autre automne. Mais les choses ont tourné autrement. Ma seule excuse, c'est que je n'ai été nulle part ailleurs hors de Paris depuis ce temps, et que je n'aurais certainement été nulle part sans aller d'abord là. J'ai eu à travailler ici, mais ce n'est pas le vrai motif, comme vous pouvez le penser. Je ne suis pas, grâce à Dieu et à ma paresse, de ces travailleurs qui regarderaient à deux jours de loisir passés chez des amis comme vous. . .

Je voudrais^ moi, avoir à vous envoyer, en retour de votre présent, quelque production de mon cru ; mais je suis peu fertile et ma terre ne donne pas de moisson tous les ans. J'espère pourtant que cet hiver vous aurez deux volumes d'un roman si longtemps promis i. Le premier volume est entièrement fait et même imprimé. Mais le second n'est ni imprimé ni à beaucoup près achevé, et, bien

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