M. le docteur Gérard Piogey
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. l55 Est-ce vrai en fait, et trouvez-vous la réclamation juste? Par exemple, sous la Restauration, un homme respectable, M. de Senancour, a été mis en jugement pour ce prétendu délit : je crois qu'il avait appelé Jésus-Christ un homme respectable. ( Ce cas de Senancour serait à vérifier dans la Gazette des Tribunaux : il s'est passé en 1827.)
Il y a eu aussi le cas de la condamnation d'Alphonse Esquiros pour VÉvangile du peuple. Le procès est du 30 janvier 18M. Il fut condamné. Le cas serait à vérifier encore, afin de bien savoir les considérants de la condamnation.— Senancour, je crois, condamné en police correctionnelle, fut acquitté en appel. (Mais ceci à vérifier encore.) — Il y a sans doute d'autres exemples, Vacherot ; mais est-ce bien pour ce prétexte de délit spécial qu'il a été poursuivi ?
2° J'exprimerais le vœu qu'un jour ce genre de délit, en quelque sorte intellectuel, ne fût jugé que par un jury ( quand même les autres délits de presse appartiendraient à une autre juridiction). En effet, un tribunal de police correctionnelle n'est pas libre ni suffisamment apte à juger une question qui intéresse avant tout les consciences religieuses et philosophiques, et c'est bien le moins qu'on prenne pour arbitres des hommes tirés du milieu de la société et qui savent où en est le courant et le degré de la tolérance, ou mieux le droit acquis au xix^ siècle pour cette liberté publique d'examen et d'opinion.
Yoilà, monsieur, ma pensée et mon cadre. Vous paraît-il propre à être rempli? Je ne connais pas même l'article précis auquel je nj'en prends; je ne connais ni la loi de 1819 (que par ouï-diic), ni celle de J822 ( si c'est bien la date),
ni ce qui a suivi. Je ne suis informé, jusqu'à présent, que par cette connaissance générale qu'on prend dans la lecture des journaux et dans l'air du temps. J'ai donc besoin d'un conseil pour ne pas faire une fausse levée de bouclier. Mais mon sens intime m'avertit qu'il y a là quelque chose à dire.
Yeuillez agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
ce.
A M, MILGENT, MÉDECIN HOMOEOPATHE.
Ce iO février 1868.
Monsieur et cher docteur,
Je comptais presque vous voir ces jours-ci. J'ai à vous remercier de deux écrits, dont je vous ai dû l'envoi. Ils m'ont fort intéressé, et, quoique je sois bien peu juge en ces matières, je me suis permis tantôt et souvent d'approuver, d'autres fois de discuter, d'autres fois enfin de trouve! que la logique extrême entraînait un peu au delà de l'expérience. Je suis de ceux, par malheur, qui pourraient être classés parmi les inconséquents et qui sont accoutumés à prendre des uns et des autres et à flotter dans l'entre-deux. Ce que je fais en morale, j'eusse probablement été tenté de le faire, si j'étais devenu médecin. Mais combien j'apprécie, croyez-le, l'élévation des doctrines, la fermeté des points de vue, la largeur et l'équilibre, l'animisme vraiment hippocratique! Je vous aurais dit, monsieur et cher docteur.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 257 quelque chose de tout cela, en vous exprimant tous mes remerciements. — La force a continué de me revenir: je marche et je crois être maintenant au point où j'étais avant ma complication. 11 ne faut pas désirer trop guérir.
Veuillez agréer, monsieur et cher docteur, l'assurance de mes sentiments dévoués.
CGI .
A M. ARTHUR DE GRAVILLON.'
Ce 6 mars 1868.
Cher monsieur,
Je n'ai votre adresse exacte que de ce matin. Je vous envoie un numéro de Revue en retard. Demain ou aprèsdemain, je vous adresserai par la poste tous les autographes de madame de Staël et de madame Récaniier. Je prie mon ami Chantelauze de les relire encore, car il est resté pour moi quelques mots douteux. Je croyais que, quand on avait passé quatre-vingts ans, la coquetterie se retournait et qu'on se piquait d'avoir plutôt plus que moins. Vous avez été charmant de confiance, et je vous en remercie d'autant plus que, ayant eu affaire pour mes biographies à bien des familles, j'ai rarement trouvé cette libéralité entière de procédé. C'est que vous êtes homme de lettres et que, vous aussi, vous avez mordu à la grappe.
Croyez-moi votre obligé et dévoué.