A M. DE SAINT-PAUL
Ce 21 mai 1868.
Monsieur,
Permettez-moi de m'adresser à vous comme à un homme dont j'ai déjà éprouvé les sentiments de justice et d'humanité pour des services à rendre.
DE G. -A. SAllNTE-BEUVE. 269 Il y a un brave homme dont il vous a déjà été parlé et à qui vous-même avez, dans un cas récent, accordé spontanément un secours : c'est M. A. . . G. . ., fils d'un lieutenant-colonel d'artillerie de marine; il a une trentaine d'années; ancien employé au chemin de fer d'Orléans, il a eu le tort de lâcher la proie pour l'ombre et d'aller à l'isthme de Suez, déçu par un faux mirage. Revenu depuis quelques mois, il est employé comme simple auxiliaire au chemin de fer du Nord à trois francs par jour, le dimanche non compris. Il a une jeune femme et trois enfants. 11 a concouru à l'examen pour entrer au ministère de l'intérieur ; mais, ce qui est mieux, il a obtenu de vous une marque directe d'intérêt d'après de bons témoignages. Je viens l'appuyer auprès de vous, monsieur, les détails qu'il m'a donnés sur sa situation m'ayant intéressé; je crois que c'est un homme dont on ferait un bon, modeste et utile employé et qui serait à jamais reconnaissant des bontés qu'on aurait eues pour lui.
Veuillez agréez, monsieur, l'assurance de ma haute considération et de mon dévouement.
CCXY.
A M. BARRISSE.
Mon cher ami,
Je vous remercie de votre approbation réitérée; elle m'est précieuse. — Mais la liberté! . . .
La liberté sera due aux adversaires, le jour où ils ne
toucheront plus un sou des quarante-quatre millions qu'ils ont au budget ; le jour où ils ne seront plus sénateurs du droit du chapeau; le jour où ils seront les égaux des autres citoyens, avec le droit de réunion pour tous; le jour où, maîtres chez eux avec leurs croyants et leurs fidèles, ils ne seront pas, de plus, en faveur en cour, et à même de brider et de commander l'Université et d'obliger la Faculté de médecine de Paris à se renfermer dans les doctrines du spiritualisme et duvitalisme. Ce jour-là, en effet, liberté pour tous : les croyants d'un côté, les convaincus et libres penseurs de l'autre, à deux de jeu, les bras nus, les couteaux et les arguments tirés à la face du soleil, à la bonne heure ! Ce jour-là, je ne craindrai rien ! Jusque-là, je crains tout, connaissant notre cher peuple français et nos facilités de soumission au mot d'ordre.
Tout à vous.
P.-S. — Vous parlez en Américain et en pur républicain des États-Unis : vous avez raison. Mais ne commencez-vous pas à nous connaître un peu?