‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 157 sur 185 · A M. JULES DOINEL · texte numérisé non relu

A M. JULES DOINEL

Co 15 mu 1809.

Cher monsio.iir,

Je conçois autant et plus que personne la contrariété et I.i fluctuation des sentiments en ce qui touche ces nnatières métaphysiques ou religieuses, car, moi-même, j'y ai passé : toute mi jeunesse n'a été qu'une longue recherche et un long doute. Je ne crois pas qu'il y ait des livres qui guérissent cela. L'essentiel est, ce me semble, de n'obéir dans celle voie qu'à ses propres inclinations, à sa propre maturité. Il vient un moment où l'on suspend son nid quelque part, et, quoiqu'il puisse encore trembler quelquefois, on a chance de s'y habituer avec le temps et d'y rester. — Pour ce qui est de l'étude et de la lecture, je crois que, pour qu'eli 5 profite, il faut qu'elle ne soit pas trop facile et qu'elle donne un peu de j eine. Puisque vous aimez les poètes, j*aimerais à. vous voir lire et chercher des poètes dans une autre langue, en anglais par exemple. Il y a là la plus riche, la plus douce, la plus saine et la plus neuve littérature poétique : en deux ou trois ans, on peut en être maître, et alors on a pour toute sa vie des trésors de poésie domestique, morale, une poésie d'afFeclion et d'imagination. La Correspondance des poètes recueillie après leur mort forme aussi

DE C.-A. SAINTE-BEirVE. 353

une suite de lectures charmantes. J*ai un ami à Troyesqui vit dans un grand jardin, seul, avec sa femme, depuis des années, et qui n*a pas encore épuisé cette source intellectuelle et sensible de jouissances. — Nos poètes français sont trop vite lus; ils sont trop légers, trop mêlés, trop corrompus le plus souvent, trop pauvres d'idées, même quand ils ont le talent de la strophe et du vers, pour attacher longtemps et pour occuper un esprit sérieux.

Comme je suis un homme souffrant et vite fatigué, vous me permettrez, cher monsieur, de ne pas vous en dire plus long aujourd'hui ! J'offre à vous et à madame Doinel mes affectueux hommages.

GCGXIII.

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