‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 167 sur 185 · A M. CHARLES RITTER · texte numérisé non relu

A M. CHARLES RITTER

Paris, le 8 septembre iM9,

Cher monsieur et ami,

J'ai lu et relu votre lettre très belle. Je voudrais être digne de toutes ces choses de haute valeur à moi adressées; je m'y suis pris un peu trop tard, mais enfin je suis parvenu à m'élever et à me maintenir pour la dernière saison sur ces degrés supérieurs de la pâiPsée. Je serai infiniment honoré de voir mon nom rattaché à pareille œuvre de Strauss. Vous êtes meilleur juge que personne de votre choix en fait de morceaux ; Renan lui-même ne peut faire autre chose qu'adhérer. On se voit ici moins souvent que vous ne pensez. Chacun y a une vie trop pleine, trop chargée. — Pour le titre on aura à prendre en définitive

avis de l'éditeur, M. Lévy : mais je ne vois pas d'objection à celui que vous proposez. — Je suis, en effet, souffrant et dans un état d'incommodité durable qui, à la longue, amène dégoût et langueur.

J'ai beaucoup erré autrefois dans le fond de mes doctrines et aussi dans leur expression. Ne me considérant longtemps que comme un littérateur, un peintre de portraits et un auteur d'élégies, je ne prenais pas la peine de serrer de près ce chapitre des croyances, et j'avais, en l'abordant en public, bien des mollesses : et aussi, comme ce n'était point mon souci principal, je payais tribut aux convenances de lieu et de situation. J'ai dû le faire plus d'une fois dans ces articles de Causeries qui paraissaient souvent dans le Journal offieieL Mais vous ne vous trompez pas sur le fond de mes idées.

Pourquoi sommes-nous si fragiles, si mobiles, et n'avonsnous pas su imprimer à notre vie intellectuelle une seule et même teneur?

Je suis tout à vous, cher monsieur, de cœur et d'amitié.

Page 1