‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 175 sur 185 · LETTRE DU PRINCE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LETTRE DU PRINCE NAPOLÉON

Tilla de Frangins (Suiase), le is décembre 1867.

Mon cher monsieur Sainte-Beuve,

Voilà la question romaine revenue devant nos Chambres. La discussion n'a pas eu plus d'éclat que les années précédentes; mais elle a amené une déclaration d'une gravité inaccoutumée, et qui ne laisse plus place à l'équivoque.

J'en ai été, je Tavoue, étonné et vivement attristé. Quand le Moniteur est arrivé dans ma retraite de campagnard, j'ai cru que j'étais en proie à une haliucinalion, à quelque mauvais rêve, amené par k bise qui souffle sur la neige et la glace dont je suis entouré. Mais non, c'était une réalité, et je m'en suis trop aperçu à ma vive émotion.

Dans cette discussion, M. Thiers a accumulé tant d'er-

39i APPENDICE.

reurs, M. Rouher a si lestement oublié les faits les^plus incontestables, qu*îl m'a fallu un peu de réflexion pour classer tant de faits confondus, pour démêler tant dMdées dénaturées, et rétablir dans ce grave sujet les notions du juste et du vrai.

Le discours de l'empereur à l'ouverture des Chambres laissait croire à une politique de temporisation, oscillant entre les contraires, alternativement italienne et papale^ sans doute rendue plus difficile par l'acte considérable de la seconde expédition de Rome; mais on pouvait espérer qu'avec sa grande habileté l'empereur ne compromettrait pas le résultat final, et que, n'osant ou ne voulant pas assumer la chute du pouvoir temporel, il ne voudrait pas non plus prendre la lourde charge de le conserver seul, et qu'il saurait trouver le moyen de quitter Rome et de substituer la responsabilité de l'Europe à la sienne.

Je n'ai aucun penchant pour cotte politique peu tranchée; j'y suis impropre, et je crois que les grands buts doivent être poursuivis et atteints par les grands moyens. Je n'aime pas les chemins détournés; cependant, soucieux de ne compromettre en rien le succès d'une cause oii je ne vois que l'intérêt de la France, n'ayant aucun désir de faire cesser la retraite absolue dans laquelle je vis depuis trois ans, je me suis tenu éloigné du Sénat; je n'ai pas voulu qu'une attaque qui, en restant re.^pectueuse et modérée, eût été très ferme, pût déranger l'équilibre instable de notre politique et provoquer une réaction qu'il importait avant tout d'éviter.

APPENDICE. SUb

Le discours sans conclusion de M. de MousLier, le silence qu'a gardé M. Rouher devant le Sénat, et que je ne pouvais attribuer à une dédaigneuse indifférence pour ce corps, les négociations poursuivies avec l'Italie, tous ces actes, comme ces paroles, paraissaient confirmer la politique d'atermoiement du discours de l'empereur.

Les déclarations de M. Rouher ont modifié tout à coup cette situation ; d'une politique fâcheuse pour le présent, mais qui gardait une certaine liberté dans l'avenir, nous voilà jetés violemment dans une politique qui compromet, engage l'avenir, et livre le présent à une réaction cléricale, légitimiste, fusionnistc : nous voilà ramenés à l'alliance néfaste du trône et de l'autel.

Voilà tantôt vingt ans que je me suis plus ou moins mêlé aux affaires de mon pays, et je n'ai pas souvenir d'une semblable inconséquence. Je ne m'étonne pas que l'effet ait été immense. L'opinion en France, avec sa sagacité et surtout sa logique, a compris toute la portée de cet événement; les suites n'en sont que trop certaines. Quand une réaction est commencée, on ne l'arrête pas; c'est en vain que le pouvoir croit ne la conduire que jusqu'où le permet son intérêt : elle ira au delà, soyez-en convaincu.

Le changement de politique est évident : M. Rouher est en contradiction avec l'empereur, avec MM. Billault, Thouvenel, de Mouslier, et, ce qu'il y a de plus curieux, avec lui-même, avec l'empereur!

Les sentiments et la conduite de l'empereur dans la question romaine appartiennent à l'histoire. En 183], il

prenait les armes contre le pouvoir temporel; et, dans celte guerre contre le despotisme théocratique, il voyait tomber à ses côtés un frère chéri. Fidèle, en 1848, à ses idées de jeunesse, il ne s'associe pas à l'envoi d'une expédition à Rome» bien qu'elle ne tendît qu'à la protection personnelle du pape.

Si, depuis, il a engagé l'expédition de i849, il a semblé indiquer^ du moins, qu'il y avait été entraîné par les chefs de la réaction de cette époque; il n'entendait pas prêter les mains à une restauration de Pancien régime, cl il consignait un indestructible témoignage de sa pensée dans sa Icllre à Edgar Ney.

a La République française, disait-il, n'a pas envoyé une » armée à Rome pour y élouffer la liberté italienne; maïs, » au contraire, pour la régler, en la préservant contre ses » propres excès. . .

»... J'apprends avec peine que les intentions bien- » veillantes du saint-père comme notre propre action, » restent stériles en présence de passions et d^'nfluences » hostiles. On voudrait donner comme bases à la rentrée ù du pape la proscription et la tyrannie. Dites, de ma a part, au général Rostolan qu^il ne doit pas permettre » qu'à l'ombre du drapeau tricolore, ou commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre inter- » vention.

t> Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir tempo* » rel du pape : amnistie générale, sécularisation de rad** » minislration, code Napoléon et gouvernement libéral.

»... Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles » laissèrent partout, comme trace de leur passage, la des- » truction des abus de la féodalité et des germes de la » liberté. 11 ne sera pas dit que, en 1849, une armée » française ait pu agir dans un autre sens et amener » d'autres résultats... »

En 1862, on retrouve la même manière de voir dans la lettre à M. Thouvenel :

«... 11 (le Saint-Siège) a contre lui tout ce qui est li- » béral en Europe; il passe pour être en politique le re- » présentant des préjugés de l'ancien régime, et, aux yeux » de l'Italie, pour être l'ennemi de son indépendance, le » partisan le plus dévoué de la réaction. Aussi est-il » entouré des adhérents les plus exaltés des dynasties » déchues, et cet entourage n'est pas fait pour augmenter » en sa faveur les sympathies des peuples qui ont ren- » versé ces dynasties. . .

» Les hommes même les plus sincèrement attachés à » leurs croyances sentent leur conscience se troubler, et le » doute entre dans leur esprit, incertains qu'ils sont de » pouvoir allier leurs convictions politiques avec des prin- » cipes religieux qui sembleraient condamner la civilisation » moderne. »

Qui ne serait frappé du soin avec lequel l'empereur évite, dans tous ses discours, de s'engager au maintien du pouvoir temporel du pape? Une seule fois, en février 1867, il prononce le mot de pouvoir temporel :

« Si des conspirations démagogiques cherchaient, dans

» leur audace^ à menacer le pouvoir tempoi'el du Saint- » Siège, FËurope, je n*en doute pas, ne laisserait pas s'ao- » coniplir un événement qui porterait un si grand trouble » dans le monde catholique. »

Le pouvoir temporel est certainement affirmé dans ces mots; mais Tempereur ne l'affirme que pour repousser de lui la charge de le soutenir et pour la remettre à PEurope. La contradiction de M. Rouher avec Pempereùr est donc manifeste. Elle ne Test pas moins avec M. Billault.

La rare et subtile habileté du premier ministre d*État m'a souvent irrité quand j^avais Phonneur d'être sou adversaire à la tribune; je ne pouvais m'habituer à cette parole, qui évitait toujours ce qui était net et précis et qui s'adaptait si bien à l'instruction célèbre : « Ne vous engagez pas ; » mais, si cette prudence laissait la porte ouverte à toutes les solutions, si elle rendait les mauvaises possibles, elle n'excluait pas du moins les bonnes.

Je dois même reconnaître, après une lecture attentive des discours de M. Billault, qu'il n'a été précis que pour condamner le despotisme du gouvernement temporel, et pour affirmer et répéter que nous étions à Rome contre le droit.

M. Thouvenel, non plus, n'a jamais contesté le droit des Romains d^avoir un gouvernement supportable ; il a toujours repoussé, souvent avec énergie, cette absurdité qui veut faire de Rome un fidéïcommis catholique, une propriété de main-morte de tout ce qu'il y a de clérical et de réactionnaire dans le monde; ce qu'jl exprime très nette-

ment dans une note du 6 juin 1861, en réponse à TÂUr triche et à TEspagne, qui insinuaient une réunion des puissances catholiques.

« Je ne crois pas utile de discuter ici le système d'après » lequel les États du pape et la ville de Rome constitueraient, » pour ainsi dire, une propriété de main-morte, affectée à 1^ » catholicité tout entière, et placée, en vertu d*un droit » qui n'est écrit nulle part, au-dessus des lois qui régissent » le sort des autres souverainetés. Je me borne simplement » à rappeler que les traditions historiques les plus an- » ciennes comme les plus récentes ne paraissent pas sanc- » tionner cette doctrine, et que TAngleterre, la Prusse, la » Russie et la Suède, puissances séparées de l'Église, ont » signé à Vienne, au même titre que la France, TAu- » triche, FEspagne et le Portugal, les traités qui resti- » tuaient au pape les possessions qu'il avait perdues. »

Quant aux différences entre le langage du ministre des affaires étrangères et celui du ministre d'État, elles se sont produites trop récemment pour qu'il soit utile de vous les rappeler.

11 y aurait lieu de demander quel est le véritable organe du gouvernement, de celui qui agit ou de celui qui parle. Hais ceci est une observation qu'il ne m'appartient pas de soulever, du moment où le ministre des affaires étran-^ gères accepte la contradiction que lui inflige le ministre d*État.

M. Rouher est en contradiction avec lui-même; personne n'ignore ses dissentiments avec M. Drouyn de Lhuys, an-

cien ministre des afifaîres étrangères. Je ne puis supposer que des motifs de rivalité personnelle eussent seuls suscité cet antagonisme, qui devait, évidemment, être politique. Or, quand M. Drouyn de Lhuys a-t-il jamais été aussi aftirmatif que M. Rouher pour le pouvoir du gouvernement papal^ contre les Romains et sans condition ?

Nous connaissons tous son intimité avec M. de Lavalette, qui a dignement su se retirer du ministère à la suite de notre seconde expédition. M. Rouher, dans son attitude générale, se donnait toujours pour un ami de Tltalie^ faisant bon marché du pouvoir temporel du pape dans Tavenir.

Voici ce que M. Rouher disait, le 15 avril 1865, à la tribune :

« L'occupation indéfinie, c*est le problème ajourné; » c'est le danger perpétué; c'est l'agitation et l'espérance » continuées dans les sens les plus divers ; et c'est, au fond, » la possibilité d'une guerre et d'un redoutable conflit, si » des événements venaient encore attrister et compromettre » la sécurité de TËurope. »

Que la mémoire des hommes d'État est courte 1 Quels tristes enseignements ils donnent I

Chez M. Rouher, l'orateur trahit et découvre l'homme d'État; celui-ci devrait être modéré, prudent, éviter des paroles et des engagements téméraires; l'orateur, avant tout, avide d'applaudissements nécessaires à son existence ministérielle, ne connaît pas de mesure; il s'emporte, se passionne, et, ne songeant qu'au succès du jour pour en-

lever sa majorité, il affirme toujours, peu soucieux des démentis que lui réserve l'avenir.

La première fois que j'ai entendu M. Rouher, c'était à la tribune de l'Assemblée législative; il qualifiait de catastrophe la révolution de février. Serait-il ministre sans cette catastrophe ? Napoléon III serait-il sur le trône sans la révolution de février ? Ce sont de ces mots qu'il n'aurait jamais dû prononcer. La majorité lui paraît si redoutable, qu'il veut à tout prix l'avoir pour lui ; qu'il sacrifie tout à un vote momentané. Il ne sait pas la diriger ; c'est elle qui le mène, ou plutôt, comme la majorité elle-même est conduite par les plus habiles jouteurs parlementaires» il se met à leur remorque. Il ne peut comprendre qu'il y ait une dissidence dans cette majorité qu'il doit bien connaître par les candidatures ofiicielles, et» plutôt que de la voir se diviser, il cède tout, même aux adversaires inconciliables du gouvernement, comme MM. Thiers et Berryer, et notre grande France de la Révolution se trouve ainsi sacrifiée.

M. Thiers, avec sa limpide et facile éloquence, abuse un peu de son droit de donner des leçons; son discours est moins une discussion qu'une série d'affirmations qu'il qualifie hautainement d'irréfragables, d'indiscutables; je ne sais pas si beaucoup sont disposés à accepter les leçons de patriotisme de l'illustre orateur ; quant à moi» je les repousse absolument, et j'appelle la défiance sur les conseils de cet homme d'État, qui compte tant de défaites dans ce qu'il appelle sa vieille expérience. Il est bien trois gouverne-

ments au renversement desquels il a contribué : la Restauration, le gouvernement de Juillet, enfin la République.

Que penser d'un gouvernement qui suit les conseils de rhomme d*État dont la carrière n*est semée que de désastres ? Que diriez- vous d'un général se déclarant seul capable de conduire des armées, après n'avoir fait que perdre des batailles ? 11 faut que le prestige momentané de cette éloquence ait été bien grand pour que personne n'ait rappelé ce passé, et que ce quUl y a d*hommes dévoués au gouvernement dans la majorité se soit laissé entraîner a la suite d*un tel chef.

Soutenir que le pouvoir temporel du pape est nu principe de la politique française, c'est une affirmation inexacte, surprenante de la part d'un homme qui a tant écrit sur l'histoire. Louis XIV ne s'occupait pas du pouvoir temporel, c'est vrai; mais il allait plus loin, en attaquant et restreignant le pouvoir spirituel du pape en France, qui n'est pas en cause ici. Le pape, de son temps, n'était donc pas une de ces autorités que l'on peut discuter.

La première République a supprimé le pouvoir temporel du pape.

Napoléon I", après avoir essayé d'une conciliation, a reconnu que la destruction du pouvoir temporel était la condition d'existence pour une Italie forte, à laquelle il préparait l'avenir : ce n'est pas à l'historien de mon oncle que j'ai à apprendre comment il l'a supprimé.

Sans m'appesantir sur les procédés employés à l'égard

de Pie VII, s'il est un fait évident, indiscutable» clair comme le jour, c'est que l'empereur était un adversaire convaincu du pouvoir temporel, dont il considérait le maintien comme incompatible avec la société moderne. Les preuves en fourmillent sous mes mains; ici même, oh je suis, entouré de toutes les lettres de l'empereur, j'en trouve des dizaines qui affirment ce que j'avance.

Le 17 mai 1809, Napoléon donne l'ordre à son ministre des relations extérieures de lui faire le rapport devant précéder le décret qui retire Rome au pape. Il écrit lui-même la minute du document d'où j'extrais les passages suivants :

« Il aurait fallu se résoudre à voir Rome devenir le » refuge des brigands suscités ou vomis par nos ennemis » dans le territoire de Naples.'

» ... Si des dissensions ont si longtemps agité Tinté- » rieur de la France, la cause en était non dans le pouvoir » spirituel, mais dans le pouvoir temporel de Rome.

»... S'ils sont les successeurs de Jésus-Christ, ils ne » peuvent exercer d'autre empire que celui qu'ils tiennent » de lui, et son empire n'était pas de ce monde.

» ... Si Sa Majesté ne fait que ce que seule elle pour- » rait faire, elle laissera à l'Europe des semences de dis- » eussions et de discordes. La postérité, en la louant » d'avoir rétabli le culte et relevé les autels, la blâmera * d'avoir laissé l'Empire, c'est-à-dire la plus grande majo- » rite de la chrétienté, exposé à l'influence de ce mélange r> bizarre, contraire à la religion et à la tranquillité de

> l'Empire. Cet obstacle ne peut être surmonté qu'en sépa-

» rant rautorîté temporelle de Fautorité spirituelle, »

Le gouvernement de Juillet a-t*il été à Âncône pour se faire Fauxiliaire des Autrichiens et les aider à défendre le pouvoir temporel du pape ? Non. L'équité m'oblige à reconnaître que l'occupation d' Ancône a été un gage contre l'Autriche, le gendarme du pape, et, par conséquent, une attaque contre le gouvernement des prêtres, et une satisfaction au moins partielle à la révolution italienne, qu'on ne saurait maudire aujourd'hui dans son triomphe sans la condamner en 1831.

Si, sous notre seconde République, nous sommes allés à Rome, est-il possible d'oublier à quelle série d'affirmations non véridiques les ministres d'alors ont été obligés de recourir pour tromper l'Assemblée constituante, l'entraîner et se garantir de son ressentiment ? Rarement l'histoire parlementaire d'un peuple offre un plus fâcheux exemple. Alors aussi la majorité était conduite et dirigée par MM. Thiers et Berryer.

Toute la correspondance de la diplomatie française depuis plus de cent ans, que j'ai étudiée, n'est qu'un acte d'accusation contre le mauvais gouvernement des prêtres à Rome.

Aussi, je le répète, faire du maintien du pouvoir tem porel un principe de la politique française, c'est de l'histoire de fantaisie; la vraie histoire enseigne que la politique française n'a, grâce à Dieu, jamais été inféodée au maintien du pouvoir temporel. Cette prétendue tradition

ne date que de Tépoque où un représentant du parti clérical et légitimiste entra dans les conseils du président de la République en 1849.

Ce ne fut pas sans peine qu'il entraîna Théritier de Napoléon dans cette voie nouvelle; il le raconte lui-même en ces termes dans une publication :

(f Lorsqu'au lendemain de Péleclion du 10 décembre 1848, » le président de la République hérita du commencement » d'expédition romaine projetée par le général Cavaignac, » il ne consentit pas d'abord à y donner suite. »

Pour moi, rappeler ces hésitations, c'est rendre hommage aux sentiments du président de la République et confirmer mes affirmations.

Sans doute, soyons Français; sachons tout sacrifier à l'intérêt de notre pays, surtout nos passions ; mais il ne faudrait pas commencer par nous donner l'exemple du contraire, en se montrant homme de parti et clérical avant d'être Français.

Pour ma part, je suis avant tout Français ; mais puis-je oublier que, en 1846, alors que M. Guizot soutenait les jésuites et le Sunderbund suisse , contre la majorité du peuple helvétique, on invoquait aussi la liberté des consciences catholiques; le séjour des jésuites à Fribourg et à Lucerne était indispensable à la paix des âmes pieuses, et alors cependant M. Thiers faisait des discours tout aussi éloquents que ceux qu'il prononce aujourd'hui, avec la différence qu'il attaquait les cléricaux qu'il soutient aujourd'hui. Ceci prouve combien l'esprit de parti domine sa

tactique parlementaire, fl veut bien louer Ydtalre et approuver la conduite du grand philosophe dans sa défense du malheureux Calas, et à ceci j'applaudis des deux mains ; mais quelle différence y a-t-il entre les indignes traitements subis par Calas et ceux qu'inflige le pieux gouver-^ nement de Rome au jeune Mortara?

Je me souviens d'avoir entendu un mémorable discours de M. Thiers sur les cinq libertés indispensables à tout peuple civilisé, et j'y ai trouvé d'excellentes choses : croit-il sérieusement que le gouvernement du pape veuille ou puisse même donner ces libertés si indispensables!

Qu'on le sache bien, les actes odieux comme celui de Mortara sont nombreux à Rome. Prouver que ce gouvernement est un des plus exécrables qui aient jamais existé; qu'il ne garantit ni la liberté, ni la sécurité, ni la propriété des citoyens; qu'à l'heure qu'il est, avec son tribunal de l'inquisition, qui fonctionne encore, avec ses tribunaux exceptionnels, avec son absence de justice, avec sa police toute puissante, il est un des plus purs et un des rares représentants du moyen âge parmi les nations civilisées, c'est une tâche trop facile, et il n'est pas un homme de bonne foi qui puisse le contester; il est jugé par lui-même dans ses discours, ses encycliques, son syliabus; les lire, c'est le condamner.

Ce qui me frappe vraiment, c'est cette revue fantasmagorique des deux cents millions de catholiques que l'on fjsiit sans cesse défiler dans toutes les discussions de la question romaine. D'abord deux cents millions de catholi*

ques, en est-on bien sûr ? Je crois que, si on les faisait examiner par un jury de MM. les ^vêques, il s'en trouverait un grand nombre à éliminer au spirituel; mais est-ce à dire que même tous les vrais catholiques soient pour le pouvoir temporel du pape? Vous y comptez tous les Français, parmi lesquels je crois fermement que la majorité partage mes opinions ; vous y comptez vingt-cinq millions d'Italiens adversaires du pouvoir temporel ; vous y comptez ces catholiques Allemands chez lesquels nous pourrions prendre des leçons de tolérance; vous y comptez ces Autrichiens et ces Hongrois émancipés qui, parmi leurs premières conditions au gouvernement autrichien qui veut se réformer, mettent Pabandon de sa politique envers le pape et le rappel du concordat qui les lie au Saint-Siège.

Ce qu'il faut dire pour rester dans le vrai : ce ne sont pas les catholiques sincères, que je respecte profondément, c'est le parti clérical, composé dans sa grande majorité, sinon dans 8on unanimité, du parti légitimiste; ce sont malheureusement presque tous nos évêques, dont un des plus renommés s'est vanté de faire marcher son clergé comme un régiment, qui empruntent leur force surtout à l'appui que leur accorde généreusement l'administration; ce sont les cardinaux auxquels la Constitution ouvre le Sénat : voilà à quoi se réduit, en réalité, le parti que l'on appelle : « 200 millions de catholiques, » auquel il faut immoler le droit, la justice; auquel il faut livrer en pâture sept cent mille Romains; auquel il faut sacrifier un

peuple que nous avons émancipé, et qui ne demande qu'à

se montrer allié reconnaissant et utile.

Que voulez-vous ! pour satisfaire ces consciences si douces, si inoffensives, si peu agressives, il faut que leur chef spirituel soit revêtu de la pourpre royale ! Sans cela, la papauté spirituelle disparaîtrait I Et voilà comment vous voulez affermir la foi catholique !

Mais, enfin» il faut poursuivre le sophisme qui dit que, pour que les catholiques soient rassurés, leur chef spirituel doit régner à Rome. Que répondre aux protestants» qui réclameraient un pouvoir temporel pour le chef de leur consistoire? Que répondre aux juifs, qui demanderaient une petite souveraineté pour le grand rahbin ? Le^ protestants, les juifs, les philosophes, les libres penseurs, les dissidents de toute nature n^ont donc pas la liberté de leur conscience, parce que leur chef n*a pas un peuple à opprimer et à mal gouverner?

Tenez, mon cher ami, s'il est quelque chose qui peut confondre la raison humaine, c'est de voir, au xix® siècle, une assemblée française approuver ces sophîsmes, ces erreurs cléricales, et cela, sous Tégide du noble drapeau de rindépendance et de la liberté.

Que cet exemple serve de leçon à ces coalitions qui déconsidèrent les parlements, entre des hommes qui, ayant des principes opposés, doivent rester séparés I

M. Thiers n'a pu nier l'unité sans affirmer les droits des princes chassés par leurs peuples, et sans les défendre; c'est tout simple, la logique est inexorable. Si vous vou-

lez maintenir le pouvoir temporel, il faut être contre Funité; si vous êtes contre l'unité, il faut restaurer les princes, et^ comme les Italiens ne veulent pas de ces restaurations^ il faut les leur imposer par la force.

G*est bien dommage que rÂutriche ne veuille plus de ce rôle. Il serait si facile alors de la laisser faire ! Mais peu importe : la France fera ce que les Autrichiens ne veulent plus faire ; on l'y prépare par les éloges des princes dépossédés; n*y ont-ils pas des titres incontestables?

Le roi de Naples est un Bourbon; n'est-il pas tout naturel que cette qualité lui obtienne Tappui d'un Napoléon ?

Peut-on davantage méconnaître les titres du duc de Toscane? Il était contre nous à Solférino, avec son uniforme autrichien et sa qualité d'archiduc.

Les titres du duc de Modène, de l'honorable duc de Modène, selon M. Thiers, qui lui donne sans doute cette qualification par habitude de la tribune, sont encore plus irrésistibles, et il ne faut pas tarder à le rendre à ses anciens sujets : n'a-t-il pas refusé de reconnaître non seulement le gouvernement impérial, mais encore celui de 1830? Cet hommage rendu au duc de Modène témoigne d'une grande abnégation de la part d'un homme d'État du gouvernement de Juillet. Voilà les prétendants recommandés à l'Italie, et que M. Thiers voudrait patronner par la politique française!

Avoir secouru, en 1859, l'Italie contre l'Autriche a été d'une bonne et patriotique politique; c'est sans nul doute

ce que l'empereur a fait de mieux à Textérieur et ce qui restera dans Fhistoire ; mais, s'il en est ainsi, il faut accepter les conséquences de cette expédition; Tanité en est la première et la plus impérieuse.

Pour les gens les moins clairvoyants, la guerre de 1859 menait forcément à l'unité, et il fallait dès ce jour subir les Autrichiens maîtres de Tltalie ou prévoir l 'unité complète.

Mais serrons les arguments. On nous objecte qu*il ne faut pas confondre l'émancipation de Tltalie avec son unités que l'unité n'est pas une idée française, que l'intérêt de la France demandait une confédération entre les princes italiens, et que c'est ce que voulait le traité de ViUafhmca.

Je suis peut-être plus que personne en situation de vous dire la vérité sur Yillafranca, puisque c'est moi qui ai été envoyé par l'empereur auprès de l'empereur d'Autriche à Vérone. Yillafranca n'était qu'une trêve loyale sans doute des deux côtés, mais qui devait forcément aboutir à l'unité ou à la restauration de la domination autrichienne en Italie. 11 n'y avait pas de place pour la confédération; c'eût été une agglomération forcée entre ennemis qui n'auraient pas tardé à s'enlre-déchirer.

D'abord une confédération de rois et de monarchies est une idée radicalement fausse et inapplicable, non viable par elle-même. L'histoire nous montre que la forme fédérative ne convient réellement qu'aux républiques. Quoi qu'on pense de cette thèse philosophique, il est du moins certain que, pour une confédération, il faut des confédérés.

Or c'est juste ce qui manquait à Villafranca ; en fait de confédérés, il n'y avait que le gouvernement français, qui ne devait pas faire partie de la confédération : le pape n'en voulait pas; l'Autriche n'était nullement disposée à faire de la Vénétie un royaume indépendant pour l'archiduc Maximilieu et à entrer dans la confédération; le roi Victor- Emmanuel n'en voulais à aucun prix, et, par-dessus tout, le vrai souverain, celui dont les aspirations nationales devaient tout dominer, le peuple italien, que nous venions émanciper, n'en voulait pas.

Les bases donc des préliminaires de Villafranca n'étaient pas celles d'une paix applicable, et la preuve en est que la clause des restaurations, inscrite dans le traité de Zurich, n'était par encore signée, que déjà elle était considérée comme non avenue. Tous Tont reconnu d'un consentement tacite ; la France, qui u'a pas insisté sur la confédération ; l'Autriche, qui n'a pas osé intervenir pour restaurer les souverains, et l'Italie, qui ne pouvait et ne devait pas poursuivre un autre but que l'unité.

11 y a deux choses bien distinctes dans les préliminaires de Villafranca : l^' Les faits reconnus et acceptés de la cessation des hostilités et de la cession de la Lombardie; ^ des desiderata platoniques, c*est-à-dire l'acceptation de la rentrée possible des princes italiens ; mais cette rentrée ne devait être opérée que par la volonté des populations, et nous avons fait la déclaration positive, loyale, péremptoire, que jamais la France ne permettrait que ces restaurations se fissent par les armes autrichiennes; quant à les

opérer par Dous-mémes, nous eussions considéré une telle proposition comme une insulte ; il n'y a pas eu la moindre équivoque là-dessus.

Dès la paix, les Italiens du Nord ont évacué complètement les provinces de l'Italie centrale, livrant ces peuples à eux-mêmes: le roi Victor-Emmanuel^ qooiqu^il ait toujours eu la conscience de ses devoirs envers Tltalie, a presque hésité à accepter les plébiscites des provinces dont la volonté énergique et persévérante se manifestait pour l'annexion.

Sans doute la volonté des peuples peut sembler dérisoire à certains esprits; mais nous n'en étions pas là en 1S59; que les inspirateurs de la loi du 31 mai, qui supprimait trois millions d'électeurs en France ; que ceux qui subissent le suffrage universel sans l'accepter, aiment à le décrier et à le contester en Italie avant de l'attaquer ouvertement chez nous, cela est aisé à comprendre.

Pour rester dans la pratique, je n'entrevois môme pas quelle possibilité il y avait d'empêcher Tannexion des provinces centrales, d'abord, et l'unité de l'Italie ensuite. Pour ma part, je n'ai jamais hésité devant ces conséquences logiques et forcées, qu'il fallait être naïf pour ne pas prévoir, et, j'ose le dire, c'est parce que j'étais partisan sincère de la guerre de 1859, que j'ai toujours été partisan de l'unité de l'Italie, et que je désire qu'elle se complète.

Je comprends mieux l'enthousiasme de M. Berryer ; il est logique, et son émotion venait sans doute de ce qu'il ne pouvait croire h son succès: tel un ennemi se présentant

devant une place forte, et ne trouvant pour la défendre qu'un chef prêt à capituler sans combat et à lui livrer plu8 qu'il n'osait espérer. C'est bien le cas de rappeler ces paroles de mon oncle, qui, par un retour sur lui-même, et comme un conseil légué à la postérité, dit : « Les blancs seront toujours blancs. »

Les paroles de M. Rouher ne contiennent pas d'attaques directes contre l'unité de l'Italie ; il veut bien la reconnaître, mais en lui posant une nécessité impossible de coexistence avec le pape souverain.

Usant d'une vieille tactique souvent employée depuis 1848, il a évoqué devant la majorité le spectre rouge, et montré, à l'occasion d'un congrès de la paix, les aspirations anarchiques prêtes à triompher à Rome, Florence et Paris. Ces procédés sont bien usés ; c^est tenir peu compte du bon sens français.

A côté de cela, comme corollaire indispensable, il s^est livré à une série d'injures contre le général Garibaldi. Je n'ai point à défendre le général des volontaires; il ne représente pas les principes que je voudrais voir triompher; il en est l'exagération emportée, fâcheuse, déplorable, mais enfin cela ne m'aveugle pas sur la place qu'il occupera dans l'histoire, et, pour vous dire toute ma pensée, quand la postérité aura oublié beaucoup d'éloquents ministres, le nom de Garibaldi vivra comme celui d'un citoyen qui a beaucoup fait pour son pays, a donné de grandes preuves d'abnégation et de désintéressement, et restera comme une figure extraordinaire, difficile à comprendre dans nos

temps. Plus que jamais je fais cette réflexion que, si la modération est bonne pour tous, elle est d'autant plus nécessaire qu'on a plus de pouvoir.

J*aborde la rectification des faits.

Que voulait la convention du 15 septembre ? Elle avait troits buts : 1^ dégager le gouvernement françûs d'une mauvaise situation à Rome; ^^ rendre nécessaire une conciliation entre Fltalie et le pape; 3<* laisser entier le droit des Romains vis-à-vis de leur gouvernement.

C'était une expérience pour laquelle il fallait, de part et d'autre, une grande modération qui malheureusement a fait défaut.

Nous dégager de Rome était une idée que l'empereur a toujours poursuivie. Son gouvernement a reconnu à plusieurs reprises qu'il y était contre le droit des Romains, qu'il y soutenait un gouvernement, dont il n'approuvait pas la conduite et duquel il ne pouvait obtenir aucune réforme depuis dix-huit ans, qui méconnaissait ses conseils les plus modérés, les plus désintéressés, et qui y répondait par des doctrines telles que le Syllabus.

L'Italie a transporté sa capitale de Turin à Florence par sa propre volonté, et non d'après les stipulations de la convention que j'ai sous les yeux, et qui n'en dit pas un mot. C'était un acte que le gouvernement italien faisait comme preuve de ses intentions conciliatrices, sans qu'il y fût obligé par le traité.

Comment la cour pontificale a-t-elle répondu à cet acte conciliant que le gouvernement français avait conseillé

non officiellement à Pltalie ? Par les discours et le Syllabus que Ton connaît : toujours ce Syllabus qui^ quoi qu'on dise, est la charte de la politique romaine.

Que la convention du 15 septembre fût une tentative de conciliation, cela résulte de ce fait que la France stipulait sans consulter le pape, pour le forcer à un arrangement avec ritalie, une fois livré à lui-même.

Les bases de l'arrangement n'étaient pas précisées ; chacune des parties conservait son appréciation sur la souveraineté du pape. De là les explications différentes données à Paris et à Florence.

Il m'est facile de retrouver dans mes vsouvenirs les bases, un peu vagues, de Ten tente entrevue et désirée par la France. Il s'agissait ^ avant tout, de la reconnaissance de l'Italie actuelle par le pape, d'une simple souveraineté nominale pour celui-ci sur des municipalités presque indépendantes, de la suppression des douanes et passeports entre les deux États ; du droit qu'auraient les Romains de pouvoir jouir de tous les avantages des citoyens italiens, être députés, fonctionnaires, etc., sans compromission pour eux quand ils rentreraient à Rome.

Tout ceci n'était pas officiel ; je ne juge pas de la possibilité de l'application ; mais je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'un acte aussi important que ce traité a dû être précédé et suivi de longues explications, qui sont très présentes à ma mémoire; et croyez bien que je ne vous écris que la vérité la plus incontestable.

L'Italie s'engageait à ne pas attaquer ni laisser attaquer

le gouvernement du pape ; mais le droit des Romains visà-vis de leur souverain, ce qui constitue la souveraineté nationale de ces populations, était respecté; pas un mot ne faisait allusion à sa suppression; c'était une affaire à régler entre le pape et ses sujets, avec la France et Tltalie pour témoins. La France avait stipulé le droit pour le pape d*avoir une armée composée d'étrangers ; mais c'était une armée purement pontificale, sans intervention française et qui ne devait pas menacer l'Italie.

La légion d'Antibes n'a-t-elle pas constitué une intervention déguisée de la France ? L'inspection d'un général français à Rome a-t-elle été une simple promenade de touriste ? Un illustre maréchal, ministre de la guerre, a-t-ii écrit comme particulier et nullement comme ministre?

Si la légion d'Antibes n'était composée que de simples volontaires, comment se fait-il que le temps pendant lequel ils servaient dans l'armée papale leur fût compté en déduction de celui qu'ils avaient à servir dans Tarmée française ? Gomment votre loi de conscription recrute-t-elle l'armée du pape ? Un général passant unô inspection en uniforme, adressant un discours à des soldats au nom de la France, n*engage-t-il pas la responsabilité de son gouvernement ? Un ministre qui envoie des déserteurs aux compagnies de discipline françaises, ne considère-t-il pas ces individus comme des soldats français ?

Gela ne supporte pas la réflexion. La meilleure preuve que la légion d'Antibes n'a été un concours sérieux pour le gouvernement du pape qu'à la condition de considérer

les soldais qui la composaient comme encore au service de la France, c'est que, au moment de l'évacuation, quand le général commandant les troupes françaises a demandé ceux qui/ parmi nos soldats, voulaient servir le pape, il n'a trouvé, si j'ai bonne mémoire, que dix-huit volontaires sur un effectif de près de dix mille hommes. Tant qu'il y a eu des doutes sur le pays que servait la légion d'Antibes, une désertion énorme s'y est produite et n'a été arrêtée que par les paroles du général qui leur a dit qu'ils servaient la France.

Tout mauvais cas est niable, avec beaucoup de talent, devant une majorité passionnée. Elle n'a cependant pas été informée que l'illégaiité de la composition de la légion d'Antibes a été reconnue par une note du gouvernement français, du niois de septembre, qui est une sorte de désaveu, et qui promet formellement qu'à l'avenir nos soldats ayant encore à servir dans la réserve ne seront pas autorisés à s'engager dans cette légion.

L'Italie a commencé par remplir loyalement tous ses engagements ; elle a exécuté la volonté qu'elle avait exprimée de transporter sa capitale, au prix du sang italien répandu à Turin ; elle a pris à sa charge une partie de la dette pontificale ; elle a consenti, au delà des termes de la convention, à verser son argent entre les mains du gouvernement français, le pape voulant bien profiter de l'argent italien, mais ne voulant pas lui en donner reçu. Elle a grevé ses finances pour surveiller une frontière de plus de soixante kilomètres, très difficile à fermer. Elle a envoyé deux fois à

Rome des missions officieuses qui ont échoué. Elle a réintégré dans leurs diocèses italiens^ peut-être imprudemment, les évéques les plus hostiles à sa cause.

Comment le gouvernement du pape a-t-il répondu h celte conduite? En criant, en protestant, en soudoyant le brigandage sur le territoire italien, en reconnaissant Fancien roi de Naples, non en lui donnant un simple asile, mais en faisant des Ëlats romains un foyer d*intrigues bourboniennes ; en donnant un grade dans ^on armée à un prince napolitain ; en se servant de Rome comme d'une forteresse, d'où les boulets réactionnaires partaien t sur ritalie, qui avait bien le droit de recevoir ces boulets, mais qui n'avait pas celui de prendre la pièce qui les lançait; enfin, en faisant un appel à la désobéissance directe aux lois italiennes, à Toccasion des biens du clergé.

Que dirions-nous si, en France, le pape faisait des mandements enjoignant au clergé et aux citoyens de désobéir à nos lois?

Avec l'excitation réciproque que tous ces faits devaient causer, une explosion était inévitable: qu'a-t-on fait pour la prévenir? N'avons-nous pas eu trois ans de répit pour obtenir cette conciliation dont on trouve le vœu dans tous les documents français? Mais qu'a produit ce vœu? Rien. C'est ou une grande incapacité ou un refus péremptoire de la part du pape; on ne ne peut pas sortir de ce dilemme.

En face des événements poussant fatalement à une crise, rien, absolument rien, n'a été fait pour la prévenir; le gouvernAment italien, sentant le terrain de la convention

fléchir sous ses pieds, a perdu son équilibre malgré ses observations réitérées et Garibaldi Ta débordé.

Je n'entreprendrai pas de juslifier la violation d'un traité; je tâche seulement de me rendre compte de la situation. Imprévoyance et fatalité sont les deux mots qui précisent cette situation, tandis que, pour appliquer la convention du 15 septembre, il fallait réciproquement de la prudence et de la fermeté.

M. Roulier a beaucoup insisté sur la conduite des Romains, et s'en est servi comme d'un argument pour prouver leur adhésion au gouvernement des prêtres.

Ce raisonnement est facile à combattre. Sur une population de 700,000 âmes, 12 à 15,000 émigrés, tout ce qu'il y a de plus actif dans la population, ont été exilés ou se sont enrôlés dans les bandes garibaldien nés ; 2 à 3,000 hommes arrêtés étaient dans les prisons du pape; le reste était maintenu par une armée étrangère pas mal organisée, se montant à 10 ou 12,000 hommes, dont les éléments, sans aucun lien avec le pays, éloignaient toute idée de mé^ nagement*

La population romaine^ ainsi séparée de tout ce qu'il y avait de plus ardent, soit par la proscription, soit par la prison, est éminemment fme et aime peu le combat^ suite inévitable du long despotisme qui pèse sur elle : un peuple n'acquiert pas en un jour les qualités nécessaires à son émancipation.

Avec la menace incessante d'une intervention française, les Romains se sont dit: « Le débat est au-dessus de nos

» têtes ; il est entre la France, le pape et l'Italie ; attendons

« et voyons le résultat avant de nous compromettre. »

Les hommes capables de tous les sacrifices dans Pintérét de leur pays sont rares partout, et je ne m'étonne pas qu'on n'en ait pas trouvé un plus grand nombre parmi ceux élevés sous la tyrannie des prêtres; mais l'expérience ne serait pas difficile à faire^ et je n'ai aucun doute sur le résultat du vote des Romains, si on veut tenter le plébiscite d'une façon loyale, avec une déclaration de se soumettre d'avance à son verdict, même en présence des troupes françaises.

Comme l'afiaire de Rome est le point culminant de la politique française dans ces dernières années, M. Rouher, en parlant des affaires d'Allemagne, a insinué que la conduite de l'Italie, dans sa dernière alliance avec la Prusse, nous avait été peu sympathique. Je crois savoir le contraire, et je ne commets aucune indiscrétion en vous disant que le traité entre la Prusse et rita]ie a été connu et approuvé par la France, que s'il y a eu quelques indécisions, elles sont venues de l'Italie^ qui aurait préféré faire la guerre à l'Autriche sans traiter avec la Prusse.

Si le ministre d'État n'a appris le traité qu'il regrette que par les journaux, c'est qu'il est bien mal informé, et qu'il serait par trop exclusivement regardé comme ministre de la parole. Non, je ne puis le croire ; cela peut être un argument de tribune, mais ce n'est point un fait exact; la France connaissait le traité entre la Prusse et l'Italie, et n'a rien fait pour l'empêcher; au contraire.

J'arrive au départ des troupes françaises. Je vais faire une

grande concession, en reconnaissant que, d*après le texte étroit du traité, dégagé de toutes les communications verbales, faisant abstraction de Tintervention indirecte de la France par la légion d'Antibes, de Thostilité flagrante du* pape vis-à-vis de Tltalie, de l'absence de tentatives sérieuses faites pour une conciliation, le droit d'intervention de la France pouvait être soutenu: mais certes elle n'en avait pas le devoir , et les intérêts français seuls devaient Pinspirer. Or ces intérêts étaient de ne pas remettre les pieds dans ce guêpier romain pour remplir à Rome le triste rôle des Autrichiens, et d'accepter cette siuation sans aucune des réserves qui, du moins, avaient accompagné notre première intervention.

Notre intérêt était de laisser Pltalie aux Italiens ; car tous les arguments diplomatiques, tous les sophismes, ne feront pas que Rome ne soit pas en Italie, que les Italiens n'aient pas à se préoccuper de ce qui se passe dans le centre de la péninsule, que l'état actuel puisse durer, que le pape souverain ne soit pour Pllalie une cause de trouble, d'agitation, qui doit eesser; de la part de Pie IX, surtout, il est surprenant de le voir oublier sa mission de paix sur . la terre, lui qui, en 1848, a refusé de déclarer la guerre à l'Autriche au milieu de l'élan national de son pays, et qui recrute aujourd'hui une armée étrangère contre ses propres sujets et verse lé sang de ces concitoyens italiens.

La longue histoire de la papauté n'est qu'un appel aux armes étrangères pour imposer une somme de mauvais gouvernement qu'un peuple ne peut pas supporter.

Toue rhistoire papale se résume ainsi : faire du mal à son pays à Vaide des baïonnettes étrangères,,.

Si une conférence européenne a toujours été si difficile que^ pour ma part^ je n*ai jamais cru à sa réalisation, fallait-il encore et avant tout, en face des objections préliminaires qu'elle soulevait, une grande réserve diplomatique.

M. de Moustier Pavait ainsi compris dans ses discours; mais annoncer à Pavance que jamais, et quoi qu'il arrivât, la France n'abandonnerait le pouvoir temporel du pape, et qu'elle lui maintiendrait son territoire actuel, c'était dicter d'avance à la conférence ses résolutions et la rendre tout à fail impossible. Les États indépendants de l'Europe ne sont pas des enfants que l'on appelle en conférence pour signer des résolutions toutes rédigées ; et, en jetant la conférence aussi bien que PItalie aux pieds d'une majorité égarée, sous le coup des injonctions de MM. Thiers et Berryer^M. Rouher peut avoir obtenu un succès de tribune, mais IL a cer* tainement sacrifié les intérêts de la France.

Peu de mots suffisent pour réfuter cette assertion d'égale sympathie pour Punité de PItalie et le pouvoir temporel des papes dans leurs conditions actuelles; cela n*est pas plus admissible que Pidée delà Confédération.

11 est au-dessus des forces du plus grand pays d'obtenir' des résultats contradictoires: Punité actuelle et le pouvoir des papes s'excluent radicalement, ne peuvent se conci*^ lien vouloir Pun, c'est combattre l'autre» Faites un choix; il n'y a que deux politiques ; vous en chercherez inutilement une troisième ; si les faits du passé ne vous Pont pas

assez prouvé, Tavenir, un avenir prochain, se chargera de le démontrer.

Sous le coup de Témotion que me cause le triomphe du parti clérical dans la politique française, je me demande ce que nous réserve l'avenir. Vous et moi, nous avons, dans nos sphères d'action respectives, poursuivi l'alliance de l'Empire avec la liberté, avec des institutions franchement constitutionnelles; certes, ce but devient plus difficile à atteindre.

Tout se tient, et en France plus que partout ailleurs : la politique étrangère influence et détermine la politique intérieure. Soutenir les principes de liberté à l'étranger, c'est en rendre le triomphe inévitable à Tintérieur. La campagne d'Italie a amené l'amnistie, les décrets du 24 novembre et les promesses contenues dans la lettre du 19 janvier. Vouloir livrer la France aux cléricaux, on peut le tenter, mais non y réussir : je ne suis pas inquiet du résultat, je le suis des graves difficultés que cette tentative peut amener.

La majorité, sous des inspirations fatales, se montrera défiante du pays et an ti libérale ; nous allons le voir dans la discussion des lois sur la presse et sur le droit de réunion ; le droit, même limité et restreint, ainsi qu'il l'est dans le projet du gouvernement, que j'ai assez combattu, sera, je le crains, la seconde victime des déclarations du 5 décembre.

Les cléricaux veulent bien pour eux la liberté de la presse, la liberté de réunion, dont ils jouissent dans les églises, le droit d'invectives du haut de la chaire ; mais ils ne veulent pas que leurs adversaires jouissent des libertés.

même restreintes» que Ton avait promises. La cause du progrès ne se sépare pas; quand on la combat au delà des Âlpes^ on ne tarde pas à la combattre chez soi.

Comment sortir de Rome aujourd'hui? Par la conférence? Elle est impossible. Par des concessions du pape? Il n*y faut pas songer. Par l'abdication des aspirations italiennes? . On ne l'obtiendra pas, et je ne le désire pas. Cause permanente d'agitation en Europe, notre intervention sera aussi fâcheuse que celle des Autrichiens, et, après avoir tant fait pour expulser ces étrangers^ nous allons les remplacer et avoir notre Vénétie à Rome.

Nous combattons le pouvoir temporel dans l'intérêt français: le jour où il tombera sera un plus grand jour d'émancipation pour la France que pour l'Italie, et, si celte délivrance nous vient de l'Italie, ce sera un service de plus à ajouter à tous ceux que cette terre féconde a rendus à l'humanité. Semblable aux martyrs des causes justes, elle a beaucoup souffert et le monde a profité de ses malheurs. Les arts, les sciences, la littérature, la politique ont eu leur berceau en Italie. Je l'avoue, mon patriotisme s'alarme de lui être redevable de ce grand affranchissement du pouvoir temporel des papes. J'aurais voulu, pour mon pays, la gloire de cette réforme, indispensable aujourd'hui. Cependant n'exagérons rien; quand l'aiguille du temps marque l'heure voulue, ce n'est p&s la majorité d'une assemblée qui peut l'arrêter : elle peut entraver, retarder, mais voilà tout.

Ne nous abandonnons pas au découragement. Lors des

discussions sur le Mexique, n avons-nous pas vu une mîj norité encore plus faible que celle qui a blâmé la seconde expédition de Rome? La majorité a voté tous les crédits, elle a tout approuvé, tout ratifié ; et cependant nVt-elle pas été elle-même satisfaite de la fin d'une expédition qui a si longtemps obtenu ses votes et ses applaudissements?

Des complications graves peuvent venir de l'étranger; en restant à Rome, nous perdons une alliée dévouée et utile, le bénéfice de la guerre de i859, et tout cela pour le pouvoir temporel du pape!

Cette guerre, cependant, c'était une noble et grande idée; c'était la destruction territoriale de ces traités de i815, résultat de nos désastres.

Nous lui devons Nic« et la Savoie, ces provinces françaises nécessaires à nos frontières. C'était la première assise d'une reconstruction européenne à notre profit et au profit de la liberté.

L'Europe, mal constituée en i815, sur des principes iniques, devait se transformer ; les événements l'ont prouvé ; il fallait prévoir, aider et diriger cette transformation nécessaire à la France, aux peuples de l'Europe et à la paix; mais ce développement ne trouve pas sa place ici, où il ne s'agit que de la question romaine.

Un seul progrès nous est acquis ; c'est de tracer une ligne de démarcation nette entre les amis et les ennemis de la liberté; aujourd'hui, plus d'équivoque possible Que l'esprit clérical trouve partout, comme l'ennemi commun, des adversaires convaincus et fermes.

J'ai été frappé de ce qu^a dit un orateur sur 1^ liberté des églises : le prêtre libre et respecté dans Téglise; mais sans action dans l'État : voilà la voie de l'avenir.

Ma lettre est bien longue, et je ne vous ai point dit toutes les réflexions que me suggèrent les derniers événements. Politiquement isolé, sans aucune influence sur les affaires de mon pays, je me consolerai sans peine si j'assiste au triomphe de la France et de notre cause. La tristesse du présent ne doit pas faire désespérer de l'avenir : plus que jamais le patriote doit chercher sa consolation et sa force dans son désintéressement, sa conviction, sa conscience, et non dans l'espoir d'un succès plus ou moins prochain?

Recevez, mon cher monsieur Sainte-Beuve, l'expression de tous mes sentiments d'amitié.

Votre affectionné,

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