A MADAME TOURTE-GHERBULIEZ, A GENÈVE
Paris, ce 8 mars 1848.
Madame,
Je profite des premiers instants où Ton retrouve du loisir, pour vous remercier de votre obligeant envoi * et de votre
1. Madame Tourte-Cherbuliez venait de publier un roman en deux volumes : la Fille du pasteur Raumer, Ses premiers ouvrages : le Jou/rnal d'Amélie (1833) et Annette Gervais (1834), avaient déjà paru lors du séjour de Sainte-Beuve en Suisse. — Madame Tourte est morte en 1863, à l'âge de soixante et dix ans.
11^ NOUVELLE CORRESPCiNDANCE
flatteuse demande. Depuis longtemps, Tauteur de tant d'ouvrages où se combinent avec bonheur et avec charme la morale et les douces scènes de la vie, ne m'était pas inconnu : je vais achever de le connaître. Dans d'autres temps, je n'aurais eu qu'à passer, sans trop d'intervalle ni d'effort, de l'impression que j'aurais reçue à celle que j'aurais tâché de rendre aux autres et de communiquer. En ce moment, très surchargé de devoirs, d'engagements dont je ne viens à bout qu'avec lenteur et avec peine, j'ai besoin, madame, de toute votre indulgence pour m'excuser si je ne fais pas tout ce que je voudrais. Un troisième volume de Port' Roy aly que j'achève en ce moment, à travers des distractions ou des préoccupations d'un genre tout différent, absorbe le peu d'heures qu'on peut encore consacrer aux lettres. J'en ai ainsi pour plusieurs mois encore. Et notre horizon s'étend-il, madame, au delà de plusieurs mois? — Voilà l'état où me surprend votre attention, aimable. J'en vais du moins tout d'abord profiter pour me rafraîchir l'esprit dans ces pages calmes et pures, où la pensée du devoir s'anime doucement des couleurs de l'imagination.
Agréez, madame, les expressions sincères de ma gratitude et de mon profond respect.
Ce 30 juin 1848.
Je suis très sensible à votrs attention et à l'obligeant avis que vous me transmettez. En tout autre temps, j'aurais pu, non pas acheter (cela est au-dessus de mes moyens), mais peut-être faire acheter le portrait de M. d'Andilly par quelque amateur d'ici. Dans les circonstances où nous sommes, la difficulté est plus grande : je pourrai en parler à M. Léon de Laborde, conservateur du Musée. Il me semble avoir vu, au Musée même, un portrait peint de M. d'Andilly, et, dans tous les cas, une gravure de ce portrait, dont la physionomie m'est bien présente. Nous sommes en ce moment dans un tel état d'incertitude, et l'anxiété affreuse d'où nous sortons a laissé aux esprits prévoyants de tels soucis pour l'avenir, que je doute que votre désir puisse être satisfait et que Paris offre plus de ressources que la ville deCaen. — Si j'osais pourtant vous donner un conseil, monsieur, ce serait d'informer vous-même
1. Celte lettre nous a été envoyée par M. Armand Gasté, professeur de rhétorique au lycée de Caen, qui l'a trouvée à la Bibliothèque de cette ville, dans un recueil d'autographes. — L'enveloppe étant perdue, on ne sait à qui cette lettre était adressée ; mais il y a lieu de croire qu'elle a été écrite au conservateur du musée, M. Georges Mancel.
M. Jeanron, directeur du Musée national, de la mise en vente de ce portrait de M. d'Andilly par Philippe de Champagne : peut-être son attention s'y porterait-elle assez pour le décider à faire une offre ou à entendre la vôtre.
Agréez, monsieur, l'expression de ma considération très distinguée.
A M. CHARLES EYNARD
Liège, ce 23 juin '184^.
Cher monsieur et ami,
J'ai reçu et votre aimable lettre et votre intéressant ouvrage. Je le lis avec lenteur, et comme quelqu'un qui rétudie. Je suis bien fier et bien flatté de la place que vous m'y avez faite et de tout ce que vous m'y dites dans tous les sens. Si je trouve quelque loisir et si mon bras droit, malade d'une crampe nerveuse depuis bien des mois, me le permet, je parlerai, avec quelque détail, de votre livre dans la Revxiedes Deux Mondes. J'aborderai la grande question de la grâce, au point de vue du pur moraliste : l'ancien être, le vieil homme disparaît-il tout à fait, ou ne fait-il que changer de forme dans le converti, de manière à être encore persistant et reconnaissable ? Quiconque ne croit pas au miracle et ne croit qu'à la physiologie, doit retrouver ces premiers linéaments, même dans l'être converti et retourné. Voilà le grand point (au fond) où nous
nous séparons. Il en est un de détail où je suis moins dans Pimaffination que vous ne croyez. C'est sur la scène de la veille de la journée de Vertus *. Je tiens ces détails d'une personne présente (madame de Tascher, la mère de madame Narvaez), alors jeune fille, chez qui madame de Kriidner logeait et qui m'a conté tout cela point par point. — La lettre d'un journal écrit ne peut prévaloir contre une parole vive et véridique. — En tout le reste, je vous suis avec docilité et plaisir dans ce monde que vous nous ouvrez et où l'on croit avoir vécu, tant vous nous le rendez au complet. Dans ma solitude d'ici, j'ai bien besoin de bonne compagnie et de bonne conversation, et vous me les procurez depuis plusieurs soirs.
Cher monsieur, une grande incertitude règne sur mon avenir, même le plus prochain. En tout cas, je sais bien que je puis compter sur votre amitié ; — soyez heureux !
Tout à vous.
J'offre mes hommages à madame Eynard et mes respects à vos excellents parents.
1. Il s'agit de la plaine de Vertus en Champagne. La scène se passe en 1815. Madame de Krûdner était venue en France à la suite de Tempereur Alexandre, et elle exerçait sur lui une influence toute-puissante. (Portraits de Femmes, p. 400 et suivantes, édition de 1870.)
A M. H. FRÉD. AMIEL, PROFESSEUR A l'AGADÉMIE