‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 33 sur 185 · DE GENÈVE · texte numérisé non relu

DE GENÈVE

Liège, le <" juillet 1849.

Monsieur,

Votre gracieux envoi *, en m'arrivant, répond à un désir. J« venais de voir dans une revue une analyse de votre travail^ et l'intérêt que je mets à ces questions qui touchent l'une de mes patries m'avait donné l'envie de le mieux connaître." Soyez donc remercié de votre aimable attention. J'ai souvent pensé moi-même à ce que pourrait être le mouvement littéraire dans la Suisse française, au point de vue de la critiqvs. Je suis persuadé, depuis bien des années, qu'il n'y a de bonne critique écrite possible que hors de France : la liberté de la presse véritable, à cet égard, ne commence qu'à la frontière. — Votre écrit, monsieur, traite la question dans toute son étendue et dans son véritable esprit : la difficulté tout entière est dans les voies et moyens. Il est bien certain, comme vous le dites, que Genève a un caractère, Vaud un autre : ces deux points m'ont été bien sensibles durant mon séjour au bord de votre lac. Il y a de là un rôle à jouer et qui influerait sur la France même, ou, du moins, qui la jugerait à fond. Votre jugement sur nous ne me paraît pas trop sévère. — Un mot

1. L'envoi était celui d'un opuscule inti'.ulé : Du mouvement littéraire dans la Suisse romane et de son avenir»

aussi m'a frappé : « Ce que la Belgique cherche, la Suisse le possède. » Je vous parle de tout ce que j'ai pu vérifier. Je trouve même qu'ici on a le tort de ne pitô chercher assez : c'est le seul reproche que j'oserais adl%sser à l'excellent et calme pays qui me donne hospitalité. Vous, à Genève, vous êtes un vieux peuple intellectuel; ici pas.

J'espère, monsieur, qu'un jour nous causerons de toutes ces choses : il règne sur mon avenir bien de l'incertitude, et je ne sais trop où je serai dans deux mois. L'année très laborieuse que je viens de traverser m'a laissé un mal nerveux qui me permet difficilement d'écrire: c'est grave pour un écrivain. Mon griffonnage vous en avertit. Je crains d'être obligé de me condamner à un repos de quelques mois, et ce serait alors à Paris que je Tirais chercher.

Partout où je serai, croyez que je resterai pour vous un esprit ouvert à vos pensées et honoré de vos attentions.

Votre dévoué.

A M. H. VIOLKAU ^

Monsieur,

Vous m'avez dû trouver bien coupable et bien ingrat : votre lettre m'a fait un si sensible plaisir, que j'y ai déjà

1. Lettre publiée dans le journal l'Union, le 4 janvier 1870. — Sainte-Beuve s'était employé auprès de ses confrères de l'Académie pour faire couronner un volume de vers de M. Violeau. Voici sa réponse au témoignage de gratitude que lui avait adressé le poète.

laO NOUVELLE CORRESPONDANCE

répondu bien des fois en idée; mais un travail impérieux à achever, un voyage en Belgique que . je viens de faire, toute sorte d'epnuis m'ont fait remettre, au point que c'est presque une honte de vous écrire seulement aujourd'hui, après un long mois écoulé.

J'aurais désiré, ainsi que quelques-uns de vos amis, que l'Académie vous distinguât plus expressément et plus particulièrement dans le concours Montyon ; mais les vers ont peu de vrais juges partout, et surtout au sein de l'Académie (ce qui me semble un peu singulier à dire) ; il y a là des hommes influents qui se vantent de n'y rien entendre, et ils ont raison de le dire, s'ils se contentaient de l'avouer sans s'en vanter. Ce que vous me dites, monsieur, sur l'inspiration si morale et si vraie qui a dicté vos poésies consolatrices montre combien la grâce et la douceur du ton cachent souvent plus d'élévation et de profondeur qu'on n'en trouverait dans des strophes pompeuses.

Continuez, monsieur, de puiser à ces bonnes sources, et à en faire part autour de vous. Croyez à la respectueuse sympathie que vous excitez chez ceux qui n'ont fait que passer sous le rocher où vous avez abrité votre tente.

Offrez, si vous en avez l'occasion, à M. de Blossac l'expression de mes hommages, et gardez-moi un affectueux souvenir.

DE C.-A. SAINTE-BEDVÉ. Ul

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