AU DIRECTEUR DU CONSTITUTIONNEL
Ce mardi, 16 avril 1850.
Mon cher monsieur,
Permettez-moi de m'étonner et de me plaindre.
Si Tarticle de lundi avait été remis au lendemain, rien de plus simple, quoique ce soit légèrement désagréable quand on fait tout pour être exact, et qu'on crève ses chevaux pour arriver à temps.
Mais cet ajournement me paraît inexplicable dans Tordre de nos relations habituelles. Il vous était si aisé de me tâter d'un mot là-dessus. *
Je suis blessé du procédé à plusieurs titres :
A titre de réticence singulière entre nous : la lune de miel évidemment est passée ;
En ce que cela me donne un tort d'inexactitude envers mon public, et qu'ici la bande de relâche est toute du fait du directeur;
En ce que je me trouve frappé par là arbitrairement d'une retenue de cent vingt-cinq francs, dans une affaire où jamais la question d'argent n'a été soulevée comme difficulté de ma part.
Le genre de travail que j'avais entrepris au Constitutionnel ne pouvant» se continuer qu'au moyen de la plus cor-
diale entente, vous me permettrez de trouver que je ne la reconnais pas ici.
Voici une lettre ci-jointe qui est pour le public, et que le Constitutionnel insérera, je l'espère, mais qui sera imprimée dans tous les cas.
L'article Pline ne passera pas, je le retire, et j'en dispose.
J'irai aujourd'hui, à quatre heures, au Journal, pour y toucher ce qui m'est dû, et dont j'exigerai qu'on défalque le prix de composition de l'article Pline. Il est juste que je supporte les frais de ma susceptibilité.
A M. ADOLPHE GAZALËT.
Monsieur,
J'ai bien à m'excuser d'être si en retard avec vous. Le Constitutionnel en est cause. Vous voudriez que j'y parlasse de M. Vinet et de M. Adolphe Monod. Vous pouvez croire que ce n'est pas la bonne volonté qui me manque. Mais je suis obligé de tenir compte du public à qui je m'adresse, et le choix de mes sujets est toujours concerté à l'avance entre la direction et moi. J'ai parlé bien incomplètement jusqu'ici de M. Vinet, mais j'en ai parlé deux fois, et j'ai jusqu'à un certain point acquitté ma dette, du moins la française, c'est-à-dire sans épuiser le sujet. Pour M. Monod, je sais tout son talent, bien que je ne Taie pas entendu j mais
uû prédicateur aussi protestant ^ aussi chrétieD, calvinistement et augustiniennement parlant, me paraît à peu près impossible à être présenté aux lecteurs du Constitutionnel ; car nous sommes et nous resterons catholiques en France, même quand nous ne serons plus du tout chrétiens.
Croyez, monsieur, à ma reconnaissance sincère pour vos aimables sentiments.
A MADAME ARSÈNE IIOUSSAYE.
Ce 22 décembre (1850).
Madame,
Je serais ingrat envers ma mère si je laissais à un autre le soin douloureux de vous annoncer que j'ai eu le malheur de la perdre le 17 novembre; elle est morte presque subitement, étant à peine indisposée de la veille et semblant déjà remise; elle a passé dans les bras de sa domestique. — Vous aviez été si parfaitement aimable et gracieuse pour elle, et elle me parlait encore de vous en ce sens, si peu de temps avant sa fin, que j'ai voulu vous exprimer ici moi-même ma douleur avec nja reconnaissance.
Je serre la main à Houssaye, et vous prie, madame, de recevoir l'expression de mon hommage.
A M. l'abbé barbe.
Ce 25 décembre (i850).
Mon cher ami,
J'ai été touché de ton bon souvenir et de ton témoignage de sympathie ; tu ne m'aurais pas écrit que je n'en aurais pas douté davantage. Cette mort de ma pauvre mère, bien que prévue à son âge, a été encore un coup inattendu pour moi, tant elle a été prompte. Elle allait aussi bien que son grand âge le permettait : sa tête n'était pas affaiblie; elle n'éprouvait que des douleurs de rhumatisme, de goutte. Elle avait éprouvé, la veille, une syncope, avec douleur à la région du cœur : cette douleur avait cédé aux remèdes ; elle était presque remise, et je la quittais, gaie et riante, à six heures et demie. — Une demi-heure après, la douleur revenait plus vive, et suspendait en un clin d'œil la circulation et la vie. — Je me croyais seul auparavant; et je m'aperçois, d'aujourd'hui seulement, que je suis vraiment seul et que je n'ai plus personne derrière moi.
Je n'ai, non plus, personne devant moi, ayant laissé passer la saison du mariage et de ces liens qui renoueint avec l'avenir. Je me suis jeté plus que jamais, depuis ces derniers temps, dans le travail : c'est une manière de tromper la vie ; et si,- aux yeux de ceux qui, comme toi,
ont la haute croyance, c'est un palliatif seulement, c'en est du moins le plus honorable et le moins préjudiciable qu'on puisse choisir. — Le travail auquel je me suis assujetti est si acharné, que je n'ai pas une minute pour les relations agréables de la vie, et à peine pour les devoirs indispensables de la société. D'ici à quelque temps, je verrai à détendre cette vie de manœuvre, et à me procurer un peu de loisir. Le premier loisir que j'aurai, j'aimerais à le consacrer à une petite visite au pays natal. Mais ce n'est là encore qu'une étoile à l'horizon.
Adieu, mon cher Barbe; garde-moi ta bonne amitié, et offre mes compliments à ton frère.
Tout à toi.
A M. JULES JANIN
Ce lundi 29 H 850 ou i85i].
Mon cher Janin,
Vous m'écrivez mille bonnes choses ; je n'en veux prendre, que ce qui vient en preuve de votre amitié. Vous me l'avez déjà prouvée en plus d'une occasion, et j'en suis resté touché comme je l'ai dû. Je vais vous lire avec l'intérêt que l'auteur et le sujet m'inspirent à tant de titres. — Croyez que je n'ai jamais mieux apprécié tout ce que vous valez et pouvez que depuis que j'essaye de ce même métier dont vous faites votre plaisir et le nôtre depuis
vingt ans déjà. — Je vais causer de vous avec la direction du Journal, avec qui je concerte d'ordinaire mes sujets, et il ne tiendra pas à moi que tout n'advienne selon ce que vous voulez bien désirer et ce que je désire aussi.
Tout à vous, mon cher camarade.
A M. ARSÈNE HOUSSAYE
Ce 23 H85i).
Cher poète,
J'ai tant publié autrefois, dans la Revue de Paris, de mes vers tirés du portefeuille d'Àmaury^ que je ne sais plus bien ce qui est sûrement inédit.
Je crois bien que les quelques vers {À une jeune fille) dans un des petits cahiers. Paroles^ vcbux d'un cœur amovrreux et timide, sont tout à fait inédits. — Je ne sais pas bien si la chanson Dans des coins bleus parsemés d'or n'est pas inédite. Je n'oserais vous en répondre.
Ces deux pièces de vers (Dans des coins bleus, et Paroles, txBux d'un cœur, etc.) sont toutes deux dans la nouvelle édition des Poésies ; mais cette nouvelle édition est à peine en vente depuis quelques jours, quoique imprimée depuis plusieurs mois ; et vous pourriez les donner simplement comme tirés de la nouvelle édition.
Enfin, mon cher poète, tout ce que vous ferez ou ne ferez pas sera bien, et reçu avec reconnaissance. A vous.
J*ai reçu une lettre de Desplaces, qui est perdu et ennuyé dans la Béotie berrichonne : il me dit avoir fait une pièce de vers, le Mal de Rousseau^ dont il est content.
l.XXXI.
AU MÊME
Ce i*" février 1852.
Mon cher Houssaye,
Ce n'est pas ici une recommandation ordinaire que je viens vous faire : un de mes jeunes et charmants amis, M. Octave Lacroix (qui n'est rien aux autres Lacroix), vient de faire la plus jolie petite pièce en vers, en un acte. C'est dans le genre Mitsset, Augier, Barthet^ mais sans imitation et avec une grâce naturelle. Je ne doute pas que cela, bien joué, ne fasse plaisir. Je viens vous prier de lui donner occasion de lire sa pièce ; je ne puis m'adresser à Lireux en ce moment, et, dans tous les cas, vous sentez comme j'aime mieux avoir affaire directement à vous. Voulez-vous que M. Lacroix passe un jour vers trois heures au Théâtre-Français pour savoir de vous ou de M. Verteuil ce qui serait à faire ? Je suis sûr que, si vous aviez entendu la pièce, vous seriez gagné* Lacroix a écrit à mademoiselle Augustine Brohan qu'il connaît un peu, mais
elle n*a pas encore répondu. Je vous supplie, mon cher Houssaye, d'être en celte circonstance ce que je vous ai toujours trouvé pour moi.
Tout à vous.
A M. ADOLPHE GAZALET.
Paris, 2i février 1852.
. . . Vous VOUS faites une idée peu exacte de la façon de vivre à Paris et de la mienne en particulier. Je vis dans ma chambre, travaillant, ne voyant personne au pied de la lettre, allant très peu à l'Académie ; c'est une vie de misanthrope peut-être^ mais elle est assez innocente, puisqu'il n'y entre aucune malveillance ni générale ni particulière...
Si je ne vous ai pas nommé dans mon article sur les poètes, ce n'est pas que je n'aie pensé à vous; mais j'ai craint, même en accordant une louange mêlée de critique, d'émouvoir une susceptibilité que je croyais connaître. En louant les sentiments affectueux qui s'épanchent dans vos vers, la place m'aurait manqué d'ailleurs pour vous y démontrer ce que je considère comme des taches de goût. J^ai donc gardé le silence qui ne saurait être une injure quand on ne prétend parler que de quelques-uns^...
1. M. Adolphe Cazalet, officier d'Académie, ancien inspecteur des écoles, venait de publier, en 1852, un recueil de vers, Heur^ poétiques^ dont il avait fait hommage à Sainte-Beuve. — L'article
LXXXUI.
4 M. PHILÂRÈTË GHASLES.
Mon cher Chasles,
Laissons^ je vous prie, et oublions ce qui s'est passé. Je voudrais pouvoir causer avec vous froidement, sensément, de votre situation académique. Encore une fois, elle n'est pas mauvaise, si vous ne l'aigrissez pas. Nous avons tous passé par là, par cette sorte d'attente d'antichambre très impatientante. Musset vient d'y passer lui-même. Une fois entré à l'Académie, bien des choses se calment et s'adoucissent; c'est de l'huile d'olive, socialement parlant. Mais, encore une fois, silence tant qu'on est candidat ; patience, pas d'irritation : a Nommez-moi, ou je pars pour Boston », n'est pas une manière de se présenter. « Nommez-moi, ou je reste et je reviens à la charge tant que vous ne m'aurez pas fait justice et bonne grâce », voilà la formule. La dignité n'est pas intéressée dans cette ambition
dont il est question dans le fragment de lettre ci-dessus a pour titre : De la poésie et des poètes en 48b^ (9 février 1852). Il a été recueilli, depuis, dans les Causeries du Lundi, t. V. Au moment où il parut dans le Constitutionnel^ nous dit M. Gazalet, « ayant eu l'occasion d'écrire à Sainte-Beuve, je lui en fis mes humbles compliments et lui demandai pourquoi il ne m'avait pas logé en cette compagnie d'élite. C'était pure plaisanterie; mais, comme les lettres, les belles-lettres étaient un vrai culte pour Sainte- Beuve, et qu'il ne plaisantait pas, lui, en telle matière, il prit la chose au sérieux, me crut fâché, et se fit un devoir de m'exposer la raison de son silence ».
toute littéraire et courtoise. En un mot, mon cher ami, détachez- vous de vos préoccupations (bien * concevables), mais laissez-vous faire comme nous avons tous fait à ce moment où Ton n'est pas son propre pilote : c'est une entrée de port, et il faut des marins du cru pour que les meilleures mains franchissent la passe.
A M. ERNEST RENAN
Ce 29 août (1852).
Monsieur,
J'ai voulu, avant de répondre à votre aimable et beaucoup trop flatteuse lettre, avoir commencé du moins à vous lire. Je l'ai fait avec le plus grand plaisir et le plus grand profit. Cette méthode d'étudier l'esprit humain historiquement, et de découvrir les régularités mêmes qu'il observe dans ses mirages, est bien celle que je considère comme la vraie méthode philosophique. Mais que de science réelle il faut pour l'appliquer à des époques si éloignées et à des doctrines si ardues ! Votre Àverroës m'a instruit autant qu'intéressé : je m'étais toujours douté qu'il y avait des esprits forts, même du temps de saint Louis. Ce n'est jamais si difficile d'être esprit fort. Mais il ne suffit pas du coup de poing de la nature brutale qui rompt la cloison : ce coup de poing porté au christianisme a eu lieu, même avant saint Louis. Tout homme brutalement naturel, tant
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. f6i
quUl était en santé, ne manquait pas de raisons, de gros bon sens pour justifier ses passions. C'est la grosse incrédulité du diable. Mais Tincrédulité raisonnée a été un peu plus difficile à inventer et à retrouver. Que vous montrez bien ce double rôle d'Averroës, devenu prétexte autant que cause d'incrédulité I Les orthodoxes ardents et parfois ébranlés du xiii® siècle lui en voulaient comme Pascal à Montaigne. Cétait leur Satan secret qui les tentait. D'autres qui penchaient pour lui ou qui allaient même au delà lui prêtaient de leurs hardiesses, comme les philosophes de la seconde moitié du xvni® siècle mettaient sur le compte des Fréret leurs irréligions.
Je traduis en images qui me sont commodes ce que vous montrez dans la juste mesure. J'ai imaginé même que, parmi les réfutateurs d'Averroës, il y en avait qui le réfutaient exprès faiblement, contents d'avoir introduit les objections contre la religion, et faisant en sorte de se laisser battre. Plus on étudie l'histoire, plus on trouve que les hommes et les choses se sont beaucoup ressemblé sous les différences de forme et de costume. Ce que j'aime dans vos écrits, monsieur, c'est qu'en touchant à fond à ces questions philosophiques, vous ne vous y embarrassez pas et que votre esprit est libre de la glu. Vous avez de grands desseins et tout ce qu'il faut pour les exécuter. Personne ne vous suivra avec plus d'intérêt que moi. Je voudrais pouvoir vous promettre de répéter quelques-unes de vos idées dans le Constitutionnel : mais Averroës est un bien gros sujet pour notre public, et il faudrait, pour l'introduire*, je ne sais quel biais que je n'entrevois pas encore. Je ne, perdrai pas de vue l'occasion si elle passe.
Laissez-moi aujourd'hui seulement vous remercier de vos marques si honorables d'attention et de bienveillance, et croyez au retour de tous mes sentiments bien sincères.
A M. FORTOUL, MINISTRE DE l'iNS TRUC TION PUBLIQUE.
Ce 6 septembre '1852. Lundi.
Mon cher ministre,
J'ai beaucoup réfléchi à la proposition que votre amitié m'a faite, la dernière fois que je vous ai vu : j'y ai réfléchi comme si je n'avais pas eu tout d'abord une réponse intime instinctive. Quand vous lirez mon article de ce matin au Constitutionnel^, vous saurez cette réponse, car je n'attaquerais pas ainsi par son faible un homme à qui il me serait réservé de succéder. C'est pour le coup qu'on aurait droit de dire :
Hérite-t-OD, grands dieux! de ceux qu'on assassine?
Je ne l'assassine pas, mais je le frappe, et, pour que je le puisse faire en tout honneur, il me faut être, à son endroit, parfaitement désintéressé et indépendant.
1. L'article dont il est question ici, inséré depuis dans les Causeries du Lundis à la date du 6 septembre 1852, est consacré à Bernardin de Saint-Pierre. C'est dans cet article qu'il faudrait chercher et retrouver la personnalité à laquelle Sainte-Beuve fait allusion. Dans tous les cas, il ne fut nommé professeur de Poésie latine au Collège de France qu'en 1854, en remplacement de M. Tissot.
Je ne suis pas né pour la parole publique ; j*ai pu m'y plier par nécessité en deux circonstanœs, mais mes nerfs en crient encore; j'ai le front tendre (frontis mollities), non le front d'airain de l'orateur. Ma force et ma sécurité ne sont pas là. Je ne suis complètement moi que plume en main et dans le silence du cabinet. Si je puis rendre quelque service un peu étendu, c'est dans cette voie en y suivant volontiers mon moment et mon caprice.
Le professorat, au nom de l'État, demande un passé sans aucune légèreté, même poétique, une certaine gravité habituelle et actuelle que je n'ai jamais songé à secouer, mais qu'aussi je ne suis pas accoutumé à revêtir. Laissez moi donc, mon cher ministre, continuer à servir en volontaire la cause des lettres, en les rattachant^ selon l'occasion, à cette cause que je considère comme celle de la société, de l'ordre et du bonheur pratique. — Il me reste de tout cela un sentiment très cher de votre estime et une reconnaissance de votre amitié.
Tout à vous.
A M. JULES GUILLEMIN; A MERVANS^
Paris^ 15 mai 1853.
Monsieur,
Je suis touché de votre attention flatteuse et de votre poétique envoi. Vous me dites que je suis trop absorbé
1. M. Jules Guillemin avait envoyée Sainte-Beuve un volume : Poésies (Ghalon-sur-Saôue, 1853).
dans de hautes études pour lire des vers ; mon regret me reporte vers les jours où je rêvais longtemps à la poésie, où je m'occupais d'un sonnet ou d'une chanson toute une matinée, et je ne crois pas que j'étais alors moins sérieux pour cela. Vos Lilas ont de la fraîcheur ; vos sonnets, dans leur irrégularité, ont de la grâce. Vous touchez à Déranger et à Méléagre. Il y a là de quoi charmer des journées et je vous les envie.
Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude et de ma considération distinguée.