‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 49 sur 185 · A M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A M. DE LAMARTINE

Ce 13 juillet 1864.

Mon cher Lamartine,

Je reçois votre deuxième Entretien^ votre seconde lettre. J*ai ma couronne, ma double couronne ! Ce que vous avez bien voulu dire de moi à tous, venant de vous et découlant

de votre plume avec cette grandeur et cette magnificence, est ce que je n'aurais osé ambitionner et ce qui me fait désormais une gloire, — mot bien grand et que je ne me serais jamais avisé rie prononcer auparavant. — Vous avez dit de ma mère, entrevue par vous, des choses qui montrent que tout poète a Tâme d*un fils et des divinations de premier coup d*œil. Vous avez choisi, dans mes écrits, avec une intelligence amie, ce qui pouvait le plus faire aimer le poète. — Vous avez glissé sur les défauts et voilé avec délicatesse les parties regrettables chez celui qui s'est trop abandonné en écrivant aux sentiments éphémères et au courant des circonstances. En choisissant et indiquant les points élevés et lumineux, vous avez obéi à cette noble nature qui va, comme le cygne, se poser à tout ce qui est limpide, éclatant et pur ; et vous m'avez ainsi, rien que par le bonheur amical de vos citations, élevé à la fois et idéalisé à votre exemple.

J'aurais couru, aujourd'hui même, vous dire tout cela et bien d'autres pensées encore que les vôtres ont réveillées en moi et ont fait naître; mais je suis comme vous, j*aî cet honneur, et je suis de corvée tous ces jours-ci. Je ne pourrai aller rue de la Ville-l'Évôque que vers la fin de la semaine, et je n'ai pu attendre jusque-là pour vous envoyer les remerciements d'un cœur comblé, pai-donné et récompensé à jamais par vous.

A M. DE LESGURE.

Ce 14 août 1864.

Vous me rendez moi-même, mon cher ami, un peu malheureux de ne pas faire tout comme vous désirez et comme je le voudrais. Mais d'abord, soyez tranquille, je ne suis pas si prêt de dételer que vous semblez le croire. J'ai déjà servi deux fois sept années comme le patriarche, et je continuerai de servir encore, du?sé-jo n'avoir ni Rachel ni Lia ; et, quand bien même je les aurais, je ne renoncerais pas pour cela à mon métier. Ainsi vous y viendrez. Seulement, je cherche mon assiette à votre sujet; et ce ne peut guère être que Mathieu Marais *.

Vous devez voir, par le développement même de mes jugements sur des personnages que vous avez également traités, combien nous avons encore à faire pour nous entendre* Votre livre du Panthéon démoli m'a, je l'avouerai, reculé à votre égard.

Je vous jure, en mon âme et conscience, que ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, quand on parle des hommes de ce temps-là, ou bien on est soi-même l'homme d'une Vendée, d'une guerre civile, et k guerre continue.

La France n'a pas à se repentir^ même quand elle a eu des

i. M. de Lescure avait donné une édition de Mathieu .Marais, à laquelle Sainte-Beuve a consacré deux articles. (Pfouvequx IfUndiSf tome IX.)

ir. NOUVELLE CORRESPONDANCE

torts; un peuple qui va son chemin et qui marche dans le sens de ses destinées ne se repent pas. Il n'y a rien de plus impitoyable que l'histoire; et, ai l'on veut qu'elle 8*attendrisse un peu, ce n'est qu'en se tenant dana les sentiments généraux de l'humanité.

Mais oui, vous avez une physionomie, et une physionomie brillante, animée, accentuée ; vos pensées et vos saillies vous sortent irrésistiblement ; votre œil a l'étincelle ; je ne voudrais pas vous apaiser ni vous refroidir, même quand je le pourrais. Et cependant je voudrais vous rendre aussi juste et aussi raisonnable que je vous ai trouvé sur le compte de Senac de Meilhan et de Rivarol.

Se peut-il que, quand on a goûté du fruit et (pour parler tout bas) du poison de ces deux éminents esprits, on ne soit pas guéri désormais de toutes les ivresses, sauf à respecter toutes les religions ?

Vous me forcerez un jour à vous dire de ces împertînences-là en public. Mais vous l'aurez voulu.

Tout à vous.

GXLYl.

A UN COMPATRIOTE

Ce 80 octobre 1804.

Cher compatriote.

Il y a bien des choses dont j'aimerais à causer avec vous. Ma vie ne s'annonce pas comme devant s'alléger, ni me

procurer plus de loisir. L'idée de revoir Boulogne n'était liée, dans ma pensée, qu'à ce rêve d'un loisir final.

J'aurai, en retour, un renseignement, et, peut-être, un service à vous demander. Je suis né en décembre 1804; mon père s'était marié et est mort en cette même aniiée. Or, par suite de la négligence qui accompagne trop ordinairement la naissance d'un orphelin, les témoins de cette naissance, bien que gens de loi..., n'ont pas pris la peine de me faire inscrire sous le nom exact de mon père. Il en résulte que des coupons de rente, provenant de ma mère, qui avait pris le nom de son mari, de Sainte-Beuve^ ont passé entre mes mains et sont inscrits à un nom qui n'est pas régulièrenient le mien, et ne peuvent être réunis aux coupons pris par moi en mon propre nom, Sainte-- Beuve tout court.

Qu'y a-t-il à faire pour régulariser et pour constater légalement l'identité ? On me dit qu'il ne faut pas moins qu'un arrêt du tribunal rectificatif de l'acte de naissance. Auriez-vous la bonté de me donner votre avis sur cette difficulté ?

Agréez, cher compatriote, l'expression de mes sentiments dévoués.

GXLVII.

AU PRINCE NAPOLÉON

Ce 29 janvier 1865.

Monseigneur,

Je viens solliciter toute votre indulgence si je ne puis me rendre à l'invitation de Votre Altesse, et laissez-moi, puis-

que vous avez daigné me témoigner un intérêt personnel

bien flatteur, m'ouvrir cette fois à vous.

Un changement longtemps retardé était devenu indispensable dans mon régime de vie. Je ne suffisais plus, depuis quelques mois, qu*à grand*peine au travail et au monde. Il m*a fallu opter. Je cesse en partie ma tâche de journaliste hebdomadaire, mais ce n'est que pour mUmposer une autre charge, celle d'un livre à faire. L'engagement en est pris, et je dois m'y mettre sans plus de délai ^. J'ai besoin pour cela de rassembler toutes mes forces, et, comme le moral se ramène au physique, il me devient impossible de concilier la vie du soir avec le travail du jour. Les espérances que de bienveillants et augustes amis (je puis leur donner ce nom) m'avaient fait entrevoir un moment, sont devenues vaines par leur durée môme. J'ai dû y renoncer par bon sens et sagesse, et aussi en vertu d'un autre sentiment qui lient de trop près à la dignité intérieure et à l'estime de soi-même pour que Votre Altesse ne l'apprécie pas et puisse la blâmer. Dorénavant donc, je suis plus que jamais cet ouvrier littéraire que je me suis amusé un jour à décrire* non seulement avec mon esprit, je puis vous l'assurer, monseigneur, mais avec ma conviction intime et ma propre expérience. Je n'y aurai aucun regret si vous voulez bien admettre et agréer mon

1. Sainte-Beuve avait reçu vingt mille francs de MM. Pereire, pour faire un ouvrage en deux volumes, devant servir d'Introduction à une Encyclopédie nouvelle. Ce vaste projet ayant été ensuite abandonné par MM. Pereire, Sainte-Beuve rendit par acomptes l'argent reçu. Les derniers cinq mille francs ont été remboursés après sa mort par son légataire universel.

2. Dans ses articles sur M. Le Play, Nouveaux Lundis, tome IX.

excuse. La Commission* dont j'ai Thonneur de faire partie, sous votre présidence, nous est, grâce à vous, monseigneur, d'un travail trop agréable et trop facile, pour que j'y renonce, si ce n'est à la dernière extrémité. Il ne me reste, monseigneur, qu'à vous prier de donner grâce à ces explications bien familières, et à vous offrir l'expression de mon respectueux et sincère attachement.

A M. WILLIAM L. HUGHES

Ce 13 février 1863.

Cher monsieur et ami,

Me permettez-vous de vous consulter sur le sens des premiers mots dans la citation suivante? C'est David Hume, qui écrit à la comtesse de Boufflers à l'occasion du bruit, accrédité dans la société, que le prince de Conti, son ami (son amant depuis des années), allait se décider à l'épouser:

« / was told of a man of superior sensé, no wise connected with yoa, who maintained in a public company that, if the report was true, nothing could give him a higher idea of the laudable and noble principles of your friend. The exécution of his purpose, he said, could not onîy be justified, but seemed a justice due to you. »

Il s'agit pour moi de savoir s'il faut mettre : « j'ai entendu

1. La Commission pour la publication de la Correspondance de Napoléon I".

parler dun homme de grand jugement, etc. », ^ ou bien, si le sens exact est : « j*ai entendu dire à un homme, etc. t, cet homme parlant devant David Hume lui-môme.

Comme c*est là un idiotisme, je ne vois que vous, cher monsieur et ami, pour m*éclairer en toute certitude.

Agréez d'avance mes remerciements et mes vieilles amitiés.

AU MÊME

Ce u mars isfts.

Cher monsieur,

Je vous remercie de la lecture que vous m'avez fait faire de Particle sur César. Il m'a paru très intéressant et assez vrai dans Tenthousiasme. Ce n*est pas sur Tadmiration pour César qu'on peut différer, c'est sur la manière de motiver cette admiration.

Je voudrais pouvoir donner mon nom au projet de votre ami. Mais je suis un grand sceptique en matière de semblables projets. Je doute fort que ce qui a réussi en Angleterre puisse réussir chez nous. Voyez ce que les livres deviennent dans les cabinets de lecture : que deviendraientils dans une librairie circulante? J'aimerais mieux tous dire que vous écrire ce que je pense de nous, de nos habitudes, de notre légèreté et de notre humeur destructive et gaspillante. Je ne voudrais pas décourager votre ami, mais

je ne puis prendra sur moi de Tencourager non plus. Estr ce que vous ne voyez pas ce que sont déjà devenues les Lectures qui réussissent si bien dans la société de Londres? Nous en avons fait ces Conférences, où la furie française s'est donné carrière et qui sont une fièvre de saison. Excusez-moi donc, cher monsieur, auprès de M. Yapp, et croyez qu'il faut que j'aie une répugnance bien motivée pour ne pas céder en ceci à votre désir.

Tout à vous.

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