La soeur de M. Ernest Renan
A M. l'abbé barbe.
Paris, ce i*' mars 1863.
Mon cher ami^
J'ai élé bien sensible à ton souvenir. Les détails que tu m'as donnés sur le nouveau Boulogne m'ont intéressé, mais moins encore que de sentir que je te les devais. Je ne sais quand je pourrai aller vérifier ces progrès nouveaux et cette extension de noire vieille cité; et, si j'y allais, je n'aurais plus ces mêmes jambes d'autrefois^ avec lesquelles je te suivais à Outreau, ou du côté des sables. Je ne vais pourtant pas trop mal pour un homme fatigué et surchargé. La vie coule ou plutôt roule, désormais : non degitur^ sed truditur œtas. Nous ne sommes plus très loin du but; ce n'est pas à dire que nous le voyions et distinguions beaucoup plus clairement.
Le travail, qui est mon grand accablement, est aussi ma grande ressource. Chaque jour a sa tâche ; une corvée suit l'autre, et je n'ai guère le temps de regarder aux talons. Mais, toutefois, entre le sommeil et la veille, dans cet intervalle où l'on trouve un peu de repos, sinon de l'oubli, il m'arrive souvent de laisser flotter mes pensées du côté de l'enfance et de la jeunesse ; et, là, je revois les lieux, les matinées, les après-dînés du jeudi, les courses le long de la Liane, avec les entreliens sans fin et les doctes et
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douces causeries d'un ami. Je te remercie de m'en avoir rafraîchi et ravivé le souvenir par ta bonne lettre; et je t'envoie^ avec reconnaissance, mes vieilles et fidèles amitiés.
A M. ERNEST RENAN
Ce 18 mars 1863.
Cher et illustre confrère,
Ést-il admissible à aucun degré, même au moindre, que Marie Madeleine ait pu venir en Provence et y mourir T
Je me dis que non ; je m'en croirai plus assuré quand votre science m'aura confirmé l'état de la critique historique sur ce point. Un simple mot: je ne désire qu'un éclair, sans fatigue de votre part ^.
Tout à vous.
AU MÊME
Ce 19 septembre 1868.
C'est vous, cher ami, qui voulez bien entrer dans toutes les raisons particulières et les situations pour me remercier
1. M. Ernest Renan répondit : « Il n'est admissible à aucun degré, même au moindre, que Marie de Magdala soit venue en Provence. D'abord, Marie de Magdala n'a rien de commun avec Marie de Béthanie, sœur ds Marthe et de Lazare. En outre, la
ainsi de cet article i. Je sais tout ce qu'il a d'incomplet. Mais nous étions là, dans le Constitutionnel, un pied chez le gouvernement et obligés à toute sorte de ménagements et de réserves. Au reste, ces réserves sieyent à votre manière^ et qui parle de vous doit en cela vous imiter. Votre succès est complet. Vous nous avez conquis la discussion sur ce point, jusqu'ici interdit à tous. La dignité de votre langage et de vos pensées a forcé la défense. Je serai heureux de vous revoir, nous le serons tous, à ces dîners de quinzaine, non pas veufs de vous, de Baudry et de plusieurs des nôtres. Revenez-nous bien portant et heureux dans vos entours.
Permettez-moi d'offrir mes respectueux hommages à madame Renan et de me dire votre tout dévoué.
A M. MAURICE LA CUESNAIS..
Paris, ce 28 septembre 1863.
Je suis bien flatté de voire attention et de votre appel si flatteur. Vous me proposez là, en effet, un grand sujet; mais combien il sort de mon champ de vision habituel, et comme il dépasse mes horizons I Pour traiter un tel sujet.
venue de l'une de ces Maries en Provence ne repose que sur des rapprochements puérils faits à une fort basse époque ». fiVot*veaux Lundis^ t. IL premier article sur le Père Lacordaire,) 1. L'article sur la Vie de Jésus (Nouveaux Lundis, t. VI).
il faudrait avoir vu Thomme, ou tout au moins avoir recueilli les témoignages de bien des personnes qui l'auraient vu de près. II faudrait même savoir sa langue pour bien se rendre compte du sens et de la valeur des paroles et ne pas prendre des métaphores et des locutions orientales trop au pied de la lettre.
Parler d'Abd-el-Kader et de son degré d'enthousiasme, de conviction, d'illumination ou de politique, c'est presque aussi difficile que de parler de Mahomet. Je n'ai pas de lunette assez longue pour atteindre jusque-là, et il y faudrait, d'ailleurs, bien plus de temps et de préparation que je n'en puis donner dans ces rapides esquisses.
A M. VICTOR LAMBINET, JUGE A VERSAILLES*
Ce 20 février (186<).
Je vous suis extrêmement reconnaissant du précieux dépôt que vous voulez bien me confier. Je lis avec intérêt ces lettres. J'ai connu autrefois madame Salvage : c'était une grande femme, très active, très entrante, très masculine, qui ressemblait à une veuve de général ou de colonel
1. M. Lambinet avait communiqué à Sainte-Beuve une soixantaine de lettres de madame Récamier à madame Salvage.
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et qui avait un très grand nez. Le duc de Laval (Adrien) disait d'elle : « Il faut bien prendre garde de fâcher madame Salvage ; car elle vous passerait son nez à travers le corps. » Elle était une des grandes propagandistes de l'idée impériale, alors même que personne autre ne pensait encore à l'Empire. Madame Récamier était pleine de soins pour elle comme pour toutes ses amies, tout en se permettant d'en sourire un peu.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma gratitude et de ma considération très distinguée.
CXXXVIU.
A UN COMPATRIOTE
Ce 29 février 1864.
Cher compatriote,
Permetlez que, pour ôtre plus lisible, je dicte un peu.
Vous dites vrai; nous vivons, en littérature, sous un droit dos gens tout particulier. Tandis que, ailleurs, dans toutes les professions et dans toutes les carrières, lorsque des hommes, qui ont fait leurs preuves, se combattent, se réfutent et se contredisent, ils commencent par se donner, au moins pour la forme, quelques témoignages d*estime. Chez nous, en littérature, on commence par se mépriser, par déprécier le caractère de l'adversaire, même lorsqu'on doit finir et conclure par le louer un peu.
C'est une disposition misérable, mais inévitable. L'envie
fait le fond du cœur humain ; et cela est plus vrai encore en littérature qu'en lout le reste. Ceux que la culture littéraire n'anrîéliore pas et n'élève pas sont pires que les autres, et acquièrent des vices plus raffinés et plus vils. Nous sonjmcs obligés de vivre en face de ces gens-là et un peu pêle-mrle, nous confiant vaguement en l'estime des honnêtes gens, qui peut bien ne jamais trouver l'occasion de se concentrer quelque part et de s'exprimer. Cela est triste ; mais j'en ai pris depuis longtemps mon parti.
Je n'ai guère jamais rencontré personne, parmi les puissants, qui aimât assez les Lettres et qui appréciât assez ceux qui les cultivent avec quelque honneur, pour comprendre qu'il n'est pas bon de laisser trop longtemps, dans la rue, des hommes distingués qui ont fait, dès longtemps, leurs preuves, et qui ne peuvent que perdre à être éclaboussés.
Que cela ne nous empêche pas de faire notre devoir, et de remplir notre fonction de critique avec vigueur et probité. La probité est encore ce qu'il y a de plus rare dans les Lettres. Nous qui étudions l'histoire littéraire, nous trouvons tant de beaux génies et de grands hommes qui ont eu à se plaindre de leur vivanf, que nous pouvons encore nous eslimer trop heureux et trop favorisés qu'on ne nous en dise pas et qu'on ne nous en fasse pas davantage.
Croyez, mon cher compatriote, que des témoignages, tels que celui que je reçois de vous, sont la meilleure consolation des ennuis du métier et la vraie récompense.
Tout à vous.
A M . DE LESCURE
Paris, ce 30 avril I8M.
Mon cher amî^
Hîer^ j*étais talonné par Tim primeur; aujourd'hui. Je relève de mes couches, et je veux vous écrire plu» posément, mais j'ai mal à la main ; et, quand je veux écrire un peu lisiblement et avec un peu d'étendue, force m'est de dicter ; je dicte donc.
Permettez-moi, puisque vous vous y intéressez, de vous bien exposer ma situation littéraire, non pas telle qu'on la voit au dehors, mais telle qu'elle est réellement pour moi qui la vois du dedans.
Ce serait une erreur complète à mes amis de supposer que je me prends pour un personnage qui a crédit, autorité, et qui tient spectre ou férule dans la république des Lettres. Je me sens et je me juge tout autrement. Je sens au plus haut degré la dépendance où je suis du public. Je regrette, à certains jours, de n'avoir pas une modération de désirs ^ telle, que je puisse me contenter de mon avoir exigu, afin de choisir moi-même mes sujets de travail.
1. Celte modération de désirs eût été difOcile à concilier avec rimportance que le nom de Sainte-Beuve avait fini par acquérir. Il ne pouvait échapper à sa destinée, qui l'obligeait à des besoins inséparables de sa haute situation dans les Lettres. Sa itiaison était devenue un centre littéraire, et il lui eût fallu cesser d'écrire et de produire pour détourner le flot de la rue Mont-Pamassc.
Je me considère comme un comédien obligé â jouer à rage où il devrait prendre sa retraite, et qui ne voit pas le terme de son engagement.
J*en veux un peu (je vous Tavoue bien bas), non pas au public, dont je n'ai en général qu'à me louer, mais à noire société telle qu'elle est, de ce qu'un homme qui travaille et qui imprime depuis quarante ans (c'est le chiffre exact), se voit condamné à continuer indéfiniment, sans que personne s'avise qu'il fait chaque semaine un tour de force, et que, tout en s'y amusant parfois lui-même tout le premier, il court risque un beau jour de s'y casser un nerf. Le physique est tout, même dans l'esprit, et mon physique chaque semaine est horriblement tendu. Je descends au fond d'un puits chaque mardi matin pour n'en ressortir que le vendredi soir, je ne sais trop à quelle heure.
Je n'ai aucun jour à donner à mes amis, et mon lundi, seul jour de répit, est pris en général par une Commission dont j'ai l'iwnneur de faire partie.
Je ne mets pas les pieds à l'Académie, faute de temps. Engagé à dîner par un Anglais de distinction, membre du Parlement, je lui ai répondu que cela ne m'était pas possible, vu que je n'étais pas un monsieur, ni un gentleman, mais un ouvrier à la pièce et à l'heure.
Tout cela dit, je jouis des bénéfices de ma position comme je souffre des désavantages. Je ne me fais remords de rien ; je manque à l'exactîlude, à la régularité sociale, et quelquefois même à la politesse le plus effrontément du monde ; et je ferais volontiers comme les ouvriers les jours de paye: quand je n'ai qu'un quart d'heure, je m'amuse.
Voilà une singulière rhétorique que je vous développe là,
mon cher amL Un peu d*amertume se môle, vous le sentez bien, à ce qu'elle a d'un peu trop gai ; mais vous ne m*en voudrez pas de ma confidence^ et je tenais à vous la faire une fois pour toutes, puisque je ne la fais qu'à mes vrais amis.
Tout à vous.
a m. charles berthoud, de gingins (canton de vaud).
Ce !«' mai ISM.
Monsieur,
Je n'ai pas encore reçu le volume sur saint François d'Assise et je le lirai avec bien de l'intérêt. Je sais que j'ai en vous un ami comme j'en ai conservé quelques-uns dans la Suisse française. Je suis toucbé de voir qu^une autre personne que vous encore, auprès de vous, partage CCS sentiments bienveillants.
La Revue Germanique^ que je reçois, m'apporte en ce moment même la preuve que vous voulez bien vous souvenir de quelques-unes des choses que j'écris trop abondamment.
Vous êtes à Florence et j'envie ce bonheur, dont j'ai trop peu joui et que vous avez, de cultiver l'étude sous un beau ciel, près des chefs-d'œuvre des arts et au sein des affections les plus douces de la vie.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et reconnaissants,
DE n.-A. SAINTE-BEUVE. 191
A M. HE.NRY VESSERON, AVOCAT, A SEDAN.
Ce 28 mai 1864.
Non, monsieur, je ne suis pas insensible à cette douce maladie d'Horace et je ne l'ai décrite moi-même que parce que je sentais bien que, si le loisir me l'eût permis, je l'eusse à quelque degré partagée. Qui n'a pas traduit Horace, une ou deux fois au moins dans sa vie? Vous venez de le traduire tout entier comme lyrique; vous avez vécu avec lui dans l'intimité; vous lui avez emprunté quelques-uns de ses sons les plus fermes ou les plus doux; vous n'êtes point à plaindre, et Ton n'a qu'à vous envier et à vous féliciter.
Agréez, monsieur, l'expression de ma considération très distinguée.
GXLII.
A M. DE LESCURE
Paris, 13 juin 1864.
Mon cher ami,
On me dit que Veuiliot vous a écrit une remarquable lettre sur votre Panthéon révolutionnaire démoli. Serait-il indiscret de vous demander de me la communiquer? Si vous voulez bien me l'envoyer sous pli, elle vous serait fidèlement retournée aussitôt.
Agréer mille et mille amitiés,
AU MÊME
Paris, 19 juin 1864.
Mon cher ami,
J*ai été absorbé jusqu*à tout à Theure, et Je ne puis que de ce moment vous renvoyer la fameuse lettre avec mes remerciements. Vous avez bien raison de le juger comme vous le faites. Cet homme de talent et qui est, je le crois, très convaincu, se dédommage d*avoir passé quelques jours dans TÉvangile et il injurie, au sortir de là, tout ce qui ne ressemble pas à ses saints.
Il y a plus d'une manière d'être dans le monde. La Fayette, qui avait ses bornes de vue, n'était pas un benêt ni une bête; Bailly, qui n'était pas un génie, était an homme éclairé pour son temps et très savant. Madame Roland n'était ni un bas-bleu ni une précieuse: elle était une femme très aimable et qui avait une intelligence et un caractère très supérieurs à son seite. La première loi du christianisme civilisé devrait être de mesurer les expressions aux mérites des gens.
Vous me permettrez de vous faire un reproche contraire à celui de Yeuillot ; vous êtes dans le juste milieu ou du moins vous voulez y être, mais vous ne paraissez pas y être, et vous n'y êtes pas. Vous confondez, dans une même proscription, des noms et des personnages fort différents de nature et de caractère. Vous savez aussi bien que moi
nos dissidences sur les personnes. Vous méconnaissez Sieyès, Condorcet lui-même et d'autres encore. 11 me paraît impossible d'ailleurs, même avec tout votre talent, de résumer ainsi en quelques pages des eicislences et des natures si compliquées, surtout quand on se donne, dès le titre et le début, pour un démolisseur.
Il ne faut rien démolir. De ce que Michelet et autres nous égarent, il ne faut pas, en s'attachant à les contredire si fort, risquer de s'égarer en un autre sens. Veuillot a raison sur un point : le Panthéon (puisque Panthéon il y a) continuera de subsister au moins en partie. La sagesse n'est point de ce monde ni de tout le monde; elle n'appartient qu'à un petit nombre, qui ne fait pas de bruit, et qui réfléchit. Le reste parle, crie, dispute et combat. Votre livre appellera des représailles et il n'aura contribué qu'à vous faire une réputation méritée de verve, de hardiesse et de talent.
Excusez-moi si je me trompe, et croyez à ma haute estime et à mon amitié.
GXLIV.