A M. F.-M. LUZEL
Ce i8 moi 1885.
Monsiour et cher poète,
Vous m'excuserez pour le retard que j'ai mis à vous répondre. Votre lettre m'est arrivée dans un moment où j'étais un peu débordé par les félicitations d'amis. Il m*a été impossible, depuis, de remettre la main dessus.
J'ai pris connaissance de votre volume de Chants Bretons^ il me semble que vous avez trouvé là une veine. Cantonné dans votre vieille Armorique, vous y ressaisissez des sources ailleurs taries; vous y avez des accents qui nous atteignent même à travers la traduction et qui doivent mordre deux fois dans la langue natale. Brizeux, que tous chantez si bien, était un Breton qui l'était en quelque^rte redevenu après coup ; il me semble que tous l'êtes plus naturellement. Je parle de toutes ces choses comme un Barbare. Je vous dirai à peu près la même chose que j'ai dite aux FelibreSy à ce cénacle provençal qui s'est formé devers Avignon : je ne puis vous juger qu'à traTers un
1. Il s'agissait du volume de poésies bretonnes, œuvre personnelle, publiée par M. Luzel, à iMorlaix, en 1865. Ce volume porte le titre de Bapred Breizad, ou Toujours Breton,
voile, vous deviner et croire à une Poésie qui suscite, après des siècles, de tels fidèles et de tels vengeurs.
Agréez mes complimenls avec l'expression de mes sentiments dévoués.
AU MÊME
g juillet 186S.
Monsieur et cher poète,
J'ai un peu usé et abusé dans cet article, mais vous m'avez excusé. Il faut parler ici à nos gens et leur parler un langage qu'ils entendent. De là plus d'une petite malice à votre adresse, mais qui n'a fait qu'effleurer^.
Pour répondre d'abord à un point essentiel de votre lettre, je vous dirai qu'il est tout à fait impo.^sible de penser à l'Académie, qui, en sa qualité de française^ doit se considérer comme essentiellement incompétente eti matière de breton. Vous ne sauriez croire combien le couronnement de Jasmin, qui écrivait pourtant en demi-français, a donné lieu à des objections, et il a été bien dit alors qu'une fois n'était pas coutume. — Pour tout le reste, si j'avais le plaisir de causer avec vous, vous me verriez très accommodant, et ce qu'il y a de plus clair, c*est que, pour vous et pour l'emploi de votre faculté poétique et curieuse, vous avez trouvé votre canton.
1 . L'article dont il s'agit avait paru dans le Constitutionnel du 3juilletl86&. Ilaété reproduit depuis dans les Nouveaux Lundi Sy UX(De la Poésie en 4865, 4* article).
Ai-je donc reçu en son temps ce Mystère de sainte Try~ phine? je n'en ai gardé note ni nîémoire.
Une question à laquelle je vous prie de répondre : la charmante pièce de Môna a été lue et goûtée. Un de nos poètes d'ici, M. Pécontal, m'a reproché, à ce propos, de n'avoir pas cité do lui une pièce qui est dans un de ses recueils (Ballades et Légendes), et qui est sur le môme motif : seulement la jeune fille s'appelle Aniel^ et l'oiseau est un cygne. De plus, M. Mérimée m'a parlé d'une poésie slave qui roule également sur le même thème : seulement ce n'est plus un oiseau qui parle, c'est un poisson. Il m'est évident, d'après tout cela, qu'il y a une source commune, quelque légende celtique, Scandinave ou slave. Voudriez- vous m'éclairer là-dessus et me dire naïvement votre source, afin qu'en réimprimant j'ajoute une petite note érudite ?
Agréez, monsieur et cher poète, l'expression de mes sentiments très distingués et dévoués.
AU MÊME
•15 juillet 1863.
Monsieur et cher poète,
Je vous remercie du renseignement et du beau volume de Sainte Tryphine^, Je ne vous blâme pas du tout d'imi-
1. Sainte Tryphine et le roi Arthur , mystère breton en deux journées et huit actes, avec texte' breton et traduction française par M. Luzel. Quimperlé, 1863.
ter. Tous les poètes se sont imités les uns les autres, et je suis bien certain qu*Homère imitait déjà un autre Homère plus vieux que lui. La propriété littéraire n'existe pas en matière de poésie : il n'y a que la façon.
Vous pourriez user, auprès du ministre, de votre publication de Sainte^ TryphinCy et user aussi et même abuser de mon nom à l'occasion de l'article que j'ai écrit sur vous. Je ne suis pas en mesure de le faire directement; mais je suis sûr que cela, mis sous ses yeux par une autre voie, agirait et ne serait pas sans effet pour vous.
La Villemarqué m'est bien connu. J'ai vu de bonne heure ses défauts et ses qualités. Il a fait, somme toute, un Recueil utile et à l'honneur de son pays : il faut le prendre par là. C'est, d'ailleurs, un esprit peu étendu et, je crois, assez peu élevé. Mais vous autres Bretons, garde? entre vous vos querelles do ménage; vous n'êtes pas déjà trop forts tous ensemble contre l'étranger.
Je suis tout à vous avec sympathie.
CLYIL
A M. FÉLIX DELHASSE, A BRUXELLES.
Paris, M septembre 1865.
Mon cher monsieur.
Je n'ai pas oublié votre bonne conversation au sujet de Proudhon. J'ai eu de grands retards dans l'exécution de mon travail ; mais ces retards auront tourné à la solidité même de ce que je dirai. Je possède maintenant comme
personne mes origines de Proudhon. Ma rédaclîon avance. Un premier article paraîtra prochainement, et je voudrais même maintenant qu'il pût paraître dans le ConsHtutwnnel^ ce qui lui donnerait plus de publicité. J'ai des correspondances très curieuses sur les premiers temps; j'y insisterai surtout. D'autres feront d'autres parties. G*est un sujet énorme. Je vous demanderai sur un point un éclaircissement sur la date de la naissance. Il me semble bien que vous m'avez dit que c'était le 45 janvier 18)9 et non le 1o juillet que Proudhon était né. Un mot là-dessus, je vous prie.
Il est un autre sujet qu'en l'absence de M. Hippolyte Garnier j'aborderai avec vous. Quoique sénateur d'hier, je suis encore obligé (pendant quelque temps du moins) de vivre en partie de mon travail. D'un autre côté, il n'est pas juste que ce travail, composé en grande partie de pages de Proudhon, ne rapporte qu'à moi. Je conçois la combinaison suivante : une fois les articles insérés, on les réunirait en brochure avec quelques additions mémo que j'y pourrais joindre, et cette brochure, signée de moi, qui serait placée chez MM. Garnier, se vendrait au profit de la famille. Vous qui êtes du comité d'amis, veuillez me dire si cette combinaison vous paraît satisfaire à toutes les convenances. 11 y aura sans doute dans mon travail sur Proudhon bien des critiques que j'aurai à faire, mais l'ensemble est conçu de manière à tourner réellement en hommage à sa mémoire.
Agréez, mon cher monsieur, l'assurance de ma gratitude et de mon dévouement.
CLVIIÏ.
A M. POULKT-MALASSIS.
Ce 16 septembre 188S.
Mon cher ami, Je n*ai pas oublié votre offre obligeante. Après bien des lenteurs et des retards involontaires, je suis en plein Proudhon. J'ai les documents les plus sûrs pour toutas ses premières années, mais je ne voudrais pas être trop faible sur les dernières. C'est à vous de m'y aider en voulant bien m'envoyer ce que vous pourrez des bonnes feuilles du recueil que vous préparez. Je crois que le plus sûr serait de me les adresser directement.
Nous causons quelquefois de vous. La destinée est bizarre; vous voulez en épuiser les vicissitudes. Mais enfin la patrie est quelque chose, et, quand vous pourrez sans inconvénient y rentrer, vous trouverez un Paris qui n'est pas encore trop indigne de vous. Voulez-vous serrer la main à Baudelaire?
Agréez mille remerciements à l'avance et mille amitiés.
A M. PAUL VEULAINEl.
Ce 19 novembre isss.
Monsieur,
L'ombre de Joseph Delorme a dû tressaillir de se voir si
1. Qai avait loué les Rayons jaunes de Joseph Delorme dans le journal l'Art, mais qui avait parlé légèrement de Lamartine.
bien traitée et louée si magnifiquement pour une des pièces les plus contestées de tout temps et les plus raillées de son Recueil. Il se permettrait toutefois, si je l'ai bien connu, une observation au sujet du dédain qu'on y témoigne, tout à côté, pour Vimpiration lamartinienne. Non, ceux qui n'en ont pas été témoins ne sauraient s'imaginer l'impression vraie, légitime, ineffaçable que les contemporains ont reçue des premières Méditations de Lamartine, au moment où elles parurent en 1819. On passait subitement d'une poésie sèche, maigre, pauvre, ayant de temps en temps un petit souffle à peine, à une poésie large, vraiment intérieure, abondante, élevée et toute divine. Les comparaisons avec le passage d'une journée aigre, variable et désagréable de mars, à une tiède et chaude matinée de vrai printemps, ou encore d'un ciel gris, froid, oti le bleu paraît à peine, à un ciel pur, serein et tout éthéré du Midi, ne rendraient que faiblement l'effet poétique et moral de cette poésie si neuve sur les âmes qu'elle venait charmer et baigner de ses rayons. D'un jour à l'autre, on avait change de climat et de lumière, on avait changé d'Olympe : c'était une révélation. Comme ces pièces premières de Lamartine n'ont aucun dessin, aucune composition dramatique, comme le style n'en est pas frappé et gravé selon le mode qu'on aime aujourd'hui, elles ont pu perdre de leur effet à une première vue. Mais il faut bien peu d'effort, surtout si l'on se reporte un moment aux poésies d'alentour, pour sentir ce que ces Élégies et ces Plaintes de l'âme avaient de puissance voilée sous leur harmonie éolienne et pour reconnaître qu'elles apportaient avec elles le souffle nouveau. Notre
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point de départ est là. Hugo, ne l'oublions pas, à celte date où déjà il se distinguait par ses merveilles juvéniles, n'avait pas cette entière originalité qu'il n'a déployée que depuis, et je ne crois pas que lui-même, dans sa générosité fraternelle, démentît cet avantage accordé à son aîné, le poète des Méditations.
Et maintenant je demande excuse pour cotte petite dissertation posthume de Joseph Delorme. Je remercie M. Paul Verlaine de toute sa bienveillance, et je le prie de recevoir, ainsi que ses amis du groupe de /M rt, l'assurance de mes sympathies dévouées.
GLX.
A UN COMPATRIOTE
Ce 3 janvier 1866.
Cher compatriote,
Je vous envoie mille remerciements et mes vœux, pour vous et pour votre famille. Je ne suis plus votre voisin; mais rien n'est changé. J'avais une vague idée que je n'ai plus. J'ai dû couper le bâton de perroquet* en perspective, parce que je ne le louais pas bien dans le présent; et j'ai dû profiter d'une occasion.
Je ne suis pas très content de ma santé : on a beau faire, on vieillit. Les soins des dernières dispositions commencent à m'occuper : il faut s'y prendre d'avance, pour
1. Sainte-Beuve appelait ainsi la petite maison qu'il possédait à Boulogne-sur-Mer.
n*étre pas surpris. C*est là que je m^aperçois de mon isolement. J'aimerais, toui de bon, à. avoir un voisin comme vous.
Agréez, encore une fois, vœux et amitiés.
A M. GUÉRUEL.
Ce 26 février 1M6.
Mon cher recteur,
Je suis des plus sensibles à votre amical adieu. Je trouve seulement que vous me traitez avec un peu trop de cérémonie : nous avons fait campagne ensemble dans le Fléchier et dans le Saint-Simon, et, quoique divisés un peu sur Tappréciation de ce dernier, nous sommes encore plus d'accord sur bien des points. Je vous souhaite là-bas « du loisir pour continuer vos belles et fortes études. Il n'y a rien de plus sûr et de plus nourrissant que l'histoire. Je réprouve chaque jour. Vous nous en avez donné l'utile exemple.
Tout à vous.
1. M. Chéruelj venait d'être nommé recteur de l'Académie de Strasbourg.
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AU MÊME
Ce n mars iSQS-
Clicr recteur,
Qu'il ne soit pas dit pourtant que je ne vous remercie pas pour ce coup d'épaule si net et si vigoureux que vous avez donné dans l'affaire de Tami Bergmann*.
Vous avez vu là devoir et justice, mais il y avait manière vos deux lettres, je le sais, ont fait le meilleur effet. M. N isard n\i pu s'empêcher de dire : « Voilà un recteur qui débute bien. » Cest bien débuter en effet et sous les. meilleurs auspices, que de contribuer à sauver un homme de mérite et innocent.
Tout à vous.
1. M. Bergmann, doyen delà Faculté des Lettres de Strasbourg-, ami de jeunesse de Proudhon et l'un de ses exécuteurs testamentaires, n'avait pas craint de mettre des commentaires cxégétiques à un ouvrage posthume de ce dernier, les Évangiles annotés^ qui furent, comme on s'en souvient, condamnés par les tribunaux. Un des avocats ayant cru défendre le livre en disant qu'un membre de l'Université y avait travaillé, il s'ensuivit une dénonciation contre M. Bergmann, qui fut mandé devant le Conseil supérieur de l'Instruction publique. Il arriva un diman- he matin à Paris, et se rendit immédiatement chez Sainte-Beuve avec M. Langlois, autre exécuteur testamentaire de Proudhon. — On sait qu'un des premiers actes de Sainte-Beuve, après sa nomination au Sénat, avait été d'écrire une grande Étude (qui est devenue un volume) sur le célèbre philosopha économiste, et c'est ce qui l'avait rais en rapports amicaux avec ces messieurs. M Bergmann, en particulier, lui avait fourni un très grand nombre de lettres. — Sans perdre de temps, sous le coup de destitution qui menaçait le
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GLXIIL
A M. WILLIAM-L. HUGHES
Ce 19 mars 1866.
Cher monsieur,
Il y a, dans cette Revue européenne, un certain Horace Street qui sait bien des choses et qui se permet le libreéchange, comme si cela était stipulé dans le fameux traité (le commerce : j'y gagne et, si vous le connaissez, veuillez bien Ten remercier.
Sur la question de la connaissance qu'avait Milton de Du Bartas, je serais très obligé à M. Horace Street, s'il voulait bien m'indiquer, à son loisir, où Ton trouve la preuve précise de cette influence. Milton a-t-il, en quelqu'un de ses éciils, cité Du Bartas ? M. Sandras donne-t-il ce passage en sa thèse ?
A cette prochaine vacance de Pâques (là, je compte comme les écoliers par congés et vacances), je demanderai à M. Horace Street, ou plutôt à M. William Hughes, de faire une petite lecture anglaise à mon intention.
Tout à vous, cher monsieur.
savant doyen, Sainte-Beuve passa toute sa matinée du dimanche à dicter des lettres pour les membres du Conseil, devant lequel allait comparaître le lendemain M. Bcrgmann. On a donné, dans le tome II de la Correspondance, par la lettre adressée à M. Ravaisson (12 mars 1866), un échantillon de celle qu'il écrivit aux autres et qui était à peu près la même pour tous. Un de ceux pourtant sur lesquels il avait le plus compté se montra le plus rétif, et c'était un protestant. M. Charles Giraud agit, au contraire, en parfait voltairien dans cette affaire, qui n*eut pas de suite, grâce à l'intervention de Sainte-rBeuve.