‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 13 sur 64 · A JOHN STUART MILL, ESQ · texte numérisé non relu

A JOHN STUART MILL, ESQ

Château de Baugy, 5 juin 1836.

Vous devez être surpris, raon cher Mill, de n'avoir pas reçu de mes nouvelles depuis la lettre que vous m'avez écrite au commencement du mois dernier. Je ne vous ai point encore répondu, parce que j'aurais voulu pouvoir en même temps vous apprendre que votre désir allait être satisfait relativement à l'ouvrage de M. Bulvirer'; malheureusement, je crains de ne pouvoir vous vsatisfairc sur ce point, et je ne veux pas ajouter à ce tort celui de laisser languir plus longtemps notre correspondance. Voici ce qui est arrivé : je me suis plongé depuis trois mois si avant dans mon grand ouvrage sur la démocratie américaine, qu'il me serait bien difficile de m'en arracher maintenant pour une cause quelconque; mais j'espérais en Beaumont. Je lui ai donc parlé de votre affaire. 11 l'a goûtée et s'est mis à l'ouvrage. Tout allait bien, lorsque son mariage est arrivé à la traverse. Il se marie à la fin de ce mois; il épouse, pour le dire .en passant, mademoiselle de Lafayette, la petite-tille du général. Il serait donc imprudent, d'ici à deux mois, de compter le moins du monde sur lui ; et j'en suis réduit à vous proposer ceci : si vous voulez, je vais lire l'ouvrage de Bulwer, ce que je n'ai pas encore fait, et puis je vous écrirai

' La France $aciaUf politique et littéraire, p:ir Henri Bulwcr, aujourd'hui ambassadeur d'Angleterre à Coostinlinople.

 JOHN STUART AIILL, bSQ. 151

une lettre un peu longue pour vous en donner mon avis, qui pourra servir de texte à celui que vous chargerez de i^endre compte du livre, si cet expédient, tout incomplef qu'il est, vous convient.

Fx)rsque je vous ai écrit la dernière fois, mon cher Mill, je n'avais pas encore reçu le numéro de la revue qui contient mon article. J*ai lu votre traduction avec madame de Tocqueville, et j'ai été tellement frappé de la manière fidèle, simple et énergique dont j'avais été rendu, que j'ai dit aussitôt à ma femme que le traducteur était probablement vous ou tout au moins un homme écrivant sous voire direction. Votre lettre m'a appris ensuite que jp ne m'étais pas trompé. Je vous remercie beaucoup de vous être mêlé de cette petite affaire ; il n'y â rien qui cause un chagi^in plus sensible à un auteur que de se voir dans un miroir infidèle. Reeve me mande qu'il s'occupe d'une seconde édition anglaise de la Démocratie. Cette nouvelle m'a fait grand plaisir; car, à mes yeux, mes véritables juges sont autant en Angleterre qu'en France.

L'étal de votre santé m'afilige. Qu'avez-vous donc? Vous me |>araissiez jouir d'une santé vigoui*euse quaud je vous ai quitté, il y a moins d'un an; ne serait-ce pas lo cas de changer d'air? Songez à cela et pensez à la France et aux amis que vous y avez. Je serai, pour mon compte, fort heureux de vous revoir.

AîS^NÉE ^837

A M. LE -BARON DK TOCQUEVILLK .

Tocqiicville, 13 juin 1837.

(ÎV^^l à loi ({Mù je veux écrire aujourd'hui, mon bon ami ; je ne puis faire un emploi qui me soit plus agréable dé la santé qui revient. Tu sais que j'ai été cruellement éprouvé à mon arrivée ici. J'ai eu une crise comme toutes les autres à peu près, suivie d'un redoublement qui ne ressemblait en rien à ce qui a précédé. Dieu merci ! tout cela est maintenant en souvenir.

J'espère, car il faut toujours espérer, me garantir, pour longtemps au moins, de pareils accidents. Ce lieu-ci me plaît. J'y vais mener une vie extrêmement réglée et t]'anquille, qui sera suivie d'un si^our à Bau^y, le plus long que je pourrai. Voilà de bonnes provisions de santé pour l'hiver prochain. . .

J'ai vu inopinément dans le Moniteur^ l'autre jour,

A m. LE BARON DE TOCQUEYILLE. 1&3

ma nomination à la croix. J'ai été contrarié de cet événement. Toi qui connais bien ma manière de voir et de sentir, tu me comprendras sans peine. Je suis triste de penser que bien des gens 's'imaginent peut-être que j'ai demandé ce bout de ruban, qui si souvent a été le prix de honteuses complaisances. J'aurais refusé si j'avais pu. Hais la difficulté est de trouver un moyen honnête et modeste de le faire.

Je n'ai pas encore pu me remettre au travail. Le temps passe d^une manière effrayante. Mais que veux-tu ! Avant tout il faut vivre, ne fût-ce que pour avoir la force d'achever ce grand ouvrage. Si le résultat de mon travail ^i réellement bon, il se fera jour, quelle que soit l'époque de la publication ; s'il est mauvais ou médiocre, qu'importent les ohances plus ou moins grandes d'un succès passager? Voilà ce que je me dis sans cesse pour calmer ragitâlion intérieure qui me presse, lorsque je considère tout ce qui me reste à faire pour finir.

Je t'ai dit que ce lieu me plaisait. Il y règne, en effet, un calmé plus profond que je n'en ai jamais trouvé ailleurs. Rien ne ressemble moins à ce qu'on appelle la campagne aux environs de Paris : ce sont les champs dans l'ancienne acception du mot. Rien ne doit être plus affreux l'hiver. Mais à ce moment de l'année, ces longs chemins tout verts qui s'ouvrent à chaque pas présentent des objets de promenade très-agréables. J'ai fait venir la petite jument d'Emilie, et j'ai une autre petite bête fort douce que va monter Marie, de sorte que bientôt nous allons sortir du rayon des promenades à pied.

154 (iORRËSPONDAXCK.

J'ai déjà eu l'occasion de voir quelques personnes. On s'accorde à croire que je serais très-probablement nommé député si M. de Bilqueville se relirait; mais je doute fort qu'il se relire. Du reste, je Tassure que je ne désire pas la députation dans ce moment avec^une ardeur e&cessive. De longues conversations que j'ai eues avec M. Royer- Collard, avant mon dépari de Paris, m'ont prouvé, ce que du reste j'étais déjà porté à penser, que la députation, dans le moment présent, est une chose qu'il ne fallait ni refuser ni poursuivre avec ardeur. Le résultat est trop douteux.

M, KOYKK-COLLARIP A A. DK TUCQUEVlLLt

Chà(eauvicux« 21 juillet 1857.

Votre lettre, monsieur, m'est arrivée presque à la veille de mon départ. J'aurais voulu vous répondre sut le-champ; je ne l'ai pas pu, embarrassé de mille soins.

'On voilpai' lu lettre qui précède, que M. Uoyer-Collard s'appliquait à modérer le désir qu éprouvait Tocqueville d'eutrer à la Chambre des dé~ pûtes. Les trois lettres qu'on donne ici de Uoyer-Collard ù Tocqueville. écrites h loccasion des élections de 1837, font voir dans quels termes remarquables ces conseils étaient donnés.

La publicalion de lettres de Tun des correspondants de Tocqueville est une exception à la règle que nous nous sommes prescrite, et dont nous ne nous sommes écnrU' s qu'une seule fois en publiant quelques lettres de M. le comte llolé. Le nom de M. Royer-GolLird, qui, comme M. Mole du reste, n'est plus, justifiera sans doute, aux yeux du lecteur, cette dérogalion à notre principe. Les fragments que M. de Banmle a publiés de celle correspondance (Vie el Œuvre» de Royer-CoUard, 2 vol. in-5) onl suffi d( jà pour en uionltvr tout l'intérèL Nous aurions voulu pouvoir

H. ROTER-GOLLARD A Â. DE TOGQUEYILLE. 155 Quoique ma route ne soit pas longue, cinquante et quelques lieues, elle m'a fatigué, parce que j'étais mal disposé, il y a quinze jours que je suis ici, libre de soins d'affaires et presque de pensées. Je goûte le repos, le loisir, le silence après le tumulte des derniers jours de Paris. Je prends votre lettre, je la lis et la relis. Elle achève l'idée que j'avais de vous...

Quand j'ai quitté Paris, la dissolution était certaine, malgré les apparences contraires, ou tout à l'heure, ou au mois d'octobre. Il est donc à propos que vous pensiez sérieusement aux élections. Il n'y a rien de plus sage que ce que vous écrivez là-dessus et ce que vous pratiquez; laissez faire. Agir serait une imprudence u tous ^rds ; c'est beaucoup et peut-être trop de désirer même iaiblement.

Dans un temps d'instabilité, il nest fias bon d'entrer irès-jeune dans les affaires publiques ; si j'avais eu œ malheur, j'aurais été incapable de la conduite que j'ai eue sous la Restauration, et tout ce que j'ai de vie publique est là. La gt^ande réputation que vous estimez le plus prédevx bien de ce monde est plus assurée aujour-

(iotraer ici, en luètiie temps que loutes les aulres leUres de Royer-CollarJ que nous avons, ceUes de TocqiieviUe que nous ne possédons pas, et qui ^nl entre les mains de madame Andral. GeUc-ci, bien digne dépositaire de toat ce qui int:rcsse la mémoire de son illustre père, aurait sans doute eu k bonté de mettre ces lettres à la dit^poskion de madame deTocqueviliu et de rautoriscr à les publier, si de tristes circonstances, dout s'afûigent profond «meul tous ses amis, ue lui eussent jusqu'il présent interdit le travail de recherches et d'examen qui serait nécessaire pour préparer Itt éléments de cette publication, {^'oie de l'Éditeur.)

i56 CORRESPONDANCE.

d'hui par des livres tels que les vôtres, qu'elle ne peut Tétre par la tribune. Vous vous êtes éprouvé comme penseur et comme écrivain; vous vous ignorez comme orateur,, et il faut à l'orateur bien autre chose que du talent.

n a besoin de circonstances favorables, d'un certain état du gouvernement et d^une certaine disposition des esprits. Le succès a toutes sortes de conditions qui lui sont en quelque sorte étrangères. Non, je ne vous crois pas un orgueilleux^ un ambitieux; je. mets, il est vrai, moins de prix que vous à l'opinion, c'est-à-dire à l'opinion du grand nombre ; car l'opinion du petit nombre, c'est-â*dire des juges' éclairés, est ce qu'il y a de plus digne d'être ambitionné ; c'est la vraie gloire. Mais je ne parle que pour moi à qui dans mes rêves d'amour-propre la distinction et la considération suffisent. 11 y a, je le sais, de plus hautes vocations, et la vôtre est de ce nombre ; je les reconnais, je les honore, je les admire, en leur adressant toutefois ce conseil dont Bossuel fait honneur au grand Gondé : qu'il faut songer d'abord à bien faire, et laisser venir la gloire après.

Vous m'écrirez quelquefois, n'est-ce pas? J'aime à vous lire, et je prends plaisir aussi à causer librement avec vous.

J'ai repris mes habitudes studieuses et solitaires. Valençay est mon seul voisinage, à six lieues. M. de Talleyrand est venu le premier, tant il a besoin de changer de place. J'ai rendu cette visite. Madame la duchesse de Dino ne se porte pas bien. Elle a été sensible k votre sou**

M. ROYER-COILARD A A. DE TOCQUEVILLF. fe7 fenir. Elle espère vous acquérir. Nous remercions cor* dialement madame de Tocqueville du souvenir qu'elle ^ul bien garder de nous. Je vous prie de lui faire agréer RK>n hommage spécial. Adieu, monsieur, vous savez ce que vous m'êtes.

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