‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 12 sur 64 · A W, N. SENIOR, ESQ · texte numérisé non relu

A W, N. SENIOR, ESQ

seules consolations qu'on puisse trouver dans de pareils malheurs.

J'espère, mon cher ami, que vous ne serez plus aussi longtemps sans venir à Paris, ou du moins sans nous faire profiler des voyages que vous y faites. Ma femme a on grand désir de vous connaître; et moi j'aimerais à vous montrer une des choses les plus rares de ce monde, nn ménage simple et uni, où les goûts et les idées se confondent aussi naturellement que les affections. Mais ne venez pas nous chercher à des heures où il est rare de rencontrer les gens; venez nous demander sans façon à déjeuner ou à dîner : vous serez toujours le bienvenu.

A W. N. SENtOR. ESQ.

Paris, 27 janTier iS56.

Mon cher monsieur Senior,

Je n'ai reçu qu'il y a huit ou dix jours la lettre que vous m'avez écrite le 20 novembre, M. Burley ne me Tayant remise qu'à cette époque.

.... Je vous remercie beaucoup des détails que vou!^ me donnez sur votre situation intérieure. Il me semble que, chez vous, la révolution (en prenant ce mot dans un sens progressif et tranquille) marche toujours; ou plutôt la révolution me paraît avoir été faite le jour où vous avez introduit la classe la plus démocratique de U nation dans le corps élecloral. Tout le resle n'est plus qu'une conséquence.

{48 CO«RESl'ONDANCE.

Chez nous, pour Je moment du moins, tout semble renlré dans l'ordre habituel des choses. Excepté Tagriculture qui souftre un peu, lout le reste prospère d'une manière surprenante ; l'idée de la stabilité pénètre pour la première fois depuis cinq ans dans les esprits, et avec elle le goût des entreprises. L'aclivité presque fébrile, qui nous caractérisa en tout temps, quitte la politique pour se porter vers le bien-être matériel. Ou je me trompe fort, ou nous allons voir d'ici à peu d'années d'immenses progrès dans ce sens. Cependant le gouvernement aurait bien toit de s'exagérer les conséquences de cet heureux état de choses ; la nation a été horriblement tourmentée ; elle jouit avec délices du repos qui lui est enfin donné; mais l'expérience de tous les temps nous fait connaître que ce repos mâme peut devenir funeste à ceux qui la gouvernent. A mesure que la fatigue des dernières années cessera de se faire sentir, on verra les passions poitiques renaître : et si, pendant le temps où il est fort, le gouvernement n*a pas redoublé de prudence et ménagé avec grand soin toutes les susceptibilités de la nation, on sera tout surpris de voir quel orage se soulèvera tout à coup contre lui. Mais comprendra-t-il cela? J'en doute..

Agréez, etc.

A M. BOUCUITTÉ. 149

A M. BOOCHITTÉ

Baugy, 26 mai 1836.

Je VOUS envoie ci-jointe, mon cher Bouchilté, la lettre que vous m^avez demandée. Le retard que j'ai mis à vous la transmettre vient du détour qu'a fait la vôtre en allant me chercher rue de Bourgogne, où je n'étais plus...

Je suis ici depuis une dizaine de jours, ne faisant absolument que trois choses : dormir, manger et travailler. J'ai déjà plus écrit que je ne l'aurais fait à Paris en un mois. Mais ce que j'écris vaut-il quelque chose? C'est là une autre alTaire. Il y a des moments où il méprend des sortes de terreurs paniques. Dans la première partie de mon ouvrage je me ivtenais aux lois, qui étaient des points fixes et visibles. Ici, il me semble que parfois je suis en l'air, et que je vais dégringoler infailliblemenl sans pouvoir m'arréter, dans le commun, l'absurde ou l'ennuyeux. Ce sont des hallucinations littéraires bien désagréables. Heureux mille fois e^ux qui sont pleins de suffisance fils sont insupportables aux autres, il est vrai; mais ils jouissent délicieusement d'eux-mêmes.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse ; on vous fait ici mille amitiés. Ne m'oubliez pas auprès de Balzac et de votre s<Kur.

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