‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 30 sur 64 · AU COMTE LOUIS DE KERGORLAY · texte numérisé non relu

AU COMTE LOUIS DE KERGORLAY

SorrcntCy 15 décembre 1850.

Je ne sais, mon cher anii, si tu as appris par mes pa* rents et nos amis les nouvelles de notre voyage. Dans ce cas, on aura dû te dire que nous avons éprouvé beaucoup de fatigue et encore plus de contrariété. Marie a élé si épuisée par la mer, qu'arrivée à Naples, elle sentait une extrême répugnance à se rembarquer pour aller en Sicile. J'ai cru devoir renoncer à cette partie du voyage, mais non pas à la manière de vivre que je comptais adopter en Sicile. Sous ce rapport nous n'avons rien changé à nos plans. Nous faisons, aux environs de Naples, dans un lieu charmant qu'on appelle Sorrente, ce que nous voulions faire à Palerme ; c'est-à-dire que nous avons loué un appartement garni, où nous sommes établis avec nos domestiques et où nous vivons très-retirés. Le lieu , comnie je te le disais, est charmant; la maison que nous habitons, très-bien placée, très-bien meublée et, en somme, infiniment agréable; le pays qui nous entoure est admirable, les promenades sans nombre, et, jusqu'à présent, le climat délicieux. Au milieu de toutes ces belles choses, cependant, je ne tarderais pas à ni'ennuyer si je ne parvenais à me créer une forte occupation d'esprit. J'ai apporté ici des livres. J'ai Tintention de continuer ce que j'avais déjà commencé à Toequeville cet été, avec beaucoup d'entrain et de plaisir, qui était un récit de ce que j'avais

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vu dans la révolution de 1848 el depuis, choses et hommes. Je n'ai pu encore me remettre dans le courant d'idées ci de souvenirs qui peuvent me donner du goût pour ce travail; et, en attendant que l'inspiration revienne, je me suis borné à rêvasser à ce qui pourrait être pour moi le sujet d'un nouveau livre ; car je n'ai pas besoin de le dire que les souvenirs de 1848 ne peuvent point paraître devant le public. Les libres jugements que j'y porte et sur mes contemporains et sur moi-même rendraient cette publication impraticable, quand même il serait dans mon goût de produire ma personne sur un théâtre littéraire quelconque, ce qui assurément n'est pas. II y a longtemps déjà que je suis occupé, je pourrais dire troublé, par l'idée de tenter, de nouveau, un grand ouvrage, II me semble que ma vraie valeur est surtout dans ces travaux de l'e&prit; que je vaux mieux dans la pensée que dans l'action; et que, s'il reste jamais quelque chose de moi dans ce monde, ce sera bien plus la trace de ce que j'ai écrit que le souvenir de ce que j'aurai fait. Les dix dernières années, qui ont été assez stériles pour moi sous beaucoup de rapports, m'ont cependant donné des lumières plus vraies sur les choses humaines et un sens plus pratique des détails, sans me faire perdre l'habitude qu'avait prise mon intelligence de regarder les affaires des hommes pai* masses. Je me crois donc plus en état que je nel'étaisquand j'ai écrit la démocratie^ de bien Irailer un grand sujet de littérature politique. Mais quel sujet prendre? Plus de la moitié des chances de succès sont l-i, non-seulement parce qu^il faut trouver un sujet qui

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