‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 29 sur 64 · A M. I1E\RY REEVE, KS(J · texte numérisé non relu

A M. I1E\RY REEVE, KS(J

jours de distraction et de repos me sont indis{)en<^abloment nécessaires.

A M. HENRY REEVE, ESQ

Paris, 30 juin 1849.

Mon cher ami, je vous i-emercie de voire dernière lettre. IjC temps me manque pour y repondre avec une certaine étendue.

J'ai été très-sensible n l'impression qu'a })aru produire mon discours * sur la presse britannique et dans le public anglais. Vous savez quelle estime je professe pour votre pays, et combien j'attache de prix à être jagé comme je crois mériter de Têtre par les honnêtes gens et les gens de cœur. Ce sont ces mêmes sentiments qui me rendent très-pénible en ce moment l'espèce de violence et d'irritation générale que cause çn Angleterre l'expédition de Rome, bien que cette irritalion ne puisse guère m'atteindre personnellement, puisque je ne suis entré aux affaires qu'au moment où le siège était commencé et l'ordre d'attaquer envoyé depuis six jours. Cependant il ne m'est pas moins pénible d en être le témoin. Je conçois encore cependant que la masse du public se livre, en cette matière, à des impressions aveugles; mais ce que je ne conçois pas et ce que je déplore, c'est que des hommes politiques cliej-

i. 26juinl8i9.

Tii. ir»

2i2 CORRESPONDANCE,

client, comme cela me parait avoir lieu maintenant presque tous les jours dans le Parlement, à envenimer les sentiments fàclieux qui existent déjà à ce propos dans la nation. Gomment n^aperçoivent-ils pas par quelle suite de circonstances imprévues et déplorables nous avons été entraînés peu à peu, malgré noire profonde répugnance, à transformer en expédition guerrière ce qui n^était qu'une tentative pacifique et libérale? Gomment ne voient-ils pas avec quelle extrême modération nous conduisons cette malheureuse guerre, exposant notre armée et le bon ordre en France par la prolongation de ce long siège, plutôt que de nous tirer d'affaire tout à coup par les moyens que la' force met entre nos mains, et dont toutes les autres villes d'Ifalie ont fait l'épreuve? Gomment n'aperçoivenl-ils pas enfin tous - tes embarras, les gènes et peut-être les périls que l'état des esprits en France, au sujet de cette expédition, fait naître pour le gouvernement, et ne jugent-ils pas que tout ce qui peut renverser ou même énerver ce gouverment met en péril la paix du monde et l'ordre social lui-même? Enfin, comment ne comprennent-ils pas que, malgré que nous ayons été contraints de prendre Rome d'assaut, nous sommes encore les seuls, amis et les seuls garants de la liberté en Il.illc? Toutes ces choses peuvent passer inaperçues devant les yeux de la foule; mais que des hommes d*Ê(at pleins de modération et de lumière n'aperçoivent pas ces raisons et n'en soient pas touchés, voilà ce qui m'étonne profondément» Faites vos efforts, je vous prie, pour ramener les esprits aux poinis

A M. HENRY REEVE, ESQ. 245

de vue vrais de cette affaire. Mille assurances d'estime et d'aiîeciion ^*

 M. HENRY REEYE, ESQ.

Paris, 19 juillet 1849.

Mon cher ami, je ne serais pas sans quelques appréhensions du résultat de la séance de la Chambre des lords qui doit avoir lieu demain vendredi, si l'orateur du côté du ministère ne devait être le marquis de Lansdowne, dont l'habileté et la modération me sont connues. Je crois que quant aux intentions qu'a eues et que continue à avoir le gouvernement français, dans la conduite de TafTaire de Rome, le cabinet anglais doit être suffisamment édifié. J'ai mis dans la main de M. Drouyn de Lhuys des pièces qui prouvent avec la dernière évidence que nous n'avons aucun but secret dans cette entreprise, et que nous n'avons cessé de poursuivre, d'une part, le rétablissemen' de l'aulorilé tcm* porelle du pape que nous considérons comme la condi» ' tion nécessaire de la liberté et de la paix des consciences ' dans le monde catholique; de l'autre, la garantie pour les Ét^ts^Romains d'institutions libérales. Je suis convaincu d'avance que le gouvernement anglais nous ren^^ dra sur ce point pleine justice; mais néanmoins son

1. LViginal de celle lettre porte écrite de la main de H. Reeve là note suiyante : Showed thu lo lord Brougham who was much struk

'2\i CORUESPOISDÂNCK.

langage pourrait nous créer des einbarias, s'il était de nature à faire croire qu'à ses yeux les résultats de notre intervention doivent être nécessairemenl le rélablisscnient complet de toutes les institutions qui avaient été imposées au pape dans les derniers temps, c'est-à-dire le statut. Nos adversaires, ici, tireraient certainement parti de ces déclarations pour nous pousser plus loin que nous ne voulons aller, ou du moins pour nous reprocher de n'avoir jamais été assez loin : or, il est impossible de savoir d'avance, dans la négociation épineuse dans laquelle nous sommes engagés, quel est le point précis où il faudra nous arrêter. Nous voulons obtenir des réformes libérales très-sérieuses, mais lesquelles? sous quelle forme ? Nous n'avons pas à le dire en ce moment. Ce serait nous gêner beaucoup que de créer dès à présent une sorte d'idéal dont la réalité ne pourrait plus s'écarter. Or, l'intérêt du gouvernement anglais (indépendamment des bonnes relations qui existent entre les deux nations) n'est pas de npus rendre la tâche actuelle plus difficile. Je vous proteste que nous ne demandons pas mieux que de sortir de l'afTairc de Rome, et d'évacuer le territoire romain dès que nous le pourrons faire avec honneur; mais il fiiut que celle condition sq rencontre, ou nous resterons en Italie, quel que soit le risque et les complications politiques qui puissent en résulter ; je vous en réponds, du moins tant que je serai ministre. Tout le monde doit donc aimer à nous faciliter une solution qui, tout en élant acceptable en llalir, le soit également en France. Il faut donc se gar-

dcr de placer à ravance le but à atteindre trop haut; car on peut être assuré qu'en ce genre nous sommes déterminés à faire tout ce qui est praticable et possible. L'heure du courrier qui me presse m'emjiêche de vous en dire plus long en ce moment *•

Paris, 29 juillet 1849. -

Vos recommandations, chère cousine, seront toujours bien reçues à l'hôtel des Capucines, tant que ce caravansérail m'aura pour habitant. M. *** me trouvera donc bien disposé à son égard. Le moyen le plus facile et le plus simple d'atteindre son but est de se faire agvéev comme attaché pnr un chef de mission, ambassadeur ou ministre plénipotentiaire. Je le nommerai alors sans retard.

Vous me rappelez d'anciens souvenirs, mais non des souvenir effacés, en me parlant de mon départ pour l'Amérique. C'était aussi un temps de révolution; mais j'avais alors toutes les illusions'de la jeunesse ! et l'Océan sur lequel je m'embarquais était moins dur et moins dangereux que celui sur lequel je navigue aujourd'hui.

Croyez, chère cousine, à ma vive et sincère affection .

i. En note sur roriginal de cette lettre a été écrite par M. RccTe la mention suivante : Letter received before the debate in the Lords on the Roman expédition and containing Tocqueville*s déclaration ofhis intentions in Italy. I sent il to lord Lansdowne, and lord Carliste said the substance ofit in his speech.

Paris, 5 octobre 1849. (Cabinet particulier du ministre.)

Mon cher ami, la grande affaire du moment, quant à la politique étrangère, je n'ai pas besoin de vous le dire, c'est Taffaire d'Orient. Les pièces que je vous transmets vous font connaître le langage violent tenu par la Russie, les démarches et le langage des ambassadeurs de France et d'Angleterre, enfin la détermination prise et déjà en partie exécutée par le gouvernement britannique. Tout cela a un aspect bien grave. Je persiste à croire cependant que la guerre n'en sortira pas, si nous mettons les formes de notre côté et que nous n'engagions pas d'avance contre nous l'amour-propre de nos adversaires. Vous avez là le premier rôle, et vous ne pouviez débuter, à Vienne, par une affaire plus difficile et plus importante. J'ai d'abord à vous faire connaître l'état d'espiit dans lequel se trouve ici le cabinet. Nous sommes tous d'accord qu'il faut marcher dans le sens de notre ambassadeur à Conslantinople : approuver et aider le sultan. Mais quant au degré et à la mesure, notre parti n'est pas encore pris. Un point qui est déjà certain et convenu de part et d'autre, c'est d'engager l'affaire ainsi que je vous le disais plus haut, très-doucement. Nous avons, à Vienne, beaucoup de facilités pour agir de cette manière. Le prince de Schwarzenberg

a déjà tenu un langage qui nous sert naturellement d'entrée. Nous sommes d'ailleurs, en ce moment, vis-à-vis de lui, dans d'assez bons rapports pour qu'il nous soit ' possible de traiter d'abord avec lui la question sur un pied d'amitié, pour lui représenter l'intérêt qu'a toute l'Europe à ne pas amener de grands conflits pour un si misérable motif. Nous pouvons lui parler du sentiment pénible que nous éprouvons, nous trouvant forcés de ne point approuver la conduite d'une puissance avec laquelle, sur tant d'autres points, nous sommes d'accoixl. Avec lui comme avec l'empereur de Russie, il faut reconnaître hautement le droit qu'ont les deux puissances d'exiger de la Turquie lexpulsion des Polonais et des Hongrois. Il ne faut attaquer que la demande d'extradition, demande dans laquelle les chrétiens semblent le^ barbares et les mahométans Jes hommes civilisés.

J'aurai probablement à vous écrire par un courrier extraordinaire d'ici à deux ou trois jours. Je supprime donc les détails sur notre situation parlementaire qui s'assombrit. *^* a le diable au corps pour qu'on abandonne et l'Angleterre et la Turquie dans la question des réfugiés hongrois.

A MADAME DE BLIC (DENISE DE TOGQUEYILLE)

Paris, 10 novembre 1849.

J'ai reçu avec un grand plaisir, ma chère enfant, la petite lettre, et je t'en remercie. Ces témoignages de ton affection me sont chers. Tu sais que j'ai toujours mêlé un peu de tendresse paternelle dans Tamitié d'oncle que j'ai pour toi.

Ainsi que tu le dis, il est difficile de savoir si je dois me féliciter ou me plaindre de l'événement qui vient d'avoir lieu. Je n'hésiterais pas, pour mon compte, à en être très-satisfait (car j'ai échappé à un vrai péril) si je pouvais remplacer immédiatement une occupation par une autre. Mallysureusement je n'ai pas l'art de substituer sur-le-champ une grande activité d'esprit nouvelle h celle quj finit. Il en résulte qu'un certain désœuvrement assez pénible a suivi l'agitation fébrile au milieu de laquelle j'ai vécu durant cinq mois; mais cette impression ne tardera pas à passer, et la politique viendra bientôt me tirer de moi-même.

Je suis heureux de ce que tu me dis de ton bonheur. Je crois que tu ne te trompes pas en pensant que tu as un bon mari. Il m'a paru avoir le cœur bien placé et l'esprit droit : deux grandes conditions pour se faire aimer et se bien conduire. Je me réjouis de te voir entrer dans la vie avec un si précieux appui. Nous vivons dans un temps où d'un jour n l'autre les malheurs publics peu-

A M. HENRY REEYE, ESQ. 249

vent venir troubler les existences privées, et où l'on a souvent besoin de trouver en soi et à côté de soi des ressources d'esprit et de cœur dont la nécessité ne se serait pas fait sentir à des époques plus calmes et plus heureuses.

A M. HENRY REEYE, ESQ.

15 Novembre 1849.

Mon cher ami, je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre, quoique n'étant plus ministre, parce que j'ai eu, en sortant du ministère, beaucoup de petites aiTaires à terminer, et surtout de devoirs de société à remplir; tout mon temps s'est trouvé pris : notre chute nous a rendus fort

populaires dans la majorité Je me suis donc trouvé

plus de visites h recevoir et à rendre que je n'en avais eu durant mon ministère : de là ma paresse épistolaire.

Je vous remercie, du reste, de tout ce que vous me dites d'amical et de flatteur dans votre lettre. Je crois avoir fait tout ce qu'il y avait à faire dans le tempsr ou j'étais au pouvoir; j'ai fait, en tout cas, tout ce que j'ai pu : on ne peut rien demander de plus à un homme. Je crois avoir contribué à sauver l'ordre au 13 juin, à maintenir la paix générale et à rapprocher la France de l'Angleterre. Ce sont là des souvenirs qui me restent de ce court ministère : ils me sufQsent pour me faire prendre aisément mon parti. Nous ne sommes pas tombés, du reste, devant un mouvement de l'opinion publique

OU un eflbrt parlementaire. Je n'ai pas besoin de vous dire, je pense, quelle a été la signiGcation du changement de cabinet. Le président a voulu gouverner seul, et n'avoir dans son ministère que des agents et des créatures. Il a peut-être raison de vouloir cela; je n'examine pas la question : mais nous ne pouvions consentir à le servir à ces conditions.

Je n'ai pas trouvé que la presse anglaise, et en particulier le TimeSy ait rendu justice au cabinet qui a succombé le 31 octobre : elle était plus aimable quand nous étions au pouvoir; et il me semble notamment que ce n'était guère le moment de tomber sur M. Barrot, lorsqu'il se retirait des affaires, après y avoir fait d'adnïirables efforts pour rétablir l'ordre et sauver en même (cmps la liberté régulière dans ce pays et quand il succombait devant un caprice impérialiste. Si, dans la politique de M. Barrot avant la révolution de février, il y a eu des fautes, rien assurément n'était plus propre à les effacer que son ministère des dix derniers mois : il est fâcheux que de vieilles rancunes se soient fait sentir jusque de l'autre côté de la Manche pour lui refuser la justice qui lui était due.

Lord Lansdowne a bien voulu venir me chercher. J'ai été de mon côté le voir avec un grand empressement. Je l'ai retrouvé le même homme que j'avais connu': l'un des hommes d'Élat les plus éclairés, les plus sensés et les plus aimables qui se puissent rencontrer dans aucun temps et dans aucun pays. Il est venu passer hier une partie de la soirée avec nous et nous avons été charmés de lui.

A MADAME LA MARQUISE DE LEUSSE. 251

A MADAME LA MARQUISE DE LEUSSE

Paris, 22 décembre 1849.

Je ne veux pas, chère cousine, laisser partir la lettre de ma femme sans vous demander la permission d'y joindre un mot. J'ai grand besoin de me faire humble vis-«Vvis de vous avant de vous écrire; car je me sens terriblement coupable à votre égard. Je viens de relire l'affec-^ tueux et gracieux billet que vous m'avez adressé aussitôt après ma sortie du ministère, et j'y ai vu avec remords la date du 2 novembre. Comment ai-je pu rester six semaines sans répondre à ce charmant témoignage de votre amitié? Je n'en sais rien moi-même, et au lieu de chercher des excuses qui seraient toujours Xrès-insufQsantes sinon très-mauvaises, j'aime mieux vous crier miséricorde et vous prier de me pardonner.

Vous avez bien voulu regretter que je ne fusse plus ministre. Je crois que j'aurais tort de le regretter moimême. Avant de se mêler de conduire les autres, il faut savoir où l'on va soi-même : or, qui le sait, en ce moment? L'avenir est comme une nuit de décembre, sans lune, et doublée de brouillards. Non-seulement on n aperçoit pas l'horizon, mais on ne voit pas où l'on met le pied. Les gouvernants sont des aveugles qui conduisent au milieu de fondrières une société qui n'y voit goutte. Je voudrais que vous puissiez me dire, ma chère cousine, quand le jour viendra. Ce en quoi heureuse-

ment je vois plus clair que dans la politique, c'est dans les affections de famille. Je crois donc apercevoir que vous avez un peu d'amitié pour nous, et je suis sAr que nous vous aimons beaucoup vous et les vôtres.

A M. DyFÂURË:

Tocqueville, 25 juin 1850.

J'ai appris par les journaux, mon cher ami, voire retour à Paris; mais je sens le besoin de savoir de vousmême dans quelle disposition de corps et d'esprit vous revenez de ce grand voyage* ; je veux enfin rentrer en communication avec vous après ce long silence causé par la maladie et Fabsence. Écrivez-moi donc, je vous prie, ce que vous faites et ce que vous pensez sur l'état des alTaires, sur votre famille et sur vous-même. Voilà bien des questions, et pour mériter qu'on y réponde comme je le souhaiterais, c'est-à-dire longuement, il faudrait pouvoir de mon côté vous dire quelque chose. Mais que voulez-vous qu'ait à dire un solitaire tel que moi? Je n'ai

I. M. Dufuurc, rapporteur de renquèle sur la marine, reyenait de Toulon et de Marseil'c, dont il était allé visiter les ports.

de nouvelles à donner que des nouvelles de ma santé. Celle-ci se rétablit bien lentement; les organes qui ont été malades vont assez bien, mais les forces générales du corps continuent à être comprimées par je ne sais quelle cause inrérieure que je ne puis découvrir. Celte cause n'est autre peut-être que le nombre drjà assez élevé de mes années. A quarante-cinq ans que je vais bientôt avoir, les convalescences sont plus longues qu'à vingt. Il n'y a que vous qui, à cinquante ans, soyez capable, si vous l'enfreprenipz, de fatiguer toute l'armée d'Afrique. Je ne sais si, parmi plusieurs choses que je vous envie, celIcKii n'est pas la première. Votre santé n'est pas assurément votre qualité la plus brillante; mais que faire des qualités qui brillent dans un corps maladif? A tout prendre, j'aimerais encore mieux votre corps que votre esprit, quoiqu'à vrai dire je m'arrangeasse très-bien des deux.

Vous savez que nous vivons dans un temps où de bien grands événements sont amenés sans cesse par de bien petites passions, de bien petites intrigues et, en somme, de bien petits hommes. Dès qu'on est hors de ce petit monde, on n'est plus en état de rien deviner ni de rien prévoir. C'est ce qui m'arrive. J'ai quitté Paris depuis trois semaines, et déjà je ne vois plus goutte dans les affaires, si ce n'est que leur aspect général est triste et sombre. Je ne sais quelles dispositions vous avez rencon* trées dans la portion de la France que vous venez de parcourir; quant au pays que j'habite^ Tesprit des populations rurales au milieu desquelles je vis peut se résumer ainsi : profonde indifférence pour le noment

présent; profonde incertitude sur l'avenir, ou plutôt tranquille croyance que la république n'a point d'avenir.

Quoique ce tableau ne soit pas réjouissant à voir, j'espère cependant et surtout je désire, vivement que vous veniez le considérer de près en passant quelques jours sous mon (oit. Faites, je vous prie, qu& vos campagnes maritimes aient au moins cela de bon de vous faire visiter un de vos plus fidèles et plus zélés aniis, que le hstsard a placé auprès d'un grand port. C'est une petite compensation que vous lui devez pour le consoler du chagrin que lui donnent ces longs voyages. Jamais, mon cher ami, vous n'aurez été reçu par des gens plus heureux de vous posséder. Venez donc et restez avec nous le plus longtemps possible.

Naples, 3 décembre 1850 *.

Mon cher ami, j'ai décidément renoncé au voyage de Sicile. Nous allons toutefois quitter Naples, mais pour nous établir à Sorrente, délicieuse résidence en été et encore bien belle en hiver. Nous attendons Ampère aujourd'hui. Nous ne voulons prendre aucun parti définitif avant

! . Lors de h première édition de la Correspondance de TocquevlUc, on aTail, ^ dessein, omis celle lellre, parce que le moment où aTait lieu la publication était aussi celui où le roi de Naples venait d'étte renversé de 8cn trône. Le jugement révère qu elle contient sur ce prince eût été alors peu opportun.

25G COKUESPONDAiNCE.

d'avoir son avis ; mais je crois que Sorreulc lui plaira

fout autant que Palerme. . , .

.... J'ai vécu depuis que je suis à Naples dans la retraite la plus absolue : notre ministre a été la seule personne que j'y aie vue. On m'avait suggéré la jMînsée de faire une visite au roi de Naples; j'ai cru devoir m'en abstenir. Il m'a paru qu'il y aurait une sorte d'incbnvenance à me montrer dans des cours étrangères, lorsque je m'éloignais de mon pays et me dérobais aux devoirs de la vie publique en* France par raison de santc. J'avoue de plus que l'inclination et le désir ne m'y portaient pas. Je ne trouve pas, dans tout le dictionnaire de la langue française, de mots qui expriment suffisamment la pitié et le mépris que m'inspirent ces misérables gouvernements de ritalie qui ne savent même pas se servir de ce despotisme qu'ils adorçnt; qui n'emploient les ressources du pays qu'à se procurer des soldats, et leui*» soldats qu'à comprimer stupidement les bonnes passions aussi bien que les mauvaises, les intérêts légitimes comme les désordres, et la civilisation comme la liberté. Ce qui serait plaisant, si les grands malheurs de l'humanité pouvaient jamais l'être, c'est la prétention de ce gouvcrnemenl-ci d'êlre singulièrement doux et clément |>arce qu'il ne tue personne, et se borne à laisser périr dans les prisons six ou sept mille prisonniers d'Élat. Je suis porté à croire, en effet, que le roi de Naples a de la douceur et de la bonté naturelle; mais il a peur, et la pire de loules les tyrannies est celle des pollmns. Cette vérité est de tous les temps

AU COMTE LOUIS DE KERGORLAV. 'ibl

Page 1