‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 32 sur 64 · AU COMTE LOUIS DE KERGORLAY · texte numérisé non relu

AU COMTE LOUIS DE KERGORLAY

que qui Ta précédée et sur colle qui la suit. C'est certainement un des aclesde la Révolution française qui fait le mieux juger toute la pièce, et permet le plus de dire sur Tensemble de celle-ci tout ce qu'on peut avoir à en dire. Mon douîe porte bien moins sur le choix du sujet que sur la façon de le traiter. Ma première pensée avait été de refaire à ma manière le livre de M. Thiers: d'écrire Taclion même de l'Empire, en évitant seulement dem'étendre sur la partie militaire, que M. Thiers a reproduite, au contraire, avec tant Ai^ complaisance et de talent. Mais, en y réflécliissant, il me vient de grandes hésitations à traiter le sujet de cette manière. Ainsi envisagé, l'ouvrage serait une entreprise de très-longue haleine. De plus, le mérite principal de l'historien est de savoir bien faire le tissu des faits, et j'ignore si cet art est à ma portée. Ce à quoi j'ai le mieux réussi jusqu'.^ présent, c'est à juger les faits plutôt qu'à les raconter; et, dans une histoire proprement dite, cette facuhé que je me connais n'aurait à s'exercer que de loin en loin et d'une façon secondaire, à moins de sortir du genre et d'alourdir le récit. Enfin, il y a une certaine affectation à reprendre le chemin que vient de suivre M. Thiers. Le public vous sait rarement gré de ces tentatives ; et quand deux écrivains prennent le même sujet, il est naturellement porté à croire que le dernier n'a plus rien à lui apprendre. Voilà mes doutes; je te les expose pour avoir ton avis.

A cxîtte première manière d'envisager le sujet en a succédé dans mon esprit une autre que voici : il ne s'agi-

rait plus d'un long ouvrage, mais d'un livre assez court, un volume peut-être. Je ne ferais plus, à proprement parler, l'histoire de l'Empire, mais un ensemble de réflexions el de jugements sur cette histoire. J'indiquerais les faits, sans doute, et j'en suivrais le fil ; mais ma principale affaire no serait pas de les raconter. J'aurais, surtout, à faire comprendre les principaux, à faire voir les causes diverses qui en sont sorties; comment l'Empire est venu ; comment il a pu s'établir au milieu de la société créée par la Révolution ; quels ont été les moyens dont il s'est servi ; quelle était la nature vraie de l'homme qui l'a fondé; ce qui a fait son succès, ce qui a fait ses revers; l'influence passagère et l'influence durable qu'il a exercée sur les destinées du monde et en particulier sur celles de la France. Il me semble qu'il se trouve là la matière d'un très-grand livre. Mais les difficultés sont immenses. L'une de celles qui me troublent le plus l'esprit vient du mélange d'histoire proprement dite avec la philosophie historique. Je n'aperçois pas encore comment mêler ces deux choses (et il faut pourtant qu'elles le soient, car on pourrait dire que la première est la toile, et la seconde la couleur, et qu'il est nécessaire d'avoir à la fois les deux pour faire le tableau). Je crains que Tune ne nuise à l'autre, et que je ne manque de l'art infini qui serait nécessaire pour bien choisir les faits qui doivent pour ainsi dire soutenir les idées; en raconter assez pour que le lecteur soit conduit naturellement d'une réflexion à une autre par l'intérêt du récit, et n'en pas trop dire afin que le caractère de l'ouvrage demeure visible. Le

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