‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 33 sur 64 · AU COMTE LOUIS DE KERGORLAY. SCS · texte numérisé non relu

AU COMTE LOUIS DE KERGORLAY. SCS

modèle inimitable de ce genre est dans le livre de Montesquieu sur la grandeur et la décadence des Romains. On y passe pour ainsi dire à travers Thistoire romaine sans s'arrêter; et cependant on aperçoit assez de cette histoire pour désirer les explications de Tauleur et pour les comprendre. Mais indépendamment de ce que de si grands modèles sont toujours fort au-dessus de toutes les copies, Montesquieu a trouvé dans son livre des facilités qu'il n'aurait pas eues dans celui dont je parle. S'occupant d'une époque très-vaste et très-éloignée, il pouvait ne choisir que de loin en loin les plus grands faits, et ne dire, à propos de ces faits, que des choses très-générales. S'il avait dû se renfermer dans un espace do dix ans et chercher son chemin à travers une mulliludede fails détaillés et précis, la diflicultéde l'œuvre eût été beaucoup plus grande assurément.

J'ai cherché dans tout ce qui précède à te faire bien comprendre l'état de mon esprit. Toutes les idées que je viens de t'exprimer l'ont mis fort en travail ; mais il s'agite cncfire au milieu des ténèbres, ou du moins il n'aperçoit que des demi-clartés qui lui permettent seulement d'apwcevoir la grandeur du sujet, sans le mettre en état de reconnaître ce qui se trouve dans ce vaste espace. Je voudrais bien que tu m'aidasses à y voir plus clair. J'ai l'orgueil de croire que je suis plus propre que personne h apporter dans un pareil sujet une grande liberté d'esprit, et à y i)arlor sans passion et sans réticence des hommes et des choses. Car, quant aux hommes, quoiqu'ils aient vécu de notre temps, je suis sûr de n'avoir

264 CORRESPONDANCK.

à leur égard ni amour ni haine; et quant aux formes des choses qu'on nomme des constitutions, des lois, des dynasties, des classes, elles n'ont pour ainsi dire, je ne dirai pas de valeur, mais d'existence à mes yeux, indépendamment des effets qu'elles produisent. Je n'ai pas de traditions, je n'ai pas de parti, je n'ai point de mme^ si ce n'est celle de la liberté et de la dignité humaine; décela, je suis sûr; et pour un travail de cette sorte, une disposition et un naturel de cette espèce sont aussi utiles qu'ils sont souvent nuisibles quand il s'agit non plus de parler sur les affaires humaines, mais de s'y mêler. Adieu ; j'attends bientôt de foi une longue lettre.

A MADAME PHILLIMORE

Sorrenle, 31 décembre 1850.

J'espère, madame, que vous avez assez bonne opinion de moi pour avoir jugé que, puisque je ne vous répondais point, il fallait que je n'eusse pas reçu votre lettre. Le lieu d'où je date celle-ci sera mon excuse. La maladie grave dont j'ai ét^ atteint l'an dernier avait laissé des traces qui ont fait croire à mes médecins qu'il était plus prudent de m'abstenir quelques mois encore de prendre part aux travaux de notre assemblée et de venir passer l'hiver en Italie. Je leur ai obéi, bien qu'à regret ; et c'est à eux, madame, et non à moi qu'il faut s'en prendre de mon silence. Je viens seulement de recevoir la lettre que vous m'avez écrite le 16 novembre, (*t qui est restée

A MADAME PHILLIMORt:. Wo

quelque temps chez moi avant de m'être renvoyée. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais été très-heiireux de pouvoir être agréable à un homme aussi distingué que l'est sir Charles Lyell *, et en même temps de faire

quelque chose qui vous plût

Je ne vous parlerai point politique, madame ; car je vis dans un pays où l'on n'en fait point de peur d'être pendu ; et je ne veux pas penser à celle qu'on peut faire dans les pays où il est permis de s'en occuper sans redouter le même accident. Je suis venu ici pour l'oublier, et je remplis mon programme à la lettre. Je passe mon lenips avec les gens qui vivaient dans les siècles passés, et nullement avec ceux du nôtre. Mon oubli des affaires ne s'étend pas pourtant aux personnes. Aussi, madame, ai-je été très-sensible à votre souvenir. Je vous prie de m'y conserver toujours une petite place, et de croire que vous en conservez une fort grande dans le mien.

Page 1