‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 4 sur 64 · U 22 décembre · texte numérisé non relu

U 22 décembre

If AYANT-PROPOS.

trente années. Elle n'a pas voulu, sans doule, que ces lettres, les plus belles assurément qu'il ait écrites et les plus capables de révéler ce qu'il y avait de cœur dans ce grand esprit; que cette foule de pensées élevées et de sentiments généreux dont sa correspondance intime abonde ; que tous ces jugements de chaque jour portés sur les hommes et sur les choses, dont elle recevait la confidence; elle n'a pas voulu que tous ces trésors d'intelligence et de passion, accumulés dans ses lettres, fussent perdus pour le public ; et elle nous en a confié le dépôt, en nous laissant juge du moment opportun à choisir et des convenances à observer pour leur publication. Ses intentions seront remplies.

Elle nous a confié un autre mandat, celui d'achever cette édition des œuvres complètes de son mari, que nous avions commencée sous sa direction, et que nous avions le bonheur d'exécuter sous ses yeux. Elle avait prévu qu'elle n'en verrait point la fin; et, avant de mourir, elle avait, avec une grande prudence et une rare fermeté d'esprit, tout disposé pour que son œuvre ne fût point interrompue. Aucune de ses prévisions ne sera déçue. Sa noble entreprise sera continuée et fidèlement accomplie, nous osons le promettre, sous les ausl»ices de sa pieuse volonté et de son impérissable souvcniir.

Beaumoul, le 10 jnin1865.

GUSTWE DE BEAUMONT.

A bord du ?aisseau le Havre, 26 avril 1831 .

C'est à vous, ma chère maman, que je veux écrire la première. Mon intention était de le faire à mon arrivée à Neiiv-York, mais je n'ai pas le courage d'attendre si longtemps. D'ailleurs, l'occasion est favorable : le vent, qui nous pousse rapidement, agite si peu le vaisseau, que je n'écrirai peut-être pas plus mal qu'à l'ordinaire. Je voudrais vous faire une grande lettre, mais je ne sais pas précisément par où commencer. Sans qu'il me soit arrivé

1 .Née Le Pelletier de Rosambo, petile-fille de Malesherbes (mère d'Alexis de Toc<{aeTine), morte le 9 janYÎer iW,

nu i

d*évcnements depuis notre séparation, il me semble cependant que j'en ai beaucoup à vous raconter. Je suivrai donc le chemin le plus court qui est de reprendre les^ choses du plus. haut, et de vous les raconter comme elles me viendront.

Mon père vous aura dit comment et à quelle heure il s'est séparé de nous au Havre. Mais ce qu'il n'a pu vous apprendre, c'est la tristesse que nous avons éprouvée après son départ. Jamais, pour ma part, je ne me suis senti le cœur si serré. Son départ et celui de mes frères brisaient pour un temps le lien qui m'attachait encore à vous tous et à la France; et je doute qu'aucune ville d'Amérique me paraisse jamais aussi étrangère et aussi déserte que l'est devenue tout à coup la ville du Havre. Après avoir péniblement tué trois grandes heures, nous avons gagné notre bâtiment. Le bruit général était que nous resterions six jours au Havre. Je vous laisse à penser quel sentiment nous éprouvions en recevant de pareilles nouvelles. Nous nous jetâmes cependant sur nos lits, et nous nous endormîmes faute de mieux. À minuit et demi, j'entendis quelque bruit sur le pont, et, y étant monté, je m'aperçus que nous voguions à pleines voiles. La lanterne de la jetée scintillait encore à l'horizon. Du reste, la nuit me cachait la terre, et depuis lors je n'en ai plus eu de connaissance. J'espère cependant qu'elle existe encore quelque part; car, pour mon compte, je déclare que je ne suis point d'avis de vivre ainsi longtemps sur l'eau. Quoi qu'il en soit, je finis par redescendre et me rendormir dans l'attente du mal de mer. Pendant deux jours je

fus malade el (riste ; Beau mont bien portant el gai comme à son ordinaire : c'était l'ordre naturel des événements. Le troisième jour, je pris quelque intérêt aux choses de ce monde, et le quatrième j'étais guéri. En somme, j'ai été un des moins incommodés. Ce n'est, à vrai dire, qu'au bout de la semaine que nous avons fait connaissance les uns avec les autres. Chacun a fini par sortir de son trou. C'était, je vous jure, un bel assemblage de figures pâles, jaunes et vertes ; il y avait de quoi faire toutes les couleurs de Tarc-en-ciel. Je voudrais vous faire un peu connaître les habitants de notre petit monde; mais pour vous parler de tous, la chose est impossible; car vous saurez qu'indépendamment d'une vache et d'un ane, nous nous trouvons ici cent quatre-vingt-une personnes, ni plus ni moins, savoir : trente dans la chambre, treize à l'entrepont, cent vingt à la proue et dix-huit matelots. Voilà mon compte. Dans la cabine qui nous précède se trouve un grand propriétaire anglais, M. ***; il a été membre de la Chambre des communes. C'est un vieillard instruit et plein de bonté, qui nous a pris en affection et nous a fourni d'utiles renseignements et d'excellents avis. C'est la meilleure pièce de notre assortiment. Son compagnon de chambre est le membre le plus bouffon de la compagnie; non pas vraiment qu'il veuille nous faire rire, c'est, au contraire, un très-sérieux personnage ; mais il nous amuse malgré lui. Ce n'est ni plus ni moins qu'un commis-voyageur français qui ne sait parler que vins (il est marchand.de vin) et politique, et quelle politique! bon Dieu ! tout ce qu'un sot peut en savoir après avoir lu

le Constitutionnel. Son emphase nous faisait mourir de rire. Il n'appelle jamais la France que : «Ma patrie, » et dit : « Je vais en Amérique pour vendre les vins de ma patrie. » Chacun a bientôt fini par le laisser seul à son enthousiasme. Il s'en venge en buvant tous les jours une de ses bouteilles, sans en oiïrir à personne. Je n'en finirais jamais si je vous faisais le portrait de chacun; vous saurez seulement que Tarchc de Noc ne renfermait point d'animaux plus divers. Nous avons un Espagnol, une famille française, femme et enfants, deux jolies Américaines, une dame suisse et ses enfants; tout cela, sans être remarquablement aimable, est cependant d'un commerce facile et bienveillant. Pour notre compte, nous n'avons qu'à nous louer de chacun d'eux ; d'ailleurs, en mer, si l'on ne veut se battre, il faut être les meilleurs amis du monde. Il n'y a pas de milieu. Vous ne pouvez pas vous figurer quelle drôle de vie on mène dans celte grande diligence qu'on appelle un vaisseau ! L'obligation de vivre les uns sur les autres et de se voir toujours entre les deux yeux établit un sans-gêne et une liberté dont on n'a pas d'idéo^ur la terre ferme. Ici, chacun agit au milieu de la foule comme s'il était seul; les uns lisent à haute voix, d'autres jouent, d'autres chantent; il y en a qui écrivent, comme moi, par exemple, en ce moment, pendant qu'un voisin soupe. Chacun boit, rit, mange ou pleure, selon que l'idée lui en vient. Les chambres sont si étroites^ qu'on en sort pour s'habiller: et excepté de mettre ostensiblement sa culotte, je ne sais quelle partie de la toilette ne se fait point à la face d'Israël. En un

mol, nous vivons sur la place publique comme les anciens. C'est ici le pays de la liberté; mais elle ne peut s'exercer qu'entre quatre planches : voilà le mal. Aussi la plupart de nos compagnons passent-ils la plus grande |)arlie de leur temps de la manière la plus misérable; c'est ce qu'on peut appeler distiller l'ennui goutte à goutte comme un alambic. Pour nous, nous n'en avons point été atteints. Autant que la mer le permet, nous suivons nos habitudes de terre. Nous nous levons avec le jour, travaillons jusqu'au déjeuner qui est à neuf heures; à midi, nous recommençons jusqu'au dincr. Après dîner, nous causons anglais avec ceux ou celles qui veulent bien nous écouter, et à neuf heures nous nous couchons pour recommencer. Il ne faut pas croire cejjendant que nous manquions absolument de distractions extérieures; tout est relatif dans ce monde. Un nuage à l'horizon nous occupe, un changement de manœuvre nous intéresse vivement. Hier, un charmant petit oiseau bleu de ciel a été apporté, demi-mort, par un coup de vent, dans nos cordages. Nous n'en avons point de cette espèce en Europe, cl nos Américains l'ont reconnu sur-le-champ pour un oiseau de leur pays. Vous ne pouvez vous figurer quelle joie nous a causée ce petit animal qui semblait envoyé tout exprès pour nous annoncer l'approche des terres. On la pris et mis en cage. Il y à huit jours, la mer était presque immobile; nous marchions cependant, mais sans ressentir le moindre souffle de vent : c'était une délicieuse soirée de printemps. On proposa de danser. Ce fut un bal en règle. Si vous voulez savoir où était en ce moment

tî CORRESPONDANCE,

la salle de danse, cherchez sur la carte le point de sec* lion que forme le quarante-deuxième degré de latitude avec le trente-quatrième de longitude ! c'est là ou aux environs que se trouve la place. Il faut que l'homme soit nn animal bien insouciant du lendemain pour pouvoir cabrioler ainsi, avec un abîme sans fond sous les pieds, la mort à droite, à gauche, en arrière et en avant, et rien que la calotte du ciel sur la tête. Après tout, n'en est-il pas de môme à peu près dans le salon le mieux bâti du faubourg Saint-Germain : et puis on s'accoutume à tout. Je vous assure que je ne cherche plus la terre à l'horizon comme le premier jour; je m'habitue déjà à ne voir autour de moi qu'une espèce de cercle plus ou moins borné sur lequel courent de gros nuages. Nous avons eu cependant deux ou trois fois de beaux spectacles dont un peintre eût bien voulu être témoin. Un soir, entre autres, la mer s'est mise à étinceler comme la machine électrique. La nuit était très-noire, et la proue du bâtiment, en fendant l'eau, faisait jaillû* à vingt pas à l'entour une écume de feu. Pour mieux voir, j'ai été me placer sur le beaupré, c'est-à-dire sur le mât de l'avant. De là je voyais à quelque distance la proue qui avait l'air de s'élancer sur moi avec la vague étincelante qu'elle refoulait devant elle; c'était un spectacle plus admirable que je ne puis le peindre. La solitude du milieu de l'océan a aussi quelque chose de formidable à voir. Pendant les dix premiers jours de notre route, on signalait des voiles à chaque instant; de grands oiseaux nous suivaient constamment et souvent venaient se percher sur nos mâts;

A MÂDâUE Là COMTESSE DE TOCQUEYILLE. 7

la mer était pleine de poissons. Mais à parlir du trenlième d^ré de longitude environ, les vaisseaux, les oiseaux et les poissons ont disparu ; l'aspect de Tocéan est devenu morne ; mais sa monotonie était encore plus imposante qu'ennuyeuse.

A l'approche du banc de Terre-Neuve, nous avons éprouvé deux coups de vent assez forts, dont Tun a duré irenlfe-six heures sans interruption. C'est au bancdeTerre- Neuve qu'on commence à revoir des oiseaux et des poissons. Nous en voyons un entre autres qu'on nomme, je crois, une galère : ce petit poisson tire de l'eau et laisse voir des membranes transparentes à l'aide desquelles il se dirige suivant le vent. Cet effet éleclrique dont je vous parlais plus haut est aussi produit par des millions de petits poissons, gros comme des têtes d'épingle, et qui ont les mêmes propriétés à peu près que les vers luisants. Après les poissons et les oiseaux sont venues les herbes marines.

Aujourd'hui^ 6 mai, jour où je reprends ma lettre, nous nous trouvons au soixante-sixième degré de longitude. Il ne nous reste plus qu'environ cent trente lieues pour arriver à New-York. Ce n'est rien si nous avons bon vent; mais nous pouvons mettre huit jours à les faire. Voilà cependant déjà trente-deux jours que nous sommes en mer! Une grande partie de nos provisions fraîches sont épuisées, et on ne nous donne plus le sucre que par rations. Malgré tout, vous me croirez, j'espère, . quand je vous assurerai que je désire bien moins arriver à New- York pour toucher la terre, que pour rece-

voir des nouvelles d'Europe. Le paquebot du Havre, du 15 mai, ne sera pas arrivé sans doute; mais d'autres vaisseaux partis de France ou d'Angleterre huit ou dix jours après nous, le seront peut-être, et par eux nous aurons des nouvelles. Quant à vos lettres à tous, ma chère maman, après le plaisir de vous revoir, je n'en conçois pas de plus grand que de les lire.

9 mai.

Hier soir, le premier cri de : TerrCy s'est fait entendre; mais il fallait une lunette pour apercevoir le rivage. Aujourd'hui, le soleil en se levant vient de nous découvrir Long-hland. Nous approchons rapidement de la côte; déjà on aperçoit du gazon et des arbres en feuilles. C'est un délicieux spectacle. Je vous quitte pour m'aller joindre à ceux qui se réjouissent sur le pont : la mer n'incommode personne aujourd'hui.

New-York, 14 tuai.

Je ne m'attendais guère, ma chère maman, lorsque nous étions en vue de Long-hland^ à ce qui allait nous arriver. En montant sur le pont, je m'aperçus que le vent, qui soufQait de Test depuis le matin et nous poussait au port, tournait à l'ouest. Une heure après, il devint violent et contraire; il fallut se mettre à courir des bordées-, c'est-à-dire aller en zigzag, sans avancer. Bientôt le vent d'ouest fut settled^ c'est-à-dire établi : ce qui paraissait annoncer une durée de plusieurs

jours. Or nous avions des malades à bord, et nos vivres frais (iraient à leur lin. Tous les passagers se réunirent pour demander au capitaine de gagner, à Taide du vent d'ouest, la petite ville de New-Port, qui est située sur la cotedeRhode-Island, à soixante lieues au noi*d de New- York. Ijbut prière fut agréée, et, le 9 mai, à huit heures du soir, nous jetions l'ancre dans le havre extérieur de New-Port. Un canot de pécheur vint bientôt nous y reconnaître. Nous étions si heureux de nous trouver près de terre que tout ce qu'il y avait de jeunes gens à bord s embarqua immédiatement dans le canot, et une demiheure après nous arrivâmes au quai de New-Port. Jamais, je crois, on ne vit des gens si heureux d'êlre au monde; nous sautâmes sur la terre et y fîmes chacun je ne sais combien de gambades avant de nous sentir solidement établis sur nos jambes. Après avoir savouré |)endant quelques heures le plaisir d'être à terre, nous nous rembarquâmes sur un immense bateau à vapeur qui, venant de Providence (capitale du Rhode-Island), se rendait à New-York. Il est impossible de se faire une idée de Pintérieur de cette immense machine. Qu'il vous suffise de savoir qu'elle contient trois grands salons, deux pour les hommes, un pour les femmes, où quatre, cinq et souvent huit cents personnes mangent et couchent commodément. Vous pouvez juger de là rapidité de sa marche, puisque, malgré la mer et le vent contraire, nous Times en dix-huit heures les soixante lieues qui nous séparaient de New- York.

Toute cette côte d'Amérique est basse et peu pitto-

iO CORRESPONDANCE.

resque. Dans ce pays, couvert de forêts impénétrables il y a deux siècles, on a peine à apercevoir un arbre. La terre cependant nous bordait des deux côtés, car nous passions entre Long-hland et les rivages du Co'nnecticut. Au lever du soleil nous nous approchâmes de New-York, en en prenant par conséquent le port à revers. Je ne sais si l'aspect peu séduisant du pays que nous avions déjà vu, et nos trente-cinq jours de mer nous faisaient illusion ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que nous poussâmes des cris d'admiration en apercevant les environs de la ville. Imaginez-vous les rivages les plus heureusement découpés, des pentes couvertes de gazons et d'arbres en fleurs qui descendaient jusqu'à la mer ; et plus que tout cela, une multitude incroyable de maiscftis de campagne, grandes comme des bonbonnières, mais d'un travail aussi soigné. Ajoutez à cela, si vous pouvez, une mer couverte de voiles, et vous aurez l'entrée de New- York du côté du Sund.

Je vais tâcher d'abréger un peu, car si je me mets h dire chaque chose par le menu, je vous enverrai un in-quarto. Nous voilà donc à New- York : l'aspect de la ville est bizarre pour un Français et peu agréable. On ne voit ni un dôme, ni un clocher, ni un grand édifice; de manière qu'on se croit toujours dans un faubourg. Dans rintérieur, la ville est bâtie en briques : ce qui lui donne un aspect fort monotone. On ne voit aux maisons ni corniches, ni balustrades, ni porte cochère; les rues sont mal pavées, mais il y a dans toutes des IroKoirs pour les piélons...

A MADAME LA C03fTËSSE DE TOCQUEVILLK. Il Vous ne vous faites pas une idée des facilités que nous trouvons dans ce pays-ci pour remplir notre mission. Tous les Américains de toutes les classes semblent rivaliser entre eux à qui nous sera plus utile ou plus agréable. Les journaux, qui ici s'occupent de tout, ont annonça notre arritée et exprimé Tespoir que nous trouverions partout une active assistance. Il en résulte que toutes les portes nous sont ouvertes, et que partout nous recevons l'accueil le plus flatteur. Une grande difliculté que nous avons rencontrée dès notre sortie de France, et qui commence à être surmontée, c'est la langue. Nous nous Ggurions savoir l'anglais à Paris,, semblables aux enfants qui se croient savants à la sortie du collège ; nous n'avons pas tardé à nous détromper : nous possédions seulement ce qu'il faut pour l'apprendre vite. Sur le vaisseau nous avions déjà fait des efforts incroyables; il nous est arrivé de traduire de l'anglais au milieu d'une tempête qui nous permettait à peine d'écrire. Malheureusement nous avions sur le bâtiment trop de personnes parlant français. Hais arrivés ici, il a bien fallu renoncer tout à fait à notre langue : personne ne la parle. Nous ne nous exprimons donc qu'en anglais. C'est souvent une pitié de nous entendre; mais enfin nous nous faisons comprendre et nous entendons tout. On nous assure que nous finirons par parler remarquablement bien. Ce sera alors une excellente acquisition que nous aurons faite; l'utilité que nous en retirons déjà me fait sentir la folie de ceux qui voyagent,* comme M. ***, chez des peuples auxquels ils ne peuvent parler; autant vaudrait se pro-

mener dans sa chambre en fermant les volets de sa

fenêtre.

Vous désirez sans doute, ma chère maman, savoir quel est notre genre de vie actuel? Le voici. Nous sommes établis dans un boarding-home de la rue la plus à la mode, qu'on appelle Broadv^ny; nous nous levons entre cinq et six, et nous travaillons jusqu'à huit ; à huit heures, la cloche annonce le déjeuner. Tout le monde s'y rend ponctuellement. Après quoi nous sortons pom* visiter quelques établissements ou nous aboucher avec quelques hommes intéressants à entendre. Nous revenons dîner à trois heures; à cinq, nous rentrons ordinairement chez nous pour mettre nos notes en ordre jusqu'à sept, heure à laquelle nous allons dans le monde prendre le thé. Ce genre de vie est fort agréable, et je le crois très-sain; mais il confond toutes nos habitudes. Ainsi nous avons été tout étonnés, le premier jour, de voir les femmes venir déjeuner, à huit heures du matin, avec une mise très-soignée qu'elles gardent jusqu'au soir. On fait trèsconvenablement visite à une dame à neuf heures du matin. L'absence de vin dans nos repas nous a paru dans le commencement fort incommode, et nous ne pouvons encore concevoir la multitude de choses qu'on parvient à se fourrer ici dans l'estomac. Vous savez qu'indépendamment du déjeuner, du dîner, et du thé avec lequel les Américains mangent du jambon, ils font encore un souper très-copieux et souvent un goûler.

A UàDâUë Là comtesse DE TOGQUEVILLE. 15

Dimanche 15 mai.

Je reprends ma lettre, ma chère maman, au retour de la grand'messe que nous venons d'entendre dans uoe église catholique qui est située à cinq minutes de chez nous. Je ne puis vous dire quelle singulière impression on éprouve en retrouvant si loin de chez soi toutes les cérémonies religieuses dont on a été le témoin depuis son eafance. Je me suis cru si bien en France pendant un moment, que j'adressais la parole en français à mes voisins; mais tous les assistants étaient Américains. L'église, qui est grande, était comble, et le recueillement y était plus profond que dans les églises de France. L'établissement des catholiques à New-York est considérable ; ils y ont cinq églises, et leur nombre dépasse vingt mille. Je ne serais pas étonné que la religion catholique, tant attaquée en Europe, ne fît dans ce pays-ci de grands progrès. La nécessité d'une doctrine religieuse est si bien sentie de ce côté de TÀtlantique, que les protestants euxmêmes estiment peu les catholiques qui paraissent négliger leur culte.

Vous voyez que usqu''à présent nous n'avons pas à nous plaindre. Nous faisons le plus beau voyage qu'on puisse imaginer, et avec un agrément que presque aucun voyageur n'a rencontré. Nous travaillons beaucoup de léte; nous prenons beaucoup d'exercice, et le temps semble courir. Mais il y a un revers aux plus belles choses de ce monde ^ Nous ne pouvons point nous replier sur nous-mêmes sans éprouver les inquiétudes les plus

poignantes : près de deux mois, quinze cents lieues de mer nous séparent déjà de vous. Que vous est-il advenu à tous depuis mon départ? que faites-vous, où êtes- vous à l'heure où j'écris si tranquillement cette lettre et où je me félicite de mon sort? Dans quelle situation politique se trouve mon père? Gomment le bon abbé soutientil ses quatre-vingts ans? Que font mes frères, et Emilie et Alexandrine? Ou'arrive-t-il à la France? Voilà autant de questions que je me fais le jour, qui me reviennent la nuit et qui pèsent sur moi d'un poids insupportable.

Me voilà arrivé au terme de cette énorme lettre. J'aurais encore bien d'autres choses à vous dire, car nous sommes ici tout yeux et tout oreilles; mais j'en viendrai peu à peu à bout. Dites à mon père, à l'abbé, aux frci'cs et sœui*s que, bien qu'elle ne leur soit pas adressée, je pensais à eux en l'écrivant; que j'y pense sans cesse; que le plus grand bonheur de ma vie sera de vous embrasser tous de toutes mes forces.

A M. L^ABBÉ LESUEUR

New-York, 28 mai 1831.

Vous ne pouvez vous figurer, mon cher ami, quel bonheur nous avons éprouvé en recevant, il y a huit jours, le paquet de lettres qui nous a apporté de vos nouvelles

1 . L'abbé Lesueur, auquel est adressée cette lettre, ainsi que deux autres que l'on trouvera un peu plus loin, était peut-être riiomrac du monde pour lequel Tocquevillc professait le plus d'affection et de respect. Doué

A M. L ABBÉ LESUEUR. 15

à fous. Nous ne rêvions plus que lettres : c'était notre idée fixe. Lors donc que nous avons appris qu'on signa* lait UD paquebot du Havre, nous avons couru sur le port. Celait bien le Charles Carroll que nous avions visité en France. Mais il ne pouvait délivrer les lettres qu'à l'administration de la poste, et il nous a fallu nous contenter de demander des nouvelles politiques au capitaine. Ce diable d'homme confondant dans sa tAe ce qu'il avait appris avant son départ des troubles de Paris et les conjectures qu'il avait pu en tirer, ne nous a-t-il l>as annoncé qu'il y avait eu une révolution à Paris? Vous sentez que cette nouvelle, à laquelle, du reste, nous n'ajoutions pas grande foi, n'a pas diminué cependant notre désir d'obtenir ce bienheureux courrier. Une heure après, notre banquier, M. Prime, nous a fait parvenir notre paquet.

Lorsqu'on nous a donné nos lettres, il était six heures

d une grande instruction, d'un excellent esprit, du caractère le plus aimable, et attaché toute sa vie aux TocqueviUe, Tabbé Lesueur faisait, en quelque sorte, partie de la Tamille. U aimait particulièrement Alexis, dont il était tendrement aimé. Chargé de son éducation première, il avait beaucoup contribué à former son intelligence et son cœur, et deTÎnc de bonne boire sa supériorité. Il en était fier comme le serait un père. Arrivé à Tâge de quatre-vingts ans, il mourut, précisément pendant le séjour de Tocqneville en Amérique. Cet événement fut pour Tocque ville l'occasion d one grande douleur ; la nouvelle lui en arriva à Boston, au mois de septembre 183i, et assombrit pour lui le reste du voyage.

Sur Tenveloppe d'un paquet où Tocqueville avait renfermé toutes les lettres qu'il avait reçues de Fabbé Lesueur, et qu'il conservait avec soin, je lis la note suivante, écrite de la main de Tocqueville :

fl Lettres de Fabbé Lesueur, Fhomme auquel je dois le plus de reconnaissance, et dont le souvenir m'est resté le plus cher et le plus respcclable. t (Note de Védileur,)

du soir; et vous allez voir comment elles nous ont fail faire la plus charmante promenade qu'on puisse imaginer. Après en avoir lu les premières lignes, l'idée nous est venue de rendre le plaisir le plus complet [lossible, et pour cela d'aller tranquillement achever la lecture dans quelque joli endroit de la campagne. Nous avons donc serré le précieux paquet, et nous nous sommes acheminés par la voie la plus courte vers les dernièi^es maisons de la ville. Nous avons traversé la rivière de TEst, et passant sur Long-hland, nous avons uni par découvrir un charmant vallon dont l'entrœ s'ouvrait sur le port de New- York. La, après avoir été notre chapeau, notre cravate, nous être placés à l'ombre, bien assis, encore mieux accotés, nous avons commencé à parcourir lentement notre correspondance : c'était une vraie scène d'épicuriens.

Je ne puis vous exprimer, mon cher ami, avec quelle émotion j'ai reconnu l'écriture de chacun. J'ai commencé toutes les lettres avant d'en achever aucune ; et puis je me suis mis à les lire tout doucement d'un bout à l'autre. Je ne saurais trop vous remercier tous de m'avoir envoyé un courrier général : cette preuve de souvenir de ceux qui me sont le plus chers m'a été extrêmement sensible. Nous sommes restés là une bonne heure, vivant plus avec vous qu'à New-York. Il était nuit close quand nous sommes rentrés chez nous; et nous sommes tombés d'accord que depuis notre arrivée ici nous n'avions pas encore passé une soirée aussi agréable.

Je ne répondrai point aux détails de votre lellrc, que

A M. L ABBÉ LESUEUR

VOUS aurez sans doulc oublies quand vous recevrez celleci. Si loin l'un de l'autre, on peut encore parler, maison ne peut plus causer. On ne se rappelle plus la question quand la réponse arrive. Je vais, sans préambule, vous parler d'une chose qui, j'en suis sûr, vous intéressera, et j'ajoute sans façon que c'est de moi. Je vous disais, je crois, dans ma dernière lettre, que nous avions fait un bon voyage et que nous étions établis fort commodément et fort agréablement à New-York. Noire satisfaction n'a pas diminué, et si le souvenir de ce qui peut se passer en Europe ne nous occupait pas autant, nous nous esti* marions fort heureux. Il vous serait impossible de concevoir à quel point nous sommes bien reçus dans co paysci. Non-seulement tous les lieux publics nous sont ouverts, tous les documents sont mis à noire portée, mais les dii*ecleurs des établissements viennent pour nous les faire voir. Hier, le maire de New- York et les aldermen (comme qui dirait le maire et le conseil municipal), au nombre de vingt-cinq ou trente, nous ont conduits jen grande cérémonie à toutes les prisons cl établissements de charité de la ville; après quoi on nous a invités à un immense dîner, le premier de ce genre' auquel nous ayons assisté, et dont il serait trop long de vous faire la description. Je vous avoue que pendant cette superbe cérémonie, où tous les honneurs étaient pour nous, je ne pouvais m'empécher de rire dans ma barbe en pensant à la différence que quinze cents lieues de mer peuvent créer dans la position des hommes; je me rappelais le rôle subalterne que je jouais en France, il y a

fS CORRESPONDANCE.

deux mois, et la situation comparativement élevée dans laquelle je me trouve ici ; le peu de bruit que notre mission a fait en France et celui qu'elle fait en Amérique : le tout à cause de ce petit bout de mer dont je parlais tout à l'heure. Je vous déclare cependant que nous ne tranchons pas du grand seigneur; nous sommes au contraire les meilleurs princes du monde et sommes loin de recevoir comme une dette les attentions qu'on a pour nous. Mais les Américains, qui n'ont point de grands intérêts politiques à débattre, et ne voient rien qui mérite plus l'attention du gouvernement que l'état des prisons et la législation pénale, s'obstinent à nous regarder comme des jeunes gens d'un grand mérite, chargés d'une importante mission.

Nous allons demain matin à Sing-Sing, village éloigné de dix lieues environ de Nev?-York, et situé sur la rivière du Nord. Nous resterons là une huitaine de jours, pour étudier la discipline d'un vaste pénitencier qui y a été construit depuis peu. Indépendamment de l'objet spécial qui nous attire vers ce lieu, nous nous faisons une joie d'y aller, à cause du chemin qui doit nous y conduire. On ne peut se figurer rien de plus beau que la rivière du Nord ou THudson. L'immense largeur du fleuve, l'admirable richesse de la rive septentrionale et les montagnes escarpées qui bordent ses rives orientales en forment un des plus admirables sites du monde. Cependant ce n'est point encore là l'Amérique que je voudrais voir. Nous envions tous les jours les premiers Européens qui, il y a deux cents ans, découvrirent pour la première fois

l'embouchure de l'Hudson et remontèrent son courant, alors que ses deux rives étaient couvertes d^inimenses forêts, et qu'on n'apercevait que la fumée des sauvages au-dessus du lieu où bourdonnent maintenant les deux cent mille habitanis de Nevir-York. Tant il y a que rhommc n'est jamais content ! .. .

Sing-Sing, 3 juinl831.

Vous ne devineriez jamais, mon cher père, dans quel lieu je suis placé pour vous écrire. Je veux commencer ma lettre par vous en faire la description. J'occupe le sommet d'une colline assez élevée qui borde le cours de l'Hudson. A cent pas de moi, une maison de campagne où nous logeons, forme le premier plan du paysage. Aux pieds de la colline, coule le fleuve, qui est large de cinq quarts de lieue et couvert de voiles. II s'enfonce vers le Nord et disparaît au milieu de hautes montagnes bleues. Rien n'est plus délicieux que le spectacle offert par ses rives. II y règne un air de prospérité, d'activité et d'industrie qui réjouit la vue. Le tout est illuminé par un soleil admirable qui, dardant ses rayons au milieu de Patmosphère humide de ce pays-ci, jette sur tous les

1. Le père d^Aleiis de Tocque ville, ancien préfet de Versailles, ancien pair de France, auteur de plusieurs ouvrages remarquables, entre autres d*une Histoire du règne de Louis XV. Il a laissé des Mémoires dont la publication sera un jour d'un grand intérêt. {Note de Véditeur.)

objets une tdnle douce et transparente. Vous pouvez juger par la longueur de la description que celui qui la fait est placé commodément pour observer le paysage. En effet, au haut de la colline la plus élevée on trouve qn énorme platane; je me suis perché dans ses branches pour éviter la chaleur, et c'est de là que je vous écris. Beaumont, qui est au pied, dessine ce que j'essaye de décrire. Nous faisons, comme vous voyez, un ensemble complet. Maintenant il s'agit de vous dire où nous sommes, pourquoi et comment nous y sommes. Sing-Sing, ainsi nommé d'un chef indien qui l'habitait il y a soixante ans, mais dont la tribu s'est depuis retirée dans les terres, est situé sur l'Hudson à onze lieues au nord de New-York. C'est un bourg peuplé de 1000 à 1,200 âmes, que sa prisons rendu célèbre. Ce dernier établissement, qui est le plus vaste des Étals-Unis, contient 900 détenus, et le système pénitentiaire y est en vigueur. Nous sommes venus ici dans le but de l'examiner à fond; voilà déjà huit jours que nous y sommes, et nous y éprouvons un bien-être que vous ne pouvez concevoir. L'extrême agitalion dans laquelle nous étions obligés de vivre à New- York, le nombre de visites qu'il fallait faire et recevoir chaque jour commençait à nous fatiguer un peu. Ici nous menons l'existence tout à la fois la mieux remplie et la plus paisible. Nous habitons avec une honnête famille américaine qui a pour nous mille égards. Nous avons fait connaissance dans le village avec quelques personnes que nous allons voir, quand nous en avons la liberté. Le reste du temps se passe à visiter la prison, à prendre et

rédiger des notes et à recueillir toutes les notions pratiques que le système pénitentiaire peut fournir. Ce travail est rendu facile par l'empressement que mettent tous les agents du gouvernement à nous fournir les documents de toute espèce dont nous pouvons avoir besoin. Malheureusement il y en a un certain nombre qui n'existent point. En général ce pays-ci me parait, quant à Tadministralion, tondre précisément dans l'excès opposé à la France. Chez nous le gouvernement se mêle de tout ; il n'y a point, ou du moins il n'apparaît point de gouvernement. Tout ce qu'il y a de bon dans la centralisation semble être aussi inconnu que ce qu'elle a de mauvais; aucune idée centrale ne parait régler le mouvement de la machine. Il y a donc une foule de résultats généraux qu'il est impossible de constater. Au premier rang et en faisant application de ce que je viens de dire au système pénitentiaire, il est impossible de se procurer le cliiffre des récidives d'une manière complètement satisfaisante. Vous savez cependant de quelle nécessité absolue il est pour nous de le connaître. Il y en aurait bien long à dire sur l'impression qu'a produite sur nous la vue des prisons que nous avons visitées. Je ne veux pas me lancer avec vous dans une pareille carrière. Vous finiriez par croire que le système pénitentiaire est la seule chose dont nous sommes occupés en Amérique. Il n'en est rien, je vous assure ; au contraire, le temps a ici, pour nous, mille sortes d'emplois différents; c'est pour cela, peut-être, qu'il semble nous glisser dans les mains avec une rapidité effrayante. Je crois que, quand

même nous ne parviendrions pas àécrire quelque chose de passable sur les États-Unis, nous n'aurions pas encore perdu notre temps ennous livrant aux travaus qui nous occupent sans cesse. Nous n'avons, en vérité, qu'une seule idée depuis que nous sommes ici : cette idée, c'est de connaître le pays que nous parcourons ; pour y panenir, nous sommes obligés de décomposer a priori la société, de rechercher de quels éléments elle se forme chez nous, pour pouvoir faire ici d'utiles questions et ne rien oublier. Cette étude très-difficile, mais pleine d'attraits, nous fait apercevoir une foule de délails qui se perdent dans la masse lorsqu'on n'a pas recours à l'analyse, et nous suggère une foule de remarques et d'idées pratiques auxquelles nous n'aurions jamais pensé. Le résultat de ce travail a déjà été une série de questions auxquelles nous sommes sans cesse occupés à répondre. Sachant précisément ce que nous voulons demander, les moindres conversations soht instructives, et nous pouvons dire qu'il n'y a pas d'homme, à quelque échelon qu'il se trouve dans la société, qui ne puisse nous apprendre quelque chose. Cette vie, mélange d'agilation intellectuelle et physique, nous rendrait parfaitement heureux, n'était le fossé qui nous sépare de la France. Mais l'idée de votre éloignement gâte tout. Je l'ai déjà dit sans doute, mon cher père, et je sens encore le besoin de le répéter, ce n'est vivre qu'à moitié que de vivre ainsi loin de tous ceux qu'on aime. C'est une existence de tête dans laquelle le cœur n'entre pour rien ; il en résulte une aridité d'impressions qui désespère. Vous me de-

manderez peut-être, mon cher père, puisque nous sommes maintenant des machines à examen^ ce qui me frappe le plus dans ce pays-ci. Mais il faudrait un volume pour vous dire tout ; et peut-être je ne le penserai plus demain. Car je vous assure que nous ne sommes pas gens, à systèmes. Il y a cependant deux ou trois impressions qui me frappent et que je voudrais bien.vous faire partager. Je suis jusqu'à présent tout plein de deux idées : la première, que ce peuple-ci est un des plus heureux qu'il y ait au monde ; la seconde, qu'il doit son immense prospérité bien moins à des vertus qui lui soient propres, moins à une forme de gouvernement supérieure en elle-même aux autres, qu'à des conditions particulières dans lesquelles il se trouve, qui lui sont spéciales et qui font que sa constitution politique est parfaitement en rapport avec ses besoins et son état sodal. Ceci est peut-être un peu métaphysique, mais vous comprendrez très-bien ce que je veux dire, quand vous saurez, par exemple, que la nature offre ici un aliment si immense à l'industrie humaine que la classe des spéculateurs théoriques ^t absolument inconnue ici. Tout le monde travaille, et la mine est encore si riche que tous ceux qui travaillent parviennent à acquérir rapidement ce qui rend l'existence heureuse. Les esprits les plus actifs, comme les caractères les plus tranquilles, trouvent ici de quoi remplir leur vie, sans s'occuper à troubler l'État. L'inquiétude de l'esprit qui travaille si fort nos sociétés, européennes, semble concourir à la prospérité de celle-ci. Elle ne se dirige que vers la for-

24 CORRESI>ONDAiNG£.

tune , cl trouve mille chemins qu'y Ty conduisent. Aussi la politique n'occupe-t-elle ici qu'un petit coin du tableau. Je ne doute pas qu'elle n'agite plus profondément l'Ëtat de l'Europe le plus paisible en apparence, que toute la confédéralion américaine. Il n'y a pas de journal, parmi ceux que nous lisons tous les jours, dans lequel le prix du coton ne tienne plus de place que les questions générales relatives au gouvernement. Le reste se passe en discussions d'intéréis locaux qui donnent un aliment à la curiosité publique, sans agiter le moins du monde la société. En résumé, plus je vois ce pays, et plus j'avoue que je me pénètre de cette vérité : qu'il n'y a rien d'absolu dans la valeur théorique des institutions politiques, et que leur efficacité dépend presque toujours des conditions premières et de l'état social du peuple auquel elles sont appliquées. Je vois réussir ici des institutions qui bouleverseraient inrailliblement la France; d'autres qui nous conviennent seraient évidemment malfaisantes en Amérique; et cependant, ou je me trompe fort, ou l'homme n'est pas autre ou meilleur ici que chez nous. Seulement il est difléremment placé. Je vous dirai une autre fois ce qui me frappe dans le caractère américain. Ne trouvez- vous pas que quant à présent, je ne ressemble pas mal à maître corbeau sur nn arbre perché? Je vais finir par là mon oraison. Je suis si bien sur ma branche , si confortablement en tous points que je crains en vérité de m'emlormir ; auquel cas il pourrait bien m'arrivér, comme h mon ancien ami Robinson Crusoc, de m'écricr : « Mes chers pa-

A MADAME LA VICOMTESSE DE T0CQUEY1LLE. 25 renis! » cl de ine réVeiller en bas. Je prends donc le parti de redescendre. Je finirai ma lettre demain. ..

A MADAME LA VICOMTESSE DE TOGQUEVILLEi

New-York, 9 juin 1831.

Je VOUS remercie de tout mon cœur, ma bonne petite sœur, de deux lettres pleines d'amitié que vous m'avez déjà adressées. Je vous assure que tout ce que vous me dites d'aimable et de tendre m'a été tout droit au cœur, et que je vous rends bien l'afTecliôn que vous me témoignez. Je ne sais pas quel est l'animal qui a pu dire que Féloignement affaiblissait tous les sentiments. Rien n'est plus faux, je vous assure; du moins l'éprouvais-je tous les jours. Je crois en vérité que je vous aime tous encore davantage, depuis que je suis séparé de vous, que lorsque nous vivions sous le même toit. Le monde d'indifférents et d'étrangers au milieu duquel je vis me fait, à chaque instant, ressouvenir de ce qu'on trouve de bonheur dans l'intérieur de sa, famille. L'intimité du coin du feu, le sans-gêne et la liberté qui l'aexîompagne, l'in- . térêt réel qui s'attache à vos paroles et à vos moindres «actions, le souvenir de tout cela, chère sœur, me suit partout, souvent en dépit de moi-même et détruit une partie des plaisirs du voyage; et franchement c'est dommage : car, n'était le souvenir de la France, qui sans

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