‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 5 sur 64 · Depuis la comtesse llippolyte de Tocqucville · texte numérisé non relu

Depuis la comtesse llippolyte de Tocqucville

cesse vient nous troubler, nous serions ici fort heureux <lu travail d'esprit qui nous occupe assez pour intéresser, trop peu pour fatiguer, du mouvement matériel qui s'y mêle, de la société dont on prend ce qu'on veut et à laquelle on échappe quand on en a assez : des affaires, des plaisirs, de la variété surtout ; un monde nouveau qui semble passer devant nous comme une lanterne magique : voilà notre \ie. Vous connaissez assez celui qui a l'avantage de vous écrire en ce moment pour savoir qu'elle convient à son caractère; ajoutez à cela un temps magniûque (un peu chaud pourtant) et un pays admirable; à propos de pays, je ne sais si on vous a dit que les maisons de campagne des environs de New-York m'ont fait penser à votre baronie de Nacqueville. Il n'y a pas de châteaux dansée pays-ci ; les fortunes sont trop bornées ; la division qui s'en fait à la mort du père est trop gt^ande pour qu'on songe à rien constituer de très-vaste ni de très-durable. Au lieu de cela, les Américains établissent à peu de fi ais des maisons dont la forme et la disposition est extrêmement pittoresque et élégante. Ils les placent dans l'endroit le plus favorable de leurs terres, en vue de la mer, lorsque la chose est possible. Rien n'est plus gracieux ni plus frais que ces habitations; et dans mon goût, une maison de cette espèce, établie à Nacqueville, rendrait pour vous ce lieu charmant à habiter. I^e di(ficile est de vous faire connaître exaclement ce dont jo veux parler. Bcaumont ne dessine pas mal, et je tâcherai de lui faire croquer les plus jolies maisons de campagne des environs de New-York. Toutes les familles riches de

A MADAME LA VICOMTESSE DE TOGQUEVILLE. 27 ce pays en ont une, où elles passent l'été. Comme nous sommes déjà invités chez plusieurs pei'sonnes, la cjiosc ne nous sera pas trcs-diflicile.

>'ous vivons, chère sœur, dans le plus singulier pays du monde. Vous avez bien entendu dire qu'en Angleterre les femmes menaient une vie sédentaire, et que les jeunes personnes, avaient, au contraire, une grande liberté : eh bien, imaginez-vous, qu'ici, on est sur ce point aussi en avant de l'Angleterre que l'Angleterre l'est de nous. Quand une femme se marie, c'est comme si elle entrait au couvent, excepté, cependant, qu'on ne trouve pas mauvais qu'elle ait des enfants, et même beaucoup. Du reste, c'est une vie de nonne ; plus de bals, presque plus de société; un mari h la vérité très-estimable pour toute compagnie, et cela jusqu'à la vie éternelle. Je me sUis hasardé à demander, l'autre jour, à l'une de ces-charmantes recluses, à quoi, endéûnitive, une femme pouvait passer son temps en Amérique : elle m'a répondu avec un grand sang-froid : à admirer son mari. Je suis bien fâché, mais c'est la traduction littérale de l'anglais : to admire. Je vous dis ceci pour que, s'il arrivait jamais à quelqu'une de vos amies de s'ennuyer à la maison, elle sache ce qu'elle aurait à faire.

Voilà pour les femmes mariées : vous concevrez encore moins les jeunes personnes. Figurez-vous les filles des premières familles, lestes et élégantes, dès une heure après midi, trottant menu dans toutes les rues de New- York, parcourant les boutiques, montant à cheval, sans père ni mère, oncle ni tante, pas même un domestique.

Vous n'êtes pas au bout; un jeune homme, et ceci nous est déjà arrivé plusieurs fois, rencontre sur son chemin une de ces voyageuses. Si on se connaît déjà, on s'arrête, on cause tout amicalement pendant un quart d'heure, au coin d'une borne, et à la fin de la conversation la jeune personne vous invite à venir la voir et vous indique l'heure à laquelle on la trouvera chez elle ; à l'heure dite, en eflet, on va demander mademoiselle une telle, et on la trouve souvent seule dans le salon de son père, dont elle vous fait les honneurs. Tout le monde nous dit que cet ordre de choses n'a aucun des inconvénients qu'on pourrait prévoir. Nous voyons souvent dans le monde de ce qu'on appelle des accordés. C'est un jeune homme et une jeune personne qui doivent se marier dans quelques m'ois et qui sont sans cesse ensemble en attendant, se faisant la cour le plus respectueusement du monde. Le fait est, qu'il ne s'agit point ici de papillonner ; peste ! on se brûlerait bien vile à la chandelle. IjCS Américains ont le sens trèâ-droit ; ils prennent les mots dans leur signification la plus littérale : et si Ton ne retournait pas sa langue sept fois avant de parler, comme le conseille le sage, on pourrait se trouver fort embarrassé.

Vous voyez que je me laisse aller à bavarder; le fait est que j'en dirais bien plus encore, si la poste ne me pressait pas tant ; mais ce sera pour un autre courrier. Adieu donc pour cette fois ; je vous embrasse du meilleur de mon cœur et vous prie de ne pas m'oublier tout à fait, et de me le prouver quelquefois.

A NAbA]ilE LA BARONNE DE TOCQUEYlLCIi:. 29

A MADAME LA BARONNE DE TOCQUEVlLLEt

Ncw.York,20juin 1831.

Je ne complais pas, chère sœur, vous écrire aujourd'hui, ou plutôt je ne croyais pas le pouvoir, car la volonté y est toujours; mais il me reste une demi-heure après la lettre écrite à ma mère, et j'en profite pour causer avec vous. Vous m'occupez sans cesse, ma bonne sœur; ceci n'est point une façon de parler. Je suis sûr qu'il ne s'écoule pas un jour sans que Edouard, vous ou votre petite-fille, vienne se présenter à mon esprit; le premier qui parait appelle les autres. Je me demande comment vous allez tous les trois, où vous êtes, ce que vous faites? J'aime h espérer que le soleil d'Amérique brille aussi un peu sur vous; qu'il chasse rirritation que le froid avait causée. Je vous vois sous les beaux ombrages de Vaumorin ; j'aperçois d'ici votre établissement : la petite est tranquillement dans son berceau près de vous; vous lisez; Edouard dessine. Mais tout cela n'existe peut-être que dans mon imagination, et cette idée me serre le cœur. Je crois (pour philosopher un moment), chère sœur, qu'il se mêle dans l'amitié fraternelle quelque chose d'égoïste, et qu'on finit par confondre si bien son propre intérêt et celui de ses frères, qu'on a ensuite toutes les peines du monde à s'y reconnaître. Je vous assure que je sens souvent cet embarras-là, quand je

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