A M. W. N. SENIOR, ESO
son argent el par ses vaisseaux, sa position dans le monde sera singulièrement diminuée et avec elle le renom de ses institutions.
Je me suis laissé entraîner à causer avec vous de choses dont je ne devrais pas me mêler. Je ne voulais qu'obtenir de vos nouvelles. Donnez-m'en, je vous prie. Vous avez Coût le temps de me répondre ici, car je n'irai me fixer à Paris qu'à la fin du mois. Rappelez-nous, madame de Tocqueville et moi, de la manière la plus amicale au souvenir de lady Théréza, et agréez pour vous-même, mon cher monsieur Lewis, l'assurance de ma sincère aj;nitié.
P. S. Où en êtes- vous de vos travaux? où en est l'Histoire romaine?
À M. w. N. SENIOR. ESQ.
Gompiègne, 15 février 1855.
Nous avons, mon cher Senior, appris avec beaucoup de regret la grippe de madame Senior et la reprise de voiro bronchite. Je ne voudrais pas faire comme le pédagogue de la Fable, qui sermonne les gens quand le sermon ne sert plus de rien, et cependant il m'est impossible de ne pas vous dire que c'est une grande imprudence à vous de vous laisser prendre par l'hiver en Angleterre. Ce que vous avez n'est qu'une indisposition, mais deviendra une maladie, si vous persistez h préférer ainsi l'agrément à la santé. Je vous prie de bien songer à cela, les années qui vont suivre, et de ne pas tenter ainsi le diable.
Ce que vous me dites que rAnglelcrre doit se borner à être la plus grande puissance maritime et ne doit, pas viser k occuper le même rang parmi les puissances militaires est vrai. Aussi ce qui a produit en France et, autant que j'en puis juger par la lecture des journaux allemands, dans toute l'Allemagne, les impressions que je vous faisais connaître dans une précédente lettre, ce n'est pas de ne point voir à l'Angleterre une armée de cinq cent mille hommes. Ces impressions ont tenu à deux faits très-distincts de celui-là : à la mauvaise administralion (à ce qu'on croit, du moins, peut-être à tort) de Tarmce que vous aviez; secondement, et surtout à la vue do l'impossibilité où vous semblez être d'en lever une autre. Dans les idées du continent, un peuple qui ne peut pas lever des soldats dans la proportion de ses besoins, est un peuple qui diminue beaucoup de valeur. Toutes les idées non-seulement de grandeur, mais de patriotisme, sont liées dans nos esprits à celle-là ; et moi-même j'avoue que je comprends difficilement comment, dans l'état du monde, lorsqu'il est si difficile d'acheter des soldats, et quand toutes les nations s'en procurent si aisément d'une autre manière, vous pourrez tenir le haut rang où vous êtes parvenu, si vous ne pouvez obtenir de votre peuple l'établissement de quelque chose d'analogue à la conscription.
En général, quoiqu'il soit un peu imprudent de parler d'un pays qui n'est pas le sien, je me permets de dire que les Anglais auraient tort de se croire aussi sépara et en dehors du reste du monde qu'ils l'ont été jusqu'ici.
A M. LE VICOMTE ERNEST DE BLOSSEVILLE 367 de telle sorte que ce qui se passerait universellement sur le continent ne dût pas influer sur leurs propres institutions. Je crois que dans Tâgc du monde où nous sommes, et surtout dans celui où nous entrons, nul peuple européen ne peut rester longtemps absolument différent de tous les autres; et que tout ce qui devient la loi générale du continent ne peut manquer d'exercer à la longue une très-grande influence sur le sort des lois particulières de la Grande-Bretagne, malgré la mer, et plus qu'elle, les mœurs et les institutions spéciales qui vous ont caractérisés jusqu'à présent. Nous ne verrons peulétre pas de notre temps la vérifîcation de ce que je dis là ; mais soyez sûr que ceux qui viendront après nous le verront; et je ne craindrais pas qu'on mît ma lettre chez un notaire, et qu'on la relût dans cinquante ans d'ici.
Veuillez, je vous prie, dire à madame Grote que j'ai reçu sa dernière et très-intéressante lettre, et que je l'en remercie. Instruisez-la de nos projets et dites-lui que je ne quitterai pas ce lieu sans lui écrire.
Adieu.