‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 47 sur 64 · VII · texte numérisé non relu

VII

au besoin a mon nom : ancien ministre de$ affaires étrangères^ cela rendrait la chose encore plus naturelle.

Adieu, mon cher enfant, je t'embrasse de tout mon cœur.

Compiègne, 11 janvier 1855.

VoIrc lettre d'avant-hier m'a fait grand plaisir, mon cher ami, en nous apprenant que la santé du petit Paul était rétablie. Il nous restait sur le compte de cet enfant une inquiétude vague qui nous était pénible : car nous avons pour ce qui regarde vos enfants quelque chose de i^maginatibn effarouchée que les parents seuls ont d'ordinaire, et une ombre nous fait peur. Nous nous mettons maintenant à nous préoccuper de la mère....

Je vous avoue que quand je songe à la constitution physique et morale de madame de Beaumont, et qu'ensuite je viens à penser à la carrière que va embrasser Antonin, je ne puis m'empécher de trembler. Ma raison continue à me dire que pour les fils de gens dans notre position la carrière militaire est la préférable; mais l'instinct se révolte quand j'imagine tous les tourments d'imagi** nation, les maux d'esprit et de corps que doit éprouver la mère, tandis que le fils est exposé à tant d'aventures dangei^euses. La vue de cette horrible guerre dont nous sommes témoins suggère naturellement ces idées. Elle sera finie» sans doute, quand Antonin entrera dans l'ar*

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méc; mais il ne lardera pas à en recommencer d'aulres. L'empire est la gueiTe par mille raisons, mais entre autres, ce me semble, par celle-ci qu'on ne dit pas : c'est que du moment où la liberté est détruite en France, le lien qui unissait entre elles toutes les vieilles monarchies en dépit de la diversité des intérêts, lien qui a rendu la guerre comme impossible pendant quarante ans, se brise ; chacun substitue à la politique de conservation la vieille politique d'agrandissement; aux opinions qui rappro-, chaient succèdent les intérêts particuliers qui séparent. Les princes qui, jusque-là, ne pouvaient se livrer avec sécurité à aucune de leurs passions, se donnent cette douceur, dès qu'ils n'ont plus peur pour leur existence. On a dit que la guerre pouvait sortir de l'esprit de liberté et de la révolution : cela est vrai. Mais ce qui est bien plus sûr encore, c'est que la compression en apparence définitive de la liberté et de la révolution devait infailliblement, dans un temps donné, ramener la guerre et en faire un accident très-fréquent, comme jadis. Voyez où Antonin, sans s'en douter, m'a conduit.

Je reviens aux seules choses qui soient aujourd'hui de notre compétence. Vous avez dû recevoir déjà deux numéros de la Gazette (TAugémrg; trois ont manqué. J'ai écrit à M. Alexander pour me plaindre; il m'a répondu que personne ne les avait reçus. Ils ont été arrêtes parle gouvernement, attendu, ajoute discrètement notre homme, qu'ils contenaient sans doute de fausses nouvelles sur le théâtre de la guerre ! vous voyez que mons Alexander connaît son gouvernement!... Que dites-vous

(le celle nouvelle gazejle? Pour mon complc, j'en suis assez content. Le journal est bien imprimé ; il contient beaucoup de matières; et quoiqu'il ne fasse pas connaître, comme la Kôlnhhe Ztitung^ les passions de TAllemagne libérale et révolutionnaire, d'une autre part il jette sur les vues de l'Autriche et de la Russie des vues curieuses. Il reste, à ce que je crois, Russe de cœur, obligé seulement à suivre rAutriche dans sa nouvelle politique et faisant des efforts amusants pour découvrir que tout ce qui se passe doit être à la fois très-favorable à l'Autriche et à la Russie.

Ce que vous me dites de l'ennui de ne voir que du parterre ce qui se passe sur la grande scène du monde est bien vrai. Vous auriez dû ajouter que cela paraît surtout dur, quand on a longtemps vécu dans les coulisses de ce vaste théâtre. Mais telle est notre destinée, et qui sait si elle changera jamais? X.... qui, tout en regardant le ciel, voit souvent très-profondément danâ les passions des hommes ici-bas, m'écrivait l'autre jour : c< Ce régime-ci est le paradis des jaloux. » Ne trouvez- vous pas le mot joli ? J'admire comme la langue sacrée l'a bien servi à cette occasion pour peindre avec précision le péché favori de ses adversaires. Rien n'est plus vrai ; et la joie générale que fait éprouver la chute de tant de personnages dont le bruit prolongé importunait, est assurément pour beaucoup dans l'assentiment que trouve un gouvernement où le voisin ne brille jamais, et où personne, à vrai dire, ne se fait voir que le maître. Je cherche de mon mieux h braver la destinée et à faire

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quelque chose en dépit des circonslances qui semblent nous condamner à robscuritc. J'espère, dans deux ou trois mois, avoir terminé tout ce qui doit former la première partie du livre que je médite depuis si longtemps. Alors seulement on pourra se faire une idée de ce que doit être l'ouvrage entier. Cette partie, d'ailleurs, quoiqu'elle se lie de là manière la plus intimo au resie, est, à elle seule, une sorte d'ouvrage entier qui formera les trois quarts d'un volume.. . .

Quant à vous, vous êtes absorbé pour le moment dans l'éducation de votre fils. Non-seulement je ne bhlme pas cela, mais je vous approuve et vous envie. Quelle occupation attachante et même entraînante cela doit être de développer l'esprit d'un fils, de voir ses sentiments s'étendre sous votre contact et ses idées grandir! C'est une joie que le ciel m'a refusée, mais no» empêché de comprendre. Tout ce que vous me dites-à propos des études que vous suivez en ce moment avec Antonin, et à cause de lui, m'intéresse tellement que je vous reproche de ne pas me donner plus de détails. J'aimerais savoir quels sont les auteurs avec lesquels vous vivez; quelles choses vous frappent particulièrement, quelles observations vous suggèrent voire travail et celui de votre jeune compagnon. Rien de tout cela ne me serait indiiïérent. J'ai toujours pensé et je pense de plus en plus ce que vous me dites de l'ancienne méthode d'éducation et de l'étude de l'antiquité. Je crois, comme vous, que le fond de réducation, sa vraie substance, est dans cette étude approfondie et non ailleurs ; que c'est là qu'on rassemble le

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mieux les forces de l'âme qui servent ensuite partout ailleurs, dans les actions comme dans les diiTérents travaux de l'esprit. C'est l'instrument commun avec lequel on fabrique les grandes choses en tout genre.

Mais quand Ântonin vous aura quitté, que ferez-vous? Je ne saurais m'imaginer aucune réponse à cette question ; car vous êtes un homme muré. N'avez-vous pas la résolution sérieuse d'entreprendre quelque grand travail? 11 y a des moments où il me semble apercevoir chez vous, à travers le triple manteau qui vous couvre, un honime las qui renonce à la carrière et semble se considérer comme arrivé au bout de ses courses. Vous me paraissez quelquefois vous prendre sérieusement pour un mort, et vous réduire aux vertus de cet état. Gela me surprend et m'indigne quand je pense que, dans notre jeunesse, c'élait toujours vous qui étiez sur pied et prêt à marcher. J'étais toujours despoyidingj et vous toujours en train. Je le suis moins qu'alors; le seriez- vous devenu? Adieu.

A M. f RESLON

Compiègne, 21 janvier 1855.

Je mène toujours ici ma même vie de bénédictin : c'est assez dire qu'elle ne fournit rien à raconter. Ma petite maison, maître, gens et chiens, est réglée comme une pendule dont je suis le balancier. Chaque chose se fait exactement, à la même heure et de la même manière; et

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rien ne ressemble plus à la veille que le lendemain. Je ' m'élonne quelquefois qu'un homme, qui a lant aimé le mouvement et le bruit, puisse si bien se réduire à faire tic tac pendant des mois entiers. Mais nous avons vu bien d'autres révolutions se faire dans les esprits de notre temps, et de plus malheureuses. Toutes les semaines je fais le projet de revenir m'établir à Paris, et chaque semaine je recule et remets de quelques jours à quitter ma solitude. Le mois prochain ne se passera cependant pas sans que je redevienne, je ne dirai pas votre concitoyen, car nous n'avons ni l'un ni l'autre de cité^ mais votre voisin. Plût à Dieu que je n'en rencontrasse que de semblables à vous! il y .a longtemps que je serais revenu me fixer dans votre grande ville, si je pouvais l'espérer; mais ceux-là sont rares, et à Paris et en France et partout.

Je ne vous dis rien de la politique, parce que je ne sais absolument qu'en dire. Cette raison en vaut bien une autre. Cependant je lis des journaux en français, en anglais et en allemand ; je n'en suis pas plus avancé. Je découvre bien les horizons; mais les objets intermédiaires sont plongés pour moi dans une obscurité impénétrable. Ce que j'aperçois de^plus en plus, et ce que j'ai toujours pensé, c'est que le coup qui a atteint toutes les libertés en France d'une façon qui semble durable, du moins à tous ceux qui ne les aimaient pas ; ce coup, disje, a changé du même choc tout le système des rapports internationaux dans le monde, et a créé pour les diplomates une nouvelle science à étudier, ou plutôt à rap-

prendre; car ce que nous Toyons n'est que le jeu des anciens inléréts et des anciennes passions des princes, que la Révolution française avait troublés et remplacés par des intérêts et des passions qui s'effacent maintenant à mesure que celte révolution dégénère et devient un changement de despotisme au lieu de Tère de la liberté Adieu ; mille amitiés de cœur aujourd'hui comme toujours.

Compiègne, 3i janfier 1855.

J'ai reçu avec grand plaisir, mon cher ami, ta lettre du 14. J'en ai approuvé le fond et la forme. Tout ce que tu me dis est sensé et en bons termes. Je t'engage à continuer à m'écrire; tes lettres m'intéressenf, et si j'y trouvais l'occasion de te dire quelque chose d'utile, je n'y manquerais pas. Lors même que je ne te répondrais pas ou tarderais à te répondre, cela ne devrait pas t' empêcher de poursuivre de ton côté la correspondance; car il y a des temps où tu dois avoir à me dire des ehoscs importantes, et où, moi, je n'ai rien à t'apprendre qui t'intéresse. C'est un peu le cas aujourd'hui : ta dernière lettre m'a fait connaître beaucopp de détails au courant dequels j'aime à me trouver, mais elle ne contient rien sur quoi j'aie principalement besoin de te parler. Il me semble que tu es dans une bonne voie et que tu juges la posilion et les moyens d'y réussir comme il convient de

A tf. LE BARON UUBERT DE TOCQDEVILLE. 3Ci le faire. S'il te survenait quelque embarras et que lu m'en avertisses, j'aviserais aussitôt à te donner l'avis que je croirais devoir t'être le plus ulile. Tout ce que je te recommande aujourd'hui est de ne forcer en rien, outre mesure, ta nature; tu dépasserais le but et ferais mal les choses. Tâche seulement de la développer, mais sans trop deftbris, dans le sens qui t'est le plus ulile et le plus profitable. Je ne saurais trop t'engager à ne négliger ni les dehors, ni les apparences, ni le monde; mais, en cela même, il faut ne pas sortir trop violemment de toimême, de tes goûts et dq les habitudes. Tu cesserais d'être naturel, et, par conséquent, d'êlre à ton avantage. Tâche de faire ces choses de manière à prendre une sorte d'inilination pour elles; alors tu y réussiras avec moins de peine el mieux.

Tes études me paraissent bien entendues. Continue à . m'en parler; et si elles te suggèrent des réflexions que tu me communiques, j'en serai bien aise, et je te ferai part -des miennes. Tu fais bien de l'acharner à l'allemand. Si tu ne gagnais que cela à Vienne, ce serait déjà un grand résultat obtenu. L'anglais te paraîtra ensuite un jeu. Romps-toi à parler : rien n'est plus nécessaire et peut plus facilement se faire à ton âge. Surtout ne crains pas de dire des bêtises ; dans une langue étrangère, elles ne comptent pas, et qui veut bien parler ne parle pas du tout.

Je te remercie des recherches que tu as faites à ma demande. Si lu peux te procurer le code de Marie- Thérèse, n'y manque pas. Je sais que toutes les lois ont

changé depuis; aussi est-ce plutôt rAlleiïidgnedel750 que. celle de 1850 que je veux connaître. Cependant celle-ci m'intéresse aussi très-vivement : car c'est un pays en grande révolution, quoique la révolution se fasse d'une autre manière qu'elle ne s'est faite chez nous. Tout ce que tu me dirais de l'état actuel de l'Autriche, de la forme de ses institutions, des dispositions du pays, de l'opinion publique, de ses tendances.... enfin tout ce qui servirait à me faire connaître ce qui se passe dans le sein de ce grand corps, aurait pour moi un grand intérêt; et de pareilles lettres, en te forçant à réunir sur le papier ce que tu sais et à traiter des matières de cette espèce, té seraient un exercice très-^ile. C'est, après tout, le fond même de ton métier que tu apprendrais là, en dehors de tes fonctions orficielles. Il va sans dire qu'il faut avoir grand soin de ne mêler à ce que tu peux me dire sur l'Autriche et en général sur des matières qui se rapportent au gouvernement et à la politique, rien de ce que lu pourrais savoir confidentiellement à cause de ta position particulière. Mais tout ce que tu sais en dehors de là et ce qui est dans le domaine public, peut m'être communiqué sans inconvénient et avec l'avantage que je te disais plus haut. Le travail que je t'indique est celui que font la plupart des diplomates écrivant à leur minisire : tu le ferais avec profit. Tu peux être sûr que je répondrais toujours soit par des observations, soit par des questions qui te mettraient sur de nouvelles voies.

A SIR G. GORNWALL LEWIS. 5G5

A SIR G. GORNWALL LEWIS

Gompiègne, 1" février 1855.

Mon cher monsieur Lewis,

Quoique je sbis en dehors de la politique et, dans ce moment, pour ainsi dire en dehors du monde, je ne puis m'empêcher de me préoccuper des affaires générales de l'Europe, et ce qui arrive aujourd'hui en Orient à l'occasion de notre double expédition de Grimée me cause un profond sentiment de douleur. Je parle surtout de ce qui regarde votre armée; car la nôtre, quoique souffrant bien plus qu'on ne dit, me parait sauve ; mais votre pauvre et brave armée est en grand péril. Je m'en afflige à cause de vous et aussi, je l'avoue, par une raison plus générale. La manière dont vous avez conduit la guerre en Grimée, tout en faisant honneur au peuple anglais, sera amèrement exploitée chez nous contre le gouvernement libre. Tandis que les circonstances semblent glorifier chez nous le pouvoir absolu, chez* vous elles paraissent déconsidérer la liberté : double apparence qui n'est bonne ni pour nous ni pour vous-même, dont les institutions subiront peut-être, dans les esprits du moins, sinon dans les lois, un contre-coup plus rude que ne peut l'être la perte d'une armée. Au fond, pourtant, il n'y a là que des apparences. Ge qui a donné à notre armée (indépendamment de l'aptitude particulière que possède notre peuple pour la guerre) les qualités

solides qu'on lui voit, ce sont des circonstances ou étrangères, ou contraires au gouvernement absolu. La première est vingt-cinq ans de guerre continuelle en Afrique, ce qui nous a permis^ remarquez bien cela, nonseulement de nous aguerrir ew général ^ mais d'apprendre précisément à lutter contre les difficultés que nous rencontrons maintenant en Orient. Lnmorlcière me disait un jour, sous la tente, en Algérie, un mot profond : a Savez-vous, me disait-il, quel est le problème à résoudre pour conquérir l'Afrique? C'est de trouver le moyen d'y faire partout la soupe en tout temps. y> La seconde circonstance qui nous a préparés à cette épreuve, c'est la liberté même qui, entourant d'une immense publicité tout ce que faisait cette armée d'Afrique, n'a pas permis qu'il s'y établît aucun abus, qu'il s'y fit aucun passe-droit, et a maintenu dans son sein une ardeur et un zèle incomparables. Pendant ce temps-là, chez vous, l'attention publique était absorbée par d'autres choses que par l'armée. Vous aviez pour ainsi dire oublié son existence; il me semble^ au moins quant à sa partie administrative, qui est peut-être, dans toute bonne arma', la principale. Malheureusement, je ne puis comprendre comment, au milieu de la guerre, vous pouvez changer tout à coup les vices de votre système. Vous n'avez pas chez vous, comme au commencement de la guerre de S'pt-Ans, M. PitI, et en face de vous Louis XV. Croyez pourtant que si l'Angleterre ne se relève pas vite et glorieusement de ce choc, si elle reste sous le coup de la destruction de son armée pour ne plus paraître grandement dans la lutte que par

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