A MONSEIGNEUR ***, ÉVÊQUE DE
J'ai été très-touché que vous ayez bien voulu vous souvenir de moi dans cette circonstance. Veuillez agréer l'expression de ma vive reconnaissance. Je vous ai lu, monseigneur; je vous ai admiré. J'ai admiré ci3lte abon» (lance de la parole qui n'ôte rien à la précision de l'idée; l'éclat du langage; la force de la pensée que les richesses de l'expression ornent et n'énervent point. J'ai reconnu, en un mot, les dons particuliers de votre éloquence, de cette éloquence qui pénètre dans l'esprit et touche le cmur. En même temps que je vous exprime avec une parfaite sincérité ces sentiments que In lecture de votre Mandement m'a inspirés, me permettrez- vous, monseigneur, de vous soumettre, avec toute la défiance que je dois avoir eu moi-même quand je vous parle , une observation critique. Elle se rapporte h ce paragraphe du Mandement, page 31, où vous parlez de l'Envoyé du TVès- Haut^ Celui que sa grâce a choni, ce Minhtre des divins Conseils, etc. Il m'a paru que ces paroles impliquaient une sorte de consécration au nom de la religion; et j'avoue avec candeur que venant d'un homme tel que vous, elles m ont ému. Je ne veux point, assurément, entrer dans une discussion politique. Je me suppose ami des institutions actuelles (ce que je confesse que je ne suis point), et, partant de cette donnée même, je me demande s'il n'y a pas quelque danger pour la religion à prendre parti pour le pouvoir nouveau et à le recommander en pareils termes au nom de Dieu. J'ai vu, de mon temps même, l'Ëglise mêler aussi sa cause h celle du premier empereur; je l'ai vue de même couvrir de
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sn j^arole la Uestaiirafion ; et il ne m'a pus semblé qu'elle eût profile de cette conduite. Dans un pays en révolution comme le nôtre, les jugements qui sont portés sur le pouvoir du moment ne sauraient être unanimes. Dans ces temps malheureux, on ne blâme pas seulement les actes du gouvernement; on conteste sa moralité, ses droits. H y a encore aujourd'hui, en France, un grand nombre d*hommes qui regardent comme un acte de conscience de ne point reconnaître le nouveau pouvoir. Je crois qu'on ne saurait nier que parmi ceux-là il ne s'en trouve plusieurs quipar l'étenduedeleurs lumières, l'honnêteté de leur vie, souvent par la sincérité de leur foi, sont les alliés naturels de l'Église ; je dirais ses alliés nécessaires, si la religion n'avait sa principale force en elle-même.
Parmi ceux mêmes qui approuvent la marche actuelle du pouvoir, combien peu ont honoré ses débiUs et ses premieis actes?
Ces actes |)euvent être excusés et même approuvés par la politique; mais la morale universelle ne les réprouvot-elle pas?Ceux qui ont présentsces souvenirs si récentsde notre histoire, n'éprouvent-ils pas un trouble douloureux au fond de leur ame et une sorte d'ébranlement de leur croyance, en entendant les voix les plus autorisées couvrir (le pareils actes au nom de la morale éternelle?
Voilà du moins, monseigneur, le doute que je nio permets de vous soumettre, en faisant appel à votre indulgence en faveur d'un homme qui professe pour vous autant de respect que d'attachement.
Tocqueviile, 5 mars 1858.
Je vous aurais remercie beaucoup plus loi, madame, de voire leUrc et de l'envoi du discours de M. Beulé, si je n'avais étéconstammenl indisposé depuis quinze jours. J'avais eu, comme tout le monde, la grippe; elle ëlait passée à peu près. Le mauvais temj)s qu'il fait en cette saison Ta rappelée et, comme d'ordinaire, la rechute a été plus fâcheuse que la maladie originaire. Je n'ai point eu de fièvre cependant, mais beaucoup de malaise ; J'obligation de renoncer à ma vie active est un grand ennui : petites misères qui disposent mal h la correspondance. Il n'y a que vous, madame, qui sachiez souffrir sans que vos amis s'en aperçoivent. Je .vous envie ce don comme beaucoup d'autres.
Ce que vous me dites de votre santé, madame, méfait grand plaisT. J'espère dans la chirurgie : c'est une science qui n'a rien de conjectural, et vos maux me semblent de son ressort. J'espèredoncque les premières nouvellesm'apprendront que vous allez mieux, et que bientôt je pourrai vérifier par moi-même leur exactitude. Il me tarde d'être à Paris ; mes travaux eux-mêmes l'exigent ; mais je ne veux point me mettre en route tant que la température ne sera pas changée.
J'ai lu avec beaucoup d'approbation le discours de M. Beulé. On y découvre le sentiment vrai du beau vé-
m CÛRftESPONOAiNGE.
ritablc, et, par conî?équent, une grande censure de tout ce qui se fait aujourd'hui en beaux-arts. Je voudrais croire que les théories de M. Beulé persuaderont les peintres, les sculpteurs et les architectes; mais j'ai bien peur qu'il n'en soit pas ainsi. Je ne crois pas que la haute inspiration dans les arls soit un don isolé; elle tient à rétat général des idées et des sentiments, du moins dans une grande mesure. Quand Télan manque en toutes choses (excepté en affaires d'argent), il est bien difficile qu'il se retrouve quand il s'agit de statues et de tableaux; mais si de pareilles doctrines ne sont pas aussi efficaces que je le voudrais, elles me paraissent du moins trèsbelles. On doit éti^e un moment consolé de trouver dans les paroles du professeur l'idéal qu'on ne rencontre plus dans les oeuvres des artistes; et la lecture de son discours m'a confirmé dans le désir que j'avais déjà d'assister à son cours. Je n'apporte dans les matières qui l'occupent que des instincts vagues; mais ils sont vifs.
A M. G. DE BKAUMONT
Tocqueville, 23 mars 1859.
Mon cher ami, Taulre jour, me trouvant quelque loisir, j'ai imaginé de lire sérieusement (je n'avais fait jusqu'ici qu^y jeter les yeux) V Histoire deQi'èce, par Grote. Malgré le juste effroi que doivent causer douze gros volumes, je crois que ce livre, si vous l'aviez dans les mains, vous intéresserait comme il m'intéresse. L'auteur
A M. G. DE fiEAwUMONT. 495
commet la faule; qu'il eût évitée avec plus d'art, de. traiter avec autant de soin et de metire aussi en relief les parties secondaires de son œuvre que les principales. Il faut le lire dans un autre esprit ; parcourir vile ou môme passer les détails d'un intérêt moindre; mais s'arrêter à ce qui frappe. Quand on agit ainsi, on est étonné d'apercevoir une uulre antiquité que celle de Rollin, et de reconnaître nos idées, nos passions, nos institutions, nos mœurs dans ces sociétés qui paraissent si éloignées de nous et si différentes. Ce qu'il y a de fondamental, de permanent, de pareil dans toute l'humanité, quel que soit le temps, saute aux veux; et dans l'humanité, en générai, ce que nous tenons de la civilisation grecque parait bien plus grand que je ne le supposais. Je ne crois pas qu'il y ait une seule des opinions, qui ont agité nos esprits, qui n*ail été exposée et débattue déjA par ces gens qui paraissent, au premier abord, nous ressembler si peu. L'ouvrage de Grote restera. Il ne laissera, je crois, presque rien à dire sur le sujet qu'il traite.
Je suis très-frappé de la supériorité qu'ont les œuvres de Tesprit en Angleterre, comparées à ce qui s'écrit ailleurs. Les Allemands, par exemple, mettent de la conscience et de la gravité dans leurs travaux ; mais les auteurs, étant presque tous seulement hommes d'études, ne donnent jamais une connaissance efficace des choses humaines. Dans tout ce qu'écrivent les Anglais, non-seulement il y a quelque chose à apprendre et à retenir, mais ce quelque chose peut toujours servir au gouvernement de ce monde*
4P() COUUtSl'OMJA.NCt.
Paris, 4 avril 1858.
Je t'écris à la haie deux mots, mon cher ami, pour l'accuser réception de ta lettre du 28 mars, qui vient de m'étre renvoyée de Tocquevillo.
J'ai laissé Tocqueville mercredi dernier. J'ai toujours peine à me remettre en pleine santé; cette maudite grippe m'a fort ébranlé. J'ai pourtant besoin de me bien porter en ce moment; car mon séjour ici doit être occupé par de grands travaux de recherches qui exigent l'usage de loutcs les forces de l'esprit et même du corps. L'un n'est guère alerte quand l'aulre est languissant. . . .
Merci des détails que tu me donnes sur l'état actuel du gouvernement libéral en Prusse. Ta lellrc m'a causé un grand plaisir. Il est très à désirer que les Prussiens débutent dans cette carrière avec prudence et modestie. Rien ne presse d'attirer outre mesure l'attention du conhnehtsur leurs institutions nouvelles, ni de faire naître les agitations inséparables de l'usage de la lib té polîtitique sur le terrain des passions. Toute la question est de savoir si cette liberté limitée est assez grande et efticace pour faire sentir à la nation qu'elle prend part à ses affaires et qu'elle s'en trouve bien. Tu juges qu'il en est ainsi. Cela étant, les choses marchent pour le mieux et de la façon la plus propre à enraciner les nouvelles institutions et srieur faire porter plus tôt tous leurs fruits.
A M. LK BARON HUBERT DE TOCQUEVrLLE. 4U7
Les Prussiens sont bien heureux de n'avoir j3oinl eu de révolution.
Tu réponds à mes questions sur le pays que tu habiles d'une façon assez inléressante pour que je t'en adresse encore. Celle d'aujourd'hui est la grande question de notre temps : le rapport des classes. Aperçois-tu déjà eu Prusse quelle est la position de l'ancienne noblesse? ce qui peut devenir et est déjà une aristocratie proprement dite? quel est l'élément démocratique et sa force? où marchent et comment marchent Vopinion et les faits relativement à ces matières? Je sais qu'il faudrait plusieurs années pour étudier à fond un pays du côté que je t'indique; mais je suis sûr que pour un homme public il n'y a pas de plus grandes questions à étudier que ccIlcs-là. Je ne te demande pas des idées bien mûriesi mais celles que tes premières impressions du pays te suggcicnt .
P, S, Je suis extrêmement touché de la lettre de M. de llnmljoldt; exprime-le Irès-vivement à cet illustre vieillard. J'apprends aussi avec plaisir tes rapports avec les Savigny.
A Bl. LE BAKON HUBERT DE TOCQUEVILLE
Tocqueville, 27 mai 1858.
En vérité, mon cher ami, il y a longtemps que j'aurais dû te remercier de ta lettre de la lin du mois der-