UagricuUure en Angleterre H en ÉvoMie
luel, et porte sur nos institutions fondamenlales et permanentes elles-mêmes.
J'étais chez lord Granville lorsque la nouvelle de la révolte de Tlnde est arrivée par voie télégraphique. On élait loin, alors, de prévoir Télendue du mal et la grandeur du péril. Jamais TAnglelerre n'a eu de plus terrible aventure. Si cette crise se prolonge, l'action extérieure des Anglais sera pour un temps comme paralysée; et qui peut dire ce qu'un événement si nouveau et si cx- Iraordinairc peut produire dans les affaires de l'Europe? Quel champ cette éclipse momentanée d'un si grand corps peut ouvrir dans l'imagination de ceux qui conduisent ou croient conduire les affaires humaines ! Il se peut, du reste, qu'au commencement de Tannée prochaine, quand les Anglais auront transporté une armée européenne au Bengale, ils chassent devant eux comme une poussière les insurgés et rétablissent leur domination sans peine. Mais si la lutte s'étend et se prolonge, la question de l'Inde ne tardera pas à devenir, soyez-en sur, un élément tout nouveau et très-perturbateur dans la politique de l'Europe. Que dit-on à Paris?
Tocqueville, 21 sepleinbre 1857.
Je dois vous paraître, chère cousine, d'une ingratitude révoltante; car vous m'avez écrit six pages qui m'ont vivement intéressé et souvent touché, et je ne vous ai pas en-
core répondu. Je vous prie Irès-luimblcment de. ne pas me condamner sans m'entendre. Quand vous m'avez adressé voire Icllre, j'avais quitté la France. Je n'ai trouvé cette lettre qu'à mon retour; et il n'y a pas longtemps que je suis revenu. Voilà l'excuse de ce long silence. J'espère que vous voulez bien l'agréer-
Je quittai Paris à peu près le jour que vous m'écriviez, pour me rendre en Angleterre, Je suis déjà assez vieux pour qu'il fût raisonnable de me guérir de la passion des voyages ; mais vous savez que la sagesse humaine consiste le plus souvent à se guérir des passions, quand on ne peut plus les satisfaire. Je n'en étais pas tout à fait là. Je me portais bien, et j'avais encore dans le fond de ma bourse un petit magot qui provenait de l'argent que m'a rapporlé mon livre. Vous avouerez que cet argent-là était bien gagné et qu'il était permis de s'en servir pour s'amuser un peu. D'ailleurs, j'avais encore un but sérieux en visitant Londres; c'est ce que je me disais un peu à moi-même et beaucoup aux autres. Gomme j'ai d'aïK'iennes ef intimes relations avec plusieurs membres du gouvernement actuel (d'Angleterre), j'espéj-ais qu'on ne refuserait pas de nie communiquer les dépêches diplomaliques qui se rapportent au commencement de notre révolution. On m*a permis, en effet, de faire là une élude Irès-curieuse. Je n'avais pas le droit de prendre des noies, mais j'ai bonne mémoire. De*plu§, les Anglais, qui, grâce à leur argent, parviennent à acquérir en tous genres les choses les plus rares, celles même dont ils ne se soucient guère, les Anglais,
ïlis-je, se sont imaginés de réunir sur la Hévoliilion françnis3 une colleclion de documenis imprimés si immense, que nous n'avons rien de pareil en France. Je savais cela, et j'ai encore trouvé là plusieurs renseignemenls précieux que je n'avais pu me procurer à Paris. Mais ce que j'ai fait surtout en Angleterre, c'est de regarder tout ce qui se passait et d'écouler tout ce qui se disait autour de moi. J'ai été bien souvent en Angleterre autrefois, et la connaissais alors presque aussi bien que la France; mais, depuis vingl ans, les affaires, les maladies et les révolutions (cette grande maladie chronique de notre pauvre pays) m'avaient empêché de retourner chez les voisins. J'ai été surpris de les retrouver si semblables à euxmêmes. Ces vingt ans qui ont changé lant de choses sur le continent, déplacé lant de pouvoirs publics, troublé tant d'exislences privées, ces vingl ans-là semblent avoir ppssé sur la vieille Angleterre sans la loucher. Si elle a changé, c'est au rebours de ce que nous voyons en France. Je l'avais laissée agitée par des passions démocratiques assez bruyantes;, j'ai trouvé celte fois que la démagogie était sinon vaincue, au moins apaisée et muette. En apparence, au moins, les inslitulions aristocratiques y sont plus fermes et moins contcslées que dans ma jeunesse. L'Angleterre est encore le seul pays de la terre qui puisse donner l'idée de l'ancien régime européen, revu et perfectionné. Le bri il de l'Inde est survenu comme un coup de tonnerre au milieu de ce calme. Je ne sais si depuis le massacre des Romains en Asie par Tordre de Milhridate, il y eut jamais pareille
46ï> COnUESrONDA.NCE.
tragédie dans l'histoire. Je me suis sauvé pour ne point entendre tous les jours parler de ces abominations inouïes. Je suis rentré chez moi, comme le célèbre porcher du roi d'Ithaque, accompagné de deux superbes cochons qu'un lord de me§ amis avait bien voulu me donner pour répandre celte race inléressante en France. Quand on ne peut pas rendre de grands services à son pays, on se fait le bienftûleur de sa patrie en petit. Eussiez-vous imaginé que je devinsse jamais un introducteur de cochons? J'en reste sur le récit d'un si bel exploit. Veuillez, maigre l'ennui que vous causera cette lettre, ne pas renoncer absolument à m'écrire; car j'altachaun véritable prix à votre correspondance, et surtout que mon long silence ne vous persuade point que je ne vous suis pas tendrement attaché, ainsi qu'à votre bonne et aimable lille.
A MADAME LA GOBiTESSË DE GBA^CEY
Tocqueville, 8 oclabrc 1857.
Vous êtes très-aimable, bien chère cousine, d'avoir pensé à me donner des nouvelles de notre cher Chinois. C'est de votre part un acte de bonté et de justice; car l'intérêt que je prends à votre fils dépasse le bout des lèvres : il vient directement du cœur. J'aime ce jeune homme, d'abord parce qu'il a la qualité rare de vouloir faire^ d'en avoir la capacité et d'y réussir dans un temps ot"i les jeunes gens de son espèce semblent croire que leur privilège consiste à ne pas pouvoir grand'chose et à
A MADAME LA CO.>lTESSE DE GUANCEY. 403
ne désirer ardemment rien du loul (parmi les choses, du moins, qui valent la peine d'être désirées). Je soupçonne de plus que, quand même il ressemblerait un peu plus à ses contemporains, j'aurais encore la faiblesse de m'intéresser à lui, par la raison qu'il est votre fils et qu'il y a une foule de souvenirs qui ne me permettent point d'être indifférent à ce qui touche à vous et aux vôtres. Donc, je vous remercie des bonnes nouvelles et des paroles d'amitié que vous me transmettez de l'autre bout du monde. Dites h Ântonin que j'ai été très-sensible à ce que vous me dites de lui et de sa part.
Je ne suis pas porté à croire que les affaires de l'Inde aient pour effet de rendre la position des Français plus brillante en Chine. Je suis tenté, au contraire^ de penser qu'elles auront pour résultat de faire ajourner, de part et d'autre, tout ce qu'on avait envie de tenter. Il paraîtrait que, même tous ensemble, les Européens auraient bien de la peine à faire là, en ce moment, des choses très-considérables. C'est, du moins, l'opinion de l'Américain qui a donné une lettre à votre fils, le beau-frère de M. Forbes, M. Beckvvith, qui m'écrivait, il y a peu de temps, sur ce sujet.
Quant à l'Inde, il est bien difficile de porter un pronostic sur l'avenir de l'insurrection qui y a éclaté, parce que, pour le faire, il faudrait savoir quelles sonl, au vrai, les dispositions des populations* Si la masse de la population indoue était arrivée à cet état d'exaspération (|ui fait soulever même des hommes à cœur de mouton comme sonl les Indous, quelle que fût la supériorité euro*
AU COllïltsrO-NDAiNCE.
pécnnc, rindc linirait par rejeter de son sein les Anglais. Mnisjusqu'à présent, on ne voitguère se soulever que Farmce indigène, et même une partie de celle armée. S'il conlinued'en être ainsi, le triomphe définitif des Anglais est hors de doute, quels que soient les revers qui puissent les atteindre d*ici à l'arrivée des renforts. Ce qu'ils envoient dans l'Inde, quoique moins considérable peutêtre que ce qu'il faudrait, doit suffire pour réduire en poussière l'armée indigène, si la population reste spectatrice du combat. Je ne crois pas celte population même aussi animée conire l'Angleterre qu'on le dit. J'ai fort étudié autrefois les affaires de l'Inde et l'espèce de gouvernement que la Compagnie et la couronne d'Angleterre y ont établi. Je crois, après tout, ce gouvernement infiniment supérieur, en équité et en douceur, à celui des princes musulmans qui l'a précédé; et je pense que, depuis trois siècles, l'Inde n'a jamais été plus tranquille et moins durement traitée qu'aujourd'hui. Mais un maître étranger n'est jamais en faveur, quoi qu'il fasse. Les Anglais, d'ailleurs, ont le privilège d'exaspérer par leurs manières les sujets même qu'ils favorisent le plus par leurs lois. Les Français, au contraire, quoique d'assez mauvais maîtres, se font le plus souvent tolérer. Il arrive même parfois qu'on les aime, parce qu'ils donnent des coups d'étrivières d'un air gai et affable.
Ma fentme vous remercie de votre souvenir et vcul que je vous fasse ses amitiés. Ne m'oubliez pas auprès de M. de Grancey et croyez à l'expression de ma vieille et vive affection.
A M L. DE LAVERGNE. 4fi5
A M. L. DE LAVERGiNE
Tocquevîlle, 14 iiuveiiibre 1857.
Je nie reproche bien vivement, cher confrère, de ne vous avoir pas encore remercié du volunîc que vous avez pensé à m'envoyer. Ne croyez pas que je n'aie pas été Irès-sensible à celle marque de voire souvenir; mais il m'élait plus facile de ressentir la reconnaissance que de trouver le temps de l'exprimer. Vous savez quelle est ici ma vie. Auteur jusqu'à raidi; paysan de midi jusqu'au soir; une fois sorti de mes paperasses, je suis dans mes champs et n'en sors plus. D'ailleurs, je voulais vous lire ou plutôt vous relire avant de vous écire, et cela m'a fris du temps.
Maintenant que j'ai accompli ce devoir agréable, je puis vous dire que la seconde fois, comme la première, vous m'avez extrêmement intéressé. On ne saurait répandre plus d'agrément que vous ne le faites sur des questions de statistique et d'économie politique qui, de leur nature, en sont peu susceptibles; et, ce dont je vous loue surtout, c'est de le faire sans effort, presque sans le vouloir, par le seul plaisir que donnent à l'esprit du lecteur des idées nouvelles ou des faits importants bien exposés. Je trouve dans tout ce que vous écrivez un agrément simple et de bon aloi mêlé aux études les plus sérieuses et aux sciences les plus graves; et je suis de l'avis de mon voisin (M. de Blangy), qui a coutume de
^66 CORnESPONDANCE.
dire : « Quand j'ai vu beaucoup d'ennuyeux dans ma journée, je lis de P Angleterre de M. de Lavergne, pour me remettre. »
Quant à la critique que je vous ai faile et à propos de laquelle vous m'avez répondu, je vous avoue que je persiste à croire que, malgré le phénomène très-extraordinaire que nous a révélé le dernier recensement, il n'y a point de décadence dans la prospérité matérielle du pays. La contrée que j'habite me fait peut-être voir trop en beau; maisj)eut-étre celle que vous habitez ou venez de parcourir vous montre-l-elle le tableau trop en laid. En prenant le pays tout entier et faisant la moyenne entre les extrêmes, je crois qu'on trouverait pour vérité que la France, depuis quelques années, sans avoir les merveilles de prospérité dont on se vante, a fait cependant d'assez bonnes affaires. Du reste, ceci ne peut bien s'expliquer qu'en causant; mais quand causerons-nous? Vous retrouver devient un plaisir rare. J'espère bien pourtant me le procurer avant la fin de l'hiver.
tocqucville, 15 novembre 185Î.
î)eux mots, chère cousine, pour vous dire que je viens de recevoir votre lettre, et que sur-le-champ j'ai écrit à votre fils celle qui est ici jointe. Je suis charmé que vous m'ayiez fourni cette occasion d'entrer en communication rtirecle avec lui. Dites-lui qu'il me fera grand plaisir de*
A MÂhAWE LA COMTtSSE DE GRANCEY. 4G7
me donner quelquefois de ses nouvelles direclemenl; car je m'intéresse bien sincèrement à lui. J'espère qu'il vous reviendra bien portant et avec de bons services qui ne resteront pas sans récompense.
Je connais les ariicles dont vous me parlez sur M: de Malcsherbcs. J'ai même eu l'occasion , l'hiver dernier, d'en faire mes remercîments à Saint-Marc-Girardin. ConnaisseZ'Vous celui-ci? C'est un homme de beaucoup d'esprit, et d'un esprit aimable : deux qualités qui ne vont pas toujours ensemble. Je lui ai dit, à celte occasion, qu'il me semblait avoir fait de M. de Malesherbes le portrait le plus ressemblant que j'eusse encore vu, le seul, du moins, qui se rapportât exactement avec ce que j'^avais entendu dire de notre grand-père à nos parents. Ce remerciment, ainsi motivé» a paru lui être sensible. J'ai toujours regretté de n'avoir pas un portrait de M. de Malesherbes; je l'aurais mis dans le plus bel endroit de ma maison. Je ne possède de lui qu'un buste en plâtre que vous avez sans doute. Il est dafis ma bibliothèque ; c'est en face de lui que je vous écris. Je crois que le plus beau portrait qui reste de notre aïeul est à la Flotte, dans la possession de madame de la Uoche-Bousseau*. Un jour je lui demanderai la permission de le faire copier. Adieu, très-chère cousine; on vous fait d'ici mille amitiés que vous recevrez, j'espère, de bon cœur, comme elles vous sont oflerles.
1 . liéonlinc de Golbert de Mauletrier^ marquise de la Rochc-Bousseau.
iG8 COïlRtSPONDAiNCK.
Tocqiievillc, 16 novembre 1857.
Il faul, clièrc cousine, que je vous demande de vos nouvelles. Le Journal de$ DébaU nous a appris hier que vous aviez eu une aventure tragique dans l'inlérieur du parcde Montgraliam. Ce coup de fusil au milieu de la nuit, celte lutte, ce malheureux blessé ramené tout sanglant au château : voilà un drame qui a dû vous émouvoir profondément, ainsi que madame d'Hénin. Donnezmoi de vos nouvelles à toutes deux et dites-nous si le récit du journal est véritable. Voilà une race de braconniers près de laquelle il est bien pénible et dangereux de vivre. Nous ne connaissons heureusement rien de semblable en ce pays, où Ton se borne modestement à tendre des pièges. Il est vrai que nous n'avons guère de gibier; la cause du délit fait défaut.
Nous avons eu ici un été beaucoup plus mondain que cela ne nous est ordinaire. Pendant près de deux mois, le château (qui, il est vrai, n'est pas fcrt grand) a été rempli d'amis et de parents; et comme nous avons le caraLtère bien fuit, après nous être trouvés à merveille de noire compagnie, nous avons été enchanlés de nous retrouver seuls. Je ne puis nier que, si nous aimons le monde en passant, nous n'ayons le goût de la solitude comme étal ordinaire. Nous passons lête à tête nos longues soirées d'hiver dans ma bibliothèque, qui est fort
A MADAMK LA COMTESSK DE CIRCOIRT. 4G}i
i»rande et assez bien munie de livres, et nous Irouvons que les heures s'écoulent fort vite. Ne croyez pas pour- (nut que nous soyons de Thumeur de ce savant dont Fon« lenclle a fait Péloge et qui avait coutume de dire : « Ceux qui viennent me voir me font honneur, et ceux qui ne viennent pas me font plaisir. » Je dis seulement que je sais (rès-bien vivre seul, ce qui est une espèce de qualité trèsappropriée h ma condition, puisque mes sentiments et mes idées font de moi une sorte d'expatrié dans son pays.
Adieu, chère cousine. Celte lettre n'élait que pour vous demander de vos nouvelles. Veuillez, je vous prie, m'en donner sans trop tarder, et surtout croire à mes sentiments de vive affection.
Tocqueyille, 5 décembre 1857.
Votre lettre, madame, que je viens de recevoir, m'a rempli de confusion et de remords; car il y a très-longtemps que je voulais vous écrire et que je le devais pour vous remercier de vos bontés à l'égard de mon neveu ; et j'ai été très-honteux de me voir prévenu par vous. Mon silence vis-à-vis de M. de Circourt et de vous serait inexplicable, si vous ne me permettiez de vous raconter un peu ma manière* de vivre actuelle. Depuis six semaines, nous sommes enfln entrés en possession de la retraite complète après laquelle je vous confesse que nous soupirions
un peu, nous avons repris notre vie de couvent, réglét^^ et remplie. Ma journée est, comme vous savez, divisée en deux parts : jusqu'au déjeuner je suis un écrivailleur assez mal content de lui-même; à partir de midi, je ne reparais plus dans mon cabinet. Je suis dehors par tous les temps, et trouve toujours le temps trop court. liC soir je rentre au logis aussi las qu'un laboureur. qui a fini sa journée. C'est la seule heure dont je puisse disposer pour écrire à mes amis; mais un large fauteuil en iiice d'une grande cheminée a de grands charmes |)our un homme qui vient d'être exposé pendant quatre ou cinq heures à la bise. Au lieu d'écrire, je me mets à rêvasser; je cherche vaguement, en regardant mes lisons, le mot de beaucoup d'énigmes que je ne trouve pas plus là, malheureusement, que dans les livres de philosophie. L'heure s'échappe; la soirée commence, et avec elle des occupations communes qui ne me laissent point la liberté de m'occuper de correspondance. C'^.st ainsi, madame, que les jours se passentà désirer écrire et à n'écrire point. Veuillez m'excuser; ou, si je suis sans excuse, me pardonner mon long silence : il n'est point volontaire. 11 n'y a rien que j'aime mieux, en fait de lettres, que celles que veut bien m'écrirc quelquefois M. de Circourt; et si j'écrivais à quelqu'un, ce serait assurément à lui pour en obtenir une réponse. II me tardait aussi, ainsi que je vous l'ai dit plus Jiaut, de vous remercier, madame, de l'obligeance que vous avez' montrée à mon neveu. Celui-ci, grâce à votre lettre, a fait, à Berlin, la connaissance d'un homme très-instruit, très-aimable, et qui Ta accueilli comme un visi-
A MADAME LA COMTESSE DE PIZIEL'X 471 leur recommandé par vous. Mon neveu vous devra assurément une partie de l'agrément qu'il trouvera en Pnisse. Il est touché comme il doil Tétre de ce que vous avez fait pour lui sans le connaître; cl je ne le suis pas moins que lui en pensant que l'oncle, dans cette circonstance, a peul-êire été pour quelque chose dans le service qu'on arcndu au nmeu
Je suis charmé que M. *** fasse un mariage riche; mais je n'en suis pas surpris. Je me doutais que cet accident lui arriverait, car il m'a toujours paru un de ces jeunes gens qui ont tout, excepté la jeunesse : le talent, la prudence, ^esprit de conduite, (oui enfin, hors ce je ne sais quoi qui, entre vingt et trente ans, fait faire aux hommes tant de sottises et de grandes choses; il est vrai que M*** a plus de trente ans
Croyez, madame, etc., etc
Tocqiieville, 21 décembre 1857.
Je ne saurais vous dire, chère cousine, combien votre lettre m'a intéressé et touché. Les détails que vous me donnez sur votre grand-père sont bien précieux ; et je garderai «ivec soin cette pièce pour m'en servir, si, comme je l'espère. Dieu me laisse le temps d'écrire sur l'homme admirable auqueJ elle se rapporte ce que j'ai dans l'esprit .
Quoique vous soyez, chère cousine, mon aînée (pas
An ' COr.UKSl'ONDANCK.
aillant ponriant que vous sombloz le dire), il faut que je vous gronde un peu. Pourquoi parler sans cesse de la crainte que vous avez d'ennuyer les gens? Gela est trèsagréablement conte, mais n'a pas le sens commun. Je n'ai point de contemporaine qui ait plus d'esprit et bien peu qui ait autant d'esprit que vous. Ne vous enterrez donc point, comme vous le dites, avant d'être morte. Il ne faut pas déranger sans nécessité l'ordre naturel des choses. Parlez donc, sans vous retenir, puisqu'on vous écoute si volontiers; et écrivez sans scrupule de longues lettres, quand vous avez un correspondant qui vous lit avec autant de plaisir.
Ceci dit, je vous prie de m'excuser si je retourne à mon métier; car je travaille beaucoup en ce moment. Je suis charmé que votre homme ne soit pas mort et Irèshcureux d'aj)prendre que tous les vôtres se portent bien. Rappelez-nous à leur souvenir et croyez, non à ma jeune, mais à ma tendre amitié.
A M. LK COMTE DE CIRCOURT
Tocqiieville, 5 janvier 1858.
Il fait ici, mon cher monsieur de Circourt, un froid glaciul, encore Irès-accni par la violence de la bise. L^hivera succède tout à coup à la saison la plus douce. Ce temps nous déplaît pour nous-mêmes et nous inquiète pour ceux de nos amis qui sont malades. Je crains qu'il n'ait des conséquences fâcheuses sur la santé de madame de Circourt. Veuillez lui dire que je fais les vœux les plus sincères pour qu'il n'en soit rien, et que je souhaite que celte année 1858 la rende complètement à ses amis et à, elle-même. J'ai reçu dernièrement un mot de madame de Hauzan qui m'a attristé : la nature même de son écriture indique la souffrance et xmnonce rabattement de l'esprit. Quel accablement de maux de toute espèce viennent souvent peser sur les pauvres humains
474 COIUlE«PONDAiNCE.
vers la fin de leur carrière, cl qu'il est sage de ne parler du bonheur dont un homme a joui dans ce monde qu'après s'être assuré qu'il est bien mort et qu'on a devant soi le tableau entier de sa vie ! Je retrouvais dernièrement, dans les papiers de mon père, une lettre qui lui annonçait le mariage de madame de Rauzan, et dans laquelle on faisait mille prévisions de bonheur sur la destinée de la jeune mademoiselle de Duras. Celui qui écrivait alors de si belle humeur, est mort depuis assez tristement; et celle qui devait vivre si heureuse ferait assurément envie h des gens bien misérables; mais je m'aperçftis que je commence l'année nouvelle par une philosophie bien lugubre; et je passe aux petites aiïaîrcs de ce monde qui nous aident à oublier les grandes.
J*ai lu avec un grand intérêt dans votre lellre ce que vous me dites sur lord Noimanby et son livre^ J'ai beaucoup connu l'auteur; mais je ne sais rien de Touvrage, sinon qu'il me paraît susciter une grande colère nonseulement en France, mais en Angleterre. Je serai curieux de lire ce livre dès qu'il me tombera dans les mains; en attendant, je me contente du jugement que vous portez sur lui pour m'en faire une idée. ...
i. La Révolution de 1848, par lord Normanby, ancien ambas^^adeur d'Angleterre à Paris. A year of révolution in France, 1848.
A M. UOUCIIITTÉ. 47:»
A SI. BOUCUITTÉ
Tocqueville, 8 janvier 1858.
11 y a bien longtemps, mon cher ami^que je n'ai plus lie vos nouvelles. Je désirerais cependant bien savoir si les soucis que vous donnait la santé de mademoiselle votre nièce ont achevé de se dissiper. . . .
Nous avons plusieurs fois regretté depuis deux mois de ne pas vous avoir pressé de venir. Nous avons eu jusqu'à présent un hiver comme il ne s'en voit guère dans cet empire du vent, comme dit la Fontaine. Point de tempêtes; pour ainsi dire, pas de vent; une température presque toujours douce cl des chemins toujours praticables : ce sonl là des merveilles auxquelles nous ne sommes pas accoutumés et dont cette année nous sommes témoins. Depuis huit jours, le temps s'est mis au froid, mais en restant serein et calme. On ne pouvait prévoir une saison si exceptionnelle. Je me console de ne vous avoir pas vu par ces beaux jours d'automne en pensant que vous viendrez, j'espère, l'été prochain, et qu'à tout prendre le soleil d'août vaut encore mieux que celui de décembre.
Vous me dites dans votre dernière lettre, sur les grandes questions qui vous préoccupent, des choses fort pro-* fon<leset très-bien dites. Cette lettre est bien digne d'être relue, et le sujet qui y est traité est le plus grand, on pourrait presque dire le seul, qui mérite l'attention de l'homme. Tout n'est que bagatelle à côté de cette ques-
;'»ïaî* jni fn lîn^r (»l«i* de j-r»::; tokn, st-': d«?^| de Tirtm €^pril, M»il manque Or ^^«jrî-iv- ûioi* îa i^mrsuile Av mon dessein, Mtil raracim- jiarîK'cii^ •>• îi nalière^ jVn sfiif» t/rtijourR arrivé à ce prânt de trc«T«r que toale^ 1*^ milionB (jiie me fournifisaienl sar ce ji-rinl ks seienots HP me m<*naient pas plus loin, el scnn^fit ne ■Koaient moins loin que le point où jVtais arrirê do foc-miercoup f«ir nn petit nombre d'idées Irès-simf Je^i, e! que tous les hommes, en eflel, ont plus ou moins saisies. Ces idées conduisent aisément jusqu'à la croyance d'une cause première, qui reste tout à la fois évidente el inooncevable; h des lois fixes que le monde physique laisse voir el qu'il faut supposer dans le monde moFal; à la providence de Dieu, par conséquent à sa justice; à la responsabilité des actions de Thomme, auquel on a permis de connaître qu'il y a un bien et un mal, et, par conséquent, SI une autre vie. Je vous avoue qu'en dehors de la révélation je n'ai jamais trouvé que la plus fine métaphysique me fournit sur tous ces points-là des notions plus claires que le plus gros bon sens, et cela me donne un peu de mauvaise humeur contre elle. Ce que j'ai appelé le fond que je m peuxpas tovcher^ c'est le pourquoi du monde ; le plan de cette création, dont nous ne connaissons rien, pas même notre corps, encore moins notre esprit; la raison de la destinée de cet être singulier que nous appelons homme, auquel il a été donné juste assez de lumière pour lui montrer les misères de sa condition, et
A M. FRtSLO.N. 177
{uts assez {jour la changer... C'est là le fond ou plulôl les fonds que ruinbition de mon esprit voudrait toucher, mais qui resteront toujours infiniment par delà mes moyens de connaître la vérité. La fm de mon papier m'avertit de finir ma philosophie. J'espère que nous trouverons Le Poumn imprimé à notre arrivée à Paris. En attendant l'époque prochaine où je vous serrerai la main, mille amitiés.
Tocqueville, 12 janvier 1858.
J'aurais voulu vous répondre beaucoup plus tôt, mon cher ami ; mais j'ai voulu finir auparavant un travail que j'avais entrepris et qui a duré plus que je ne pensais. Je ne me livre au plaisir de causer avec mes amis que quand je me suis acquitté de la tâche que je me suis imposée. J'ai besoin de me faire de ces obligations d'écolier pour arriver à travailler fructueusement. Heureux ceux qui jouissent sans fin et sans effort de leur esprit! C'est le paradis de Mahomet pris dans un sens plus honnête que le Coran ne l'indique. Je n'ai jamais mis le pied dans ce lieu de délices; et quand je viens à comparer la valeur de ce que je tire de moi avec la peine que Vexiraclion me donne, je me trouve, je vous le dis très-sincèrement, bien ridicule. Mon excuse est que si ciî que je lîûs ne vaut pas la peine que j'y trouve, je n'ai rien de mieux à faire pour le moment. Mieux vaut en-
il^ COURESrONDANùE.
core casser des pierres pour quinze sous par jour qun rester les bras croises. M. de Chateaubriand me disait un jour : « On prétend que pour écrire il faut attendre la verve; mais si je l'attendais, je n'écrirais point. » Puisque la verve manquait à un si grand écrivain, il faut bien qu'un barbouilleur comme moi se console de ne la point Irouver. J'ai donc écrit sans verve; mais assez assidûment pour avoir fini le premier livre de mon nouvel ouvrage*. Ce n'est que le commencement; mais c'était beaucoup que de se mettre sérieusement dans mon sujet. Je ne sais quand cette partie, que je dis finie, parce que tous les morceaux qui la composent sont à leurs places, sera en état d'ctie 'montrée. Dès que j'en serai là, je vous prendrai pour auditeur et pour juge. Je vous assure que je suis dans une incertitude absolue sur la valeur de ce que je fais, et que si quelqu'un bien accrédité auprès de moi m'assurait que ce que je viens d'écrire ne vaut rien, je n'aurais pas de peine à le croire. Il me semble bien voir devant moi un grand tableau éclairé par des lumières nouvelles. Mais quand j'en arrive à vouloir le reproduire, la copie qui sort de mon esprit est si inférieure à l'original qui y reste, que je demeure accablé par la vue de la différence qui existe entre ce que je fais et ce que je voulais faire. Mais je ne veux pas vous fatiguer davantage par mon égotisme d'auteur, comme di-
1. Ce 1" livre, dont parle ici M^ de Tocqueville, ce sont les sept chapitres qui n'avaient point encore paru h sa mort, arrivée quinze mois :iprès la date de cette lettre, et qu'on trouve tels qu'il les a laissés dam le tome Vfll de la présente édition.
A M. FRESLON m
sent les Anglais. Le mot est bon, si la chose ne Test point. Égotisme n'est point égoïsme; c'est moins noir. Cela signifie seulement la facilité ingénue qu'on a à fatiguer les gens en leur parlant infiniment trop longtemps de soi.
J'en élais là quand je reçois voire dernière lettre dont je vous remercie très-affectueusement. Croyez que de mon côté je ne vous ai pas oublié dans ce temps qui ramène si naturellement la pensée vers les vrais amis; et que si mes vœux pouvaient servir à quelque chose, vous seriez aussi heureux qu^ vous méritez de l'être.
Je vois que dans les choses publiques vous ne vous laissez pas aller à l'abattement, et vous «avez raison. Je suis très-loin moi-même de chanter le De profundis sur la société française. Seulement, je crains que nous ne soyons pas destinés à revoir le personnage bien vivant . L'histoire du passé donne peu de lumière sur les moyens de le ranimer, parce que, chez lui, les principes mêmes de la vie sont différents de ce qu'ils ont été. Jusqu'à des temps encore récents, les forces vives et agissantes de la société étaient dans les classes éclairées. Quand on avait persuadé, excitp, uni celles-ci dans une même pensée, toutes les autres suivaient. Aujourd'hui, non-seulement les classes éclairées sont devenues momentanément insensibles par le mal des longues révolutions, mais elles sont réellement détrônées. Le centre de la puissance sociale, si l'on peut parler ainsi, s'est peu à peu déplacé et enfin brusquement changé. 11 est aujourd'hui dans les classes qui ne lisent point, ou du moins qui ne lisent
480 COUUKSI'O'DANCE.
<|uc des journaux, cjuaiid elles liseiil quelque chose; el c'est là la raison profonde qui porte notre gouveniemenl à n'enchaîner que la presse périodique. On nous laisse crier aussi haut que nous voulons, nous autres académiciens, parlant à un public académique; mais le moindre bourdonnement d'une pensée hostile est supprimé dès qu'on suppose qu'il peut arriver jusqu'aux oreilles du peuple. Ne dites donc pas : Voltaire, Rousseau, etc., etc., ont renversé par leurs livres des pouvoirs bien plus.solidement établis. Ces pouvoirs étaient plus solides, il est vrai; mais la force qui devait les renverser était bien plus à la portée des faiseurs de livres et mieux dans les mains de ceux-ci. Ils étaient entourés de classes supérieures ou moyennes qui croyaient aux idées, tandis que les mêmes classes ont maintenant le mépris et la peur des idées quelles qu'elles soient (en tant qu'idées), et ne songent qu'aux intérêts. Et, de plus, ces mêmes classes supérieures et moyennes, dont l'oreille leur était si bien ouverte, étaient maîtresses de la société. Parvenait-on à les gagner, on avait tout fait.
Je crois, comme vous, que ces classes peuvent être de nouveau persuadées et excitées; et je pense qu'une fois cela fait, on exercerait par elles une assez grande quoique moindre influence sur le peuple; mais cela ne peut se faire qu'avec une exlrême lenteur, à l'aide d'une multitude de coups frappés successivement sur les esprits. Il est assurément bon et même nécessaire de se livrer à ce travail; et ce serait exagérer que de dire que ceux qui s'y livrent perdent leur temps; mais ce serait exagérer
plus encore que de croire à refiicacilé considérable et au résultat prompt de leurs efforts. Pour changer vite Tesprit de la nation, il faut une instruction moins raffinée et plus à la portée des classes qui ont le pouvoir; et puisque la presse périodique n'est pas libre, il n'y a que les faits et non les idées qui puissent l'éclairer en peu de temps sur la nature véritable du gouvernement qui la régit. Si ce gouvernement suivait son naturel; qu'il fit dàs à présent les fautes dans lesquelles à la longue les gouvernements absolus tombent toujours, la nation verrait clair tout à coup dans sa constitution; et comme, après tout, toutes les comparaisons qu'on fait de notre société avec la société romaine en décadence sont inexactes; que le gros du peuple ne forme ni une nation corrompue, ni une nation craintive, ni une nation asservie connue la canaille romaine; le jour où la lumière dont je parle se ferait , la nation jugerait. Le papier me manque. Adieu.
A M. LE BARON UliBERT DE TOCQIJEVILLE
Tocqueville, 7 février 1858.
Je voulais, mon cher anii, le remercier de la dernière lettre qui est une de celles qui m'ont le plus intéressé. Tout ce que tu me dis de l'Allemagne est conforme à ce (jue j'en pensais et en savais. L'état des esprits me paraît bien observé, h suis revenu d'Allemagne il y a Irois ans et demi, convaincu que nous avions dans nos
vil 7A
m coarëspondânge.
voisins d'x)utre-Rhin les ennemis les plus irréconciliables; et que, quels que fussent les désirs des gouvernenients de s'allier à nous, les peuples entraîneraient toujours leurs chefs dans d'autres alliances. C'est là une des conséquences les plus funestes pour la France qui soit résultée du premier empire. Si tu lisais toute la littérature allemande qui précède immédiatement la Révolution française, tu serais frappé de l'attrait que les Allemands montrent alors pour tout ce qui est français et de l'espèce de dégoût qui porte une partie d'entre eux à se détacher volontiers de leur patrie naturelle pour nous prendre comme patrie adoptive. Il y a déjà parmi les écrivains une réaction contre l'esprit français; mais c'est une réaction toute littéraire. Les cœurs se tournent encore naturellement vers la France. Les premières guerres de la Révolution ne font pas disparaître ces dispositions. La guerre désole l'Allemagne; mais l'esprit français la délivre des vices de l'ancien régime,, et les provinces du Rhin, malgré la violence de nos proconsuls et de nos guerres, préfèrent de beaucoup nous appartenir que de rester sous la domination de leurs anciens maîtres. C'est la longue, épuisante, et surtout méprisante oppression exercée par Tempire en Allemagne, qui l'a réunie tout entière contre nous, et a allumé dans le cœur des peuples allemands contre nous des passions qui survivent et survivront bien longtemps aux causes qui les ont fait naître. Il y a cinquante ans, nous trouvions toujours, en Allemagne, les populations les plus disposées à apprécier notre politique. Aujourd'hui . s n'y
À M. LE BARON UUDËRT DE TOGQUEVILLË. 483
rencontrons jamais une alliée véritable, quoi que nous fassions ; et nous sommes contraints ou de nous livrer à l'Angleterre qui ne nous accepte qu'à la condition que nous la laisserons s'étendre sur toutes les parties du globe habitable, ou h la Russie, avec Talliance de laquelle on a toujours en perspective la guerre générale. Nous avons fait nos pires ennemis de nos alliés naturels. L'animosité des Allemands contre nous ne leur permet plus même de nous comprendre. Je l'ai remarqué bien des fois. Leur vanité excessive et qui nous semble quelquefois ridicule, nous rend d'ailleurs leurs mauvais sentiments pour nous plus visibles et plus déplaisants encore. Les Anglais, qui ont autant d'orgueil et un orgueil mieux justifié, n'éprouvent point le besoin aussi continuel de nous faire sentir en quoi, suivant eux, nous ne valons rien, et en quoi eux, au contraire, sont excellents; leur contact ne cause point cette espèce d'impatience que m'a toujours donnée la fatuité nationale des Allemands.
J'espère que tu profites de ton séjour à Berlin pour apprendre à parler la langue, et si tu as le temps pour lire beaucoup en allemand, tu te féliciteras toute ta vie d'avoir agi ainsi.
Comprends-tu quelque chose à l'état actuel des affaires du Danemark, et pourrais-tu me l'expliquer? cela m'intéresserait.
Je crois que lady Bloomfield est la sœur de lady Cla« rendon (la femme du ministre des affaires étrangères à Londres). Je connais beaucoup toute la famille Glarendon,
lord Clarendon lui-même, et sa sœur lady Thcrcza iiewis. Si tu renconlres lady Bloomlîeld et que tu Irouves Toccasiondelui dire combien j'ai été reconnaissant de la réception que lord Clarendon etladyThereza Lewis m'ont faite en Angleterre, et combien je t'ai parlé d'eux «ivcc respect et affection, tu me feras plaisir.
Toutes les fois que lu as l'occasion de me raconter sur l'Allemagne ce qui s'y fait, ce qui s'y dit, ce que tu en penses, dans les limites où la discrétion diplomatique permet de le faire, je t'en serai obligé. Tout dans ce pays m'intéresse beaucoup. Adieu, mon cher enfant.
V M. J. J. AMPÈRE
Tocqueville, 18 février 1858.
Je vous écris, mon cher ami, pour vous donner de nos nouvelles et pour vous demander des vôtres. Il y a, du reste, peu d'autres sujets qui se puissent traiter en ce moment avec sécurilé. Je vous écris toujours de Tocqueville où nous sommes encore, j'imagine, pour trois semaines. Nous avons grand 'peine à nous en arracher, comme vous savez. 11 faudra bien finir pourtant par prendre notre grand parti. Nous allons bien. J'ai eu, comme presque toute la France, la grippe et je n'en suis pas encore débarrassé tout à fait. Nous avons eu un hiver extraordinaire pour ce pays-ci : point de neige, pas de froid, presque pas de pluie et peu de vent. Notez ceder^^ nier point-ci. Les journaux prétendent qu'on a grand
A M. J. J. AMPÈRE. 4sr,
froid en Italie. Ce serait un fait récent, ciir votre dernière Icltre me vantait encore le climat de Rome. Si les frimas en nous respectant vous ont atteint , je le regretterai pour vous qui vous laissez facilement'prendre à la gorge par la bise, et aussi pour une santé à laquelle vous vous intéressez si vivement et à laquelle je m'intéresse moi-même par tout ce que vous me dites. Donnez-moi donc des nouvelles, et adressez-moi la lettre à Tocqueville. Je parierais volontiers qu'elle m'y trouvera encore et, si je n'y suis plus, la lettre me sera renvoyée immédiatement à Paris.
Vous avez vu nos deux élections académiques. Est-ce ainsi que vous auriez voté? Je n'ai pu me rendre à l'Académie, et j'en ai été très-contrarié. Car, autant que possible, il faut remplir les petits comme les grands devoirs, et quand on a l'avantage d'être d'un corps, supporter les charges qui en résultent. Mais j'étais obligé de me retrouver ici à la fin de ce mois, et deux longs voyages de cette espèce en plein hiver ont surpassé les forces de ma vertu. Je suis donc jesté, mais me promettant bien que cela ne m'arriverait plus à partir du moment très-prochain où notre chemin de fer serait établi. On nous l'annonce pour juillet. Comme il y avait un très-grand nombre de candidats et qu'on ne savait pas pour qui je vote rais, je n'ai point été fort sollicité de revenir.
On a eu de grandes émotions à Paris depuis que je vous ai écrit : d'abord l'odieux attentat qui a coûté tant de victimes ; puis la nouvelle loi de sûreté générale qui a excité, à qu'il [paraît, une terreur extraordinaire et
une colère qui ne Tëlait pas moins. Je conçois le second de ces senliments ; car il esl Iriste, après avoir fait tant de révolutions au nom de la liberté, de voir apparaître des dispositions comme celles que la loi conlienl. Mais quant à la terreur, j'avoue que je no l'ai jamais partagée. L'homme qui conduit les affaires a trop de sens pour vouloir faire de la violence sans nécessité. Or, une fois le premier mouvement de terreur et d'irritation passé, j'étais convaincu qu'il comprendrait que cette nécessité n'existait pas, et qu'il n'y avait quant à présent ifiimn danger sérieux à craindre pour lui. J'ai donc pensé et je pense encore que la loi est une arme terrible qu'on laissera à moitié dans le fourreau pour le moment, et qu'on n'en fera guère usage que contre des adversaires obscurs, qui en sentiront le poids le plus lourd. Mais il faut reconnaître que depuis le Directoire on n'a jamais forgé un plus complet et plus efficace instrument de tyrannie ; et nous nous en apercevrons, si les circonstances ou le maître changent.
J'ai fini tout le travail que je puis faireàTocqueville, cela ne veut pas dire grand'cliose ; et je serais honteux et découragé en me voyant encore si peu avancé dans mon œuvre, sans la conviction où je suis que je vais marcher plus vile maintenant. Je suis sorti delà région des ombres où j'ai tâtonné bien longtemps ; je vois à présent mon chemin . Je sais où est le but que je vais toucher et je me trouve en train d'y marcher. A peine à Paris, je vais me jeter dans les archives et les bibliothèques et j'espère y recueillir des matériaux qui me per-
metlront de pousser la rédaction assez loin à mon retour. Que dites-YOus de votre ancien ami et de ce mélange, sans nom, de bassesse et de calomnie qui le porte à vouloir reporter sur les écrivains , notamment sur ceux qui flétrissent TEmpire romain, une sorte de responsabilité de l'attentat? Voilà un drôle complet auquel il ne manque rien.
P. S. Le sujet d'ÂIeiandre est beau, mais plus difficile que César. Alexandre est derrière un nuage ; César nous est connu par tant de documents qu'on peut le faire vivre devant nous. Courage et surtout venez nous voir quand vous pourrez.
A M. 6. DB BEADMONT
Tocqueville, 27 février 1858.
Je ne saurais vous dire, mon cher ami, combien votre dernière lettre m'a intéressé, et à quel point je suis de votre avis dans la plupart des choses que vous me dites, entre autres choses sur )e prix de la liberté. Comme vous, je n'ai jamais été plus profondément convaincu qu'elle seule peut donner aux sociétés lujmaines en général et aux individus qui les composent en particulier, toute la prospérité et toute la grandeur dont notre espèce est capable. Chaque jour me -conlirme davantage dans cette croyance ; mes observations, à mesure que je vis, les souvenirs de l'histoire, les faits contemporains,
488 COKRESPONDANCE.
.les nalions étrangères, la nôtre, tout concourt à donner à ces opinions de notre jeunesse le caractère d'une conviction absolue. Que la liberté soit la condition nécessaire sans laquelle il n'y a jamais eu de nation véritablement grande et virile, cela pour moi est l'évidence même. J'ai sur ce point la foi que je voudrais bien avoir sur beaucoup d'autres. Mais qu'il est difBcile d'établir solidement la liberté chez les peuples qui en ont perdu l'usage et jusqu'à la notion juste! Quelle impuissance que celle des institutions quand les idées et les mœurs ne les nourrissent point ! J'ai toujours cru que l'entreprise de faire de la France une nation libre (dans le sens vrai du mot), cette entreprise à laquelle pour notre petite part nous avons consacré notre vie, j'ai toujours cru, dis-je, que cette entreprise élait belle et téméraire. Je la Irouve chaque jour plus téméraire, mais en même lemps plus belle. De sorte que si je pouvais renaître, j'aimerais encore mieux me risquer tout entier dans cetle hasardeuse aventure que de plier sous la nécessité de servir. D'autres seront-ils plus heureux que nous ne l'avons été? Je l'ignore; mais je me demande si de nos jours nous verrons en France une société libre, (lu moins ce que nous entendons par ce mot. Cela ne voudrait pas dire que nous n'y verrons pas des révolulions. Il n'y a rien d'assis, croyez-le. Une circonstance imprévue, un tour nouveau donné aux affaires, un accident quelconque peuvent amener des événements extraordinaires qui forcent chacun à sortir de sa retraite. C'est à cela que je faisais allusion dans ma dernière lettre
A AI. G. DE BKAUMONT. 489
ol non à l'établissement d'une liberté régulière. Ce qui me fait craindre que rien d'ici à longtemps ne puisse nous rendre libres, c'est que nous n'avons pas sérieusemont envie de l'être. . . Ce n'est pas que je sois du nombre de ceux qui disent que nous sommes une nation décrépite et corrompue, destinée à tout jamais à la servitude . ('eux qui, dans cette vue, montrent les vices de l'empire romain, et ceux qui se complaisent dans l'idée que nous allons en reproduire en petit l'image, tous ces gens-là, suivant moi, vivent dans les livres, et non dans la réalité de leur temps. Nous ne sommes pas une nation décrépite, mais une nation fatiguée et effrayée de l'anarchie. Nous mnnquons de la notion saine et haute de la liberté ; mais nous valons mieux que notre destinée actuelle. Nous ne sommes pas encore mûrs pour l'établissement définitif t»t régulier du despotisme; et le gouvernement s'en appercevra s'il se fonde jamais assez solidement pour décourager les conspirations, faire mettre bas les armes aux parlis anarchiques, et les dompter au point qu'ils semblentdisparaîtrede lascène. Usera alors tout étonné, au milieu de son triomphe, de trouver une couche de frondeurs et d'opi^ostints sous la couche épaisse de serviteurs qui sehîl)lent aujourd'hui couvrir tout le sol de la Fniuce. Je pense quelquefois que la seule chance de voir renaître en France le goîit vif de la liberté est dans l'établissement tranquille et en apparenccMléfinirif du pouvoir absol u .Voyez le mécanisme de toutes nos révolutions ; on peut aujourd'hui le décrire très-exactement. Fj'expérii*nce de ces soixante-dix dernières années a prouvé que
490 GÛRRËSPOIHDàNGë.
le peuple $eul ne peut faire une révolution ; tant que cet élément nécessaire des révolutions est isolé, il est impuissant, il ne devient irrésistible qu'aïf moment où une partie des classes éclairées vient, s'y joindre ; et celle&<si ne lui prêtent leur appui moral ou leur coopération matérielle qu'au moment où elles n'ont plus peur de lui. De là vient que c'est au moment même où chacun de nos gouvernements depuis plus de soixante ans a paru le plus fort qu'il a commencé à être atteint de la maladie qui l'a fait périr. La Restauration a commencé à mourir le jour où personne ne parlait plus de la tuer : ainsi le gouvernement de Juillet. Je crois qu'il en sera de même du gouvernement actuel. Paul dira un jour si
je me trompe
Je vous recommande particulièrement l'article de
la Revue d'Edimbourg sur l'Inde : il est de Ueeve. Je ne connais rien qui donne en si peu de mots autant de notions justes et importantes sur ce pays. Le même numéro contient un article très-intéressant sur Pitt; il est de sir G. G. Lewis
A MOiNSEIGNEUR ***. ÉVÊQUE DE ...
Tocqucville, 4 mars 1858.
Monseigneur,
Je viens de recevoir l'Instruction pastorale que vous avez bien voulu m'adresser.