‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 6 sur 64 · Depuis la vicomtesse Edouard de Tocqueville · texte numérisé non relu

Depuis la vicomtesse Edouard de Tocqueville

30 CORRigSPONDANGE.

songe à Edouard et à vous. J'ai des amis fort intimes; ce qui leur arrive d'heureux me fait assurément grand plaisir; mais je me surprends désirant ce qui peut vous être utile el agréable, absolument comme s'il s'agissait de moi-même. Effet singulier, que nous autres philosophes n'expliquons que de la manière savante que j'ai indiquée plus haut...

Nous menons toujours la même vie : l'élude et la société. Nous avons des journées remplies el de longues nuits. Vous voyez qu'il ne faut pas s'inquiéter sur nous. L'autre jour, nous avons été pour la première fois à quelque chose qui ressemblait à un bal. On a ici une bonne habitude : quelques jours après qu'une jeune personne est mariée, elle fait dire qu'elle veut voir toutes ses connaissances et qu'elle sera chez elle ou chez ses parents tel jour. Cela étant connu, tout ce qui a quelque rapport avec la famille accourt, et toutes les visites de noces se trouvent faites d'un seul coup. C'est à une assemblée de cette sorte que nous avons été. Le lieu de la réunion est h deux lieues de New-York, dans une charmante maison de campagne, située sur les bords de la mer. La soirée était magniCque, la brise de mer rafraîchissait l'air; la pelouse sur laquelle la maison était placée descendait jusqu'au rivage; de grands arbres l'environnaient de tous côtés. On a dans ce pays-ci des mouches qui rendent autant de lumière que les vers luisants (lîre-flies); les bois étaient remplis de ces petits insectes; on eût dit un million d'étincelles qui voltigeaient dans l'air. C'était, en vérité, une scène très-exlraordinaire. Il n'y avait de trop

À Madame la baronne de tocqueville. 3i que la musique : ne me prenez pas pour un barbare. lies Américains, si bien doués d'ailleurs, sont, pour ce qui touche à Tharmonie, le peuple le plus malheureusement organisé qu'on puisse imaginer. Nous passons notre vie à entendre des accords dont on n'a pas l'idée dans l'ancien monde, si ce n'e$t peut-être en Angleterre chez les aïeux des Américains. Ce qu'affectionnent le plus les demoiselles qui tirent de leur gosier cette singulière mélodie (au demeurant, de ravissantes jeunes filles, presque toutes d'une beauté remarquable), ce sont les passages difficiles ; et je vous réponds que si leur but est de produire des sons heurtés, on ne saurait mieux réussir. Notez qu'on n'est jamais sûr que l'air soit fini; il se termine toujours comme un livre dont on a arraché la dernière page. Dans le premier moment, je croyais que la chanteuse restait court, et j'écoutais toujours au lieu d'applaudir. Vous devez trouver que je parle de ce sujet avec une sorte d'indignation; c'est qu'il m'est arrivé l'autre jour une «aventure qui, en me mettant en ap* parence dans mon tort, m'autorise un peu, je pense, à récriminer. Nous étions chez une très-jolie femme qui se mit à chanter un air national dont la musique et les paroles sont très-drôles. Après le premier couplet, on rit, et moi avec toutlemonde : c'était une manière d'applaudir. Le second couplet commence ; et je me mets à penser à autre chose, niais si profondément que bientôt je deviens absolument étrangère ce qui m'entoure. Au milieu de mon voyage aérien j'entends l'air qui finit; je me rappelle qu'il faut rire et je ris, assez haut même. A cette explo-

sion de gaieté tout le monde me regarde, et je reste confus en apprenant que la chanson bouffonne dont j^avais entendu le commencement était finie depuis cinq minutes, et que celle qui venait de me mettre en si grande joie était la romance la plus plaintive, la plus larmoyante, la plus ehromalique en un mot de tout le répertoire américain. Ai-je été coupable d'une distraction, ou le suis-je en ce moment d'une critique injuste? Je vous en laisse juge, chère sœur, et là-dessus je vous quitte. Adieu. Je vous aime et vous embrasse du fond de mon cœur; ne m'oubliez pas auprès de Denysc.

A lilADAME LA COMTESSE DE TOCQUEVILLE

Auburn, 17 juillet 1831.

Me voilà encore à quatre-vingts lieues plus loin de vous que je ne l'étais il y a quinze jours, ma chère maman : je m'en afflige en pensant que les lettres mettent trois jours de plus à nous parvenir. Nos lettres font une partie de notre existence maintenant; et le moindre retard qu'elles éprouvent nous est extrêmement sensible. Groiriez-vous que nous n'avons pas encore reçu le courrier du 1" juin? Voilà donc plus de trois semaines que nous n'avons vu de votre écriture à tous; je vous assure que nous sommes bien loin de nous accoutumer à ce silence.

Nous sommes partis de New-York le 28 juin. Le commencement de notre voyage a été marqué par une assez vive contrariété : nous nous embarquons le soir sur un

À HADAME LA COMTESSE DE TOGQUEVILLË. 33 bateau à vapeur qui devait nous conduire à West-Point sur la rivière du Nord. West-Point est un lieu très-célèbre dans la guerre d^Amérique : c'est, de plus, un des sites les plus pittoresques du pays. Nous comptions y arriver la nuit et y passer un jour; mais au milieu du cbemin nous apprenons que notre bateau ne s'arrêtera pas à West-Point et ira d'une traite à Âlbany. Nous étions dans la position d'un homme qui, s'étant trompé de diligence, irait à Rouen au lieu de Compiègne : avec cette différence qu'on peut descendre d'une diligence, mais non d'un bateau à vapeur. Il a donc fallu nous résigner à notre sort ; non-seulement nous n'avons pas été à West-Point ; mais nous avons remonté toute la rivière du Nord, le lieu le plus pittoresque du monde, en pleine nuit, et nous sommes arrivés fraîchement à cinq heures du matin, dans la cité d' Albany.

Là, nos infortunes ont pris fin , et nous avons commencé à faire un voyage très-agréable. Nous sommes restés trois ou quatre jours à Albany, particulièrement pour recueillir, auprès du gouvernement central de l'État de New-York, les documents statistiques dont nous avions besoin. Je crois qu'il nous faudra toute une caisse pour rapporter en France les notes, livres, et brochures qui nous arrivent en foule. Nous avons assisté, à Albany, à la cérémonie du 4 juillet. Le 4 juillet est l'anniversaire de la déclaration d'indépendance ; et les Américains font, ce jour-là, une procession et une cérémonie religieuse, en souvenir de l'événement. Vousferai-je le récit de cette procession, que nous avons suivie, exposés pen-

dant deux Iieures au plus beau soleil du monde? Je trouve plus piquant de vous raconter la visite que nous avons faite aux Quakert^Shakert.

Les Shakers forment une espèce de communauté religieuse d'hommes et de femmes qui cultivent, en commun, une certaine étendue de terre, font vœu de virginité et n'ont de propriété que ce qui appartient à la masse. Un de leurs établissements se trouve au milieh des bois a trois lieues d'Albany. Nous sommes ailés là le dimanche vers dix heures , et nous nous sommes immédiatement rendus au temple, qui n'est autre qu'une grande salle, très-propre, sans autel ni rien qui rappelle l'idée d'un culte. Au bout d'une demi-heure, deux bandes de ShakerSy mâles et femelles, sont entrées dans la salle par des portes difTérentes.. lies hommes se sont rangés à un bout; les femmes à un autre. Les hommes étaient habillés à peu près comme le sont nos paysans sur le théâtre : chemise blanche à grandes manches, feutre gris à larges bords, grands gilets à poches; excepté la chemise, tout était violet et presque neuf. Les femmes étaient toutes en blanc. Il y en avait, parmi elles, de très-vieilles et de très-jeunes, de fort laides et de jolies ; mais les vieilles étaient en avant et les jeunes en serre* file. Le même ordre était observé pour les hommes. Les deux troupes restèrent environ cinq minutes en présence dans le plus profond silence pour attendre l'inspiration; l'un des hommes, la sentant venir, se leva, et fit un long discours décousu sur les obligations i*elii^ienses et morales des Shakei^s. Après quoi, les deux

A MADâKE la comtesse de TOCQUEVILLE. 35

troupes se minent à entonner de la voix la plus haute le chant le plus criard que j'aie jamais entendu de ma vie. Les plus fervents marquaient la mesure avec la tête, cé qui leur donnait un peu l'air des Chinois de porcelaine dont nos grand'mères ornaient leurs cheminées. Jusquelà, cependant, la cérémonie n'avait rien de plus extraordinaire que le sabbat des juifs. Mais le chant étant fini, les deux troupes se rangèrent sur la même ligne ; cinq hommes, et autant de femmes, s'adossèrent au mur de la salle et commencèrent un chant dont la mesure était vive et pressée; à ce signai], hommes et femmes, jeunes et vieux, se mettent à cabrioler à perdre haleine. C'était une chose non pas drôle, mais pitoyable à voir, que des vieillards à cheveux blancs, exténués de chaleur et de fatigue, et n'en sautant pas moins à cœur joie. De temps en temps, les danseurs et les danseuses frappaient dans leurs mains. Rien ne peut mieux donner ridée d'une pareille danse que le carillon de Dunkerque. Ix>rsque la danse s'interrompait, un membre de la congrégation prenait la parole, et improvisait tant bien que mal un petit discours religieux ; puis on se remettait en mouvement pour reprêcher encore. Comme chez les autres quakers, ni n'y a pas de sacerdoce. Chacun peut dire ce qui lui semble convenable. Au bout de près de deux heures, passées dans ce terrible exercice, ils se sont placés deux à deux et en rond, de manière que les hommes et les femmes ne fissent plus qu'un même cercle. Ils rapprochèrent ensuite les coudes du corps, allongèrent les avant-bras et laissèrent pendre

les mains; ce qui leur donnait l'air de ces chiens savants qu'on force de marcher sur leurs pattes de derrière. Élant ainsi préparés, ils entonnèrent un air plus lamentable que tous les autres et commencèrent à tourner autour de la chambre, exercice qu'ils continuèrent pendant un bon quart d'heure. Après quoi, Tun d'eux nous fit un petit discours pour nous assurer que la secte des Shakers était la seule voie ouverte au salut, et nous engager à nous convertir; puis la communauté se relira dans le plus grand ordre et en silence. J'imagine que les pauvres diables avaient besoin de repos. Mais, concevez-vous, ma chère maman, dans quelles aberrations l'esprit humain peut tomber, quand il est abandonné à lui-même? Nous avions avec nous un jeune Américain protestant qui nous dit en sortant : « Encore deux spectacles comme celuilà, et je me fais catholique. »

Nous sommes partis d'Àlbany dans les diligences de ce pays-ci, qu'on nomme stages. Ce sont des voitures sus* pendues seulement sur du cuir, et traînées au grand trot dans des routes aussi détestables que les routes de la Basse-Bretagne. Aussi est-on rompu au bout de quelques milles ; mais nous ne pensions pas à nous plaindre, étant livrés tout entiers à la curiosité du spectacle nouveau qui frappait nos yeux. C'était la première fois que nous nous enfoncions dans les terres ; jusqu'ici nous n'avions vu que les rivages de la mer, ou les bords de THudson. Tout ici était différent. Je crois que dans une de mes lettres, je me suis plaint de ce qu'on ne trouvait presque plus de bois en Amérique; je dois faire ici

A MADAHE LA COMTESSE DE TOCQUEYILLE. 37

amende iionorable. Non-seulement on trouve du bois et des bois en Amérique ; mais même le pays tout entier n'est encore qu'une vaste forêt, au milieu de laquelle on a pratiqué des éclaircies. Quand on monte sur un clocher, on n'aperçoit encore à perte de vue que le sommet des arbres que le vent agite comme les flots de la mer ; tout atteste un pays nouveau. Ce qu'on appelle défricher ^ dans ce paysH^i, c'est couper un arbre à trois pieds de terre. Celte opération faite, on laboure à côté et l'on sème. Il arrive de là, qu'au milieu des plus belles récolles, on aperçoit par centaines les troncs morts des anciens arbres qui garnissaient le sol. Ce n'est pas tout : vous sentez bien qu'un terrain défriché de cette manière contient encore le germe de mille plantes sauvages ; il en résulte, que dans le même enclos, on voit de jeunes pousses, de longues herbes, des plaqtes grimpantes, et du blé. Tout cela vient pêle-mêle; c'est une espèce de fouillis où tout végète avec vigueur; une sorte de lutte entre l'homme et la forêt, dans laquelle le premier ne remporte pas toujours la victoire. Mais si le pays est neuf, on s'aperçoit à chaque pas que c'est un vieux peuple qui est venu l'habiter. Quand, par une route afirense et'à travers une espèce de désert, vous êtes parvenu à une habitation, vous êtes étonné de rencontrer une civilisation plus avancée que dans aucun de nos villages. La mise du propriétaire est soignée ; son logis est parfaitement propre; ordinairement il a à côté de lui son journal, et son premier soin est de vous parler politique. Je ne saurais dire dans quel recoin obscur et

3t8 CORRESPONDANCE,

inconnu de Tunivers on nous a demandé comment nous avions laissé la France; quelle y était la force mutuelle des partis, etc., etc. Que sais-je? mille questions auxquelles j'avais peine à répondre sans rire, quand* je pensais k ceux qui nous les faisaient et au lieu où nous les entendions. Tout le terrain que nous venons de parcourir était jadis occupé par la fameuse confédération des Iroquois, qui a fait tant de bruit dans le monde. Nous avons rencontré les derniers d'entre eux sur notre chemin ; ils demandent l'aumône et sont aussi inoffensifs que leurs pères étaient redoutables.

Nous sommes ici à Âuburn, dans un hôtel magnifique, placé au milieu d'une petite ville de deux mille âmes, dont toutes les maisons ont des boutiques bien fournies. Âubum est aujourd'hui le centi^ d'un commerce iqimense; il y a vingt ans on y chassait le chevreuil et les ours tout à son aise. Je commence à m'habituer à cette végétation si rapide de la société ; je me surprends déjà à trouver cela tout simple, et à dire comme les Américains, qu'un établissement est lrès*an* cien quand il compte trente ans d'existence.

Adieu, ma chère maman, je vous embrasse du meilleur et du plus profond de 'mon cœur. Embrassez de même mon père et notre bon abbé pour moi. Communiquez cette lettre au ménage Edouard, et dites-leur que je leur écrirai bientôt. Donnez de nos nouvelles aux Hippolyte. Nous menons ici une vie si agitée, si remplie d'occupations forcées, qu'il est bien difficile d'écrire plus d'une longue lettre à la fois.

A MADANK LA BARONNK DE TOGQUEVILLE. 5»

Batavia, 25 juillet 1831.

Je me sens aujourd'hui en humeur si excessivement seutimenlale, chère sœur, que pour un rien je vous en- Terrais une idylle. Rassurez-vous cependant, je n'en ferai rien; mais je veux, du moins, vous raconter la visite que nous avons faite l'autre jour au lac Onéida\ Si vous n'en rêvez pas pendant huit jours, je dis rêver tout éveillée, je ne vous reconnais plus.

Vous saurez donc (car il faut prendre les choses par leur commencement) qu'il y a quarante ans environ, un Français dont on li'a pu me dire le nom, mais qui appartenait à une famille noble et riche, aborda en Amérique, après avoir été forcé de quitter son pays en révolution. Notre émigré était jeune, bien portant; il ne souffrait jamais de l'estomac (notez ce point-ci); il avait de plus une fempe qu'il aimait de tout son cœur. Du reste, il manquait du premier sou pour vivre. Un ami auquel il s'adressa lui offrit de lui prêter quelque argent, au moyen duquel il pourrait se procurer les choses les> plus nécessaires à la vie et s'établir dans quelque coin oii la terre ne serait pas chère. Dans ce temps-là l'ouest

i . Quoique le récit que l'on va lire fasse le fond d'un petit morceau placé daiK le tome V sous le titre de Course au lac Onéida, nous avons pensé que le lecteur ne verrait point un double emploi dans la publication de ceUe lettre qui, en reproduisant les mêmes faits, y ajoute les vives impressions du moment et rnbandon plein de grâces d'une correspondance intime.

de rÉlat de New-York était encore inculte; les bois qui le couvraient n'étaient encore habités que par les tribus indiennes de la confédération des Iroquois. L'émigré pensa qu'il trouverait là son affaire. Il fit part de son projet à sa jeune femme qui eut le courage de vouloir le suivre dans le désert.

Voilà nos jeunes gens partis et cheminant de si bon cœur qu'enfin ils arrivèrent sur les bords du lac Onéida. Pour un peu de poudre et de plomb, ils achetèrent des Indiens l'ile qui se trouve au milieu de ses eaux. Jamais Européen ni peut-être humain n'avait imaginé d'en faire sa demeure. Il fallut couper des arbres centenaires, défricher à la bêche un terrain eitibarrassé de ronces et de racines, bâtir enfin une cabane et lutter contre tous les besoins de la vie. Les premiers temps furent diflfi* ciles à passer, surtout pour des gens habitués, comme le Français et sa femme, à toutes les recherches des sociétés policées. La seconde année, la tâche leur devint plus facile; peu à peu ils s'habituèrent si parfaitement à leur sort' que, s'il en faut croire l'histoire, ils ne s'étaient jamais trouvés plus contents l'un de l'autre, ni plus complètement heureux.

Le livre qui m'a appris ces détails n'en disait pas davantage sur leur sort, et je n'en aurais jamais su plus, sans doute, si notre route ne nous avait pas conduits à quatre pas du lac Onéida. C'était, si je ne me trompe, le 9 juillet. Nous montâmes à cheval pour aller à la recherche de nos Français; nous traversâmes pendant plusieurs heures une de ces profondes forêts de l'Amérique

que j'espère vous décrire quelque jour, et nous nous Iroufâmes enfin, sans nous en douter, h la porte d'une cabane de pécheur qui est située sur le bord même du lac.

Imaginez-vous une surface de plusieurs lieues d'étendue, une eau transparente et immobile, environnée de toutes parts de bois épais dont elle vient baigner les racines; pas une voile sur le lac ; pas une maison sur ses rives; point de fumée au-dessus de ces forêts; un calme parfait, une tranquillité aussi complète qu'elle devait Tétre au commencement du monde. À un mille du bord, nous découvrîmes notre île; elle ne formait qu'un bosquet confus ou il était impossible d'apercevoir la moindre trace d'un défrichement. Je commençais à craindre que le voyageur qui nous avait précédés ne se fût amusé à faire un roman, lorsque nous rencontrâmes la femme du pécheur à la maison duquel nous venions d'arriver. Nous lui demandâmes comment s'appelait l'ile qui était devant nous. Elle nous répondit qu'on la nommait dans les environs l'ile du Français. Nous voulûmes savoir pourquoi, et elle nou6 raconta qu'il y avait bien des années un Français et sa femme étaient \Gaus s'établir dans cette lie. « Mauvaise spéculation, ajoula-t-elle, car ils se trouvaient alors trop loin d'un marché pour y porter leurs denrées. Quoi qu'il en soit, ils s'y fixèrent, et ils y étaient encore lorsque nous vînmes nous-mêmes, il y a maintenant vingt-deux ans, habiter ce lieu. Celte annéelà la femme du Français viut à mourir. Depuis lors son mari a disparu, et personne ne sait comment il a passé

le lac ni où il a été. Environ dans ce temps, j'eus envie d'aller voir l'ile du Français. Je me rappelle encore leur petite cabane; elle était bâtie à Tune des extrémités de rUe, sous les branches d'un grand pommier. Les Français Pavaient entourée d'un cep de vigne et avaient semé tout autour, je ne sais trop pour quel usage, une multitude de fleurs. C'était une pitié de voir comme les champs eurent déjà en désordre et combien de mauvaises herbes commençaient à y croître. Je n'y suis 'jamais retournée depuis. »

Vous me croirez facilement, chère sœur, lorsque je vous dirai que, malgré le récit de la bonne femme, nous voulûmes aller visiter l'ile; mais il fut plus difGcile de lui faire comprendre que tel était notre désir. Elle ouvrit autant que possible ses petits yeux, et nous assura de nouveau que si nous voulions nous établir dans cette ile, nous ferions une mauvaise affaire, attendu qu'elle était encore très-loin du marché. Lorsqu'elle nous vit décidés, elle nous indiqua cependant la barque de son mari (alors absent), et nous permit de nous en servir. Nous nous mimes donc à ramër comme' des diables; et nous ne nous eûmes pas plutôt fait une demi-douzaine d'ampoules à chaque main, que la petite pirogue qui nous portait toucha l'ile. Mais y entrer n'était pas chose facile ; car notre Français, pour en gêner l'abord et se cacher plus complètement au monde, avait eu soin de ne rien défricher sur le rivage. Il fallut donc percer une enceinte à travers laquelle un sanglier ne se serait pas fait jour facilement. Gela fait, nous eûmes un curieux, mais

UD triste spectacle : tout le centre de l'ile portait évi- (lemment la trace profonde du travail de l'homme. On apercevait au premier abord que les arbres y avaient été arrachés avec soin ; mais le temps avait déjà presque effacé ces vestiges d'une civilisation incomplète. La forêt enyironnante avait poussé rapidement ses rejetons jusqu'au milieu des champs du Français; des plantes grimpantes et parasites s'étaient déjà emparées du 30I et commençaient à lier les uns aux autres les nouveaux arbres qui s'élevaient de toutes parts. C'est au milieu de cette espèce de chaos que nous cherchâmes inutilement pendant deux heures la maison de notre homme ; on n'en trouvait pas plus de traces que de ses gazons et de ses fleurs. Nous allions nous en aller, lorsque Beau* mont aperçut le pommier dont nous avait parlé notre vieille hôtesse. A côté de lui, un énorme cep de vigne, que nous primes d'abord pour une liane, s'entortillait jusqu'au haut des arbres. Nous reconnûmes alors que nous nous trouvions sur l'emplacement de la maison, et, ayant écarté les plantes qui couvraient la terre jusqu'à cet endroit, nous en retrouvâmes en effet les vestiges.

Vous autres, chère sœur, vous vous figurez que parce qu'on porte un bonnet carré et qu'on envoie son homme aux galères, on n'est qu'une machine raisonnante, une espèce de syllogisme incarné. Je suis bien aise de vous apprendre que vous êtes dans l'erreur, et que quand un magistrat se met à penser à autre chose qu'au droit, on ne sait pas trop jusqu'où cela peut aller. Tant il y a que nous quittâmes l'île du Français le cœur tout serré et

nous attendrissant à qui mieux mieux sur le sort de cet homme que nous n'avions jamais vu et dont nous ignorions le nom. Est-il, eh eflet, une destinée {laroille à celle de ce pauvre diable? lies hommes le chassent de leur société comme un lépreux; il prend son parti, se fait un inonde pour lui tout seul; l'y voilà tranquille, heureux ; il y reste tout juste assez de temps pour être complètement oublié de ses amis d'Europe; alors sa femme meurt, et le laisse seul au milieu d'un désert, aussi incapable de mener la vie d'un sauvage que celle d'un homme civilisé ; et malgré tout, je vous le dis entre nous et tout bas, afin que les grands parents, gens excessivement raisonnables de leur nature, ne nous traitent pas de fous, n'y a-t-il pas quelque chose qui séduit l'imagination dans la vie cachée et séparée du monde entier que ces deux êtres ont menée pendant tant d'années? Malheureusement il n'y a pas de médecins au désert, et il faut avoir une santé de rustre ou ne pas se mêler d'y aller. Au sortir dii lac Onéida, nous nous sommes rendus dans la prison d'Âuburn. Voilà ce que j'appelle une chute; mais les contrastes, dit-on, font le charme du voyage. Après nous être plongés dans le système pénitentiaire, nous sonunes allés à Canandagua, dans la maison de campagne d'un membre de la législature, nommé M. Spencer. Je vous avoue, chère sœur, que nous avons passé là la semaine la plus agréable. Canandagua est situé sur le bord d'un lac; — encore un lac, allez-vous dire; — celui-là n'avait rien de sauvage, tout ce qui l'entoure, au contraire, rappelle l'idée des ngré-

A HÂDANE LA fiARONNE DE TOCQUEVILLE. 45

ments de la vie civilisée. Notre hôte est un homme plein d'cspril avec lequel nous passions les matinées les plus intéressantes ; et indépendamment d'une très-belle bibliothèque, il avait encore deux charmantes filles avec lesquelles nous cordions très-bien, comme disent en France les gens du peuple. Quoiqu'elles ne sussent pas le plus petit mot de français, elles avaient, entre autres charmes, quatre yeux bleus (non pas la même, mais deux chacune), comme je suis bien sûr que vous n'en avez jamais vus de l'autre côté de l'eau. Je vous en ferais la description si je ne craignais de tomber dans la fadeur. Qu'il vous suffise de savoir que nous les regardions encore plu» volontiers que les livres du père. Nous étant fait, Beaumont et moi, part de la découverte, nous résolûmes, avec toute la sagesse qui nous caractérise, de nous remettre en route au plus tôt; résolution que nous exécutâmes le lendemain matin en traversant le lac, non pas à la nage, comme auraient pu le faire Mentor et Télémaque, mais en bateau à vapeur, ce qui est plus sûr et plus commode. Nous voilà aujourd'hui à Batavia, tout ào$e$ de n'être plus à Canandagua, et, en somme, contents d'en être partis.

Vous voyez, chère sœur, que je vous tiens parole. Je vous fais du sentiment depuis la date jusqu'à la signature. Embrassez chacun de nos parents pour moi, et dites-vous bien que malgré les fleuves, les bois, les lacs et même les yeux blausde miss Spencer, je ne pense qu'an bonheur de me retrouver près de vous et que déjà les pieds m'en grillent.

A ]». 1/ABBÉ LE SUEUR

Détroit (Michigan), 3 août IS^^L

: Vous VOUS étonnerez peul-étre, mon bon ami, de recevoir une lettre, datée de Détroit. Plusieurs raisons nous ont déterminés à venir dans cette ville. Nous désirions vivement de voir un pays qui fût une conquête toute récente de l'homme sur le désert. Arrivés à Buffaloe, nous avons appris que le territoire du Michigan pom'ait nous présenter ce spectacle. Enfm, nous avons trouvé un bateau à vapeur qui va tous les jours de Buffaloe à Détroit, et fait généralement le trajet en deux jours et une nuit , bien qu'il y ait environ cent lieues de France entre ces deux villes. Nous avons donc pris le parti de voir une fois ce que c'était que la civilisation dans son point le plus extrême, et nous nous sommes embarqués pour Détroit, au lieu d'aller tout de suite à la chute du Niagara, comme c'était notre intention. Nous avons traversé tout le lac Érié, qui ressemble parfaitement à rOcéan, à tel point que j'y ai eu un peu le mal de mer pendant le premier jour. Le lendemain de notre arrivée à Détroit, nous avons loué des chevaux, et nous avons pris le chemin d'un lieu appelé Pontiac, situé à vingt-cinq milles au-dessus de Détroit, dans le nordouesl.0 .*...*

1. La suite de cette lettre, qui est très-longue, contient les délails du voyage de Tocqueville, de Détroit h Saginaw, dont il a fait le récit'dans le

Mon papier qui iinit, et que je ne veux point allonger de peur de nous miner, me force d'abréger. Nous sommes revenus de Saginaw sans malencontre. Demain nous partons pour Buflaloe, où j'espère enfin recevoir nos lettres. Je meurs du désir de revoir de votre écriture à tous. J'espère avoir le temps de faire la relation de ce petit voyage, et je vous la lirai à mon retour. Il aurait été complètement agréable sans les moustiques. Mais vous ne pouvez vous figurer quels tourments ces maudits animaux font éprouver au fond des bois. C'est au delà de toute description. Adieu. Il faut finir, je vous embra<;so du meilleur de mon cœur, comme je vous aime.

Sur le lac Huron, 14 août 1831.

Dans la dernière lettre que j'écrivais à la maison, mon cher père, je vous disais que j'allais partir pour BufTaloe, et de là me diriger vers Boston par le Canada. C'était, en effet, notre intention. Mais il était écrit, à ce qu'il parait, que nous n'accomplirions pas nos projets. En allant porter nos lettres à la poste, nous avons appris qu'il venait d'arriver un grand vaisseau à vapeur, dont la destination était d'explorer rapidement tous les grands lacs,

morceau intitulé Quinze jouri au désert, Toy. tome V. C%st pour éviter les répétitions que nous supprimons ces détails ; et si nous donnons le commencement et la fin de la lettre, c'est seulement pour que le leclour ne perde pas le fil des marches du voyageur.

et de revenir ensuite à BuiTaloe : le tont bien commodément et en douze jours. Nous nous laissâmes tenter. Au lieu donc de partir le lendemain matin de BuiTaloe, comme nous le roulions, nous nous sommes embarqués pour le lac Supérieur : c'est-à-dire que nous avons ajouté à peu près quinze cents milles ou cinq cents lieues de France à notre plan originaire

Nous avons remonté rapidement le lac Saint-Clair et la rivière du même nom, et après avoir été arrêtés un jour à rentrée du lac Huron par les vents contraires et le manque de bois, nous sommes entrés enfin dans cet immense lac, qui ressemble en tout à la mer, sinon que ses eaux sont d'une limpidité merveilleuse et laissent voir les objets à trente pieds de leur surface. Nous marchâmes deux jours et une nuit sur le lac Huron, faisant nos trois lieues à l'heure et ne pouvant en trouver la fin. Le matin du troisième jour nous découvrîmes pour la première fois un lieu habité par les blancs. C'est le Saut-Sainte- Marie, situé sur la rivière du même nom, qui joint le lac Supérieur au lac Huron. Là nous jetâmes l'ancre et descendîmes à terre. L'immense étendue de côtes que nous venions de parcourir ne présente pas de points de vue remarquables. Ce sont des plaines couvertes de forêts. L'ensemble, cependant, produit une impression profonde et durable. Ce lac sans voiles, cette côte qui ne porte encore aucun vestige du passage de l'homme, cette éternelle forêt qui la borde : tout cela, je vous assure, n'est pas seulement grand en poésie. C'est le plus extraordinaire

speciacleque j'aie VU dans ma. vie. Ces lieux, qui ne forment encore qu'un immense désert, deviendront un des pays les plus riches et les plus puissants du monde. On peut l'affirmer sans être prophète. La nature a tout fait ici ; une terre fertile, des débouchés comme il n'y en a pas d'autres dans le monde. Rien ne manque que l'homme civilisé : et il est à la porte.

Je reviens au Saut-Sainte-Marie. En cet endroit, la rivière n'est plus navigable. Notre vaisseau s'arrêta : mais non pas. nous. Les Indiens ont appris aux Européens à faire des canots d'écorce, que deux hommes portent sur leurs épaules. Je rapporte un peu de l'écorce avec laquelle ces embarcations sont faites. Vous penserez comme moi que celui qui le premier s'est embarqué là dedans éUiit un hardi compère. Les sauvages font un canot de cette espèce en cinq jours de temps. C'est une chose effrayante à voir qu'une pareille coquille de noix lancée au miUeu des i*écifs de la rivièrq Sainte-Marie et descendant les Rapides avec la vitesse d'une flèche. Le fait est cependant qu'il n'y a aucun danger, et je m'y suis trouvé plus d'une fois déjà avec des dames, sans que personne témoignât la moindre crainte. Dans la circonstance acluelle on mit les canots sur le dos des bateliers, et ayant gagné le dessus des Rapides, nous lançâmes nos embarcations et nous nous couchâmes au fond. Toute la population de Sainte-Marie est française. Ce sont de vieux Français gais et en train comme leurs pères et comme nous ne le sommes plus. Tout en conduisant nos canots, ils nous chantaient de vieux airs qui sont presque oublies

mainienant chez nous. Nous a^ons ret^uvé ici le Français d'il y a un siècle, conservé comme une momie pour rinstruclion de la génération actuelle.

Ayant remonté pendant près de trois lieues la rivière Sainte-Marie, nous nous fîmes descendre sur un promontoire qu'on nomme le cap aux Chênes. De là nous eûmes enfin le spectacle du lac Supérieur, se développant à perte de vue. Il n'existe encore aucun établissement sur ses rives, et les Rapides empêchent qu'aucun vaisseau ne l'ait encore traversé; ensuite... Hais si je raconte les choses en détail, je n'en finirai jamais; il faudrait vous écrire un volume, et le temps me presse. Après avoir conversé longtemps avec les Indiens qui habitent ce lieu, nous revînmes à notre bateau. De Sainte-Marie nous descendîmes à Michillimachinac, île située à l'entrée du lacMichigan. De là nous sommes allés à Green-Bay, qui est à soixante lieues plus bas dans le lac Michigan. Après avoir fait quelques excursions dans Fox-River (ou rivière du Renard) et tué quelque gibier, nous nous sommes remis en route et nous voici. Je ne crois pas qu'il existe en France une seule personne qui ait fait le même voyage. Les Canadiens nous ont assuré n'avoir jamais vu de Français. Si je pouvais jamais faire comprendre ce que j'ai vu et éprouvé dans le cours de cette rapide excursion, ce tableau pourrait avoir de l'intérêt. J'ai essayé de le fiiire et suis découragé. Les impressions se succèdent trop vite. Je n'aimerais à rac^onter ce que j'ai vu qu'au coin du feu...

A MADAME LA COMTESSE DE TOCQUEVILLE. l}\

17 uoi'il.

J'arrive à Buflaloe. On m'assure qu'il y a encore des chances pour que ma lettre parte pour New-York et y arrive à temps pour le paquebot. Je me hâte donc de la fermer, mais non sans vous embrasser bien fort.

Nous sommes bien près de votre fête, mon cher père. Soyez sûr qu'au moment où on vous la souhaitera, je serai de cœur avec vous.

2t août 1851, sur le lac Ontario.

J'ai écrit sur le lac Érié une lettre à mon père, ma chère maman, qui a dû vous faire connaître le voyage non prémédité que nous avons entrepris et achevé dans la première quinzaine de ce mois. Nous avons trouvé à Buffaloe vos lettres du 27 mai dernier, qui, malgré leur date bien vieille, nous ont fait un plaisir inexprimable. J'étais privé depuis si longtemps du bonheur de voir de votre écriture à tous ! Je ne puis vous dire combien je suis touché, ma chère maman, de recevoir ainsi chaque courrier une lettre de vous. Je sais qu'écrire vous fatigue, et vos lettres me soat doublement chères quand je pense à ce qu'elles vous ont coûté. Remerciez aussi loute la maison de ma part...

Nous ne sommes restés qu'une heure h Buffaloe, et

52 GORRESPONDANGE.

nous nous sommes aussitôt dirigés vers Niagara. A deux lieues, le bruit de la chute ressemblait déjà à un orage. Niagara en indien veut dire Tonnerre des eaux. On ne pouvait trouver une expression plus magniCque ni plus juste. Les langues indiennes sont pleines de ces sortes d'images, et bien autrement poétiques que les nôtres. Mais pour en revenir au Niagara, nous avancions donc au bruit, sans pouvoir concevoir que nous fussions si près de la chule.

Rien, en effet, ne l'annonce aux yeux. Un grand fleuve (qui n'est autre chose que l'écoulement du lac Érié) coule lentement au milieu d'une plaine. On n'apperçoit à l'horizon ni rocher, ni montagne. Il en est ainsi jusqu'à Tendroit même de la cataracte. . Il faisait nuit close lorsque nousy sonimes arrivés; et nous avons remis au lendemain notre première visite.

Le lendemain matin , i8 août, nous nous y sommes rendus par le plus admirable temps du monde. . .

Je ferais nécessairement du pathos j ma chère maman, si j'entreprenais la description du spectacle que nous eûmes alors sous les yeux. La chute du Niagara est, à mon avis, supérieure à tout ce qu'on en a dit et écrit en Europe, ainsi qu'à toutes les idées que l'imagination s'en forme d'avance. Le fleuve se divise en deux lorsqu'il arrive près du gouffre qui est ouvert devant lui et forme deux chutes qui se trouvent séparées par une petite île. La plus large forme un fer à cheval qui a un quart de lieue de développement, c'est-à-dire plus de deux fois la largeur de la Seine. Le fleuve, arrivé là, se précipite d'un seul

A MADAME LA COMTESSE DE TOCQUEVILLE. 53 jelà 149 pieds de profondeur. La vapeur qui s'en élève ressemble à un nuage, sur lequel repose un immense arc-en-ciel. On parvient très-facilement jusqu'à une pointe de rocher presque entièrement environnée d'eau, et qui s'avance sur le gouffre. Rien n'égale la sublimité du coup d'œil dont on jouit en cet endroit, surtout la nuit (comme nous Tavons vu) , lorsqu'on n'aperçoit plus le fond de l'abîme, et que la lune jette un arc-en-ciel sur le nuage. Je n'avais jamais vu d'arc-en-ciel nocturne. Il a la même forme que celui du jour, mais est parfaitement blanc. Je l'ai vu passant d'un bord à l'autre, pardessus le gouffre. Une entreprise qu'on croirait difficile au premier abord et dont cependant l'exécution est aisée, c'est de pénétrer environ cent pas sous la happe d'eau. Parvenu là, une saillie du rocher empêche d'aller plus loin. Il règne en cet endroit une obscurité profonde et terrible, qui, par moment, vient à s'éclaircir ; et alors on aperçoit le fleuve tout entier qui semble descendre sur votre tête. Il est difficile de rendre l'impression produite par ce rayon de lumière, lorsque, après vous avoir laissé entrevoir, pour un inslant, le vaste chaos qui vous environne, il vous abandonne de nouveau au milieu des ténèbres et du fracas de la cataracte. Nous sommes restés un jour franc à Niagara. Hier nous nous sommes embarqués sur le lac Ontario...

D'après cette description et l'admiration que nous avons ressentie à Niagara, vous croyez peut-être, ma chère maman , que nous nous trouvons dans un état d'esprit fort tranquille et fort heureux. Il n'en est rien.

51 CORRESrOîîDANCK.

je VOUS jure. Jamais, au contraire, je ne me suis senli en proie à une mélancolie plus profonde. J'ai trouvé à fiuffaloe beaucoup de journaux qui parlent de l'état de l'Europe et de la France. En rapprochant toutes les petites circonstances qu'ils relatent, je suis demeuré convaincu qu'une crise chez nous élait imminente et que la guerre civile était prochaine, traînant à sa suite lant de périls pour ceux même qui me sont les plus chers. . . Ces images viennent se placer entre moi et tous les objets, et je ne puis me voir, sans une profonde tristesse et une sorte de honte, occupé à admirer des cascades en Amérique, tandis que la destinée de tant de personnes que j'aime est peut-être, en cet instant même, compromise.

A M, L'ABBÉ LESUEUR

Albaiiy, 7 septembre 1851.

Jugez du plaisir que j'ai éprouve en arrivant ici, mon bon ami, lorsque j'ai trouvé un paquet de lettres contenant la correspondance du 20 et du 30 juin. J'étais extrêmement inquiet des affaires publiques et de vous. Les lettres m'ont appris, en effet, que vous aviez été trèssouffrant et que vous l'étiez encore un peu au départ du courrier. Je grille maintenant de lire les lettres du 10 et du 20 juillet. Je sais qu'elles sont en Amérique. Mais on me les a envoyées à Boston , où nous serons dans deux jours. Ce n'est qu'arrivé là que je pourrai avoir les bulletins ultérieurs de votre santé.

A M. L\4BB£ LKSL'EUR. 55

Il me tarde bien, je vous assure, de les conuailre. Je ne puis vous dire, mou bon ami, quel plaisir j*cprouve à me trouver enfin en communication réelle avec vous. Jusqu'à présent il n*y avait que Tuh de nous deux qui parlait. Nous causons maintenant. Tous les détails qu'on me donne sur la manière dont a été reçue ma dernière lettre me font un plaisir extrême. Donnez-moi toujours beaucoup de particularités ; ne craignez pas les petits riens. Ce sont de grandes choses à deux mille lieues. ..

Nous venons de faire une immense tournée dans l'ouest et le nord de rÀmérique. La dernière quinzaine a été consacrée à visiter le Canada. Lors de ma précédente lettre, je ne croyais pas faire ce voyage. Le manque de nouvelles politiques nous était devenu si insupportable, que nous comptions gagner Albany en droiture. Heureusement nous avons appris en route des nouvelles de France, et nous avons cru pouvoir disposer encore de huit jours pour descendre le Saint-Laurent. Nous nous féhî citons beaucoup maintenant d'avoir entrepris ce voyage. I/C pays que nous venons de parcourir est, par lui-même, très-pittoresque. I^ Saint-Laurent est le plus vaste fleuve qui existe au monde. A Québec il est déjà très-large : un peu plus bas, il a sept lieues d'un bord à l'autre, et il conserve la même largeur pendant cinquante lieues encore. Il prend alors quinze, vingt, trente lieues, et se perd enfin dans l'Océan. C'est comme qui dirait la Manche roulant dans l'intérieur des terres. Cet immense volume d'eau n'a rien du reste qui surprenne, lorsqu'on songe que le Saint-Liurent sert seul d'écoulement à tous

les grands lacs, depuis le Supérieur jusqu^au lac Ontario. Us se tiennent tous comme une grappe de raisin, et aboutissent enfm à la yalléedu Canada.

Mais ce qui nous a intéressés le plus vivement au Canada, ce sont ses habitants. Je m'étonne que ce pays soit si inconnu en France. Il n'y a pas six mois, je croyais, comme tout le monde, que le Canada était devenu complètement anglais. J'en étais toujours resté au relevé de 1765, qui n'en portait la population française qu'à 60,000 pei*sonnes. Mais depuis ce temps, le mouvement d'accroissement a été là aussi rapide qu'aux États-Unis, et aujourd'hui il y a dans la seule province du Bas-Canada 600,000 descendants de Français. Je vous réponds qu'on ne peut leur contester leur origine. Us sont aussi Français que vous et moi. Us nous ressemblent même bien plus queles Américains des États-Unis ne ressemblent aux Anglais. Je ne puis vous exprimer quel plaisir nous avons éprouvé à nous retrouver au milieu de cette population. Nous nous sentions comme chez nous, et partout on nous recevait comme des compatriotes, enfants de la vieille France, comme ils l'appellent. A mon avis, l'épithète est mal choisie. La vieille France est au Canada ; la nouvelle est chez nous. Nous avons retrouvé là, surtout dans les villages éloignés des villes, les anciennes habitudes, les anciennes mœurs françaises. Autour d'une église, surmontée du coq et de la croix fleurdelisée, se trouvent groupées les maisons du village : car le propriétaire canadien n'aime point à s'isoler sur sa terre comme l'Anglais ou rAméricain des États-Unis. Ces maisons sont

A 11. L âBBÉ LESUEUR. 57

bien bâties, solides au dehors, propres et soignées au dedans. Le paysan est riche et ne paye pas un denier d'impôt. Là se réunit quatre fois par jour, autour d'une table ronde, une famille composée de parents vigoureux et d'enfants gros et réjouis. On chante après souper quelque vieille chanson française, ou bien on raconte quelque vieille prouesse des premiers Français du Canada ; quelques grands coups d'épée donnés du temps de Montcalm et des guerres avec les Anglais. Le dimanche on joue, on danse après les offices. Le curé lui-même prend part à la joie commune tant qu'elle ne dégénère pas en licence. FI est l'oracle du lieu, l'ami, le conseil de la population. Loin d'être accusé ici d'être le partisan du pouvoir, les Anglais le traitent de démagogue. Le fait est qu'il est le premier à résister à l'oppression, et le peuple voit en lui son plus constant appui.Aussi les Canadiens sont-ils religieux par principe et par passion politique. Le clergé forme là la haute classe, non parce que les lois, mais parce que l'opinion et les mœurs le placent à la télé de la société. J'ai vu plusieurs de ces ecclésiastiques : et je suis resté convaincu que ce sont, en effet, les gens les plus distingués du pays. Ils ressemblent beaucoup à nos vieux curés français. Ce sont, en général, des hommes gais, aimables et bien élevés.

Ne serait-on pas vraiment tenté de croire que le caractère national d'un peuple dépend plus du sang dont il est sorti que des institutions politiques ou de la nature du pays? Voilà des Français mêlés depuis quatre-vingts ans à une population anglaise; soumis aux lois de l'Angle-

:,8 CORKESPONDANCE.

lerrc , plus séparés de la mère patrie que s'ils habitaient aux antipodes. Eh bien! Ce sont encore des Français Irait pour trait; non pas seulement les vieux, mais tous^ jusqu'au bambin qui fait tourner sa toupie. Gomme nous, ils sont vifs, alertes, intelligents, railleurs, emportés, grands parleurs et fort difficiles à conduire quand leurs passions sont allumées. Ils sont guerriers par excellence et aiment le bruit plus que l'argent. A côté, et nés comme eux dans le pays, se trouvent des Anglais flegmatiques et logiciens comme aux bords de la Tamise ; hommes à précédents, qui veulent qu'on établisse la majeure avant de songer à passer à la mineure ; gens sages qui pensent que la guerre est le plus grand fléau de la race humaine, mais qui la feraient cependant aussi bien que d'autres, parce qu'ils ont calculé qu'il y a. des choses plus difticiles i\ supporter que la morL

Adieu, mon bon ami, je vous aime et vous embrasse du fond de mon cœur-

Boston, 10 septembre 1831.

C'est hier au soir, mon cher Edouard, que j'ai trouvé le Hital paquet qui m*annonçait la mort de notre pauvre ami\ J'étais déjà inquiet; le dernier courrier ne m'avait pas apporté de lettre de lui. Connaissant son exactitude

i. L'abbé Lesueur, auquel est adressé la lettre précédente qu'il ne reçut jamais.

it sa tendresse, je me doutais que la maladie était plus grave que vous ne me le disiez; et bien des fois, dans la roule, j'ai répété à Beaumont que je tremblais d'apprendre un grand malheur en arrivant à Boston. Hier, bien qu'il fût tard, je me suis fait donner mes lettres à la poste. En ouvrant le paquet et en ne voyant pas son écriture, j'ai connu la cruelle vérité. J'ai éprouvé en ce moment, mon cher Edouard, la plus vive et la plus poi- ;^nante douleur que j'aie jamais ressentie dans ma vie. C'est un de ces chagrins que les mots ne peuvent rendre. J'aimais notre bon vieil ami comme notre père ; il en avait toujours partagé les soins, les inquiétudes, la tendresse, et cependant il ne tenait à nous que par le fait seul de sa volonté. II nous a quittés pour toujours, et je {l'ai pu recevoir sa dernière bénédiction ! On a beau dire, mon cher ami, qu'on doit s'accoutumer d'avance à l'idée de se séparer d'un vieillard de quatre-vingts ans; non, on ne s'habitue point h l'idée de voir disparaître tout à coup le soutien dé son enfance, l'^mi, et quel ami! de toute sa vie. J'espère parvenir à me roidir enfin contre ce malheur aflreux; mais il n'en restera pas moins au fond de mon âme Fidée poignante, parce qu'elle est vraie,,que nous avons perdu ce que ni le temps, ni l'amitié, ni l'avenir, quel qu'il soit, ne peut nous rendre, ce qui n'est donné qu'à peu de personnes de trouver dans ce moude : un être dont toutes les pensées^, toutes les affections se rapportaient à nous seuls ; qui ne semblait vivre que pour nous. Je n'ai jamais vu ni entendu parler d'un pareil dévouement. Oh! si ty savais, mon

pauvre Edouard, quelle fêle je me faisais de le revoir! avec quel bonheur je me représentais sa joie en me serrant de nouveau dans ses bras! Dans mon avant-dernière lettre je m'adressais à lui comme sll avait encore pu m'enlendre; je lui peignais ma joie au retour. Au lieu de cela, je verrai sa chambre déserte; je ne vous embrasserai tous qu'avec de l'amertume au fond du cœur! Non, je ne puis encore me Ggurer que je sois séparé de lui pour toujours. La nuit dernière, il me semblait encore le voir devant moi avec ce regard de bonté et de tendresse qu'il avait toujours en nous regardant. Mais je n'entendrai plus jamais sa voix; il ne me reste plus de lui que ses conseils et son exemple. Oh! mon pauvre ami, je voulais l'écrire tranquillement; mais ces cruelles idées sont plus fortes que ma volonté, et je vois à peine ce que j'écris. La pensée de celte séparation éternelle pèse comme un poids insupportable sur mon âme. Je la retrouve partout; elle semble s'attacher à tous les objets. Ne craignez pas cependant pour ma santé. Je vous le dis en vérité; elle est bonue, et la nécessité absolue où je suis de m'occuper m'aidera, j'espère, à supporter cette cruelle épreuve. Au milieu de ma douleur, il y a une idée qui mesoutient : il est peut-être heureux d'avoir cessé de^ vivre dans les circonstances où nous vivons. Il est parti pour un monde meilleur, nous laissant tous sinon heureux, du moins encore tranquilles. Qui sait le sort qui attend sa famille adoptive à l'entrée d'une époque de révolutions comme celle où nous sommes ? Peut-être eût-il été réservé à des épreuves qu'il lui eût été impossible de supporter?

A H. LE BAROiN E. DE TOGQUEVILLE. 61

Et puis, mon cher ami, jamais je n'ai été sûr du bonh^r éternel de personne comme du sien. J'ai lu beaucoup de choses dans ma vie sur l'immortalité de l'âme, et je n'en ai jamais été aussi complètement convaincu qu'aujourd'hui. Que celui qui, comme notre bon ami, n'a vécu que pour bien faire, subisse le même sort que les plus grands criminels, voilà contre quoi ma raison et mon cœur se soulèvent avec une violence que je n'avais jamais sentie. Hier au soir, je l'ai prié comme un saint; j'espère qu'il a entendu ma voix et qu'il a vu que ses bienfaits n'avaient point été tout à fait perdus. Ma plus grande consolation dans ce moment, mon cher Edouard, est de penser que nous ne lui avons jamais causé pour notre part un chagrin véritable. Il n'y a pas un moment (le sa vie où il n'ait pu voir à quel point nous lui étions attachés. Il me l'a dit cent fois. C'était là le seul charme de sa vieillesse, et c'était à nous qu''il le devait; et cependant que nous étions loin de nous être acquittés envers lui! Ce pauvre vieil ami ! avec quel désintéressement il samfiait toujours son bonheur au nôtre ! Je suis sûr qu'en me quittant il était poursuivi des plus tristes pressentiments. Eh bien! pour rendre la séparation moins pénible, il m'assurait presque avec gaieté qu'il avait la ferme espérance de me revoir. Il me l'écrivait encore dernièrement, pour diminuer l'amertume dei'absence . J'avais presque fini par me laisser aller à le croire moi-même; mais nous nous trompions l'un et l'autre : je ne le reverrai jamais. Remercie mon père et ma mère pour les tendres soins qu'ils lui ont donnés; ma mère surtout,

qui a si besoin elle-même de soutiens. Puisque le malheur a voulu qu^aucuh de nous ne fût là pour recevoir son dernier soupir, ce m'est du moins une consolation que ses derniers moments aient ét^ entourés d'attentions et de preuves d'amilié. Il les aura senties, j'en suis sûr; son cœur ne perdait rien.

12 septembre.

Voilà déjà deux jours que je suis arrivé ici. Je commence à reprendre le cours de mes occupations et à pouvoir, de temps en temps, me tirer de moi-même; mais il faut bien y rentrer quelquefois, et alors je ne puis te rendre quelle impression déchirante j'éprouve. Chacun a sa manière de sentir. Il y a des chagrins qui sont communicatifs. Moi, je voudrais pouvoir fuir le monde entier. . . et ceper.dant j'éprouve de la consolation à l'écrire. C'est un triste bonheur; mais c'est un bonheur cependant de décharger son cœur et d'exprimer une douleur qu'on 'sait partagée. Je sais que lu comprends tout ce que j'éprouve, parce que tu l'as éprouvé toi-même. Les liens qui nous attachaient à notre pauvre ami n'étaient-ils point les mômes? Comme moi, combien de preuves d'une amitié sans bornes n'as-tu pas reçues de lui? qui a jamais pris plus d'intérêt que lui à ce qui t'arrivait d'heureux ou de malheureux ! et quand tu étais malade, que de soins il avait de toi ? C'était la même chose pour chacun de nous. Je me souviens que quand j'étais malade, c'était sur son visage que je cherchais h lire ce qu'il fal-

lait espérer oa craindre. Sur ce point je le croyais plus que moi-même. Te rappelles-tu, mon cher Edouard, quand nous sommes revenus d'Italie, quel bonheur il a eu de notre retour? Je crois encore le voir ! Il avait les larmes aux yeux, et ne savait comment exprimer sa joie. Une des plus grandes satisfactions qui eût pu m'arriver dans ce monde eût été de lui redonner un pareil moment de plaisir ; mais Dieu ne l'a pas voulu .

Je commence, mon cher ami, à ne plus penser sans cesse à la perle que nous venons de faire; mais il me semble que chaque fois que ma pensée se porte sur cet objet, et elle le fait mille fois par jour, j'éprouve toujours la même angoisse que le premier moment. Je crois qu'il en sera toujours ainsi; ma raison est d'accord en cela avec mon cœur. J'ai perdu un des plus grands biens de ce monde. Dix ans n'empêcheront pas que cela ne soit aussi vrai qu'aujourd'hui. Plus je compare l'amitié qu'il avait pour nous à tout ce que je connais du même genre, plus je trouve qu'elle ne ressemblait à rien ; et cependant elle n'est plus maintenant [lour nous qu'un souvenir.

Je pense que ce doit être pour vous une cruelle chose de recevoir maintenant les lettres que je lui écrivais. Moi-même je sens que mon cœur se brise en pensant à tout ce que je lui mandais de gai ou de rassurant. Il y a quelque chose d'horrible pour moi dans la pensée qu'an moment même ou j'exprimais de pareilles idées, il n'existait déjà plus. Enfin, mon bon ami, que te dirai-je? Il y a au fond de mon cœur une amertume afTreuse, une dou^ leur profonde qui m^ôto le courage d'entreprendre qnor

que ce soit et fait que je me livre aux travaux qui m'in* téressent le plus, comme un condamné à sa tâche. Il me semble que je vois tous les objets sous une couleur sombre, et que tout ce qui m*enloure est changé comme moi-même.

Je ne veux point cependant terminer cette lettre sans te parler de toi et d'Alexandrine, Embrasse-la bien de ma part. Il me semble que ce malheur vous rend tous encore plus chers pour moi. Jamais je n'ai senti plus vivement qu*aujourd'hui que tiiut le bonheur de ce monde se trouve dans les affections de famille.

Boston, 27 septembre 1851.

J'ai reçu, à trois jours de distance, ma chère maman, les courriers du 50 juillet et du 10 août. Je vous remercie vivement du soin que vous avez de m'écrire; je n'aurais jamais osé compter sur le plaisir de voir si souvent de votre écriture ; et quand je pense à Teflort que vous coûte une lettre, les vôtreis deviennent bien précieuses pour moi, je vous assure. Je vous avoue cependant que le moment où j'ouvre le gros paquet qui m'arrive de France, sans voir l'écriture de notre bon ami, esl bien pénible. C'est une impression à laquelle je ne puis m'habituer. J'étais si certain, autrefois, de trouver dans chaque paquet un témoignage de sa tendresse, une de ces lettres qu'on aurait conservées avec soin, eût-

V MAh.UIK LA COMTKSSE DE TOCQlEVlLLt:. or. elle été adressée à un autre, lant il savait répandre de charmes sur les moindres choses ! l'absence de celte lellre ine gl.'ice le cœur, et y laisse pendant longtemps une amerlumc inconcevable. Je vous ai déjà fait remercier, ma chère maman, mais je veux vous remercier moi-même tic tons les soins que vous lui avez donnés dans sa dernière maladie, il me semble que j'en suis plus touché que si je les avais reçus moi-même. Noire vieil- ami aura vu combien il nous clait cher; et ses derniers moments en auront clé a3oucis. C'eût été pour moi la plus grande de toutes les consolations, de pouvoir me trouver alors près de lui et de recevoir sa dernière bénédiction. Ce bonheur m'a été refusé; et au lieu de cela, je suis ealraiué, chaque jour, dans des travaux qui éloignent mon esprit de la perle que nous avons faite et ni'empérhe de me livrer, comme je le voudrais, comme je le devrais peut-être, au souvenir de sa tendresse et de ses exemples. J'espère cependant que si, comme je n'en doale pas, il voit ce qui se passe dans nos cœurs, il aperçoit que je ne suis pas ingrat et qu'il occupe au fond de mon âme une place qui sera toujours la sienne, tant que je vivrai .

J'ai peur, ma chère maman, que vous et les autres membres de la famille, vous ne vous exagériez les avanlagcs que je dois retirer de ce voyage-ci. Le résultat le plus clair que je lui vois est de me donner d.î l'expériencc et de me fournir, sur la phipart des questions qui nous agitent en France, des idées qui pourront mètre un jour d'une ulih'té pratique. Mais écriiai-je ja-

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