A M. LE VICOMTK ERNEST DE BLOSSEVILLE
New- York, 10 oclobrc i851.
11 faut que je compte beaucoup sur votre bienveillance^., monsieur, pour vous demander un service dont l'exécution, bien que facile pour vous, ne peut manquer ce- [jcndant de vous déranger de vos nombreuses occupations.
i . Aujourd liuî le marquis de Blosscvillc, membre du Corps législatif. PciKÎnnt son srjour à Versailles avant 1850, Tocqucville Tavail connu conscill''r de prcrctliire de SiMno-el-Oise, et il aval, depuis celle époque, commencé avcr lui des relations dont le cai^clèrc intime et affectueux ne
A M. LE VICOMTE ERNEST DE BLOSSEVILLE. 67 Voici ce dont il s'agit : vous savez qu'indépendamment des prisons, lout ce qui tient aux institutions judiciaires excite ici, de notre part, une attention particulière. Après avoir examiné les tribunaux ordinaires, nous nous sommés occupés des tribunaux d'exception; nulle part, jusqu'à présent, nous n'avons trouvé la trace de juges administratifs qui ressemblassent, le moins du monde, à ce que sont, cbcz nous, les conseils de préfecture et le conseil d'Élat. Il y a cependant des matières administratives; mais par qui sont-elles jugées? Comment parvient-on à se passer de tribunaux administratifs proprement dits? Quelles ^ont les conséquences politiques de cet ordre de choses? Ce sont là des questions dont la solution n'est pas claire pour nous.
Ce qui m'empcche le plus, je vous J'avoue, de savoir ce qui se fait sur ces différents points en Amérique, c'est d'ignorer, à peu près complètement, ce qui existe en France. Vous savez que, chez nous, le droit administratif et le droit civil forment comme deux mondes séparés, qui ne vivent point toujours en paix, mais qui ne sont ni assez amis ni assez ennemis pour se bien connaître. J'ai toujours vécu dans l'un et suis fort ignorant de ce qui se passe dans l'autre. En même temps que j'ai senti le besoin d'acquérir les notions générales qui me
s'est jamais dcmenli. On sait que M. de Blossevillc, publicistc distingué, est Tauteur d un excellent ouvrage intitulé : Histoire des colonies pénales de VAusiralie. Il a fait parai: re aussi : Les Mémoires de John Tan» ncr, tableau peint d'après nature dos mœurs sauvages des Indiens de TAmérique du Nord, traduits de l'anglais sur le texte original écrit par Tanner lui-même, rapporté d'Amérique par Tocquevillc»
08 CORKKSP0M)ANCr.
manquent à cet égard, j'ai pensé que je ne poavais
mieux faire que de m'adrésser à vous.
N'est-ce point commellre une indiscréliou, que do vous demander de me tracer, en peu de mois, la constitution des tribunaux administratifs cliez nous et les principales règles de leur compélence? j'avoue que ce n'est point encore tout : ce à quoi je tiens particulièrement, c'est à obtenir vos idées sur Tulilité que peuvent avoir ces tribunaux, sur l'influence politique qu'ils peuvent exercer. En un mot, je vous demande quelques-uns de ces renseignements qui ne se trouvent point dans les livres, et dont le plus grand mérite consiste à être fournis par une personne, sur le jugement et l'étendue d'esprit de laqu'^lle on sait qu'on doit compter.
Je n'ai pas besoin d'ajouler que si vous sentiez la curiosité d'avoir quelques documents positifs sur l'Amérique, je serais heureux de mon côté de pouvoir vous les fournir; j'y travaillerai, du moins, de mon mieux. Quant à présent, permettez-moi de ne rien vous dire des États-Unis. Nous avons vu, depuis que nous sommes dans ce pays, tant d'hommes et tant de choses, que lorsque nous voulons pai 1er d'Amérique, il se présente sur-le-champ à noire esprit une masse confuse d'idées et de souvenirs parmi lesquels il nous est souvent diffîcilc de faire un choix.
Agréez, monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée. Beaumont m'a bien chargé de ne pas Toublicr auprès de vous.
A MVhAlMK L\ COMTKSSK HK CIIAXCEV. fiH
V MAOAMt: LA CONTKSSK DK GRANCKY'
New- York, 10 octobre 1831.
Je ne puis vous exiTimer, ma chère cousine, combien j'ai été louché en r<3ceyant voire leltre et celle de votre mèi*e. C*est surtout quand le cœur est en proie à un vif chagrin que des paroles d'amitié font du bien à entendre. En toute autre circx>ns!ance j'aurais été presque houleux de m'élre laissé préviînir par vous; mais j'avoue que ce bon sentiment s'est complètement perdu dans le plaisir de voir de votre écriture et dans la reconnaissance que j'ai ressentie en lisant tout ce que vous me dites d'aima* bie. Je vous remercie, ma chère cousine, de la part que vous avez prise au malheur qui nous a frappés; vous connaissez assez noire intérieur pour en apprécier toute l'étendue. Bien des gens croient que nous n'avons fait qu'une perte ordinaire; mais vous-savez que c'est presque un père que nous pleurons. II en partageait la tendresse comme les soins. C'est sur ses genoux que nous avons appris à discerner le bien du mal; c'est lui qui a commencé ]JOur nous celle première éducation de l'enfance dont on se ressenl toute sa vie, et qui a fiûl de nous, <^inon des hommes distingués, du moins d'honnêtes gens.
I. Eugénie de Conlouc, comtesse de Granccy. S:i mère, ia marquise de (Ior(!oiie, née Konllioissier, était petitc-fillc de M. deMaleslicrbes, et par là ( ousine-genoalne de inadeinoiseile de Rofanilio. comti'ssr de Tocquoville, livre dWlexi» de Torqiieyille.
Je VOUS avoue que ce malheur a singulièrenienl diminué pour moi l'intérêt journalier que je prenais dans ce voyage. Les objets qui m'entourent sont bien encore les mêmes, mais il me semble que je les vois sous un autre jour. Il y a bien des moments où je voudrais me retrouver en Europe; et cependant je vous avoue que l'idée du retour n'est pas sans amertume.
Vous savez déjà en gros sans doule, ma chère cousine, les détails de notre voyage. Nous avons été parfaitement reçus dans ce pays-ci, et si bien que nous nous trouvons quelquefois dans la même position que cette duchesse (de la fabrique de Napoléon) qui, s'entendant annoncer à la porte d'un salon, croyait qu'il s'agissait • d'une autre, et se retirait de côlé pour se laisser passer. Le fait est qu'il faut une loupe pour nous apercevoir en France i mais, en Amérique, on nous considère avec un télescope : l'illusion dure encore, bien que nous continuions à être polis comme de pauvres diables et que nous n'ayons pu encore nous habituer au sans-gêne et aux manières impertinentes des yens de conséquence. Je dois, au reste, vous dire, pour l'explication du fait, que nous profilons d'une erreur très-naturelle dans laquelle tombent tous les Américains. Aux Étals-Unis, on n'a ni guerre, ni pesle, ni liUcralure, ni éloquence, ni beauxaiis, peu de grands crimes, rien de ce qui réveille l'attention en Europe; on jouit ici du plus pâle bonheur qu'on puisse imaginer. La vie poliliqne s'y passe à discuter s'il faut raccommoder un chemin ou bàlir un pont. Aux Élats- Unis, donc, on regarde Texécution d'une belle prison
romme la pyramide de Chéops, ni plus ni moins; et par contre-coup, nous qui passons en quelque sorle pour le système pénitentiaire fait homme, quand on nous place à côté de la pyramide nous sommes des espèces de géants. Vous sentez bien que pour que le gouvernement français nous ait chargés de visiter les {irisons d'Amérique, il faut que nous soyons des hommes de la première volée ; car quoi de plus grand qu'une prison? Si nous disions aux Américains qu'il n'y a pas cent personnes en France qui sachent au juste ce que c'est que le système pénitentiaire, et que le gouvernement français est tellement innocent des grandes vues qu'on lui suppose, qu'à l'heure qu'il est il ignore probablement qu'il a des commissaires en Amérique, ils seraient bien étonnés sans doute. Mais vous savez que la véracité consiste à ne pas dire ce qui est faux, et non à dire ce qui est vrai. Je vous avouerai, du reste, que la gloire a son mauvais eôlé ; le système pénitentiaire étant notre industrie, il nous faut, bon gré, mal gré, l'exploiter tous les jours. En vain cherchonsnous à nous en défendre; chacun trouve moyen de nous glisser une petite phrase aimable sur les prisons. Dans toutes les sociétés où nous allons, la maîtresse de la maison ou sa ûlle, à côté de laquelle on a bien soin de placer l'un de nous, croirait manquer au savoir-vivre si elle ne commençait par nous parler de pendus et de verroux. Ce n'est qu'après avoir épuisé un sujet qu'on sait nous être agréable et sur lequel on présume que nous aurons quelque chose à dire, qu'on essaye de diriger la conversation verd des objets plus vulgaires.
Vous ne jiouvez vous figurer, ma chère cousine, dans quel tourbillon nous nous sommes Irouvés lancés dès le premier jour de notre arrivée; c'est à ne pas avoir le temps de se reconnaître. Les idées, les impressions, les visages se succèdent avec une inexprimable rapidité. Nous sommes entraînés par un courant au milieu duquel il est impossible de se fixer un seul inslanl. Pour un homme aussi distrait que je le suis, cette manière d'observer en courant ne vaut souvent rien. Le plus ordinairement il m'arrive de ne me souvenir de ce que j'avais a demander à une personne qu'à Tinslant où je viens de la quUter pour ne la revoir jamais; et cependant je vous confesserai que celte espèce d'état fébrile a ses charmes. ' La monotonie de Versailles me tuait ; d'ailleurs, le grand point dans cette vie n'est-il pas d'oublier le plus possible qu'on existe? Or, je défie d'imaginer une existence (celle de ministre exceptée) qui vous lire plus complètement que la nôtre un homme de lui-même. Â propos de ministres, j'imagine que souvent on le^ calomnie quand ou dit qu'ils meurent d'ambition après avoir quitté leur place; par exemple, M. *" qui, dil-Qn, est devenu tout vert après avoir perdu les sceaux. Je buis plus charitable, et je crois que ce qui les tue, c'est qu'après avoir été longtemps étrangers à eux-mêmes, ils ne peuvent plus ensuite s'habituer à vivre toujours dans leur compagnie.
Il me semble que me voilà bien loin de l'Amérique. J'en suis resté, je crois, à notre arrivée à New-Yoïk. Après six semaines de séjour dans cette ville, nous avons
A MADAMK L\ COMTESSE DE GUANOEY. 75
M-iili le besoin de parler d'autres choses que de prisons, ri nous nous sommes résolus à nous esquiver pour aller faire un tour dans TOue^st. Nous voulions voir dc% dé&erts vi des buliem; mais vous ne vous fij^'urez pas la |;eine qu*on a à trouver maintenant ces deux choses en Amérique. Nous avons marché pendant plus de cent lieues dans rÉiat de New-Yoïk, suivant toujours la piste des tribus sauvages et ne pouvant jamais les rencontrer. Les Indiens, nous disait-on, étaient là il y a dix ans, huit ans, sii ans, deux ans; mais la civilisation européenne marche comme un incendie et les chasse devant elle. Nous sommes enlin arrivés à BulTaloe, sur le bord des grands lacs, sans eu avoir vu un seul. Le moyen de revenir en France sans rapporter dans sa tête son sauvage et sa foret vierge! H ne fallait point y songer. Le bonheur a voulu que précisément à cette époque un vaisseau à vapeur partit de Buiïaloe pour aller explorer Tentrée du lac Supérieur et les bords du lac Michigan. Nous nous sommes déterminés à saisir l'occasion; et nous voila ajoutant un crochet de cinq cents lieues à notre voyage. Cette fois, du reste, nous avoris été complètement satisfaits; nous avons parcouru des coles immenses où les Blancs n'ont point encore abattu un seul arbre; et nous avons visité un grand nombre de nations indiennes. J'espère un jour [iouvoir vous raconter bien des épisodes de ce long voyage; mais aujourd'hui il faut me borner.
Ce sont de singuliers personnages que ces Indiens ! Ils s'imaginent que quand un homme a une couverture pour se couvrir, des armes pour tuer du gibier et un beau
ciel sur la têle, il n*a rien à demander de plus à la fortune. Tout ce qui tient aux recherches de notre civilisation, ils le méprisent profondément. Il est absolument impossible de les plier aux moindres de nos usages. Ce sont les êtres les plus orgueilleux de la création : ils sourient de pitié en voyant le soin que nous prenons de nous garantir de la fatigue el du mauvais temps; et il n'y en a pas un seul d'entre eux qui, roulé dans sa couverture au pied d'un arbre, ne se croie supérieur au président des États-Unis et au gouverneur du Canada. De tout mon attirail européen ils n'enviaient que mon fusil à deux coups; mais cette arme faisait sur leur esprit le même effet que le système pénitentiaire sur celui des Américains. Je me rappelle entre autres un vieux chef que nous rencontrâmes sur les bords du lac Supérieur, assis près de son feu dans l'immobilité qui convient à un homme de son rang. Jem'élablis à côté de lui, et nous causâmes amicalement à Taide d'un Canadien français qui nous servait d'interprète. Il examina mon fusil, et remarqua qu'il n'était j as fait comme le sion. Je lui dis alors que mon fusil ne craignait pas la pluie et pouvait partir dans l'eau; il refusa de me croire; mais je le tirai devant lui après Tavoir trempé dans un ruisseau qui était près de là. À cette vue, l'indien témoigna l'admiration la plus profonde; il examina de nouveau l'arme, et me la rendit en disant avec emphase : « Les pères des Canadiens sont de grands guerriers! » Comme nous nous séparions, j'observai qu'il portait sur sa tête deux longues plumes d'épervier. Je lui demandai ce que
signifiait cet ornement. A celle question il se mil à sourire Irès-agréableraent, montrant en même temps deux rangées de dents qui auraient fait honneur à un loup, et me répondit qu'il avait tué deux Sioux (c'est le nom d'une tribu ennemie de la sienne), et qu'il portait ces plumes en signe de sa double vicloire. « Gonsentiriez-vous à m'en céder une, lui dis-je ; je la porterais dans mon pays, et je dirais que je la tiens d'un grand chef. » Il parait que j'avais touché la corde sensible; car mon homme se leva alors, et détachant une des plumes avec une m'ajesté qui avait son côlé comique, il me la remit; puis il sortit de dessous sa couverture son bras nu, et me tendit une grande main osseuse d'où j'eus bien de la peine ensuite à retirer la mienne après qu'il l'eut serrée.
Quant aux Indiennes, je ne vous en dirai autre chose, sinon qu'il faut lire Atala avant de venir en Amérique. Pour qu'une femme indienne soit réputée parfaite, il faut qu'elle soit couleur chocolat; qu'elle ait de petils yeux qui ressemblent à ceux d'un chat sauvage, et une bouche raisonnablement fendue d'une oreille à l'autre. Voilà pour la nature : mais l'art vient encore à son aide. Une Indienne, [our peu qu'elle ail de coquetterie, et je vous assure qu'elles n'en manquent point, a soin non de se metlre du rouge, comme en Euiope, mais de se dessiner sur chaque joue des lignes bleues, noires et blanches, ce qui est bien plus compliqué. Au reste, ce sont ià les sentiers battus de la mode. J'ai vu de plus ici, comme en France, de grands génies qui innovent ; ainsi
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je me lappelle avoir renconlré iiao. jeune Indieuiie doiil le visage était peint en noir jusqu'à la ligne des yeux, et peint en rouge sur Tautre moitié; mais je pense que c'était là un essai qui peut-êtic n'aura pas été heureux. Vous savez que, quelle que soit Tinfluc née que certaines personnes exercent sur la mode, elles ne réussissent pas toujours à faire adopter les singi;larilés qu'elles inventant. Ce qui est plus général, on pourrait dire plus classique, dans la loilelte des Indiennes, c'est de se passer un grand anneau dans la cloison du nez. Je trouve cela abominable; et cependant je vous demande (rès-humUement d(* m'expliquer en quoi il est plus naturel de se. percer les oreilles que le nez. Il y a enfin un dernier poini sur lequel les belles du lac Supérieur diffèrent des nôtres. Vous savez que chez nous on se met les pieds à la torture pour les forcer d'aller en dehors; croiriez-vous que les Indiennes ont le mauvais goût de se donner exactement la même peine pour les forcer d'aller en dedans? Décidément ce sont de misérables sauvages.
Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé l'occasion d'acheter d'elles ur.c espèce de soulier qu'elles portent dans les grandes occasions et nomment des mocassins. Si ces objets excitent le moins du monde votre curiosité, ce sera un véritable bonheur pour moi de vous les offrir. Il entrerait dans chacun de ces mocassins, si j'ai bonne mémoire, deux pieds comme les vôtres. Aussi ma prétention n'ist-elle pas que vous les consacriez à votre usage. C'est à moi de vous demander pardon, ma chère cousine, de l'énorniité de ma lettre. Vous voyez que je ne
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sais jamais faire les choses à point; j'ai le premier Uni de ne pas écrire, et ensuite celui d'écrire trop. J'espère cependant que vous me pardonnerez le premier en faveur du système pénilentiaire; et le second en considération du plaisir que j'ai eu à ni'cnt retenir avec vous après uji si long silence. C'est vous prendre, j'espère, par les sentiments généreux... Permettez-moi de vous réitérer Tnssarance de ma bien vive et bien sincère amitié.
A II. BOUCUITTE i
Ntw-York, Il octobre 18ôl.
Vous m'avez, mon cher ami, dans la dernière lettre que j'ai reçue de vous, demandé des renseignements sur l'instruction publique aux. Étals-Unis. Avant de vous répondre, je vous rappellerai encore que quand je parle (le TÂménque il ne faut jamais me croire qu'à moitié. II y a dans l'Union vingt-quatre étals, que leurs différentes posilions et surlout leur vanilé portent à différencier singulièrement leur législation. Je ne vous parle donc jamais que de ceux que j'ai vus. Mais ce sont les plus puissants et les plus éclairés.
Le principe général, en matière d'instruction pubii-
I . Ancien professeur d Ifisloire au collège de Versailles, inspecteur do rAcadémic de Paris el rccicur des Académies d'Eure-et-Loir et de Seinr- «t-Oise, aiileur de plusieurs écr ts remarquables sur la philosopliie et sur los beaux-arts dans leurs rapports avec la morale el la relig'on. S.i liaison avec Alexis de Tocqueviîlc commença Si Versniîles en 1^24 ou 18*25, ci h- • nntinn:) jusqu'à sa morJ, arrivée eu 1S57»
que, c'est que chacun est libre d'instituer une école et de la diriger sous son bon plaisir. G^cst une industrie comme une aulre, dont les consommatet(r$ sont les juges, et dont rÉtat ne se môle en aucune façon. Vous me demandez si cette liberté illimitée produit de mauvais effets. Je crois qu'elle n'en produit que de bons. Mais remarquez qu'il ne règne ici aucune des passions antireligieuses qui nous tourmentent. Le plus grand danger* que nous pouvons trouver en France, à la liberté de renseignement, n'existe donc point ici. Livrés à enxmômes et à leur pente naturelle, les hommes préfèrent toujours les écoles morales et religieuses à loules les autres. Un fait singulier, c'est que dans celte Amérique, où ne règne point de religion d'État, l'éducation est presque exclusivement dans les mains du^clergé, ou plutôt des clergés : ils dominent absoUiment et dirigent l'instruction de la jeunesse.
Je vous ai dit que le principe général était la liberté complète de l'enseignement; mais on fait au principe une exception, quand il s'agit d'écoles fondées par TÉtat lui-même; ou plutôt, dans ce cas, TÉtat rentre dans le droit commun des particuliers, celui de diriger et de mener à sa guise les écoles qu'il fonde. Ceci a une trèsgrande portée, comme vous allez en juger : dans toute la Nouvelle-Angleterre et dans l'État de New-York, par exemple^ la loi oblige chaque commune (leur commune, townshipj forme une agrégation de trois à quatre mille âmes), à entretenir une école gratuite ou presque gratuite; de plus, rÉtat a un fonds {a school fund) des-
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liné à cncoui-ager et à nider les communes à remplir leur obligalion. Si elles se refusent à créer l'école, on les condamne à Tamende. 11 y aurait bien des observations à faire sur ce système; ce que je veux remarquer seulement, c'est que TÉlal exerce, soit directement, soit indirectement, un droit de surveillance et de direction sur ces écoles. Dans TÉlal de New-York, il existe un officier central, chargé, chaque année, d'inspecter toutes Jes écoles, d'examiner les maîtres, les écoliers et les livres de chacun, et de faire son rapport à la législature. Cela a paru trop gouvernemental aux États de la Nouvelle- Angleterre; ils ont remis ces pouvoirs à des comités locaux, élus chaque année. Leurs rapports sont publiés; mais il n'y a point d'unité dans la direction imprimée à Finstruclion publique. Voilà le système américain tout entier, tel que j'ai eu occasion de l'examiner. Par le fait, rËlat a la plus grande part dans la direction de l'instruction publique. Mais ce sont ses propres établissements qu'il surveille; il n'a pas de droit général .
L'effort qu'on fait dans ce pays pour répandre Tinstruclîon est vraiment prodigieux. La foi universelle et sincère qu'on professe ici dans refficacité des lumières, me paraît un des points les plus remarquables de l'Amérique; d'autant plus que j'avoue, que, pour moi, la question ne me parait pas encore entièrement tranchée. Mais elle Test absolument dans Tesprit des Américains, quellesqiic soient leurs opinions politiques ou religieuses. Le catholi^ que, lui-même^sur ce point donne la ipain à l'unitaire et nu doisle. II en résulte un de ces puissants elforis, Iran-
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quilles, mais irrésistibles, que font quelquefois les ualions quand elles marchent vers un but par une impulsion commune el universelle; il n'y a jamais eu sous le soleil un peuple aussi éclairé que celui du nord des Etats-Unis. Il en est plus fort, plus habile, plus capable de se conduire et de supporter la liberté ; cela est incontestable. Mais sa mor.ilité y a-t-elle gagné? je n'en suis pas encore bien sûr. Mais entamer cette question, serait n'en pas finir, et le temps me presse, adieu.
Philadclphio, 2:2 octobre 1851 .
Voilà bien longtemps, mon cher Charles, que je désire vous écrire; mais je suis entraîné dans un courant d'affaires qui, sans m'empêcher de penser h de bons amis comme vous, m'ôte le loisir de le leur dire. Je voudrais bien, pourtant, que ma négligence à répondre ne vous fît pas interrompre la correspondance; vos lettres me font toujours un grand plaisir; et, en vérité, vous n'avez pas la même excuse que moi pour ne pas écrire.
Je vois par la teneur de votre dernière lettre que votre esprit était triste, abattu, en proie à mille doutes. Cette disposition mélancolique est sans doute di'^parue au moment où j'éciis celte lettre. Cej)endant, je veux vous en parler, parce que je sais que la tournure de vo^^ idées vous porte très-souvent vers cet élîtl pénible de
l'âme, dont je puis parler d'autant mieux que je l'ai éprouvé bien des fois.
Vous vivez, mon cher ami, si je ne me trompe, dans un monde de chimères : je ne vous en fais pas un crime; j'y ai vécu longtemps moi-même; et en dépit de lous mes efforts je m'y trouve encore ramené bien des fois. Lorsqu'on entre dans la première période de la jeunesse, on aperçoit devant soi la vie entière, comme un ensemble complet de malheurs ou d'infortunes, qui peut devenir votre partage. Je crois qu'il n'en est point ainsi ; on espère ou on craint trop. II n'y a presque pas d'hommes qui aient été continuellement malheureux; il n'y en a pas qui soient continuellement heureux. La vie n'est donc ni une excellente ni une très-mauvaise chose, mais, passez-moi l'expression, une chose médiocre participant des deux. Il ne faut ni trop en attendre, ni trop en craindre, mais tâcher de la voir telle qu'elle est sans dégoût ni enthousiasme, comme un fait inévitable, qu'on n'a pas produit, qu'on ne fera pas cesser, et qu'il s'agit surtout de rendre supportable. Ne croyez pas que je sois arrivé sans de grands combats intérieurs à considérer l'existence sous ce point de vue, ni que je m'y tienne toujours. Comme vous, comme tous les hommes, je sens en dedans de moi une passion ardente qui m'entraine vers Un bonheur sans limite, et me fait considérer l'absence de ce bonheur comme la plus grande infortune... Mais c'est là, soyez-en sûr, une passion folle qu'il faut combattre. Ce sentiment-là n'est point Tiril et ne saurait rien produire qui le soit. La vie n'eibt
ni un plaisir ni une douleur, c'est une affaire grave dont nous sommes chargés, et dont notre devoir est de nous acquitter le mieux possible. Je vous assure, mon <îher ami, que toutes les fois que je suis parvenu à l'envisager de cette manière, j'ai puisé une grande force intérieure dans cette pensée. Je me suis trouvé plus de tranquillité pour l'avenir, plus de courage pour supporter les peines, les ennuis, la monotonie, la vulgarité du présent, moins de désirs immodérés pour quoi que ce soit. J'ai senti que j'étais moins porté à me décourager ot que n'attendant pas trop, j'étais bien plus facilement satisfait de la réalité.
11 y a cncoiHî une des chimères de la première jeunesse contre laquelle il est bien important de se prémunir. Quand j'ai commencé à réfléchir, j'ai cru que le monde était plein de vérités démontrées; qu'il ne s'agissait que de bien regarder pour les voir. Mais lorsque j'ai voulu m'appliquer à cx)nsidérer les objets, je n'ai plus aperçu qu(^ doutes inextricables. Je ne puis vous exprimer, mon cher Charles, dans quelle horrible situation cette découverte m'a mis. C'est le temps le plus malheureux de ma vie ; je ne puis me comparer qu'à un homme qui, saisi d un vertige, croit sentir le plancher trembler sous ses j!as et voir remuer les murs qui l'entourent; même aujourd'hui, c'est avec un sentiment d'horreur que je me rappelle cette époque. Je puis dire qu'alors j'ai combattu avec le doute corps à corps, et qu'il est rare de le faire avec plus de désespoir. Eh bien! j'ai fini par me convaincre que la recherche de la vérité absolue, démon*
irahlCj comme la recherche du bonheur parfait, était un effort vers l'impossible. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelques yérités qui méritent la conviclion entière de riiomme; mais^soyez assw*é qu'elles sont en très-petit nombre. Pour l'immense majorité des points qu'il nous importe de connaître, nous n'avons que des vraisemblances, des à peu près. Se désespérer qu'il en soit ainsi, c'est se désespérer d'être homme; car c'est là une des plus inflexibles lois de notre nature. S'ensuit-il que l'homme ne doit jamais agir parce qu'il n'est jamais sûr de rien? Certes ce n'est pas là ma doctrine. Lorsque j'ai une détermination à prendre, je pèse avec grand soin le pour et le contre, et au lieu de me désespérer de ne pas pouvoir arriver à une conviction complète, je marche vers le but qui me parait le plus probable, et j'y marche comme si je ne doutais point. J'agis ainsi, parce que l'expérience m'a appris qu'à tout prendre il vaut mieux risquer d'entrer vite et avec vigueur dans une mauvaise voie, que de demeurer dans l'incertitude ou d'agir faiblement.
11 faut donc prendre son parti, de n'arriver que trèsrarement à la vérité démontrée. Mais; quoi qu'on fasse, me direz-vous, le doute sur lequel on se risque est toujours un état pénible. Sans doute : je considère ce doute comme une des plus grandes misères de notre nature; je le place immédiatement après les maladies et la mort. mais c'est parce que j'ai cette opinion-là de lui, que je ne conçois pas que tant d'hommes se l'imposent gratuitement et sans utilité. C'est pour cela que j'ai toujoui^s
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considéré la mélaphysique et toutes les sciences purement théoriques, qui ne servent de rien dans la réalité de la vie, comme un tourment volontaire que Thomme consentait à s'infliger... Je suis au bout de mon papier^ il faut finir. J'espère que vous ne m'en vondrez pas de vous envoyer une homélie, au lieu d'une description d'Amérique. Adieu.
Philadelphie, 24 octobre 1831.
Je n'ai rien de nouveau à vous mander sur moi, ma chère maman. Alexandrine vous aura, sans doute, lu ma dernière lettre. Il n'y a rien eu de changé depuis dans ma position. Des prisons, des sociétés savantes et des réunions de salon pour le soir, voilà notre vie. Je continue à me porter très-bien : c'est là un point que vous aimerez à trouver fixé. L'automne, ici, est admirable : le ciel pur et étincelant comme dans les beaux jours de Tété. Les bois ont un feuillage beaucoup plus varié qu'en Europe, à la même époque de l'année. Toutes les nuances du rouge et du vert s'y mêlent : c'est vraiment le moment où l'Amérique parait dans toute sa gloire.
De grâce, ne croyez pas la moitié de ce que S... vous a dit de défavorable sur ce pays-ci. Il ne le connaît pas par lui-même, et ce qu'il en sait, il le tient d'une certaine classe de Français qu'il a vus ici exclusivement, et qui, en Amérique comme ailleurs, semblent les représentants
A HADAMË LA COMTESSE DE TOGQUEYILLE. 85
de tous les défauts propres à l'esprit de nos compatriotes. Avec TAngleterre, ce pays-ci est le plus curieux et le plus instructif qu'on puisse visiter; et de plus que l'Anglcterre, il a le privilège unique d'être en même temps dans la virilité et dans l'enfance : ce qui lui donne l'aspect le plus extraordinaire du monde.
Mon ])èrc me dit, dans sa dernière lettre, que vous vous ferez tous un plaisir d'entendre ce que j'ai écrit sur ce pays. Tout ce que j'ai écrit ou plutôt griffonné, vous passera certainement sous les yeux. Mais vous verrez que cela se réduit à fort -peu de chose.' Si je fais jamais quelque chose sur l'Amérique, ce sera en France, et avec les documents que je rapporte, que je chercherai à l'entreprendre.
Je partirai de l'Amérique en élat de comprendre les documents que je n'ai pas pu encore étudier : voilà le résultat le plus clair du voyage. Du reste, je n'ai sur ce pays-ci que des notes sans ordre ni suite : des idées détachées dont moi seul ai la clef, des faits isolés qui m'en rappellent une foule d'autres. Ce que je rapporte de plus curieux, ce sont deux petits cahiers où j'ai écrit mot pour mot les conversations que j'ai eues avec les hommes les plus remarquables de ce pays-ci. Ce chiffon de papier a pour moi un prix inestimable, mais pour moi seul, qui ai pu sentir la valeur des demandes et des réponses. Les seules idées un peu >générales que j'aie, jusqu*à présent, exprimées sur TAmérique, se trouvent dans quelques lettres adressées à ma famille et à quelques autres personnes en France. Encore est-ce écrit en courant, sur
les bateaux à vapeur ou dans quelque trou où il rallait me servir de mes genoux pour table. Pulierai-je jamais rien sur ce pays? en vérité, je l'ignore; il me semble que j'ai quelques bonnes idées; mais je ne sais encore dans quel cadre les placer, et la publicité m'effraye.
Adieu, ma chère maman, le vent souffle de l'est, et j'espère d'ici à deux jours recevoir de vos nouvelles. Je n'aurais jamais cru que je pusse en venir à aimer la pluie. C'est cependant ce qui arrive depuis que je suis dans ce pays. La. pluie ici c'est Ip veht d'est, et le vent d'est c'est le paquebot de France.
A bord du FourUi ofJuly, 26 novembre 1851.
Je commence celte lettre, mon bon ami, dans le bateau à vapeur qui nous conduit de Pittsburg à Cincinnati. Je ne la finirai et ne la daterai que dans quelques jours, quand je serai arrivé dans cette dernière ville. Nous naviguons en ce moment sur l'Ohio, qui, en cet endroit, est déjà large comme la Seine à Paris, et qui cependant, comme tu pourras le voir sur la carte, est encore bien loin de sa jonction avec le Mississipi.
Il roule en ce moment à travers les plus belles montagnes du monde. Le mal est qu'elles sont couvertes de neige. L'hiver nous a enfin atteints. Nous l'avons trouvé au milieu des Âlléghanys, et il ne nous quitte plus. Mais nous le fuyons, et dans huit jours nous n'aurons plus
rien à en craindre. Pillsburg est l'ancien forl Duquesne des Français, l'une des causes de la guerre de 1745. Les Français ont donne, en Amérique, la preuve d'un génie extraordîn$iire dans la manière dont ils avaient disposé leurs postes militaires. Alors que l'intérieur du confinent de l'Amérique septentrionale était encore entièrement inconnu aux Européens, les Français ont établi, au milieu des déserts, depuis le Canada jusqu'à la Louisiane, une suite de petits forts qui, depuis que le pays est parfaitement exploré, ont été reconnus pour les meilleurs emplacements qu'on pût destiner à la fondation des villes les plus florissante^ et les situations les plus heureuses pour attirer le commerce et commander la navigation des fleuves. Ici, comme en bien d'autres circonstances, nous avons travaillé pour les Anglais, et ceux-ci ont proiité d'un vaste plan qu'ils n'avaient pas conçu. Si nous avions réussi, les colonies anglaises étaient enveloppées par un arc immense, dont Québec et la Nouvelle-Orléans formaient les deux extrémités. Pressés sur leurs derrières par les Français et leurs alliés les Indiens, les Américains des États-Unis ne se seraient pas révoltés contre la mère-patrie. Ils le reconnaissent tous. Il n'y aurait pas eu de révolution d'Amérique, peutêtre i)as de révolution française, du moins dans les conditions oîi elle s'est accomplie.
Les Français d'Amérique avaient en eux tout ce qu*il fallait pour faire un grand peuple. Ils forment encore le plus beau rejeton de la famille européenne dans le nouveau monde. Mais, accablés par le nombre, ils de-
vaient finir par succomber. Leur abandon est une des plus grandes ignominies de l'ignominieux règne de Louis XV.
Je viejis de voir dans le Canada un million de Français braves, intelligents, faits pour former un jour une grande nation française en Amérique, qui vivent en quelque sorte en étrangers dans leur pays. Le peuple conquérant tient le commerce, les emplois, la richesse, le pouvoir. Il forme les hautes classes et domine la socictc entière. Le peuple conquis, partout où il n'a pas l'immense supériorité numérique, perd peu à peu ses mœurs, sa langue, son caractère national.
Aujourd'hui le sort en est jeté, toute l'Amérique du Nord parlera anglais. Mais n'es-tu pas frappé de l'impossibilité où sont les hommes de sentir la portée qu'aura un événement présent dans l'avenir, et le danger dans lequel ils sont toujours de s'affliger ou de se réjouir sans discernement? Lorsque la bataille des plaines d'Abraham, la mort de Montcalm et le honteux traite de 1763, mirent l'Angleterre en possession du Canada et d'un pays plus gi*and que l'Europe entière, et qui auparavant appartenait à la France, les Anglais se livrèrent à une joie presque extravagante. La nation, ni ses plus grands hommes, ne se doutaient guère alors que, par Teffet de cette conquête, les colonies n'ayant plus besoin de l'appui de la mère patrie, commenceraient à aspirer à l'indépendance : que, vingt ans après, celle indépendance serait signée, l'Angleterre entraînée dans une guerre désastreuse qui donnerait un énorme accroisse-
ment à sa dette; et que de cette manière se créerait sur ie continent de rÂmériqiie une immense nation, son ennemie naturelle tout en parlant sa langue, et qui est certainement appelée à lui enlever l'empire de la mer.
30 novembre.
Nous arrivons à Cincinnati après un voyage que la neige et le froid ont rendu assez pénible.
Louisville, 6 décembre i83i.
Nous sommes arrivés ici ce matin, ma chère maman, et nous tâcherons d'en répartir aujourd'hui même pour la Nouvelle-Orléans; il nous tarde de gagner les latitudes tempérées. C'est une chose incroyable que la diflerence qui existe', sous le rapport du froid, entre ce continent-ci et celui de l'Euroiie. Nous sommes ici, je pense, sous la latitude de la Sicile, et cependant il y gèle à plusieurs degrés; la terre est couverte de neige, les rivières de glaçons; on y a l'hiver du nord de la France. Le voyage devient pénible et triste par un pareil temps ; heureusement, dans huit jours, nous aurons gagné le climat des tropiques. Je ne sais si, lorsque j'ai écrit ma dernière lettre, nous avions déjà pris la résolution de passer par la Louisiane. Ce qui nous a déterminés, c'est ce que nous avons appris à Cincinnati : le passage à travers le Kentucky, dans cette saison, a été reconnu impraticable; de telle
90 gorhespondânce.
sorte qu'il se trouve plus court de diescendre le Mississipi et tous ses détours, que de couper tout droit à travers les terres. Nous ne ferons que toucher la Nouvelle-Orléans, afin de réserver tout notre temps pour Cbarleston et Washington.
Nous sommes fort contents du séjour que nous venons de faire à Cincinnati; il a été plein d'intérêt pour nous. Nous ne nous faisions pas une idée des États de TOuest. On peut les juger rapidement quand on a vu les autres ; mais on ne pourrait se les figurer sans les avoir vus. Tout ce qu'il y a de bien et de mal dans la société américaine s'y trouve tellement en relief, qu'on dirait un de ces livres imprimés en gros caractères pour apprendre à "lire aux enfants; tout y est heurté, outré; rien n'y a encore pris sa place définitive : la société y croît plus vile que l'homme. Le lieu où est situé Cincinnati était encore couvert de forêts il y a trente ans. Le spectacle que présente aujourd'hui cette ville ne ressemble à rien que je connaisse; tout y ressent la précipitation de l'accroissement : de belles maisons et des chaumières, des rues à peine pavées, imparfaitement alignées, encombrées de matériaux en construction; des places sans nom, des maisons sans numéros, en un mot une ébauche de ville plutôt qu'une ville. Mais au milieu de ces édifices imparfaits, un bruit de vie, une population dont l'activité a quelque chose de fébrile : voilà Cincinnati aujourd'hui. Peut-être ne sera-t-il plus ainsi demain; car chaque jour le rend méconnaissable à ses propres habitants. Les Européens, en venant en Amérique, ont laissé derrière eux, en grande partie,
A MADAME LA COMTESSE DE TOGQUEVILLE. 91 les traditions du passé, les institutions et les mœurs de leur patrie. Ils ont bâti une société qui a de Tanalogie avec celle d'Europe, mais qui au fond est radicalement différente. Depuis quarante ans, du sein de cette société nouvelle est sorti un autre essaim d'cmigrants qui marchent vers rOuesl, comme leurs pères vers les côtes de la Nouvelle-Angleterre et du Maryland. Abandonnant comme eux les idées de leur patrie avec le sol qui les a vus naître, ils fondent dans les vallées du Mississipi une société nouvelle qui n'a plus aucune analogie avec le passé et ne tient plus à l'Europe que par la langue. C'est vraiment ici qu'il faut venir pour juger le plus singulier élat de choses qui ait sans doute existé sous le soleil. Un |)euple absolument sans précédents, sans traditions, sans habitudes, sans même d'idées dominantes, s'ouvrantsans hésitation une voie nouvelle dans sa législation civile, politique, criminelle; ne jetant jamais les yeux autour de soi pour interroger la sagesse des autres peuples et la mémoire du passé; mais taillant ses institutions, comme ses routes, au milieu des forêts qu'il vient habiter et où il est sûr de ne rencontrer ni bornes ni obstacles; une société qui n'a encore ni lien politique, ni lien hiérarchique, social ou religieux; où chaque individu est soi, parce qu'il lui plait d'être tel sans s'occuper de son voisin ; une démocratie sans limites ni mesure. Dans les autres États de l'Union il n'y a presque point de patronage de fortune ni de naissance ; mais il y a des influences personnelles. Dans l'Ouest, nul n'a pu se faire connaître, ni eu le temps d'asseoir son crédit. Aussi, privée
92 CORRESPOiNDANCE.
de cette dernière barrière, la démocratie s'y monlre-t-elle avec tous ses attributs distinctifs, sa légèreté, ses passions violentes, son instabilité et son caractère inquiet. Ces gens*ci habitent le pays le plus fertile du monde; ils ne sont qu'un million dans un État qui en renfermerait dix : vous les croyez fixés? — Point : ils sont de nouveau en marche; ils passent par milliers chaque année sur la rive droite du Mississipi et vont s'emparer de nouveaux dé* serts. 11 y a surtout en Amérique une race d'hommes connus sous le nom de Pionniers^ et qui pousse le goût de celte vie aventureuse jusqu'à la passion. Les pionniers marchent en avant de la race blanche dans les déserts de l'Amérique, comme une sorte d'avant-garde chargée d.e pousser devant elle les Indiens en détruisant le gibier, de sonder les forêts, d'ouvrir enfin la route à la civilisation qui la suit.
Les familles nomades des pionniers vont s'établir au milieu des plus profondes solitudes. Us y vivent quelques années dans une liberté presque sauvage. Quand la population sédentaire commence à les gagner, ils se remettent en mouvement et s'enfoncent plus loin dans rOuest avec leurs femmes et leurs enfants. On dirait que les périls et les misères de l'existence ont pris pour eux un charme inexprimable. La solitude leur est devenue nécessaire comme la société aux autres hommes. II leur faut travailler un sol neuf, arracher des racines, couper des arbres, lutter contre les bêtes sauvages et les Indiens ; ils trouvent à cela leur plaisir comme d'autres à toucher de gros revenus et à vivre entre quatre murailles.
Je me suis laissé tellement entraîner par ma description qu'il ne me reste plus maintenant qu'à vous embrasser; non cependant sans vous remercier de nouveau du soin que vous avez de m'écrire. Je voudrais que vous pussiez voir le plaisir que me font vos lettres ; j'espère que vous ne regretteriez pas la fatigue qu'elles vous coûtent.
Memphis, 20 décembre 1831.
Le lieu d'où je vous écris, mon cher père, ne se trouve peut-être pas sur la carte. Memphis est une très-petite ville située sur les bords du Mississipi, à l'extrême fron.tière sud-ouest de l'État de Tennessee. Par quel hasard sommes-nous à Memphis, au lieu de nous trouver à la Nouvelle-Orléans depuis plusieurs jours? C'est là une longue et pitoyable histoire que je vais tâcher de vous raconter le plus brièvement que je pourrai. Lors de ma d^nière lettre, je descendais l'Ohio et j'allais arriver à Louisville ; je comptais trouver là un bateau à vapeur prêt à partir pour la Nouvelle-Orléans, dont le voyage se fait en six ou sept jours, lorsque, dans la nuit du 4 au 5 décembre, le temps, qui était déjà froid, tourna tout à coup à la gelée avec une telle furie que l'Ohio, malgré son courant et sa largeur, prit subitement, et nous nous trouvâmes enfermés dans la glace. Il faut vous dire que Louisville est sur la latitude de la Sicile. Il n'y gèle souvent point du tout; et de mémoire d'homme on n'y a vu
94 CORRËSPONDÂiNGE.
le froid commencer avant la fin de janvier. C'est ce que J'appelle jouer de bonheuri Quoi qu'il en soit, nous parvînmes à gagner le rivage ; et là nous apprîmes que nous étionsà neuf lieuesde Louisville. Un grand gaillard de pionnier des environs offrit de conduire nos malles à Louisville dans sa charrette. Nos compagncms de voyage, au nombre de dix, prirent le même parti ; et nous voilà tous en marche, à pied, au milieu des bois et des montagnes du Kentucky, lieux où «jamais chariot chargé n'était passé depuis le commencement du monde. Il y passa cependant, grâce à de bons coups d'épaules et à l'humeur audacieuse de notre conducteur ; mais nous marchions dans la neige, dont nous avions jusqu^aux genoux. Celte manière de voyager finit par devenir si fatigante, que nos compagnons commencèrent à nous abandonner les uns après les autres. Pour nous, nous suivîmes notre pointe, et nous arrivâmes enfin à Louisville, vers neuf heures du soir. Le lendemain nous apprîmes que l'Ohio était pris au-dessous comme au-dessus du point où nous nous trouvions, et qu'il fallait établir ses quartiers d'hiver à liOuisville, si on n'aimait mieux retourner sur ses pas. Il existait cependant un troisième parti à prendre. Sur les bords du Mississipi, dans l'État de Tennessee, se trouvait, dit-on, une petite ville, appelée Memphis, où tous les bateaux à vapeur qui descendent et remontent le fleuve s'arrêtent pour prendre du bois. Si nous pouvions gagner ce lieu, nous serions sûrs de reprendre notre navigation, le Mississipi ne gelant jamais. Ce renseignement nous ayant été donné par les gens les plus dignes de confiance, nous
n'hésitâmes pas et partîmes de Louisvilie pour Memphis. Cent cinquante lieues, à peu près, séparent ces deux ▼illes ; il fallut faire cette route par les plus abominables chemins, les plus infernales voitures et surtout le plus incroyable froid qu'on puisse se figurer : l'ordre de la nature semble avoir été bouleversé tout exprès pour nous. Le Tennessee est presque sous la latitude du désert de Sahara en Afrique. On y cultive le coton et toutes les plantes exotiques, et quand nous le traversions, il y gelait à 15*; on n'avait jamais rien vu de pareil*. En arrivant enfin hier à Memphis, nous avons appris qu'à quelques milles au-dessus le Mississipi lui-même était arrêté, plusieurs bateaux à vapeur étaient pris dans ses glaces ; on les voyait , mais ils étaient aussi immobiles que des rochers. Il s'agit maintenant de savoir ce que nous allons faire. Notre intention est d'attendre ici quelques jours, pour voir si ce froid contre nature ne viendra pas à cesser. Dans le cas où notre attente serait trompée, nous renonçons au voyage du Sud et nous allons tout droit à Washington par le plus court chemin possible. Si ce n'était la contrariété que nous éprouvons de voir nos projets à peu près avortés (sans qu'il y ait eu cependant aucune faute de notre part), nous ne regretterions pas la
1. (Test auuii^ieu de ce parcours de Louisvilie à Memphis, dans un endroit appelé Saiidy- Bridge, que Tocqueville, saisi d'abord parle froid et pris ensuite par la fièvre, fut oblige de s'arrêter. (Voir notice, t. V, cbap. II.) n ne dit rien de celte aventure à aucun de ses parents, qu'elle ' »nît inquiétés, et c^est par le même motif qu'il se tait entièrement sur le naufrage essuyé par lui et son compagnon quelques jours auparavant sur POJiio, entre Pittsburg et Cincinnati. (Note de l'Éditeur.)
course que nous venons de faire dans les forêts du Kentucky et du Tennessee. Nous avons fait connaissance là avec une espèce d'hommes et un genre de mœurs dont nous n'avions pas d'idée. Celte partie des États-Unis n'est peuplée que par une seule espèce d'hommes, les Virginiens. Usent conservé une configuration physique et morale qui leur est propre; ils forment un peuple à part, qui a ses préjugés nationaux et son caractère distinctif. Nous avons eu, pour la première fois, l'occasion d'examiner là l'effet que produit l'esclavage sur la société. Sur la rive droite de l'Ohio, tout est activité, industrie ; le travail est en honneur; il n'y a pas d'esclaves. Passez sur la rive gauche, la scène change si subitement que vous vous croyez de l'autre côté du monde, l'esprit d'entreprise cesse tout à coup. Là, le travail n'est pas seulement une peine : c'est une. honte, et on se dégrade en s'y soumettant. Monter à cheval, chasser, fumer comme un Turc aux rayons du soleil, voilà la destinée d'un blanc : se livrer à tout autre travail manuel, c'est agir en esclave. Les blancs, au sud de l'Ohio, forment une véritable aristocratie qui, comme les autres, à beaucoup de préjugés joint des sentiments et des instincts élevés. On dit, et je suis très-porté à le croire, que ces hommes-ci ont, en matière d'honneur, des recherches et des délicatesses inconnues dans le Nord. Ils sont francs, hospitaliers et mettent beaucoup de choses avant l'argent. Ils finiront cependant par être dominés par le Nord. Chaque jour celui-ci s'enrichit et se peuple, tandis que le Sud est sta- ' lionnaireou s'appauvrit. La population du Ken tucky et
(lu Tennessee est dispersée dans de vastes forêts et dans des vallées profondes. C'est là qu'après une longue journée nous découvrîmes, le soir, une cabane en bois dont tous* les côtés mal joints laissaient apercevoir un grand feu qui pétillait à Tintérieur. Nous frappons : deux grands coquins de chiens, hauts comme ies ânes, se présentent d'abord à la porte : leur maître les suit de près, nous secoue rudement la main et nous invite à entrer. Une cheminée large comme la moitié de Tappartcment et dans laquelle brûlait un arbre tout entier, un lit, quel- . ques chaises, une carabine longue de six pieds, contre les parois de l'appartement quelques fourniments de chasseur que le vent faisait danser à son aise, complètent le tableau. Auprès du feu était assise la maîtresse du logis, «ivec l'air tranquille et modeste qui distingue les femmes américaines, tandis que quatre ou cinq gros enfants se roulaient sur le plancher, aussi légèrement vêtus qu'au mois de juillet. Sous le manteau de la cheminée, deux ou trois nègres accroupis semblaient encore trouver qu'il faisait moins chaud là qu'en Afrique. Au milieu de cet ensemble de misère, mon gentilhonime ne faisait pas les honneurs de chez lui avec moins d'aisance et de courtoisie. Ce n'est pas qu'il se donnât lui-même aucun mouvement; mais les pauvres noii-s s'apercevant bientôt qu'il était entré un étranger dans la maison, l'un par les ordres du maître nous présentait un verre de wiskey ; un autre, un gâteau de maïs ou un plat de venaison; on envoyait un troisième chercher du bois. La première fois que je vis donner cet ordre, je crus qu'il s'agissait d'aller à la cave
OU au bûcher; mais les coups de hache que j'entendis retentir dans le bois m'apprirent bientôt qu'on coupait l'arbre dont nous avions besoin : c'est ainsi qu'on procède toujours. Pendant que les esclaves étaient ainsi oceupésy le maître, tranquillement assis devant un feu qui aurait rôti un bœuf jusqu'à la moelle des os, s'enveloppait majestueusement d'un nuage de fumée, et entre chaque bouffée racontait à ses hôtes, pour leur rendre le temps moins long, tous les hauts faits que sa mémoire de chasseur pouvait lui fournir.
Il faut que je vous raconte encore une petite anecdote qui vous fera juger du prix qu'on attache ici à la vie d'un homme, quand il a le malheur d'avoir la peau noire. Il y a huit jours, à peu près, nous avons eu à traverser la rivière Tennessee. Nous n'avions, pour passer sur l'autœ bord, qu'un bateau à rone$ que manœuvraient un cheval et deux esclaves. Nous passâmes bien de nos personnes; mais comme la rivière chaixiait beaucoup, le maître du bateau craignait de se charger du passage de la voiture. «Soyez sans inquiétude, lui dit un de nos compagnons de voyage, nous répondons du prix du cheval et des esclaves. » Cet argument leva toute objection : la voiture fut embarquée et passa.
 MADAME LA COMTESSE DK TOCQIEYILLE. 9<J
25 décembre, sur le Mississipi.
Enfin, enfin, ma chère maman, le signal est donné ; et nous voici descendant le Mississipi avec toute la rapidité que la vapeur et le courant réunis peuvent imprimer à un vaisseau. Nous commencions à désespérer de jamais sortir du désert où nous nous trouvions renfermés. Si vous voulez vous donner la peine d'examiner la carte, vous verrez que notre position n'était pas gaie. Devant nous, le Mississipi à moitié gelé et point de bateau pour le descendre; sur nos têtes, un ciel de Russie pur et glacé. — On pouvait revenir sur ses pas, direzvous. — Cette dernière ressource nous échappait. Pendant notre séjour à Memphis, le Tennessee avait gelé; de telle sorte que les voitures ne le passaient plus. Ainsi nous nous trouvions au milieu d'un triangle formé par le Mississipi, le Tennessee, et d'impénétrables déserts au midi, aussi isolés que sur un rocher de l'Océan, vivant dans un petit monde fait exprès pour nous, sans journaux, sans nouvelles du reste des hommes, avec la perspective d'un long hiver. C'est ainsi que nous avons passé huit jours. 'A l'inquiétude près, ces jours, cependant, ont passé d'une manière assez douce. Nous habitions avec de bonnes gens, qui faisaient leur possible pour nous être agréables. Â vingt pas de notre maison, commençait la plus admirable forêt, le lieu le
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plus sublime et le plus pittoresque du monde, même sous la neige. Nous avions des fusils, de la poudre et du plomb à discrétion. Â quelques milles du village, habitait une nation indienne fies Chikesaws); une fois sur leurs terres, nous en trouvions toujours quelques-uns qui ne demandaient pas mieuK que de ctiasscF avec nous. La chasse et la guerre sont les seules occupations comma les seuls plaisirs des Indiens. 11 eût fallu aller trop loin pour trouver en quantité le vrai gibier. Mais nous tuions, en revanche, une foule de jolis oiseaux inconnus en France : ce qui ne nous élevait guère dans l'estime de nos alliés, mais avait le mérite de nous amuser parfaitement. C'est ainsi que j'ai tué des oiseaux rouges, bleus, jaunes, sans oublier les plus brillants perroquets que j'aie jamais vus. C'est ainsi que notre temps passait, légè-^ rement quant au présent ; mais l'avenir ne nous laissait pas tranquilles. Ëntin, un beau jour, on aperçut une petite fumée sur le Mississipî, aux bornes de l'horizon ; le nuage s'est rapproché peu à peu, et il en est sorti, non pas un géant ni un nain comme dans les contes des fées, mais un gros bateau à vapeur, venant de la Nouvelle-Orléans, et qui, après avoir paradé pendant un quart d'heure devant nous, comme pour nous laisser dans l'incertitude sur le point de savoir s'il s'arrêterait ou continuerait sa route ; après avoir soufflé comme une baleine, se dirigea enfin vers nous, brisa la glace avec sa grosse charpente et s'accrocha au rivage. Toute la population de noire univers se rendit sur le bord du fleuve, qui, comme vous savez, formait alors l'une des extrê-
mes frontières de notre empire. La cité de Memphis tout entière fut en émoi ; on ne sonna pas les cloches parce qu'il n'y a pas de cloches, mais on cria hourrah! et les nouveaux-venus descendirent sur la grève en manière de Ghristophes Colombs. Nous i/étions pas sauvés encore, cependant; la destination du bateau était de remonter le Hississipi jusqu'à Louisville, et notre afTairc, à nous, était d'aller à la Nouvelle-Orléans. Nous avions heureusement une quinzaine de compagnons d'infortune qui ne désiraient pas plus que nous de prendre leur quartier d'hiver à Memphis. On fit donc une pomaée générale sur le capitaine. Qu'allait- il faire au haut du Mississipi? n allait infailliblement se trouver arrêté par les glaces. Le Tennessee, le Missouri, TOhio étaient pris. Il n'y avait pas un de nous qui n'affirmât s'en être assuré par ses propres yeux. Il serait infailliblement arrêté, endommagé, brisé peut-être par les glaces. Pour nous, nous ne parlions que dans son intérêt. Gela va sans dire : dans son intérêt bien entendu... L'amour du prochain donne tant de chaleur aux discours, qu'enfin nous commençâmes à ébranler notre homme. J'ai cependant la conviction qu'il ne serait pas retourné sur ses pas, sans un événement heureux, auquel nous devons de n'être pas devenus citoyens de Memphis. Gomme on parlementait ainsi sur le rivage, on entendit une musique infernale retentir dans la forêt; c'était un bruit de tambour, de hennissements de chevaux, d'aboiements de chiens. On vit enGn paraître une grande troupe d'Indiens, vieillards, femmes, enfants, bagages, le tout conduit par un Euro-
102 CORRESPOiNDANCF:.
péen et se dirigeant vers la capitale de notre triangle. Ces Indiens étaient des Chactas (ou Tcbactaws), suivant la prononciation indienne; à propos de cela, je vous dirai que M. de Chateaubriand a fait un peu comme le singe de la Fontaine ; il n'a pas pris le nom d*un port pour un nom d'homme : mais il a donné à un homme le liom d'une puissante nation du sud de TAmérique. Quoi qu'il en soit, vous voulez sans doute savoir pourquoi ces Indiens étaient arrivés là, et en quoi ils pouvaient nous servir ; patience, je vous prie, aujourd'hui que j'ai du temps et du papier, je ne veux point me presser. Vous saurez donc que les Américains des États-Unis, gens raisonneurs et sans préjugés, déplus, grands philanthropes, se sont imaginés, comme les Espagnols, que Dieu leur avait donné le nouveau monde et ses habitants en pleine propriété.
Ils ont découvert, en outre, que, comme il était prouvé (écoutez bien ceci) qu'un mille carré pouvait nourrir dix fois plus d'hommes civilisés que d'hommes sauvages, la raison indiquait que partout où les hommes civilisés pouvaient s'établir, il fallait que les sauvages cédassent la place. Voyez la belle chose que la logique. Conséquemment, lorsque les Indiens commencent à se trouver un peu trop près de leurs frères les blancs, le président des États-Unis leur envoie un messager, lequel leur représente que dans leur intérêt, bien entendu, il serait bon de reculer un tant soit peu vers l'Ouest . IjCS terres qu'ils habitent depuis des siècles leur appartiennent, sans doute : personne ne leur refuse ce droit incontestable ;
mais ces terres, après tout, ce sont des déserts incultes, des bois, des marais, pauvre propriété vraiment. De l'autre côté du Mississipi, au contraire, se trouvent de magnifiques contrées, où le gibier n'a jamais été troublé par le bruit de la hache du pionnier; où les Européens ne parviendront jamais. Ils en sont séparés par plus de cent lieues. Ajoutez à cela des présents d'un prix inestimable, prêts à payer leur complaisance : des barriques d'ean-de-vie, des colliers de verre, des pendants d'oreilles et des miroirs ; le tout appuyé de l'insinuation que s'ils refusent, on se verra peut-être contraint de les y forcer. Que faire? Les pauvres Indiens prennent leurs vieux parents dans leurs bras ; les femmes chargent leurs enfants sur leurs épaules ; la nation se met enfin en marche, emportant avec elle ses plus grandes richesses. Elle abandonne pour toujours le sol sur lequel, depuis mille ans peut-être, ont vécu ses pères, pour aller s'établir dans un désert où les blancs ne la laisseront pas dix ans en {mix. Remarquez-vous les résultats d'une haute civilisation? Les Espagnols, en vrais brutaux, lâchent leurs chiens sur les Indiens comme sur des bêtes féroces ; ils tuent, brûlent, massacrent, pillent le nouveau monde comme une ville prise d'assaut, sans pitié comme sans discernement. Mais on ne peut pas tout détruire ; la fureur a un terme. Le reste des populations indiennes finit par se mêler à ses vainqueurs, à prendre leurs mœurs, leur religion ; elle règne aujourd'hui dans plusieurs provinces sur ceux qui l'ont conquise jadis. Les Américains des Ëtats-Unis, plus humains, plus modérés, plus res-
104 CORRKSPONDANCK.
pectueux du droit et de la légalité, jamais sanguinaires,
sont plus profondément destructeurs et il est impossible
de douter qu'avant cent ans il ne restera pas dans TA-.
mérique du Nord, non pas une seule nation, mais un
seul homme appartenant à la plus remarquable des races
indiennes...
Mais je ne sais plus du tout où j'en suis de mon histoire. Il s'agissait, je crois, des Chactas. Les Ghactas formaient une nation puissante qui habitait la frontière de rËtat d'Âlabama et celle de la Géorgie. Après de longues négociations on est enfin parvenu,, cette année, à leur persuader de quitter leur pays et d'émigrer sur la rive droite du Mississipi. Six à sept mille Indiens ont déjà passé le grand fleuve; ceux qui arrivaient à Memphis, y venaient dans le dessein de suivre leurs compatrioles. L'agent du gouvernement américain qui les accompagnait et était chargé de payer leur passage, sachant qu'un bateau à vapeur venait d'arriver, accourut au rivage. Le prix qu'il offrit pour transporter les Indiens soixante lieues plus bqs, acheva de fixer l'esprit ébranlé du capitaine; on donna le signal du départ. La proue fut tournée du côté du sud et nous moulâmes gaiement l'échelle que redescendaient tristement de pauvres passagers qui, au lieu d'aller à Louisville, se voyaient forcés d'attendre le dégel à Memphis. Ainsi va le monde.
Mais nous n'étions pas encore partis; il s'agissait d'embarquer notre tribu exilée, ses chevaux et ses chiens. Ici commença une scène qui, en vérité, avait quelque chose de lamentable. Les Indiens s'avancèrent d'un air
A MADAME LA COMTESSE DE TOCQl'EVILLE. 105
morne vers le rivage : on lit d'abord passer les chevaux, dont plusieurs, peu accoutumés aux formes de la vie civilisée, prirent peur et s'élancèrent dans le Mississipi, d'où on ne put les retirer qu'avec peine. Puis vinrent les hommes, qui, suivant la coutume ordinaire, ne portaient rien que leurs armes ; puis les femmes, portant leurs enfants attachés sur leur dos ou entortillés dans les couvertures qui les couvraient; elles étaient, en outre, surchargées de fardeaux qui contenaient toute leur richesse. On conduisit enOn les vieillards. Il se trouvait là une fennne âgée de cent dix ans. Je n'ai jamais vu plus effrayante figure. Elle était nue, à l'exception d'une couverture qui laissait voir, en mille endroits, le corps le plus décharné dont en puisse se faire idée. Elle était escortée de deux ou trois générations de petits-enfants. Quitter son pays à cet âge pour aller chercher fortune sur une terre étrangère, quelle misère ! 11 y avait, au milieu des vieillards, une jeune fille qui s'était cassé le bras huit jours auparavant; faule desoins, le bras avait gelé au-dessous de la fracture. 11 fallait cependant qu'elle suivit la marche commune. Quand tout fut passé, les chiens s'approchèrent du rivage ; mais ils refusèrent d'entrer dans le bateau et se mirent à pousser des hurlements affreux. Il fallut que leurs maîtres les amenassent de force.
Il y avait, dans l'ensemble de ce speclacle, un air de ruine et de destruction, quelque chose qui sentait un adieu final et sans retour; on ne pouvait y assister sans avoir le cœur serré ; les Indiens étaient tranquilles, mais sombres et taciturnes. Il y en avait un qui savait l'an-
glais et auquel je demandai pourquoi les Ghactas quittaient leur pays. — Pour être libres, me i-épondit-il. — Je ne pus jamais en tirer aulre chose. Nous les déposerons demain dans les solitudes de l'Àrkansas. II Tant avouer que c'est un singulier hasard, que celui qui nous a fait arriver à Memphis pour assister à l'expulsion, on peut dire à la dissolution de Tune des plus célèbres et plus anciennes nations américaines.
Mais en Yoilà assez sur les sauvages. Il serait bien temps d'en revenir aux gens civilisés. Un mot seulement encore sur le Mississipi, qui, en vérité, ne mérite guère qu'on s'occupe de Iqi. Cest un grand fleuve, jaune, roulant assez doucement dans les plus profondes solitudes, au milieu de forêts qu'il inonde au printemps et féconde par son limon. On ne voit pas une colline à l'horizon, mais des bois, puis des bois, et encore des bois : des roseaux, des lianes ; un silence parfait ; nul vestige (le l'homme, pas même la fumée d'un camp indien.
Baie de Ghesapeak, 16 janvier 1832.
Nous venons, chère sœur, de faire un voyage trèslongy fort curieux et très-fatigant. Après être restés un peu plus longtemps que nous ne l'avions résolu à la Nouvelle-Orléans, dont le séjour nous plaisait on ne saurait davantage, nous nous sommes aperçus qu'il nous restait bien peu de temps pour gagner Washington. Tout considéré, nous nous sommes alors déterminés à abandonner le projet d'aller à Charleston. Nous n'aurions pu y passer que très-peu de jours; et presque tous les hommes distingués que nous tenions à y voir sont maintenant absents pour le Congrès, où nous allons les retrouver. Nous avons donc laissé Charleston sur notre droite, et passant successivement à travers tes États du Mississipi, d'Âlabama, de Géorgie et des deux Carolines,
nous sommes enfin arrivés à Norfolk hier ; ce malin nous nous sommes embarqués sur la Ghesapeak pour gagner Washington, où nous arriverons demain, et resterons au moins trois semaines. Le voyage de la Nouvelle-Orléans à Norfolk a été, comme je le disais plus haut, très-infércssant, mais très-rude : plusieurs portions des pays que nous parcourions élant encore sauvages. Cependant, voyez la bizarrerie ; depuis cinq ou six ans, je ne me suis pas aussi parfaitement porté que durant le dernier mois qui vient de s'écouler. Je suis en ce moment le fort de la bande, mais je m'attends bien que Beaumonl reprendra ses avantages à notre retour en Europe. Si jamais j'écris un livre de médecine, je vous réponds qu'il ne ressemblera pas à ceux qu'on publie fous les jours. Je soutiendrai et prouverai que, pour se bien porter, il faut d'abord manger du maïs et du cochon, dîner peu, beaucoup, point du tout suivant l'occasion, coucher sur le plancher et dormir tout habillé; passer, en huit jours, de la glace à la chaleur et Ae la chaleur à la glace ; pousser à la roue, ou se réveiller dans un fossé; ne point pemer surtout, c'est là le point capital; s'enfoncer dans la matière le plus possible ; ressembler, si faire se peut, à une huitre. Je crois que c'est Rousseau qui a dit que l'hommo qui pensait était un animal dépravé; moi j'aurais dit à sa place, que l'homme qui pense est un animal qui ne digère pas. Ne pensons donc pas, ma chère sœur, croyezmoi; ou si nous le taisons, que ce ne soit qu'à noire dîner {futur s'entend) .
Je vous laisse réfléchir sur ma dernière phrase, qui
est pleine de profondeur, et je vous quille pour aller me coucher. Mon pèixî recevra probablement une longue lettre de moi par le courrier du 1*' février. Âdieù, ma chère sœur, je vous embrasse du meilleur de mon cœur.
Washington, 24 janvier 1852.
Celte lettre, mon cher père, sera peut-être la dernière que je vous écrirai d'Amérique. Dieu en soit loué ; nous comptons nous embarquer le 10 ou le 20 février de New- York ; et trente jours étant la durée moyenne des traversées, nous arriverons en France vers le 10 ou le 20 mars.
En ce moment, je roule beaucoup d'idées sur TAmérique. Plusieurs sont encore dans mon cerveau ; un assez g:rand nombre sont jetées en germe et sans aucun ordre sur le papier, ou sont répandues dans des conversations écrites le soir en rentrant chez moi. Toutes ces préparalions vous passeront sous les yeux ; vous n'y trouverez rien d'intéressant en soi-même ; mais vous jugerez si on peut en tirer parti. Pendant les six dernières semaines du voyage, où mon corps a été plus fatigué et mon esprit plus tranquille qu'il ne s'était trouvé depuis longtemps, j'ai beaucoup songé à ce qu'on pourrait écrire sur l'Amérique. Vouloir présenter un tableau complet de l'Union serait une entreprise absolument impraticable pour un homme qui n'a passé qu'un an dans cet im-
mense pays. Je crois, d'ailleurs, qu'un pareil ouvrage serait aussi ennuyeux qu'instructif. On pourrait, au contraire, en choisissant les matières, ne présenter que des sujets qui eussent des rapports plus ou moins directs avec notre état social et politique. L'ouvrage, de cette manière, pourrait avoir, tout à la fois, un intérêt permanent et un intérêt du moment. Yoilà le cadre; mais aurai-je jamais le temps et me trouverai-je la capacité nécessaire pour le remplir? C'est là la question. Il y a d'ailleurs une considération que j'ai toujours présente à l'esprit; je n'écrirai rien, ou j'écrirai œ que je pense, et toute vérité n'est pas bonne à dire. Dans deux mois, j'espère, au plus tard, nous pourrons causer de tout cela à notre aise.
Nous sommes ici depuis huit jours : nous y resterons jusqu'au 6 février ; le séjour que nous y faisons est utile et agréable. Washington contient en ce moment les hommes les plus saillants de toute l'Union. Il ne s'agit plus, pour nous, ci'obtenir d'eux des notions sur des choses que nous ne connaissons pas : mais nous repassons, dans leurs conversations, tout ce que nous savions déjà à peu près. Nous fixons des points douteux. C'est une espèce de contre-enquête qui est très-utile. Nous sommes toujours traités avec beaucoup d'égards et de distinction. Hier, le ministre de France nous a présentés au Président, que nous avons appelé mormettr tout à notre aise et qui nous a secoué la main comme à ses compères. Il en fait exactement autant pour tout le monde...
Si l'on veut avoir une idée de la puissance que pos-
A II. LE GOHTË DE TOCQUEYJLLE. lit
sèdent 1^ hammes pour calculer les événements à venir, il faut visiter Washington. Il y a quarante ans, quand il s'est agi de bâtir une capitale pour l'Union, on a cherché, conime de raison, l'emplacement le plus favorable. Sur les bords du Potomack, se trouvait une verte plaine, dont on fit choix. La large et profonde rivière, qui se trouvait à l'extrémité, devait amener dans la nouvelle dté les productions de l'Europe ; les fertiles districts qui se trouvaient en arrière, approvisionneraient le marché et l'environneraient d'une population nombreuse. Washington devait se trouver, en vingt ans, à la tête du commerce intérieur et extérieur de l'Union. On lui promettait un million d'habitants qui devaient arriver sous peu. En conséquence on commença des édifices publics qui pussent répondre à une si vaste population ; on traça des mes d'une largeur énorme ; on se hâta surtout d'abattre, à perte de vue, les arbres qui auraient pu gêner la construction des maisons. Tout cela n'était en grand que l'histoire du pot aii lait :
n était quand je Teus de grosseur raisonnable. J'aurai...
La laitière et le Congrès raisonnèrent de la même manière. La population ne vint point ; les vaisseaux ne remontèrent point lePotomack. Aujourd'hui, Wpsbington offre l'image d'une plaine aride et brûlée par le soleil, sur laquelle se trouvent dispersés deux ou trois somptueux édifices et cinq ou six villages qui composent la ville. A moins d'être Alexandre ou Pierre le Grand, il
ll!2 CORRESPONDANCE,
ne faut pas se mêler de créer la capitale d'un empire. Je me suis laissé acculer par le temps de telle façon, que je ne peux plus vous parler comme je comptais le faire du mémoire que vous m'avez envoyé ^ Mais j'espère vous arriver huit ou dix jours après ma lettre, et alors je m'expliquerai mieux. Dès aujourd'hui cependant, je veux vous remercier, mon cher père; votre ouvrage m'a été d'une grande utilité pour saisir les nuances qui peuvent faire comprendre l'administration de ce pays-ci. L'esprit, comme vous savez, ne s'éclaire que par comparaison. Votre mémoire a déjà été pour moi la base d'une foule de questions fort utiles. Vous me dites dans une de vos lettres, mon cher père, que vous comptez sur moi pour faire quelque chose de bien dans ce monde; je désire justifier votre attente encore plus pour vous, je vous jure, que pour moi-môme. Embrassez pour moi, maman et mes frères et sœurs; que Dieu vous conserve tous! Je songe avec bonheur que bientôt je ne ferai point un seul pas qui ne me rapproche de vous.
Saint -Germain-en-Layc, 5 mai 1852.
Je sais, ma chère cousine, que ce n'est pas l'habitude d'écrire à laccouchéè elle-même pour la féliciter de l'heureux événement où, assurément, elle a joué le rôle prin-
1. Lecomle de Tocqueville, ancien préfet de Versailles, avait envoyé à Alexis de Tocqueville un uiémoire sur l'administration en France.
 MADAME LA COMTESSE DE GRANCEY. lia
cipal. Elle a, à vrai dire, bien d'autres choses à faire (]fu'à écouler des complimenls. Si, dans cette circonstaoee» je {>asse ptir-dcssus Tusage, ne m'-en veuillez pas, je vous prie; mais n'accusez que votre cher cpoux que je trouve beaucoup plus heureux qu'il ne le mëritc. Yoilà au moins dix joui's que révénement est arrivé. C'esl ce que nous apprend un billet du 25 avril, et que 'nous recevons à l'inslanl. En vérité, me voilà fort avancé de lire en caractères imprimés que la mère et l'enfant se portaient bien.... il y a rfix joi<r«/ Puisque M. de Grancey tarde à nous instruire de ce qui lui arrive d'heureux, il ne trouvera pas mauvais que ce soit à vous et non à lui que j'écrive, puisque au moment où cette lettre vous arrivera, vous serez tout aussi en état que lui de recevoir l'expression de la joie de vos amis. Vous voyez que j'écris ab irato. Je vous charge, en effet, très-expressément, de commencer par gronder votre mari d'abord; vous le féliciterez ensuite de ma part, s'il reçoit le sermon avec quelque humilité. .
Pour cesser de plaisanter, je vous dirai, ma chère cousine, que je suis enchanté de detix choses (style de procureur); la première, que vous ayez eu des couches heureuses; la seconde, que vous ayez mis «au monde un garçon. Ne vous croyez pas au bout de mes formules; j'ai aussi deux motifs pour préférer le garçon à la Glle : le premier, c'est que vous souhaitiez un garçon, et que je me sens fort porté à me réjouir quand je vois arriver quelque chose qui vous fait plaisir à tort ou h raison; le second... Ah! mon Dieu! j'ai oublié mon second mo-
rii. S
\U GORKIiiSPONDANCE.
tif!... M'y voici : le second, c'est que vous aviez raison de désirer un garçon. Le beau temps de demoiselles, en effet, que celui où nous vivons! Croyez-m'en, ma chère cousine, laissez à d'autres le soin d'introduire dans le monde de pauvres petites filles qui seront mortes de peur avant d'arriver à l'âge d'être mariées*. Donneznous, au lieu de cela,, des cousins bien constitués, bien portants, qui aient un bon estomac pour ne pas craindre la peste, et des nerfs assez forts pour ne redouter ni la guerre étrangère, ni la guerre civile, ni les révolutions, ni les émeutes, ni aucune des diableries qui nous entourent. En un mot, faites-nous une collection de gaillardSj tels qu'il en faut pour vivre dans le siècle où nous sommes. Sur ce point vous ne sauriez mieux faire que de prendre pour modèle Va(né de messieur$ vos fif$. Voilà ce que j'appelle un homme comme il nous en faut. Je réponds que celui-là mènera sans peur sa barque au milieu du courant qui nous entraine. Vous auriez tort, en vérité, de vous arrêter en si beau chemin. Vous trouverez peut-être que j'en parle là bien à mon aise : ceci renouvelle loute mon indignation en me rappelant que je ne sais si vos couches ont été pénibles, ni si la convalescence a été rapide, ni eniîn si, à Theure qu'il est, vous êtes à peu près rétablie. Ne voulant pas cependant recommencer à dire des injures à M. de Grancey, je trouve plus prudent de finir là ma lettre, non sans
1. C'était le moment où le cliolêra sévissait à Paris atec le plus de vidlencc.
vous assurer toutefois de toute ma joie et de mon bien sincère attachement.. Soyez, je vous prie, assez bonne pour exprimer les mêmes sentiments à ma cou-