‹ Nouvelle doctrine médicaleChapitre 133 sur 168 · NATURALISME D'HIPPOCRATE · texte numérisé non relu

NATURALISME D'HIPPOCRATE

Si nous étions dans la nécessité d'opter entre toutes les doctrines médicales, telles qu'elles se trouvent actuellement dans la science, nous n'hésiterions pas à préférer le naturalisme d'Hippocrate. Nous ne faisons du reste, ici, que partager l'opinion des meilleurs médecins de tous les temps postérieurs au siècle de cet immortel génie.

« La méthode suivie par Hippocrate , dit Bricheteau , Dict. des se. méd., t. 51 , p. 41~, a toujours été regardée comme simple, vraie, naturelle : et l'on ne peut douter que ce ne soit la plus sage et la meilleure , puisque les médecins qui l'ont prise pour guide , avec les modifications des temps et des lieux, ont constamment fait faire de grands pas à la science médicale. Tandis que ceux qui s'en sont éloignés ont au contraire ralenti sa marche , on du moins mis au jour des productions quelquefois brillantes , mais toujours éphémères. »

Bien que mutilés, sans doute, par des traducteurs infidèles et par des commentateurs presque toujours ignorants,les écrits d'Hippocrate ont servi de guides et de modèles aux bons observateurs de toutes les époques : il suffira, pour le démontrer, de citer, parmi les anciens : Arétée, Galien, Aëtius, Cœlius Aurélianus, Alexandre de Traites. Celse, etc. Dans le petit nombre des praticiens du moven âge : Rhazes, Avicenne, Linacer, Duret , Fernel , Baillou, etc. Chez les modernes : Sydenham . Stahl , Hoffmann, Boerhaave , Baglivi , Bordeu , Stoll, Pinel , Desbois de Bochefort, Cabanis, Corvisart, Hufeland, Bichat, Laënnec , Andral, etc.

« Les écrits qui portent le nom d'Hippocrate, dit Cabanis, loe. cit. , ». MB , nous offrent tantôt des modèles de l'art d'observer et de décrire les maladies, tantôt des résultats généraux sur leur connaissance ou leur diagnostic , et sur les indications des remèdes , résultats qui renferment presque toutes les grandes vérités, presque toutes les grandes vues, et même, on peut le dire sans prévention, le germe de plusieurs des découvertes modernes les plus importantes. On voit qu'avec une matière médicale peu riche, il savait déjà faire beaucoup : et l'on ne saurait douter que ses succès

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ne fussent dus à Tordre clans lequel il avait acquis ou rédigé luimême ses connaissances ; à sa manière d'observer et de tirer ses indications ; en un mot , à la méthode qui dirigeait ses vues et ses traitements. »

« De quelque côté que je considère Hippocrate, dit Bocrhaave , De commendando studio Hippocratico , je reconnais en lui une élévation supérieure à l'envie , un bonheur extraordinaire , un génie qui l'égale aux dieux. Le présent, le passé, l'avenir, dans quelque maladie que ce soit, rien n'échappe à l'œil de ce vigilant contemplateur de la nature : ce don de tout voir ne fut qu'à lui. »

« La marche de ce patriarche de la médecine , dit Fodéré , en parlant d'Hippocrale , Dict. des se. mèd., t. 51 , p. 548, avait été d'interroger la nature vivante , de l'observer avec attention , de noter jour par jour les phénomènes qu'elle présente dans les maladies, les efforts qu'elle fait pour le retour à la santé; de trier parmi ces phénomènes ceux qui sont les plus constants, et d'en faire la base de la doctrine qu'il a transmise à la postérité. Voilà la théorie qui n'a jamais varié , celle avec laquelle on guérira toujours ce qui est guérissable , qui peut presque marcher de pair avec le code des lois de l'équilibre et de la pesanteur , lois qui régissent la matière inanimée, comme les premières la nature animée. »

En multipliant les citations , nous verrions un concours de louanges à peu près unanimes sur la méthode et sur la doctrine d'Hippocrate. L'empressement des meilleurs esprits a se rallier , après tant d'hésitations, autour de ce naturalisme si simple dans son principe, si vrai dans ses dogmes, nous paraît la plus forte preuve de l'excellence comparative de cette doctrine.

« Faisons des vœux , dit Chaumeton, Dict. des se. méd. , /. G, p. 458, pour que les novateurs reviennent à cette médecine hippocratique qui ne reconnaît pour fondements que les lois de l'économie vivante ; qui appelle continuellement a son secours l'expérience et l'observation. »

Cabanis, loc. cit., p. 441 , parlant de la restauration des sciences médicales, ajoute : « Les écoles commencèrent à prendre une forme nouvelle. Celle de Paris, surtout, se distingua par le retour le plus

complot et le plus heureux à la doctrine d'Hippocrate. Peut-être les meilleurs commentateurs de ce grand homme sont-ils sortis de celle école.»

Nous l'avons dit, Phys. méd. et philos., t. 1, ?ntrod.,p. 51 : « Les médecins physiologistes, revenus aux principes d'Hippocrate après plus de vingt siècles d'aberrations, ont enfin senti que l'expérience et l'observation sont les seuls guides certains pour conduire à la vérité. En remontant à cette source divine et toujours pure, en méditant les écrits, en suivant les préceptes et les exemples du vieillard de Cos , ils ont rendu à la science de la vie le noble caractère qu'elle n'aurait jamais dû perdre, et que l'ignorance ou la mauvaise foi chercheraient en vain à lui contester aujourd'hui. »

D'après ces éloges si bien mérités , il semblerait que nous n'aurions actuellement rien de mieux à faire , pour arriver à la solution que nous nous proposons, que d'adopter et de compléter le naturalisme d'Hippocrate. Et cependant, ayons le courage de l'affirmer: en suivant cette marche , nous ferions fausse roule, nous n'atteindrions pas complètement le but vers lequel nous tendons.

Sans doute, si l'on se reporte au temps de sa formation, la doctrine hippocratique est admirable; et, ce qui nous paraît plus admirable encore, c'est qu'elle est, même aujourd'hui , la moins défectueuse de toutes les doctrines qui se rencontrent dans le domaine de la science pathologique; mais, à côté de ces éminentes qualités, elle offre des vices fondamentaux que nous pouvons, que nous devons éviter dans l'établissement d'une bonne généralisation.

D'abord, elle est basée sur la puissance de la nature. Or, cette nature, en prenant le terme dans sa véritable acception, est ce principe inconnu qui régit le monde , aussi bien la matière inerte que la matière vivante; et nous trouvons une erreur capitale dans cette application d'un même principe à l'interprétation des phénomènes physiques et physiologiques. Si l'on répond à cette objection en distinguant deur natures, l'une pour les corps inertes , l'autre pour les corps vivants , nous ferons observer que celte distinction est pour le moins subtile; et qu'en la supposant même légitime, il restera toujours, comme vice radical, celte création d'une cniilc

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purement imaginaire , sans cesse en guerre ouverte dans l'organisme, avec cette autre entité : la maladie. Que l'on s'affranchisse un instant du prestige qui s'attache au grand nom d'Hippocrate; qu'on lise attentivement, et sans prévention, la partie dogmatique de la majorité de ses écrits, et l'on verra presque partout l'entité maladie s'introduisant dans l'économie vivante, à la manière d'une ennemie souvent très-redoutable, pour y porter le trouble et la destruction ; l'entité nature défendant son domaine , livrant à sa rivale un combat dont l'issue la plus ordinaire est le rétablissement normal de l'organisme; combat dans lequel, cependant, l'entité nature succombe quelquefois, avec des résultats plus ou moins désastreux pour la vie.

La création des entités morbides offre une autre cause d'erreur plus positive et plus dangereuse encore : elle habitue le médecin à voir les maladies séparément des tissus et des organes, avec lesquels il faut, au contraire, presque toujours les identifier; elle porte le praticien à combattre des individualités pathologiques , alors qu'il faut constamment traiter des organes, des tissus malades ou des fluides altérés. Cette absence d'une base appréciable et fixe pour les affections morbides, est, comme le vice précédent, un vice irrémédiable du naturalisme d'Hippocrate, et nous offre la conséquence d'un défaut à peu près complet de notions anatomiques et physiologiques.

M. Bricheteau, l'un des plus grands partisans de cette doctrine, reconnaît également ce qui lui manque d'essentiel, lorsqu'il dit, loc. cit., p. 412 : « La doctrine d'Hippocrate paraît consister dans une sorte d'empirisme éclairé par les lumières d'une raison supérieure et d'un jugement sain; on s'y attache presque uniquement à suivre les diverses phases des maladies, à en fixer la terminaison heureuse ou malheureuse, sans y faire entrer des considérations tirées de la physiologie , de la pathologie et de l'examen des cadavres. »

Si nous voulions entrer actuellement dans les détails du naturalisme, d'Hippocrate, nous verrions qu'il fait souvent abus de celte précision mathématique avec laquelle il établit, dans les maladies, la

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succession de périodes régulières, avec tendance vers une solution, un jugement; offrant des jours critiques, bons ou mauvais, qu'il désigne d'une manière trop positive , et dont l'expérience ne vient pas sans exception confirmer la réalité ; que beaucoup de symptômes et de signes pathologiques sont loin d'avoir la valeur et l'importance qu'il veut leur donner; que sa thérapeutique, presque nulle , se trouve le plus souvent bornée aux chances de la médecine expectante ; que dès lors , en la suivant sans modification , un grand nombre de maladies , telles que l'apoplexie , le croup, la fièvre pernicieuse, etc., seraient presque toujours mortelles, etc.

Nous croyons en avoir dit assez pour démontrer que le naturalisme ne peut être admis actuellement comme doctrine. C'est un édifice non-seulement incomplet, mais encore ébranlé dans ses fondements, dont il ne faut pas essayer la reconstruction, mais dont les matériaux riches et précieux doivent être bien employés à la formation d'un édifice nouveau. La science médicale d'Hippocrate, basée sur l'expérience et l'observation, est impérissable; mais sa doctrine, établie sur des entités, privée des lumières que l'avenir seul pouvait amener, a subi l'épreuve du temps. Telle est, du reste, l'opinion des hommes consciencieux, même les plus dévoués au culte raisonné de l'hippocratisme.

« Il est inexact de prétendre , dit Bricheteau, loc. cit. , p. 445, qu'on puisse suivre aujourd'hui la méthode employée par Hippocrate il y a vingt-trois siècles ; par conséquent , l'expression de médecine , de méthode , de doctrine hippocratiques , ne sont , en quelque sorte, que des expressions figurées pour indiquer le bon esprit, l'exactitude rigoureuse, la logique sévère qui ont présidé aux travaux du vieillard de Cos. »

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